‹ Mes mémoiresChapitre 34 sur 41 · POINCARÉ · texte numérisé non relu

POINCARÉ

Peu s'en fallut que le prochain retour au gouvernement que le futur président de la République me faisait gracieusement entrevoir ne fût reculé pour un long temps. Je faillis être battu aux élections de 1906.

Mes électeurs avaient été irrités des mesures prises par Rouvier quand, ministre des Finances dans le cabinet Combes, il avait réglementé ^e privilège des bouilleurs de cru. Je ne pouvais désapprouver mon successeur cherchant à enrayer des fraudes préjudiciables au trésor. J'avais cependant promis à mes mandants de défendre un privilège à l'ombre duquel s'étaient créées des habitudes, fâcheuses sans nul doute, difliciles à déraciner du jour au lendemain. Je me gardai bien entendu de manquer à mes engagements mais je me refusai à plaider à la tribune la cause des bouilleurs de cru, quoi que me demandassent mes commettants.

Même, certaines réserves dans mes votes exprimèrent combien il m'en coûtait de ne pas suivre le ministre <ie8 Finances.

Les cultivateurs de mon arrondissement en éprouvèrent du mécontentement. Beaucoup d'entre eux n'appréciaient pas la séparation des Églises et de l'État. On leur criait sur tous les tons que les Églises seraient fermées. Ils ne le croyaient qu'à demi Ils n'en éprouvaient pas moins une certaine inquiétude qu'ils n'osaient avouer. La question des bouilleurs de cru leur donna prétexte à voter contre moi.

Je fus élu à une centaine de voix de majorité seulement.

Ce demi-échec ne fut pas étranger à la détermination à laquelle je m'abandonnai dans le courant de l'été de 1906.

Pendant les années précédentes de nouveaux deuils m'avaient affligé. Ma belle-sœur, la veuve de mon frère Paul, était morte subitement le 1®' janvier 1903 laissant trois petits orphelins qui furent confiés à la tutelle de leurs grands parents. Un an plus tard, im de ces enfants, une délicieuse petite fille, la préférée de ma chère mère, était emportée par l'appendicite. J'en éprouvai un chagrin d'autant plus vif que la disparition de la pauvre enfant avait été causée par la négligence coupable d'un médecin sur le choix duquel on ne m'avait pas consulté, moi qui étais le subrogé-tuteur de mes neveux et nièces. Ce me fut une occasion — pas la première — de constater l'isolement que mes opinions politiques avaient créé autour de moi.

Le rompre en fondant \m foyer? Mais comment me marier? Le monde auquel j'appartenais me repoussait. Vivre seul ma vie? C'était probablement la meilleure solution, c'était celle qui avait eu de tout temps mes préférences.

Elle n'était pas goûtée par une jeune femme avec laquelle j'étais lié depuis plusieurs années et qui poursuivait un but

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