‹ Mes mémoiresChapitre 33 sur 41 · ALGÉSIRAS · texte numérisé non relu

ALGÉSIRAS

Je trouvai qu^il aurait dû empêcher qu'elle ne s'engageât. Je me dis que des conversations aussi singulières comportent toujours des inconvénients parce qu'elles laissent des traces. Je ne me trompais pas. Les attributions beaucoup trop étendues de territoire marocain que nous consentîmes à l'Espagne après que nous eûmes traité avec l'Angleterre procédèrent de la folie des pourparlers antérieurs.

Delcassé finit, en effet, par comprendre qu'essayer de disposer du Maroc sans s'être concerté avec d'autres puissances que l'Espagne et que l'Italie, celle-ci préalablement désintéressée par les arrangements intervenus en 1900 et 1902, était une entreprise de déraison. Il suivit M. Paul Cambon qui parvint à édifier le célèbre accord entre la France et la Grande-Bretagne, impliquant notamment le troc de nos droits sur l'Egypte contre le désintéressement anglais au Maroc. Bien que le contrat ne fût pas de premier ordre puisque nous cédions des réalités contre des espérances, l'opinion publique l'accueillit avec joie. Elle ne vit qu'une chose : il était mis un terme à tous dissentiments entre les deux grandes nations d'Occident.

Cela était excellent en effet, à la condition que fût nettement situé le caractère de l'instrument diplomatique qui devait être œuvre de paix, à la condition qu'il en fût fait part à toutes les autres grandes puissances, à la condition que celles-ci fussent informées qu'on était disposé à rechercher avec elles des arrangements parallèles.

Mais, allez donc parler de cela à Delcassé. c Je ne cause pas avec l'Allemagne, » criait-il à tout moment. Sous des prétextes puérils il s'abstint de communiquer l'accord de 1904 à nos rivaux. Cela eût encore pu s'arranger peutêtre... si, gonflé de lui-nv^me, le mmistre ne s'était pas pavané dans sa réserve en la scandant par des propos de forfanterie désobligeants. « On n'est pas content à Berlin, »

me disait-il à Pépoque. Et il se frottait les mains en éclatant d'un gros rire. A la même date (commencement de 19G5) — c'est de Rouvier que je tiens le récit — il se flattait d'«icercler l'Allemagne devant le premier journaliste venu. Il ajoutait : <c Guillaume II n'est pas satisfait. Je le comprends. Ma politique se développe. La sienne est stationnaire. • Rapportées — il va de soi — au delà du Rhin ces vantardises irritaient nos adversaires.

Je sentais venir l'orage. Je m'en ouvris à M. Ribot et à quelques autres de mes collègues. Je fus médiocrement écouté. Mes appréhensions se précisèrent quand fut annoncé le voyage du kaiser à Tanger. Je ne les dissimulai pas dans mes entretiens au Parlement. Je ne rencontrai qu'incrédulité. « Mais non, Caillaux, mais non, vous vous trompez, i me dit Rouvier, président du Conseil depuis quelques mois en me prenant familièrement par le bras et en m'attirant dans une embrasure de fenêtre, t l'ambassadeur d'Allemagne, le prince Radolin, nous a dit : « L'empereur va c dans votre Tanger, vous entendez... cotre Tanger. » Guillaume II alla en effet, dans notre Tanger mais, au même moment, D fit tenir à Paris un langage tel que force fut de choisir entre la guerre ou une conférence internationale. D'ordre de son gouvernement le prince Radolin devait annoncer au président du Conseil, en une entrevue dramatique, que l'Allemagne était derrière le sultan ai^ec toutes ses forces » (sic). — Paroles remplacées par des astérisques au Livre Jaune.

Il y eut im Conseil des ministres tragique au cours duquel se heurtèrent deux poliliques. J'ai exposé dans mon livre Agadir (1) la thèse de Delcassé préconisant la résistance sous le prétexte que TAUemagne voulait simplement nous

{i) A^ndtr^ Albîn Mîrliftl, 1019 pa^es 20 et suiv ).

▲LoisiKAS 225

tàter, nous intimider, que, noos voyant forte de l'appui de FAngleterre qui nous était assuré, afSrmait-il, elle n'irait pas jusqu'au bout des intentions qu'elle faisait pressentir, qu'elle craindrait la flotte britannique, l'armée française, Funion des deux peuples. J'ai placé en regard le langage de Rouvter stigmatisant la politique de son collaborateur, observant qu'il était insensé de risquer une aussi colossale partie à l'heure où notre alliée la Russie venait d'être outrageusement battue en Extrême-Orient, à l'heure où ni notre armée, ni notre marine, ni surtout notre opinion publique, dévoyée par un pacifisme irréfléchi, n'étaient prêtes à affronter le plus redoutable des conflits.

Tous les m^nbres du cabinet se rangèrent aux côtés de leur président. Nul au Parlement, dans la presse, à part quelques exaltés du nationalisme, ne soutint la politique d'étoumeau — c'est le moins qu'on puisse dire — de Delcassé. Il s'effondra.

A Rouvier, qui passe du Louvre au Quai d'Orsay, échut la charge ingrate, analogue à oeUe qui devait m'incomber cinq ans plus tard, de nous tirer du guêpier, de transiger avec des rivaux qui avaient pris figure d'ennemis. Il agit pour le mieux. Il sut à la fois résister à l'Allemagne et s'arranger avec elle. Il parvint à faire reconnaître la spécialité des intérêts de la France au Maroc et, si l'acte qui fut bâti à Algésiras par un aréopage européen fut un des papiers les plus saugrenus dont l'ignorance diplomatique ait jamais accouché, du moins aucun des droits essentiels de notre pays n'y fut méconnu.

On remercia Rouvier en le renversant, en mars 1906, au cours d'un débat obscur. C'est le sort que notre pays de France ménage souvent à ses bons serviteurs. U est tout heureux de les trouver pour réparer les sottises des outre-

Guidants. Mais il a un faible pour les évaltonnés glorieux, peu de goût pour les sages.

M. Sarrien fut chaîné de former un cabinet. Il demanda le concours de M. Briand qui Taccorda sur-le-champ mais qui exprima le vœu qu'un portefeuille fut dévolu à M. Clemenceau. Briand répéta le mot connu : « J'aime mieux le voir dedans que dehors. » Clemenceau alla donc à T Intérieur. Le président du Conseil se réserva la Justice. Briand reçut r Instruction Publique et les Cultes. Les Finances furent attribuées à M. Poincaré. On pensa à moi pour les Colonies. J'aurais refusé si l'offre m'en avait été faite. Je ne me sentais apte qu'à une seule tâche : diriger les finances publiques.

Je fus d'autant moins désobligé de la préférence donnée à Raymond Poincaré qu'il était mon ancien, que, par ailleurs, les questions de dosage de groupes et d'influences avaient agi contre moi. Chacun, au surplus, président du Conseil, ministres de premier plan, de regretter, de s'excuser presque, de me prédire im prochain dédommagement. Chacun de reconnaître la réserve dont j'avais fait preuve quand, votant contre le ministère Combes, je m'étais refusé à l'attaquer à la tribune. Chacun de retenir l'appui dévoué que j'avais apporté au cabinet Rouvier. On louait, enfin, mes interventions au cours de la Législature. Aussi bien dans les débats sur l'impôt sur le revenu que sur les primes à la marine marchande ou sur les concessions congolaises j'avais prononcé des discours qui — je puis le dire — avaient fortifié ma situation parlementaire.

Ma rentrée au gouvernement n'était qu'affaire de temps.

LE MII^ISTÈRE SARRIEN 227

Poincaré s'en portait garant dans la très aimable lettre que voici :

26, avenue des Champs-Elysées.

8 avril.

« Mon cher ami,

• Je pense que M. Fallu de la Barrière vous a transmis mes excuses avant-hier. J'ai bien vivement regretté de ne pouvoir aller applaudir votre beau discours.

c Pourquoi prétendez-vous que seul le ministère des Finances convient à vos aptitudes? Vous parlez aussi bien sur la pohtique générale que sur le budget et vous seriez partout à votre place. Mais enfin s'il ne dépend que de moi, les événements, qui, contre mes désirs, ont accidentellement empêché de satisfaire vos préférences, ne se renouvelleront pas.

t Cordialement à vous.

Page 1