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LE MINISTÈRE CLEMENCEAU

son intention d'attribuer au jeune député de Caen le sous* secrétariat d'État à la Guerre, t II sera, nous dit-il, un administrateur remarquable (1). i Sans contester une opi* nion qu'ils étaient hors d'état de discuter, plusieurs membres du cabinet remarquèrent qu'il était insolite de faire accéder au gouvernement un homme qui venait seulement d'entrer dans la vie publique et qui n'avait exercé aucune fonction administrative le qualifiant de près ou de loin pour gérer des services aussi importants que ceux qu'on voulait lui confier. Certains ajoutèrent qu'une ou deux interventions de M. Chéron à la Commission du budget faisaient craindre qu'il eût un penchant pour la démagogie (2). Toutefois, le président insistant, chacun s'inclina.

Beaucoup plus sérieux fut le débat sur le rachat des Chemins de fer de l'Ouest.

La situation du réseau était franchement mauvaise. Le Conseil d'administration de la Compagnie ajournait les travaux nécessaires pour ne pas trop aggraver la dette, qui n'allait pas moins en grossissant chaque année, de la société vis-à-vis de l'État. Les ingénieurs qui géraient l'entreprise se décourageaient d'exploiter un réseau en si triste situation. Il fallait aviser. Mais, que faire? A gauche on réclamait le rachat. J'y étais hostile. Je comprenais la reprise de tous les chemins de fer par la nation. J'avais peine à admettre une solution fragmentaire et onéreuse, c Restituez, disais-je à mes collègues du cabinet, la pleine possession des voies ferrées à l'État, si vous le jugez à

(1) Qemenceau avait une faculté tout à fait étonnante pour mettre périodiquement la main sur des hommes de génie, auxquels il accolait, au bout de quelques mois, des qualificatifs tout opposés.

(2) On ne se trompait pas tout à fait. Chéron n*a cessé d'être afiligé de ce travers contre lequel il s'e«t elTorcé de réagir sans y complètement y réussir. C'est grand dommage qu*il ait porté en lui cette faiblesse car il avait» par ailleurs, de solides qualités.

propos. Vous ferez œuvre logique et dont au bout d'un certain temps chacun pourra mesurer les conséquences. Que si cette opération massive vous effraie — je le comprendrais — franchissez une première étape en invitant le Parlement à voter une loi, que je suis tout disposé à préparer, qui donnera au gouvernement le droit de désigner ou d'agréer les membres des Conseils d'administration de toutes les Compagnies de Chemins de fer. Avec ces organismes renouvelés, rajeunis, dégagés de l'esprit de routine il sera possible de réaliser des fusions de réseaux en même temps que des entente» tant financières que techniques entre les sociétés. Par ces fusions, à l'aide de ces ententes nous résoudrons la question des Chemins de fer de l'Ouest. Mais, de grâce ne vous arrêtez pas à cet expédient détestable qui consiste à se débarrasser du déficit d^une Compagnie en le mettant à la charge des contribuables. Rendezvous compte qu'il sera impossible de tirer bon parti d'un ensemble de lignes mal agencé, portant le poids de fautes lourdes commises dans le passé par des administrateurs insuffisants. L'inévitable médiocrité des résultats que vous obtiendrez fournira un argument, de mauvais aloi je le veux bien, mais très fort en apparence, aux adversaires des exploitations d'État. »

Je plaidai avec feu ma cause qui était juste, juste au point de rallier Jaurès. Comme il s'étonnait quelques jours plus tard de mon opposition dont il avait eu vent, je lui exposai les raisons qui l'avaient déterminée. « J'entends, me répondit-il. Dans mon pays, pour dégoûter les chiens des œufs, on leur fait manger un œuf pourri. Le rachat de l'Ouest, c'est l'œuf pourri. »

Mes collègues furent moins sensibles^ à mon^ argumentation. Aux uns la solution que je proposais parut un peu bien radicale. Les autres la trouvèrent entachée de mode*

rantisme. Tous, raisonnant en hommes politiques préoccupés de se modeler sur l'opinion parlementaire, s'accordèrent à penser que ma conception serait mal comprise, qu'elle indisposerait aussi bien la gauche que la droite. Je sentis qu'ils n'avaient pas tout à fait tort, que le rachat de l'Ouest, opéré isolément, était sans doute une faute administrative mais une de ces fautes que la politique oblige à commettre.

Comme, au surplus, la question n'était pas de première importance, je finis par céder. J'étais d'autant moins disposé à prendre la responsabilité de briser par ma retraite le gouvernement que M. Clemenceau s'essayait à former qu'il m'incombait d'entreprendre, à la place où je revenais, une tâche considérable pour laquelle le président du CcHQseii et mes collègues me laissaient toute liberté.

Cette tâche — on l'a deviné — c'était la transformation de nos contributions directes, la mise sur pied puis la réalisation législative d'un système rationnel, logique, étudié d'impôts sur le revenu. Pendant plusieurs années cette grande réforme alimentera la politique du pays. Elle fera passer toutes les autres questions, quelque importantes qu'elles puissent être, au second plan. Elle conservera vie, quoi qu'il doive en coûter parfois à certains partis et A certains hommes, au ministère qui, le premier, aura saisi le Parlement d'un projet à la fois cohérent et complet.

La logique me conduit donc à ne décrire les vicissitudes du cabinet Clemenceau qu'après avoir exposé comment fut conçu, comment naquit, comment se présenta devant la Chambre, comment fut soutenu, l'ensemble de textes composant l'impôt sur le revenu puisque c'est à l'ombre de la réforme que vivra le second ministère dont je ferai

partie. Encore ne puis-je entrer directement dans le sujet. Encore me faiit-il écrire des préliminaires. Encore me faut-il représenter comment, pour l'élaboration et pour le succès du projet, je dus m'assurer la collaboration diligente de mon administration, veiller à ce que les budgets, les finances du pays, fussent assez libres pour ne pas donner prise aux attaques des gens d'affaires que la réforme heurtait et qui n'auraient manqué d'opérer des pesées sur le gouvernement et sur le Parlement si les moyens leur en avaient été laissés.

Quand mon prédécesseur me remit les services du ministère, il me fit une description lugubre de l'état de nos administrations financières. « Vous ne reconnaîtrez plus cette maison, » me dit-il en propres termes. A ce moment, comme à d'autres époques, soufflait, un peu dans toutes les directions du ministère, un vent d'agitation. Les associations de fonctionnaires, qui venaient de naître à l'ombre de la loi de 1901, impatientes de justifier leur raison d'être, formulaient des revendications dont bon nombre étaient exagérées.

Mais il y en avait de fondées.

En 1906, on ne savait au ministère des Finances ce qu'étaient les tableaux d'avancement, ce qu'étaient les conseils de discipline. Maîtresse absolue la haute bureaucratie ne voulait rien céder de ses prérogatives d'autorité. Je tenais, moi, ces prérogatives pour surannées. J'estimais qu'il fallait graduellement substituer à un système, qui paraissait calqué sur des institutions politiques périmées, un régime plus souple en accord avec les formules modernes de gouvernement. Je franchis une première étape dans cette voie, où aucun de mes successeurs n'a franchement et vigoureusement marché depuis, en prenant par décrets

un ensemble de mesures (conseils de discipline, codes de l'avancement, etc.) conçu de façon à garantir les fonctionnaires contre l'arbitraire sous quelque forme qu'il pût se manifester. Aussitôt que mes intentions furent connues, avant même que les nouveaux règlements ne fussent intervenus, tout s'apaisa et je retrouvai cette maison, « que je ne devais plus reconnaître, » aussi fortement charpentée qu'elle l'était en 1902. Assise sur des fondations que le temps a cimentées, elle résistera aux tempêtes qui passent, du moment où l'on daignera veiller sur son entretien, du moment où l'on condescendra à la remettre périodiquement en état.

Une heureuse réforme que je réussis peu de temps après mon retour au ministère donna au personnel d'autres satisfactions auxquelles il fut sensible. J'instituai le cautionnement mutuel. Supprimer les dépôts pécuniaires exigés des comptables pour garantie de leur gestion, les remplacer par des engagements assumés par une association mutuelle d'intéressés, exonérer ainsi les agents de prestations de fonds d'autant plus lourdes que la plupart d'entre eux étaient réduits à emprunter à des taux fort élevés, telle est l'idée très simple que je fis entrer dans la pratique.

J'en fus vivement remercié. Des améliorations que j'introduisis dans les statuts d'agents délaissés, des augmentations de traitements raisonnables que j'obtins des Chambres au bénéfice des plus modestes serviteurs de l'État achevèrent d'attacher à mon administration le personnel dont le concours dévoué m'était nécessaire.

Il était plus essentiel encore d'avoir des budgets libres. A ce point de vue je me trouvais en présence d'un état de choses complexe.

Mon prédécesseur avait déposé pour l'exercice 1907 un projet de budget... inattendu. II avait pris au tragique une situation financière qui paraissait embairassée et qui n'était qu'embrouillée. Pendant la période de tension politique avec l'Allemagne (1905-1906) des dépenses assez considévables pour la mise au point de notre matériel d'armement avaient été engagées par le ministère de la Guerre sans que les autorisations nécessaires eussent été requises du Parlement. Facile à réparer I Les actes législatifs à intervenir devaient naturellement rattacher les dépenses extraordinaires à tel ou tel budget (1906 ou 1907). Si les excédents budgétaires de ces exercices n'étaient pas assez importants pour supporter cet afflux de charges nouvelles, si la trésorerie se trouvait, de ce fait, endommagée, alors on aviserait; alors, mais alors seulement, on emprunterait.

Il n'est pas un financier d'État qui eût raisonné d'autre façon.

Mais, M. Poincaré n'était pas, il n'a jamais été un financier d'État, quels que soient les succès que, des années plus tard, quand il est revenu aux Finances, la politique lui a valus. Il est un éminent juriste qui se rend malaisément compte de la pénétration complète des budgets et de la trésorerie, qui, jugeant sur pièces comme au Palais, entend que les budgets, avant même qu'ils soient réglés, quand ils n'expriment encore que des hypothèses, présentent des excédents.

L'idée qu'il y avait, hors comptes, un gros paquet de frais exceptionnels, dont l'irruption dans les budgets risquait d'en compromettre l'équilibre, l'affola. Il imagina de proposer aux Chambres de liquider ce stock extraordinaire au moyen d'un emprunt.

La Commission du budget s'étonna puis regimba. Elle observa que la trésorerie était à l'aise, qu'il n'apparaissait

pas que TÉtat eût un besoin quelconque de fonds. Elle laissa entendre que la belle apparence des papiers budgétaires était chose secondaire, qu^il importait par contre de ne pas faire inutilement appel au crédit, que les collectivités ainsi que les particuliers n'y devaient recourir que quand elles ressentaient le mal d'impécuniosite.

Tout cela était d'évidence mais M. Poincaré s*obstina et, n'ayant raison de la Commission du budget, ne voulant composer avec elle, il se retira.

J'apaisai le conflit, qui était à l'état aigu quand je revins au Louvre, en un tournemain.

Sans donner raison sur tous les points aux représentants de la Chambre, je m'accordai avec eux en renonçant au futile projet d'appel au crédit caressé par mon prédécesseur. J'incorporai les dépenses exceptionnelles dans les budgets de 1906 et de 1907 dont je pensais que, malgré ce fardeau supplémentaire, l'équilibre ne serait pas sérieusement atteint. Je préparai d'ailleurs des excédents pour 1907 et les années suivantes en augmentant le taux de certaines taxes, en rectifiant certains impôts.

Ma politique financière fut durement critiquée à la Chambre par M. Ribot, au Sénat par les partisans de M. Poincaré, par M. Poincaré lui-même. Ils avancèrent que j'installais le déficit dans les budgets, que je serais obligé de contracter dans quelques mois un emprunt plus important que celui que j'écartais aujourd'hui. Je répliquai. J'indiquai que l'état de la trésorerie me prouvait que le budget de 1906, dont les comptes n'étaient pas arrêtés, recelait un excédent plus important qu'on ne le supposait, que la marche des recouvrements donnait tout lieu d'espérer que l'exercice 1907 présenterait un surplus de recettes largement suffisant pour couvrir les dépenses exception-

Belles qui lui incomberaient et dont, à mon sens, on exagérait le montant.

Je remportai devant les assemblées. Mais, il flottait de l'incertitude dans l'air.

Les faits la dissipèrent. Ils justifièrent abondamment mes affirmations et mes prévisions. Le budget de 1906 se solda par un déficit insignifiant. Celui de 1907 aboutit à un magnifique excédent. Les frais extraordinaires d'armement se trouvèrent ainsi couverts par le produit des impôts sans qu'eût été accru d'un centime le passif de la nation à laquelle on eût fait supporter, si l'on eût suivit M. Poincaré, une charge d'emprunt inutile.

Je réussis de la sorte à éviter des appels au crédit qui, en m'obligeant à entrer en contact avec les financiers, m'eussent donné les coudées moins franches pour réformer, ainsi que je l'entendais, la fiscalité.

Il importait au plus haut point, pour les mêmes raisons, que les budgets des années idtérieures connussent une heureuse fortune. Je m'y appliquai. J'y parvins puisque — je l'ai dit dans un précédent chapitre — l'exercice 1907 laissa un large excédent, les exercices 1908 et 1909 aboutirent à des déficits minimes compensés et bien au delà par l'amortissement. Mais, je n'obtins ces résultats qu'en comprimant les augmentations de dépenses avec toute Pénergie possible, en bataillant avec mes collègues.

Les conservateurs ne manquèrent cependant de me reprocher à l'époque ma prétendue faiblesse vis-à-vis des services dépensiers. Des années plus tard, la guerre étant venue, changement de front I Ce n'est plus ma soi-disant prodigalité, c'est ma parcimonie qu'on a incriminée. On a allégué que j'avais mis en péril la défense nationale en marchandant des crédits au ministère de la Guerre.

Ici, je me vois obligé d'entrer dans une de ces discussions techniques un peu ardues dont j'ai averti mes lecteurs qu'elles pourraient les rebuter. J'ajoute que celle-ci ne fait pas nécessairement corps avec mon récit. Je ne veux cependant l'omettre car il se pourrait que quelque chose parvint à la postérité de la légende qu'ont essayé de créer les nationalistes à mon désavantage. Et puis, ce m'est une occasion de dire certaines vérités que je recommande à l'attention de ceux qui voudront bien me lire en quelque temps que ce soit.

Quel reproche m'a-t-on adressé, m'adressera-t-on? On ne peut contester que, le budget s'établissant en Conseil des ministres, mes collègues avaient toute latitude pour protester, pour démissionner au besoin, s'ils jugeaient que les retranchements de crédits que je leur imposais compromettaient les grands intérêts dont ils avaient la garde. Cela est tellement clair que les nationalistes s'attaquèrent autant au ministre de la Guerre, à mon excellent collègue le général Picquart, qu'à moi-même. Nous serions également coupables parce que nous aurions, de concert, impitoyablement sabré les demandes de crédits formulées par les services du ministère de la Guerre. Ainsi, nous aurions appauvri notre armement, fait courir à la France le risque de la défaite en 1914, etc., etc..

Je ne m'attarderai pas à envisager une thèse qui serait d'anarchie si elle était sérieusement soutenue, à savoir qu'il n'est permis à qui que ce soit de discuter les propositions des officiers de la rue Saint-Dominique, que chef du gouvernement, ministres, députés, sénateurs, doivent s'incliner dévotieusement devant les suggestions émanant des divers services de la Guerre quand même celles-ci s'enchevêtreraient, se contrediraient les unes les autres.

Je pose, moi, mieux que mes contradicteurs ne l'ont fait,

la question telle qu'elle peut, telle qu'elle doit être retenue : les ministres du cabinet Clemenceau ont-ils, par imprévoyance, par crainte du Parlement, par souci exagéré de ménager le contribuable, écarté ou rogné les demandes de crédits des directions compétentes du ministère de la Guerre impliquant une amélioration notable de l'outillage militaire?

Je défie qu'on réponde par l'affirmative en apportant une précision à l'appui, une seule. Ce n'est pas la première fois que je jette ainsi le gant dans l'arène. Il n'a jamais été relevé... pour cause.

La vérité 1 Les bureaux du ministère de la Guerre furent, entre 1906 et 1909 comme à d'autres époques, médiocrement attentifs aux questions de matériel, presque uniquement occupés à réclamer des augmentations sur les chapitres du personnel qui furent, celles-là, passées au crible par le contrôle de l'armée, par les services et par le ministre des Finances. Advenait-il qu'ils proposassent une amélioration ou un complément d'outillage sérieux? Jamais un centime n'était refusé. Exemple : les services de l'artillerie demandèrent en 1908 de laides crédits pour multiplier les batteries de canon de 75, pour substituer la batterie de quatre pièces à la batterie de six pièces. Accordé sans l'ombre d'une hésitation ! Crédits ouverts immédiatement I Ce cas excepté, aucune proposition utile ! Dédain de Tartillerie lourde — que de choses je dirais sur ce sujet I — Dédain, ignorance pour mieux dire, de la mitrailleuse I

Ces nouveaux engins n'étaient pas encore au point entre 1906 et 1909, pourra-t-on m'objecter. Soitl Je ne me déclare pas cependant satisfait et, ayant liquidé, en quelques phrases comme il convient, le procès fait au ministre des Finances, je ferai à mon tour non le procès des services de la rue Saint-Dominique, composés dans tous les temps d'hommes de valeur, mais le procès de l'or-

ganisatîon du ministère de la Guerre telle qu'elle était encore agencée durant les vingt ou trente années qui ont précédé la grande guerre.

Défaut de cohésion, voilà quel était le point faible d'où dérivaient Téparpillement des efforts, les tiraillements entre les bureaux, entre les hommes!

Le génie veut des fortifications partout, non seulement dans l'Est, où le nécessaire est fait, mais jusque sur les côtes. Pourquoi? Des généraux protestent avec raison contre ce gaspillage (lire une lettre du général André que l'on trouvera en note) (1). La direction de l'infanterie voudrait remplacer le fusil Lebel par un fusil automatique mais à une condition formelle : c'est qu'on ne lui impose pas un modèle inventé par un officier d'artillerie le colonel G... La direction de l'artillerie tient à son fusil auto-

Ci) J*avais eu Toccasion de rencontrer mon ancien collègue. Je lai avais exprimé ma crainte qu'il n'y eût quelques déperditions dans les services qu'il avait commandés. Il m'écrivit :

23, rue Erlanger.

t Paris, 14-2-07.

« Mon cher ancien collègue,

« J*ai acquis la certitude que les dépenses excessives, auxquelles vous

vous heurtez, ont été engagées contrairement à Topinion des chefs militaires les plus compétents et les plus directement intéressés.

« Faites-vous, en effet, présenter le rapport adressé au ministre de la Guerre, le 13 septembre 1906, par le commandement du 20* corps d'armée (Nancy), vous y trouverez ce qui suit :

« Pourquoi ne pas diminuer sensiblement le nombre de nos batteries de « côtes T

« Pourquoi ne pas restreindre le chiffre des dépenses formidables qu'on « engage de ce côté, sans espoir de les voir diminuer dans l'avenir, puisqu'il « faudra entretenir les constructions faites, alimenter le personnel, etc..

« Ne pourrait-on dans le môme ordre d'idées diminuer aussi les dépenses « que l'on fait pour la fortification de nos grandes places?...

« C'est en rase campagne, non sur les côtes, non derrière des murs, même « en béton le plus perfectionné, que se régleront les destinées de la France. »

c Cette communication, j'entends que j'ai le devoir de vous la faire à vous ministre...

t Général Axdrâ. »

matique mais elle est accusée par toutes les autres directions de tirer constamment la couverture à elle.

A la bataille entre les directions se superposent les batailles entre les comités et les organes d'exécution, les luttes au sein des comités eux-mêmes. Les ministres de la Guerre du passé, particulièrement M. de Freycinet, avaient imaginé d'instituer pour chaque arme des conseils, des comités techniques délibérant obhgatoirement sur toutes les réformes, sur toutes les améliorations d'outillage. Les officiers supérieurs, que des inventions, des perfectionnements réalisés par eux avaient mis en relief, étaient naturellement appelés à faire partie de ces comités. Chacun d'entre eux recherchait de nouveaux progrès techniques et, suivant une perte naturelle à l'esprit humain, était enclin à refuser son approbation à tout ce qui ne portait pas sa marque de fabrique ou celle d'un de ses amis. L'étatmajor, le ministre, proposaient-ils l'adoption d'un engin inventé au dehors? Une coalition se formait rapidement entre tous les « déçus ». Elle comprenait la majorité du comité. La proposition ministérielle n'était pas repoussée, bien entendu. Une première enquête était ordonnée, une seconde au besoin. Les études s'entassaient sur les études, les rapports sur les rapports. Le temps passait. Rien ne sortait.

Je viens de résumer en quelques mots l'histoire de l'artillerie lourde que j'exposerai tout au long quand je parlerai de mon gouvernement.

Je clos le paragraphe. J'en ai assez dit, je pense, pour faire apercevoir qu'il n'y aurait qu'un reproche à adresser aux ministres de la Guerre avec lesquels j'ai travaillé. Ils furent non trop indociles mais trop dociles devant leurs bureaux, ils admirent l'omnipotence des comités dont ils auraient dû secouer le joug. Rien de plus nuisible au bien public que l'institution dans ime grande administration

d'une féodalité de sous-ordres. L'excuse que mes contemporains pourraient invoquer c'est que tout avait été combiné, organisé avant leur accession au pouvoir par des ministres cédant à la pression des bureaux, heureux de créer ou de trouver des contreforts pour mettre leurs responsabilités à couvert — tel M. de Freycinet — et que c'est travail étrangement délicat de démolir, sans abîmer le gros œuvre, toutes les constructions parasites qui ont été ajoutées à un bâtiment et qui, après quelque temps, font corps avec lui. Je ne poursuis pas. Il me faudrait ouvrir un vaste débat, que je n'ai pas le loisir d'instituer, sur les possibilités d'action d'un ministre qui passe vis-à-vis d'une forte administration qui demeure.

Le souci d'aplanir les voies devant la réforme fiscale m'amena à reprendre dès mon retour au Louvre les conversations avec la haute finance commencées sous mon premier ministère.

Plus persuadé que jamais qu'il y avait de multiples inconvénients à laisser l'épargne française s'orienter presque exclusivement vers l'acquisition de valeurs étrangères, parvenu à cette conviction que le seul moyen efficace d'endiguer le courant était de supprimer les privilèges de fiscalité dont bénéficiaient les fonds d'État extérieurs, j'aurais voulu me faire entendre du monde des grandes affaires et m'entendre avec lui. J'aurais consenti des concessions pour obtenir son concours.

C'est tout juste si je trouvai à qui parler.

L'animateur de la politique que je voulais refréner, le fondateur du Crédit Lyonnais, Henri Germain, avait disparu après avoir âprement enfoncé le soc de sa puissante volonté dans le champ de la finance. Les chefs de bureau

que cette grande personnalité eut pour successeurs m'écoutèrent à peine quand je les entretins de mes préoccupations. Leur sourire béat exprima une tranquille indifférence en même temps qu'une satisfaction replète à la pensée de Tavalanche de titres russes, norvégiens, suédois qu'ils se préparaient à déverser sur leur clientèle. Dans les autres Sociétés de Crédit quelques hommes de valeur me comprirent. Mais, que pouvaient-ils sans le concours du gigantesque établissement qu'était le Crédit Lyonnais?

« Rien à faire, conslatai-je en arpentant mon cabinet ministériel. Il faut me résoudre à la bataille. Elle sera rude. Prenons les devants. Engageons tout de suite les hostilités. Les fonds d'État étrangers sont affranchis de tous impôts. Un seul droit les frappe : un droit de timbre de 1 pour 100 de la valeur nominale des titres atteint ceux-ci lors de leur émissioD ou de leur placement en France. Je double de droit de timbre. Je le porte à 2 pour 100. J'inscris ce nouveau tarif dans la Loi de Finances de 1907. On va protester, crier, me faire attaquer dans la presse. Peu m'importe I Je continue. Le nouveau régime d'impôts que je vais proposer aux Chambres étabhra une assimilation complète entre les fonds d'État étrangers et les valeurs industrielles françaises. J'espérais à demi — oh I à demi seulement — que je pourrais me concerter avec les représentants qualifiés de la haute banque. Ils ne veulent rien savoir. Ils se croient très forts parce qu'ils disposent de journaux, parce qu'ils ont une meute stipendiée. Ils vont la déchaîner contre moi. Tant pis. Je retrousse mes manches. Je me mets à la besogne. Voici mon projet. Je suis devant le Parlement. »

Je l'avais mûri mon projet, tandis que, ajoutant un second volume au premier volume du traité technique Les

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Impôts en France (1) rédigé en 1896 avec la collaboration de deux de mes camarades et amis de Tlnspection des Finances, je faisais précéder le tout d'une préface méditée. En cette préface, servant de frontispice à la description complète de notre régime d'impôts au début du vingtième siècle, je tentai, m' aidant de la méthode historique, la philosophie de notre fiscalité dont je recherchai les origines, dont je décrivis les évolutions successives.

Mes études, poursuivies en 1902, 1903 et 1904, me firent toucher du doigt que, autant nos taxes indirectes, issues d'un lointain passé, avaient été ou bâties ou mises au point, en des formes trop compliquées mais, dans l'ensemble, av«c diligence et soin, par les grandes régies financières héritières des vieilles fermes générales, autant la matière des impôts directs avait été mollement traitée par une administration de structure trop récente pour être expérimentée*

Prenant pour thème les idées de Turgot... déformées, cette administration avait mis sur pied un système de contributions qu'elle avait qualifiées « contributions directes » qui correspondait à peu près, quand il fut édifié, c'est-à-dire au début du dix-neuvième siècle, aux nécessités pohtiques et économiques du moment, mais qui était frêle, mais qui devait rapidement vieillir. Il eût fallu le rajeunir, le réviser très vite, périodiquement. Il n'y fut pas touché durant près de cent années. Cela est si vrai que Paul Leroy- Beaulieu, l'économiste conservateur, a pu écrire que « la taxe sur le revenu des valeurs mobilières, votée par l'Assemblée nationale en 1872, avait été dans l'ordre des impôts directs, le seul apport sérieux du dix-neuvième siècle à la législation fiscale issue de Tancien régime ».

Ainsi, en était-on venu au point où une refonte totale

(1) Les Impôts en France, (Librairie Ploa.)

s^imposait. Chacun le reconnaissait, mémo les gens de droite quand ils étaient tant soit peu avertis. Mais quelle refonte?

Je me persuadai, à mesure que je travaillai, que rien de sérieux, rien de solide ne serait fait si Ton ne partait de ce principe que tous les revenus des citoyens, quel qu'en fût la nature, devaient être taxés sans exception ni distinction. Au moment où j'écrivais mon livre, les revenus fonciers, les revenus des industriels et des commerçants, une partie des revenus mobiliers passaient seuls sous la toise du fisc. Encore les taxes qui les frappaient étaient-elles disparates, inégales. Donner aux impôts existants une assiette uniforme, leur ajouter une taxe sur les revenus du travail excédant le minimum nécessaire à l'existence, avant tout soumettre l'intégralité des valeurs mobilières françaises ou étrangères au même régime fiscal, faire en un mot litière de tous les privilèges quels qu'ils fussent, quels que fussent les sophismes à l'aide desquels on prétendait les justifier, telle devait être la substance de la réforme.

Aucune hésitation sur l'urgence et sur la qualité de cette transformation ne me semblait, ne me semble encore permise. Elle était commandée par l'idée de justice aussi bien que par la nécessité de boucher les fissures d'impôt dont il était tiré parti aux fins de dévier l'épargne de la nation. Elle était ordonnée par l'intérêt général du pays qui ne pouvait s'accommoder d'un régime fiscal dont Vimmobilisme — c'était sa tare principale — ankylosait nos budgets.

J'explique le mot souligné.

Souvent il m' arrivait de me demander comment la France pourrait faire face à un débordement soudain de dépenses. Je ne voyais qu'un moyen : augmenter les contributions indirectes, c'est-à-dire les taxes progressives à rebours. Quelle clameur justifiée une telle décision eût soulevée dans une démocratie où l'on avait le sentiment fondé

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que les classes riches étaient ménagées par le use! Et cependant, pas d'autres possibilités ! Nos impôts soi-disant directs étaient assis non sur des réalités mais sur des fictions périmées. Ils eussent croulé si l'on y eût touché.

Le spectre de la guerre n'étendait pas alors son ombre sur le monde. Il ne pouvait cependant échapper à un homme réfléchi que les cataclysmes fondent sur une nation avec la soudaineté de la tempête en mer calme. Qui entrevoyait^ même vaguement, ces éventualités^ qui les rapprochait de la pauvreté des moyens financiers de la France ressentait un trouble profond. Et, quand on s'en tenait aux perspectives immédiates, pas davantage ne pouvait-on dénier que, aussi bien les développements de notre outillage national, que les équipements de défense militaire si l'on en proposait, que les larges améliorations sociales étaient irréalisables en un pays où la prospérité augmentait chaque jour mais où l'impôt direct était marqué d'un tel signe de désuétude que toute participation à l'accroissement quotidien de richesse était refusée au Trésor.

J'écrivis ces choses dans les exposés des motifs de mes budgets de 1908 et de 1909. Je précisai qu'il ne saurait y avoir de finances « libres et fortes » — ce furent mes expressions — du moment où la fiscalité n'incluait pas les impôts modernes sur les revenus, acceptés par tous les grands peuples, composant le « volant » indispensable de toute machine financière bien réglée.

Je n'en rencontrai pas moins l'opposition passionnée des conservateurs. J'en vins à bout devant la Chambre — on le verra. — Au Sénat la réforme sommeilla. Des années s'écoulèrent avant que, en 1914 — au prix de quelles peines 1 — je la fisse sortir des cartons d'une Commission. Un fragment en était seul entré dans notre législation quand la guerre éclata... L'histoire retiendra le préjudice causé

à la nation par ces atermoiements voulus. Elle jugera sévèrement l'égoïsme borné dont firent preuve en la circonstance les classes possédantes ou du moins ceux qui les représentaient. Un de ceux-là, un de leurs héritiers plutôt — n(m des moindres — M. Octave Homberg, le financier, le fils du chef de cabinet de mon père, a reconnu en 1926 Terreur commise. Il a écrit : c La résistance trop longtemps opposée avant guerre à rétablissement de Timpôt sur le revenu, en dépit que cet impôt existât dans les autres grands pays, ne fut pas, ayons le courage de Favouer, bien clai^ voyante. »

Terminologie indulgente I Regrets tardifs 1 « Mais, s'il s'était uniquement agi de parachever un faisceau d'impôts réels sur les diverses sources de revenus, nous aurions été avec vous, répliqueraient peut-être quelques-uns de mes adversaires. Ce qui nous a éloignés c'est l'impôt global sur le revenu déclaré que dans votre projet vous avez superposé aux taxes sur les revenus. Rien de plus contraire aux principes de la Révolution qui a entendu que l'impôt ignorât les personnes et ne connût que les choses. Rien de plus dangereux en une démocratie puisque vous désignez en l'isolant une classe de gens riches, puisque vous préparez, si vous ne les ordonnez pas, les inquisitions dans les fortunes privées qui précéderont les spolations auxquelles Vim^idia démocratica conduira fatalement. •

Je ne cacherai pas que j'ai été longtemps sensible et que je ne suis pas encore entièrement insensible à un argument auquel je ne refuserai pas toute valeur. Mais, il n'est pas de grand changement qui ne comporte des dangers. La question est de savoir, quand on pèse un projet de réforme, qui l'emporte dans la balance : les avantages ou les ineon- Ténients.

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Lorsque, après avoir fait le tour de tous les systèmes d'impôt sur le revenu, je m'arrêtai à la formule que j'ai exposée et qui se résumait, pour parler clair, en une adaptation chez nous du régime anglais, je pensai que l'œuvre à entreprendre pourrait se limiter à la transposition intelligente de Vincome-tax britannique dans la législation française.

Il me fallut reconnaître que je me trompais.

Des raisons politiques, des raisons de justice, des nécessités budgétaires militaient en faveur d'un impôt sur l'ensemble des revenus complétant les taxes sur les revenus.

Raison» politiques^ raisons de justice emmêlées les unes aux autres 1 Les partis avancés n'étaient pas seuls à réclamer une taxe de redressement qui, atteignant les classes favorisées par la fortune, compensât dans quelque mesure l'inégalité des droits sur les consommations. L'argument avait prise sur les modérés, M. Ribot, que je devais trouver sans cesse contre moi au cours de la discussion jusqu'au jour où, ministre des Finances à son tour, partisan dana son for intérieur de la réforme, D en fit aboutir les dernières parties, trop tard (juillet 1917), s'élevait, non sans vivacité, contre une législation fiscale d'où serait bannie toute taxation personnelle. Il remarquait que, parmi les impôts institués au commencement du dix-neuvième siècle, il en était un, la contribution mobilière, qui avait justement ce caractère de personnalité. Éliminer radicalement ce vieil impôt, qui ne trouvait pas place dans un système de taxes sur les diverses sortes de revenus, au lieu de l'améliorer, au lieu de le transformer, ce serait recul, disait le leader du centre.

La thèse se soutenait d'autant mieux que les impôts sur les revenus, ne connaissant que les biens non les individus, ne devaient pas comporter de tarifs progressifs. Sans doute,

était-il possible d'instituer ce qu'on a appelé une dégressivité, ce que j'appellerai, pour parler un meilleur français, une progressivité descendante, en accordant aux possesseurs de petits revenus, contre déclaration de leur avoir, des abattements de taxation pouvant aller jusqu'au dégrèvement total. Mais, outre que cette méthode, qui fonctionnait en Angleterre, y engendrait d'énormes complication», elle était au détriment du Trésor. Déchargeant les petits, rÉtat ne pouvait, comme cela eût été cependant d'équité, demander aux gros contribuables de le couvrir de ses sacrifices. Un seul moyen d'qrganiser ime progression légitime, analogue à celle déjà introduite par M. Poincaré et par moi à sa suite dans les droits successoraux : créer cette t.axe de superposition sur le revenu total de chaque citoyen quelque peu fortuné dont les conservateurs m'ont si véhémentement reproché d'avoir eu l'idée. Je l'ai eue en effet, je n'en ai pas gardé longtemps l'exclusivité. Quelques mois après que mon projet eût vu le jour, les libéraux anglais faisaient voter, sans que les conservateurs de Westminster y fissent la moindre opposition^ une supertaxe qu'on eût dit copiée sur ma taxe de superposition. De même que celle-ci, elle représentait, ainsi d'ailleurs que le qualificatif l'indique, beaucoup moins un impôt surajouté qu'une combinaison de tarifs.

Combinaison de tarifs éminemment productive ! indispensable à l'équilibre de la réforme que je proposais ! Je pourrais donner des chiffres. En est-il besoin?

Un peu longuement peut-être, j'ai décrit le travail de mon esprit pendant les années où, étudiant les législations étrangères, considérant le mouvement de notre fiscalité depuis la Rome antique, je me penchai sur le problème de

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la refonte de nos impôts directs. Je fixai, en 1906, les idées mattresses auxquelles je m'étais arrêté en un schéma que, dès que j'eus repris la direction des services du ministère des Finances, je remis aux directeurs généraux que leurs fonctions m'assignaient pour collaborateurs. Je les chargeai de rédiger les textes sous le contrôle d'un inspecteur des Finances de haute valeur attaché à mon cabinet : M. Joseph Simon. Je revis bien entendu tous les articles préparés par mes subordonnés. Je rédigeai moi-même, à mon habitude, l'exposé des motifs précédant la loi.

En février 1907, je saisis le Conseil des ministres.

Naturellement, mes projets avaient filtré. L'opposition commençait à se dessiner. Je fus avisé que des velléités de résistance se manifestaient au sein du gouvernement. M. Gonstans, l'ancien ministre de l'Intérieur, alors ambassadeur à Constantinople, avec lequel j'étais en excellentes relations, informa mon chef de cabinet (1). // m'engagea à prendre diverses sécurités auxquelles je dédaignai de recourir. Je pensai que la communication que je ferais à mes collègues nettoierait l'atmosphère. Je ne me trompais pas. Aucime objection en Conseil des ministres ! Au contraire, des applaudissements unanimes lorsque eût été entendu l'exposé des motifs !

Quelques heures plus tard je déposai le projet sur la tribune de la Chambre. L'assemblée demanda à son tour qu'il lui fût donné connaissance de l'exposé des motifs. La lecture en fut scandée par les acclamations vives et répétées (formulaire officiel) des gauches.

(1) Mon ch^r de cabinet était alors, comme à la fin de mon premier ministère, mon ami, M. des Touches aujourd'hui président de la Banque Privée. 11 était le plus diligent, le plus averti des collaborateurs. A toutes lesipoqueê de ma vie il témoigna du plus entier, du plus alTectueux dévouement. Il fut admirablHincnl cumplélé par M. Joseph Simon, aujourd'hui vice-président de la Sociéié Générale, technicien éméritc.

t Un fameux verre de vin de kola pour le ministère, • fut-il dit par un député. Le reconstituant venait à point. Le cabinet était malade, fort malade. Son chef avait eu une attitude et des mots malheureux. Mais, comment les gauches auraient-elles pu renverser un gouvernement qui, le premier de tous ceux qui s'étaient succédé depuis dix ans, avait la volonté et paraissait en mesure de faire aboutir un article essentiel de leur programme? A tout le moins fallait-il attendre. On verrait ce que la Commission chargée d'étudier le projet déciderait ou proposerait.

La Commission suivit d'enthousiasme le gouvernement. Sans doute, y eut-il, à plusieurs reprises, divergence de vues entre le ministre et les parlementaires. La Commission était présidée par Camille Pelletan dont j'étais l'ami, dont j'appréciais la grande intelligence, la rare culture. Mais oe < bénédictin laïque », comme je l'ai qualifié dans un de mes discours, s'engouait parfois d'idées théoriques qu'il voulait faire entrer è toute force dans la pratique. Si je l'avais écouté, lui et ses disciples dont René Renoult nommé rapporteur du projet, j'aurais réduit les taxes sur les revenus — eussent-ils été au bout de leur pensée, ils en auraient réclamé la suppression — j'aurais, en revanche, fait de l'impôt de superposition le bâtiment central de l'édifice. C'eût été le renversement de mon œuvre. Je ne m'y prêtai naturellement pas. Il y aurait eu lutte sévère, j'aurais triomphé péniblement si je n'avais eu l'appui de Jaurès. Le chef du parti socialiste, qui faisait partie de la Commission, se rendit tout de suite compte que le projet, dont S désirait ardemment le succès, ne pouvait aboutir qu'autant que l'appui sans réserves du gouvernement lui serait acquis. Il s'employa à aplanir les différends. Il obtint de ses amis socialistes et radicaux qu'ils entrassent entièrement dans SCS ^nies, qu'ils se bornassent à me demander des rectifi-

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eatioos de détail dont j'accordai toutes celles — quelquesunes heureuses — qui se mariaient avec la conception générale.

Ainsi, grâce pour la meilleure part à Jaurès, les socialistes, les radicaux^ — Pelletan et Renoult — les modérés même de la Commission tel M. Théodore Reinach dont le concours fut des plus utiles, apportèrent leur collaboration au gouYemement et se tinrent à mes côtés pendant le cours de la discussion qui, commencée en janvier 1908, ralentie par Texamen des lois urgentes, ne prit fin qu'en mars 1909. Mais le bloc des gauches ne s'effrita pas un instant et, soutenant le ministre des Finances (1), il fut, par le fait même, obligé, bon gré mal gré, de ménager le gouvernement tout entier.

Nombre d'avancés en gémissaient dans les couloirs. Jaurès se plaignait qu'on lui fit avaler c des couleuvres dures à digérer ». Leur mauvaise humeur s'accentuait quand ils constataient que le chef du gouvernement semblait médiocrement épris de la réforme. A la vérité, Clemenceau n'était pas hostile à rimp6t sur le revenu. Il était hostile à son ministre des Finances. S'il décriait ou faisait décrier le projet, c'était pour diminuer son collaborateur et pour, du même coup, faire sa cour à la droite. Il ne voyait pas ou feignait de ne pas voir qu'il eût immédiatement croulé si j'avais été mis en échec.

(1) J'étais également souUnu da dehors. Je ne résiste pas au désir de reproduire un fragment de lettre d*Ânatole France que je connaissais pou en 1908. Le grand écrivain adressa au ministre des Finances une recomoMin. dation quelconque. Il conclut ainsi :

« J*ai vu Tautre jour Poincaré qui m*a dit : « J'apprends que vous

« nommes Caillaux Turgot. » Au reste il ne m'a pas fait une trop grosst querelle U- dessus, vous trouvant le plus grand talent.

ff Je vous serre la main, mon cher ministre, de tout mon cœur.

f Anatole Francb. > c Paris, le 30 mars 1908. »

Les dernières lignes que je viens d'écrire projettent un jour particulier sur les méthodes de M. Clemenceau. On ne les comprendra, on ne percevra le rythme saccadé de son gouvernement qu'après que, anticipant sur le portrait que je ferai de l'homme, mentionnant tout de suite ses tares principales : la légèreté, l'orgueil, j'aurai expliqué comment le président du Conseil de 1906 fut conduit à modifier la position politique qu'il entendait prendre quand il forma son cabinet.

Lors des premières attaques dont il fut l'objet, il déclara à la tribune de la Chambre — sincère à coup sûr, ce jour-là I — qu'il avait voulu constituer son ministère « dans un esprit de radicalisme socialisant ». De fait, le programme auquel ses collaborateurs et lui s'étaient arrêtés exprimait à peu de chose près le maximum des possibilités de réforme à l'époque. Mise en application de la séparation de l'Église et de l'État, impôt sur le revenu, rachat de l'Ouest, retraites ouvrières étaient les articles essentiels. Les gauches ne pouvaient demander, elles ne demandaient pas davantage.

Cependant, le parti socialiste s'évada tout de suite de la majorité. Inévitable ! Il y avait dissentiment foncier entre la mentalité du président du Conseil férocement individualiste et la mentalité ambiante à l'extrême gauche. Surtout, Jaurès qui régissait la démocratie la plus avancée ne pouvait pas ne pas entrer en opposition avec Clemenceau. Les deux hommes étaient aux antipodes l'un de l'autre.

Dès qu'il se sentit menacé à sa gauche, le chef du gouvernement chercha un contrepoids à sa droite. Voulant éviter d'être désarçonné par un de ces tête-à-queue qu'il excellait à agencer aux temps où, dirigeant lui-même l'extrême gauche, il s'accordait avec la droite pour culbuter cabinet sur cabinet, il essaya de s'attacher à demi les conservateurs. A demi ... car il lui suffisait que les bulletins de la droite

LA POLITIQUE GLEMENGISTE A l'iNTÉRIEUR 259

et du centre tombassent dans l'urne en sa faveur quand une agression socialiste le mettait en péril. Il réussit. Des concessions de détail, des amabilités, des sourires, surtout un persiflage des idées avancées, même des projets que le gouvernement dont il était le chef proposait, lui valurent l'appui intermittent des conservateurs, a Ils m'aiment contre vous, » lui arrivera-t-il de dire à Jaurès dans une explosion de franchise.

Il n'en laissait pas moins ses lieutenants s'escrimer pour faire aboutir les réformes promises, l'impôt sur le revenu en première ligne, le rachat de l'Ouest ensuite dont Barthou et moi nous enlevâmes difficilement le vote au Sénat. Il était trop avisé pour ne pas comprendre qu'à ce prix seulement il retiendrait le gros de sa majorité. Il dédommageait ses alliés de droite en laissant entendre qu'il se réservait d'intervenir au bon moment, que le Sénat était là pour ajourner aux calendes la réforme fiscale, la tête de Méduse des réacteurs, même des modérés.

Jeu très nuancé, difficile à mener ! Mais l'homme fut toujours prodigieusement retors. Il lui suffirait au surplus de distribuer de bonnes paroles à mi-voix en les entremêlant de quolibets. Les conservateurs buvaient du lait. Les hommes de gauche attachaient peu d'importance à des propos qu'ils mettaient sur le compte de l'incohérence dont le président du Conseil avait si étrangement fait étalage.

Fin de phrase qui surprendra !

On la comprendra quand, entamant le récit des principaux faits de politique intérieure entre 1906 et 1909, j'aurai conté les premiers incidents qui survinrent.

Le ministère était à peine formé qu'il se trouvait aux prises avec une terrible difficulté : Rome interdisait au

clergé d'accepter la loi de séparation. Que faire? Les églises seront-elles fermées comme le souhaitaient les énergumënes de gauche et de droite? On se le demandait. On se demandait si les choses ne tourneraient pas très mal. Un de mes compatriotes, Mgr Dubois, alors évêque de Verdun, depuis cardinal-archevêque de Paris, indiquait les appréhensions que nourrissaient les catholiques de raison dans une lettre qu'il m'adressait le 28 décembre 1906 et que je livre d'autant plus volontiers qu'elle est tout à l'honneur de l'émi nent prélat qui l'a écrite.

Personnelle.

c Verdun, 28 décembre 1906.

« Monsieur le ministre,

c C'est à titre absolument personnel et nullement comme évêque que je me permets de vous soumettre quelques pensées sur les événements présents.

c Je ne vous dirai pas, monsieur le ministre, que mes séminaires sont fermés, que j'ai dû quitter l'évêché avant l'expiration des huit jours qu'on m'avait accordés; je veux simplement vous dire que le nouveau projet de loi, pour plus accommodant qu'il paraisse sur quelques points, aggrave sur d'autres et complique encore la loi précédente,

c J'ai la très vive crainte qu'après les escarmouches d'hier, ce soit demain la guerre religieuse. Le pays tout entier en souffrira. Ce serait la désaffection de la République, la division entre Français qui s'accentueront.

c De grâce, monsieur le ministre, évitez à la France tous ces maux.

« Obtenez qu'on donne aux catholiques le minimum de libertés qui leur sont nécessaires.

c L'état des esprits est tout autre aujourd'hui qu'il n'était il y a six mois. Il est plus difficile de faire appd

LA POLITIQUE CLEMENCISTB A l'iNTÉRIEUR 261

au calme et à la charité, car les plus indifférents s'étonnent qu'on en soit venu déjà où nous en sommes.

« Il en eût été autrement, je pente, si dans la confection d'ime loi atteignant trente millions et plus de catholiques on avait entendu leurs chefs. A plusieurs reprises M. Dumay m'a exprimé ses regrets et ses inquiétudes au sujet de cette loi de Séparation.

c Laissez-moi vous prier, monsieur le ministre, d'user de votre influence pour éviter à notre pays la guerre religieuse. Je suis épouvanté de ce que je vois. A titre de compatriote ayant bénéficié de votre bienveillance, j'ai voulu libérer mon ftme en vous confiant mes craintes et mes vœux.

« Daignes agréer, monsieur le ministre, avec mes excuses, l'assurance de ma respectueuse considération.

« Louis Dubois.

c Êvique de Verdun. »

Heureusement, Briand, qui avait, bien entendu, conservé dans le cabinet Clemenceau le portefeuille des Cultes, se tira au mieux de cette situation périlleuse. Il témoigna d'une extraordinaire dextérité politique. Entassant loi de fortune sur loi de fortune, sans se décourager jamais, il parvint, quelque paradoxal que cela puisse paraître, à organiser législativement la tolérance de V illégalité. Vivement attaqué — cela va de soi — par l'extrême droite, il ne fut pas ménagé par les forcenés de ranticléricalisme. Clemenceau, qui se sentait très près de ceux-ci, voyait d'un mauvais œil, sans oser le dire, les solutions de tranquillité que son collègue s'efforçait de faire prévaloir. Il saisit une occasion de le montrer et de loger du même coup une écharde dans la chair de son collaborateur qu'il regardait avec méfiance. Un député socialiste ayant avancé qu'on était

en pleine incohérence législative le président ramassa joyeusement l'expression. « M. AUard a parfaitement raison, dit-il. Nous sommes en pleine incohérence. J'y ^^^y /V reste. »

Effet de stupeur! Briand sort de la salle des séances. Va-t-il démissionner? Les choses s'arrangent tant bien que mal... La situation du gouvernement n'en reste pas moins précaire pendant des semaines. Le dépôt du projet d'impôt sur le revenu — « le verre de vin de kola » — remet le cabinet en selle. Mais une formule — l'incohérence — reste accrochée aux basques de Clemenceau. Il ne s'en dépêtrera pas. Quand il s'en aperçoit, il pousse l'astuce au point d'en tirer parti. Comment cela? eh! voici! Ses légèretés? ses imprudences? il ferait beau de les lui reprocher. N'a-t-il pas averti qu'il avait du goût pour l'incohérence? alors, de quoi se plaint-on? Une cabriole ! un mot d'esprit ! passez muscade !

Tout de même, les choses faillirent se gâter lors des troubles du Midi. En quelques mots, ces incidents lointains. Les vignerons, dans toute la France, particulièrement dans cinq départements, se plaignaient en 1906-1907 de ce qu'ils appelaient la mévente des vins. Ce n'était pas la première fois qu'ils exhalaient leur mécontentement. Je l'avais apaisé quelques années plus tôt en dégrevant les boissons hygiéniques par la loi du 29 décembre 1900. La crise recommençait en 1906. On avait produit trop de vin, surtout du vin artificiel, frelaté. Les cours se trouvaient dépréciés par l'afflux non seulement des produits naturels mais des produits semi-naturels, j'entends des vins médiocres ou malades, travaillés, remontés à force d'ingrédients de toute sorte dont le sucre était le plus inoffensif. Les pouvoirs publics avaient évidemment le devoir d'intervenir en demandant au Parlement de nouvelles armes contre les abus du

LA POLITIQUE CLEMENCISTE A l'iNTÉRIEUR 263

sucrage, contre les fraudes commerciales de toute espèce. Je ne manquai d'agir en conséquence. J'élaborai des textes que je parvins, non sans peine étant donnée l'opposition des intérêts entre le Nord et le Midi, à faire voter. Mais, il ne suffisait pas de donner ces satisfactions légitimes. Il appartenait au gouvernement de montrer aux populations viticoles la périodicité inévitable des crises tant qu'il serait planté des ceps à tort et à travers, tant que producteurs et commerçants ne feraient pas la guerre aux falsifications. Il fallait, en deux mots, tenir le langage de la raison, prêcher en même temps le calme, s'opposer fermement à toute agitation qui, dans l'état de surexcitation des esprits, pouvait avoir les plus sérieuses conséquences.

Clemenceau en jugea autrement. Il laissa faire... Que dis-je 1 il favorisa les manifestations tumultueuses des vignerons en engageant les Compagnies de chemins de fer à organiser des trains spéciaux pour transporter les cortèges de Méridionaux échauffés. Il prescrivit que fussent illuminés sur leur passage les immeubles dépendant de son département ministériel comme s'il eût voulu placer sous l'égide gouvernementale le déroulement de processions où flamboyaient les bannières aux inscriptions subversives.

Je refusai, moi, de m'associer à ces dangereuses sottises. J'interdis formellement à mes subordonnés : trésoriers payeurs généraux, directeurs des services financiers, d'allumer le moindre lampion. Je ne cessai par ailleurs d'appeler l'attention de mon chef sur le tour grave que les choses pouvaient prendre d'une minute à l'autre. J'étais averti par les rapports de mes agents dont je donnai constamment communication au président du Conseil, parfois au Conseil même. « Vous n'y entendez rien, Caillaux, me répondait invariablement Clemenceau. Vous ne connaissez pas le Midi. Tout cela finira par un banquet (sic). »

264 MES BIÉMOIRES

Cela finit par des émeutes et des coups de fusil dans les premiers mois de 1907.

Alors, l'incohérence se donna libre cours. Le chef du gouvernement entendit que tout rentrât dans Tordre, II inonda les pays insurgés de troupes. Le sang coula à Narbonne... Grosse émotion à la Chambre I Le ministère est en péril. Un coup de chance tire Clemenceau d'affaire — il a toujours eu une chance incroyable. — Le principal agitateur, im nommé Marcellin Albert, vient se livrer à lui, accepte niaisement un billet de banque du président du Conseil que le Midi abhorre. De ce jour l'homme perd tout crédit. Le mouvement qu'il dirige se dégonfle par degrés. La tranquillité renaît. Le cabinet est sauvé.

Clemenceau continue.

Il continue à gouverner à sa façon, selon son tempérament, sans vouloir rien entendre. Parfois des décisions heureuses. Du caractère, du courage, toujours, toujours aussi des à-coups. Un conflit ouvrier éclate? Une démonstration politique s'organise? Individualiste effréné — je Taî dit — presque libertaire, léger — je l'ai dit encore — au delà de toute expression, le président du Conseil commence par se désintéresser. Il laisse flotter les rênes. Puis, brusquement, il se reprend. Il en a assez. Son autoritarisme ordonne que tout rentre dans le rang immédiatement. S'il rencontre des résistances, il allonge de terribles coups de fouet comme le cocher qui, se réveillant en sursaut, malmène l'attelage que son sommeil a émancipé.

Son incoercible légèreté le conduit plus loin encore. Il s'oublie au point de mettre les mains à la pâte de la Sûreté générale. Il s'abaisse jusqu'à recevoir dans son cabinet de ministre de l'Intérieur un bas mouchard, un nommé Métiviei qu'il veut utiliser pour dissoudre — sans doute (?) — les grèves de Draveil-Vigneux (août 1908). Comment ne

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86 rend-il pas compte que les drôles de cette trempe sont toujours des agents provocateurs — afin de dissiper ou de prévenir les soupçons, ils se livrent à la surenchère? — Métivier se conforme de point en point aux règles de son honorable profession. Il souffle sur le feu. Altercations entre les grévistes et la troupe i Coups de revolver, coups de fusil i Cadavres d'ouvriers, de gendarmes I

Qemenceau serait par terre si les Chambres n'étaient m. vacances. Répondant aux int^rpellateurs quelques mois plus tard, devant une assemblée houleuse, il plaide que la grève a dévié, que les éléments de désordre, anarchistes, bandits de droit commun, s'y sont infiltrés. Il n'hésite pas à nommer Métivier à la tribune. Il le désigne comme un de ces révolutionnaires dangereux qui ont fait irruption dans le conflit. Il omet de dire que ce prétendu anarchiste est un indicateur à la solde de ses services que lui, chef du gouvernement, a reçu dans son cabinet et aiguillé vers la Sûreté générale (i).

Si l'on avait su, il était balayé.

La leçon ne lui profite pas. Il ne renonça pas aux manigances de police dont il avait constamment été, dont il devait toujours être friand (2) ; pas plus qu'il ne cessa de

(1) L'histoire de Draveil-Vigneux a été longaement contée par un écrivain de talent, M. R. db Marmandb, dans un liyre au titre heureux : L* intrigue florentine,

(2) Une anecdote que rapportaient ou plutôt une comparaison que faisaient les huissiers du ministère de l'Intérieur met en amusante lumière le goût de Clemenceau pour les choses de police.

c Bi. Waldeck-Rousseau, disaient-ils, descendait dans son cabinet yers les huit heures et demie du matin. l\ trouvait sur son bureau, selon Tusage, les papiers de la Sûreté Générale t récits d*indicateurs politiques, histoires à dormir debout, calembredaines invraisemblables neuf fois sur dix. Le président ramassait ces papiers et, sans même les déplier, jetait le tout dans une corbeille.

« M. Clemenceau arrivait à sept heures du matin au ministère. Pendant une heure et demie, la tête dans ses mains, il faisait son régal de ces stupi. dites. 1»

planter des banderilles dans le dos de ceux de ses collaborateurs qui lui portaient ombrage, voire de leur tailler des croupières. Il avait pris Thabitude, assez basse, de les faire suivre et il se divertissait dans son intimité des frasques de vie privée relevées d'aventure à leur charge. Il cherchait à diminuer Briand en criant son passé à travers les toits. « Allez demander ceci ou cela à Panarchiste de la place Vendôme » disait-il à tout venant (Briand était passé du ministère de l'Instruction Publique au ministère de la Justice).

En 1907, il a une idée mirifique. Son sous-secrétaire d'État, M. Albert Sarraut a démissionné à la suite des évé* nements du Midi, Clemenceau a choisi pour le remplacer im M. Maujan, député, fort brave homme, mais limité^ ancien capitaine — capitaine d'habillement je présume. — Il légitime cette désignation en remarquant que M. Maujan a été constamment à ses côtés dans le passé. Il ne dit pas tout. Il a une pensée de derrière la tête. Maujan a commis une proposition d'impôt sur le revenu. Clemenceau pense qu'il pourra opposer les conceptions de son nouveau soussecrétaire d'État aux miennes, me miner en sourdine en utilisant la science de son subordonné. Bien entendu, je suis immédiatement averti. Je m' égayé d'autant plus de l'intrigue que j'ai lu l'étonnant projet. C'est une cocasserie, — j'allais dire ime ânerie. — A de certaines phrases que j'y rencontre, je soupçonne qu'il a été soufilé au brave capitaine d'habillement par un de ces petits, tout petits agents sous mes ordres qui croient posséder la fiscalité parce que, dans un trou quelconque, ils président à l'assiette ou au recouvrement de quelques taxes. Je ne me trompe pas. Je l'apprends rapidement. Ma gaîté s'accroît. Mais mon hilarité ne connaît pas de bornes lorsque je suis avisé que Je percepteur qui a « tuyauté » l'homme politique vient de

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