LA POLITIQUE GLEMBNGISTB À L'INTÉRIEUR
mourir, qu'ainsi le pauvre Maujan a vu s'éteindre la lumière qui l'éclairait. Le sous-secrétaire d'État et son patron sont quinauds.
Force est de chercher autre chose. On imagine en 1909 de tirer parti de la discussion devant la Qiambre de cer* taines conventions avec la Compagnie des Messageries Maritimes. Le contrat est contesté. On me laisse le soutenir seul. Et, tandis que je me défends de mon mieux, un attaché à la présidence du Conseil, un M. Fontan, arpente les cou* loirs disposant des traquenards sous mes pas. La manœuvre est grossière. Elle est éventée. Jaurès la dénonce à la tribune.
Enfantillages auxquels je ne me suis arrêté que pour montrer à quelles misères l'orgueil, la suspicion, l'envie, — l'envie des gens âgés, dénués de noblesse d'âme, à l'égard des jeunes gens qui montent — peuvent faire descendre un homme supérieur... malgré tout.
Tant va la cruche à l'eau... I Clemenceau par ces procédés, dont il ne limite naturellement pas l'emploi à ses ministres, suscite de vives animosités qui vont en se multipliant. Il flaire le danger. Il croit y parer en menaçant quelques-uns des députés dont il a appris qu'ils songeaient à se séparer de lui. Ses chefs policiers découvrent je ne sais quelles histoires de vagues tripotages où de ses adversaires du Parlement seraient compromis. On susurre dans les milieux politiques que des poursuites sont imminentes. Seulement, nous sommes en mai 1909. De nouveaux incidents ont encore affaibli le ministère : une double grève des agents des Postes notamment. Surtout, l'impôt sur le revenu est voté. Les gauches sont libres. Une occasion se présente de se défaire d'un cabinet qu'elles ont péniblement supporté se présente. Elles la saisissent.
Une discussion sur la Marine met aux prises Clemenceau
368 ICES HÉMOIRFS
«i Delcassé. Un duel à la tribune entre ces deux hommes ^m s'exècrent, La colère emporte te président du Conseâ. Il reproche à Delcassé les faits de 1905. Il a raison, si tant «Bt qu'viM éfvocaticREi de ce genre «oit de mise dans le débat. Mais, il députe la mesure ^and il avance que, en obligeant la Pranoe à subir la Conférence d'Algésiras, l'ancien mi- BisU^e des Affaires étrangères a valu à «on pays c la phts grande iMmilistion d« sièele ». Le chef du gouremement a ottbièé raèaadon de TËgypte...
Un frisson dans la salle des séances 1 Une indignation ioi réelte, là lenxte j Le ministère est renversé.
De brefs développesieiitSy «n de courts paragraphes qm oendureot ce chapitre, sur la ccmdutte des Affaires extériew» eÊ^are 1906 c^ 1909.
Une conversation grave, que j'eus -avec M. Paul Cambon en 1912 et dont le récit trouvera sa place dans un chapitre •uivant, ne me permet pas de douter que deux politiques extérievres s'affronterait ou, si Ton préfère, se côtoyèrent pœdant ces trois années : la politique personnelle du prfeident du Conseil, la poHtique officielle du ^ouvememeiA représenté par le mhiistre des Affaires étrangères.
A *VTaii lUre, savf en un cas et à un moment, l'opposition entre les deux poHtJques n'apparut pas à ceux qui, à la différence 4e l'ambassadeur de France à Londres, n'avaient pas part an mowement quotidien de la diplonratie.
Sans dovte des bouts de conversartions entre le roi Édû«ard VU et M. €lemaîceau que celui^ me rapporta, desièbanches de négociattons, que je sus par fa même voie, me flrertt dèoowrir qu'il y avait contact entre te présideiït du Conseil et le souverain de la Grande-Bretagne. Je n'en jQSfM Borpris. Je ne m^'émus pas, tout au contraire, d'en-
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tretienfi sur les vastes problèmes entre les représentants les plus qualifiés des deux nations.
Le chef du gouvernement fnuiçaîs n'avaitril pas raison d'appeler rattention de «on^royAl interlocuteur «sur l'insufâsaneexles twc^ de terpe de l'empire britannique? « Sire^ je vous demande une armée, <»dit41 à Edouard VII. £t^ A Tappui, Clemenceau — c'eatiui qui parle — faisait valoir que ce n'était pas A iTrafalgarr< mais A ^Waterloo que l'Angleterfe avait^battuiNapoléoniI^. Bien que je jugeasse désobligeante la forme donnée à ces réflexions, je ne méconnus pas que le fond en était juste et^que le président du Conseâ n'eût d'autant plus lieu de rechercher un appui pour nos forces de terre que, voyant plus clair que d'autres, il estimait à son exacte valeur — il. avait même tendance. à le sous-estimer — le concours russe.
Be même, quand, au cours d'une discussion que nous eûmes, Clemenceau et moi, en mars 1909, au aujet d'un supplément de crédits à accorder à la «Marine, il lui arriva de me dire :€ En ais.de ^aerre^ notre marine aura à jouer un râle Hmiêé mais intéMssantn (garder la Méditerranée, 'il va de soi), je compris qu'une eemi-entente, sinon une entente formelle était intervenue pour la répartition,* en «oas de iconflit, des forces navales des deux pa^s.
Visées belliqueuses? La conclusion serait précipitée. Par son intrusion dans l'afTaire marocaine, par son voyage à Tanger, par le langage gros de menaces, que son ambassadeur à Paris avait tenu en 1905, J'^mpereur d'Allemagne avait pris vis-à^vis de nous posiaire 'd'^r^smr éventuel. Notre d^roir était de nous :gardar. L'Angleterve ■e trouvait de «on Jûôté atteinte dans ses intérêts vitaux par le développement de la flotte allemande. Edouard VII afvait eu beau 'fttiro personnellement 'effoft «uprès de son impérial neveu pour nalontir le progrès des armementager-
maniqueSy il n'avait rien obtenu. < C'est bien, avait-il dit à Clemenceau dont je ne fais encore une fois que répéter les paroles, nous dépenserons cent millions de livres sterling en sus de nos crédits ordinaires pour la marine s'il le faut mais nous ne nous laisserons pas devancer, pas même rejoindre. » Comment le souverain aurait-il pu penser et parler autrement? La maîtrise des mers ne conditionnet-elle pas l'existence de l'empire britannique?
Fut-on enclin de part et d'autre ou d'un côté seulement à aller plus loin? Envisageait-on sans défaveur un accident... ? Était-on disposé à le laisser tout doucement venir? Rien ne m^ autorise à répondre par l'affirmative à ces questions. Tout ce que je suis fondé à déduire d'un épisode de l'affaire marocaine, surtout des circonstances qui l'ont entouré, c'est que, à la différence de Waldeck- Rousseau aussi désireux que qui que ce soit de rechercher les appuis souhaitables pour la France mais toujours prêt aux rapprochements européens dont il avait l'anxiété, Clemenceau était éloigné de toutes tractations sinon de toutes conversations avec les Germains. Situer en face de l'Allemagne et de l'Autriche coalisés im groupement de nations qui pût faire hardiment contrepoids et puis attendre l'arme au pied, bloc contre bloc, la guerre qu'il jugeait inévitable (1), telle était sa politique.
Tout à fait raisonnable, sincèrement pacifique, le ministre des Affaires étrangères avait, à l'opposé, le souci de concilier les puissances, toutes les puissances européennes en même temps qu'il songeait à étendre par degrés, sans
(1) ■ Je croit à la guerre, Je la regarde comme inévitable, > aurait dit Gle. menceau le 28 juillet 1908 à Oeorges Louis qui a consigné le propos dans ses Çtxrntu, {Le» Carnet» de George» Imuu, Hieder etC*. 1926.)
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brûler les étapes, l'emprise de la France au Maroc. Il était au fond — sans doute ne se ravouait-il pas à lui-même — un disciple de Jules Ferry égaré aux côtés de Clemenceau, dont il avait été de tout temps le second — je n'ose dire le brillant second.
Personne, en effet, de moins brillant que Pichon. Mais, beaucoup de bonnes, beaucoup de solides qualités gâtées il est Vrai, en quelque mesure, par la faiblesse de caractère allant parfois jusqu'à la nigauderie I Heureusement, à côté de lui à ce moment-là, le défendant contre lui-même, im homme de haute valeur, un des plus grands fonctionnaires que nous ayons eus au ministère des Affaires étrangères pendant ces cinquante dernières années : M. Georges Louis.
Ministre et directeur poursuivirent donc et réussirent une politique de calme, sans rencontrer — il est juste de l'ajouter — de trop grosses difficultés à l'extérieur. Un seul événement grave en Europe durant la période 1906-1909 : Tannexion de la Bosnie et de l'Herzégovine réalisée par un homme infiniment dangereux le baron d'iEhrenthal, ministre des Affaires étrangères d'Autriche- Hongrie. De ce chef, un conflit entre celui-ci et cet autre homme plus dangereux encore le sieur Isvolsky, ministre des Affaires étrangères de Russie. Le Quai d'Orsay s'employa de la façon la plus sage, la plus utile, à régler amiablement le différend qui avait surgi entre la double Monarchie et l'empire des tsars. Nous donnâmes à nos alliés les excellents conseils de prudence qu'eux-mêmes ne nous avaient pas ménagés quelques années plus tôt en 1898 lors de notre antagonisme momentané avec l'Angleterre. Nous fîmes valoir que la Bosnie et l'Herzégovine avaient été « confiées » à l'Autriche par le traité de Berlin, que l'annexion n'avait d'autre résultat que de transformer un état de fait en état de droit, de couper court momentanément aux espérances de la Serbie I
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Nous fâmes entendus non sas» que de gros nuage» sa fussent à de certains moments amoncelés à Tborizon. La oorrespondànoe entre Guillaume II et Nicolas II publiée en 1924 établit que la tension fut tout à fait sérieuse dans Test de FEurope. L'Ouest resta placide. Clemenceau m gêna pas son ministre : TAngleterre ne voulait, mettre le bout du doigt dans l-engrenage balkanique.
Un seul tort, un léger tort à notre charge : nous primes figure de courtiers. Nous passâmes avec FAUemagnej au moment même où la Russie s'inclinait péniblement devant rAutriche, im accord relatif au Maroc qui, en appar^aee, était à notre avantage. C'est, à mon sens, faute politique, toujours, d'accepter ou de paraître accepter des épingles d'adversaires à Tooeasion d'une tractation qu'il peut être judicieux de favoriser — c'était le cas dans l'espèce — mais qui est durement ressentie par des alliés.
Comment fut-on conduit à cet arrangement frâaeo-germanique qui porte la date du 9 février 1909 dont j'aurai l'occasion de longuement parler dans les chapitres qui suif vront? Il me faut reprendre ce que j'ai écrit dans mon Hvre Agadir (1). J'ai représenté que l'acte d'Algésiras impliquait — en façade tout au moins — l'internationalisation du Maroc; j'ai indiqué que Clemenceau^ Soigné par son passé et par sa doctrine des entreprises coloniales dont il avait toujours été l'adversaire implacable, s'accommoda aisément de la ntuation quij lui était léguée par ses prédécesseurs. N'ayant d'yeux que pour FEurope, y eût voulu l'application pure et simple du règlement élaboré dans la petite ville espagnole dont il n'sqpercevdit par les contradictions irrémédiables. Quand il se heurta & des impossibilitéa paratiquea comme cela âbait fatsd^il
(4) Agadir: Mû politique extérieure, pQgesSOet'MihraAteti
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agit, souvent avec vigueur. Ainsi fit-il saisie de ia petite vâle d'Oudjda au lendemain du meurtre survœu à Marrakech du docteur Mauchamp. Ainsi, à la suite de l'assassinat de Français employés à la construction du port de Casablanca^ résolut-il Toccupation de Casablanca et de toute la région avoisinante de la Chaouia. Mais, ce furent solutions d'espèce, décisions brusques répondant à son tempérament. Elles ne Tamaièrent nullement à modifier la politique de détachement vis-à-vis de Tempire chérifien qu'il entendait pratiquer, il alla si loin dans celte voie qu'il abandonna le sultan du Marc» Abd el-Aziz qui était notre protégé de fait. II refusa au général d'Amade commandaztt à Casablanca Tautovisatic», que celui-ci sollicitait, de s'emparer du prétendant suscité par F AUessagne : Moulay-Hafid qui passait, avec une* très minée escorte le long de nos ligne:^. Une chiquenaude et il eût été mis «n- t^me à l'aveatufe 1 J'appuyai les pdropositioiui du généraL Je me fis vigoweusement rembarrer par ClemoBcean. Moolay-Hafid déposséda son frère. Nous^ nous inclinâmes. J'avoue que je pris difficilement la^m parti de cet abandon que je jugeai peu ^rieux pouv la France..^
Cependant Pidaon. travaillait sans relâche. Il avait fort bien compris, lui, que l'acte d'Algésiras était inextricable, intolérable — qui plus est — pour notre pays. Il s'était par ailleurs rendu compte, ainysi que tout fH>litique avisé, que nous étions contraints, pour sortir de l'impasse, à un accord avec l'Allemagne.
Son erreur — peut-être aprèa tout fut-elle salutaire et qui, à l'époquft, ne se serait pas trompé comme lui? — fut de croire que le désintéressement germanique serait obtenu uniquement par l'octroi à nos rivaux de satisCactic^ns d'argent.
Illusion dont les événements devaient faive justice I
Quoi qu'a en soit, Pichon veut négocier avec la Wilhem- Btrasse mais, ce faisant, il va contrecarrer la politique de Qemenceau. Il le sait. Il chemine donc à couvert. Pas de tractations oflRcielles. Des officieux sont mis en mouvement. C'est d'abord un journaliste, M. Robert Raynaud, directeur de la Dépêche marocaine^ qui cause dès 1907 à Tanger avec le baron de Langwerth, conseiller de la Légation d'Allemagne au Maroc. Un instant M. de Saint-Aulaire, notre ministre à Tanger, poursuit ces entretiens, toujours à titre officieux. Ils n'aboutissent pas.
En décembre 1908, M. André Tardieu, alors rédacteur au journal le Temps^ devenu par la suite, député, ministre, président du Conseil, reçoit mission de causer avec le très important personnage qu'est le baron de Lancken, conseiller de l'ambassade d'Allemagne à Paris. L'heure est bien choisie, réserve faite de l'observation générale que j'ai formulée. Le Reich est empêtré dans l'affaire de Bosnie. Il a été forcé de régler à notre satisfaction un incident qu'on a considérablement grossi : raf faire des déserteurs de Casablanca (1). Il est disposé à ime entente générale au sujet du Maroc. Dans ime lettre qu'il a écrite et que je reproduis en note (2) M. Tardieu donne les plus intéressants détails
(1) Les admirateurs de M. Clemenceau prétendireot qu'il avait fait pli^r TAllemagne dans rafTaire des déserteurs de Casablanca. M. de Kiderlen, chargé par intérim du ministère des AfTaires Étrangères qui avait réglé Tincident du côté germanique, écrit à une de ses correspondantes (lettre du 12 octobre 1908) : c Dans TafTaire de Casablanca j*ai remporté un succès très net. • Amusante contradiction I
• Paris, le 23 février 1912.
• 26, avenue de Messine.
■ Mon cher président, • Vous m'avez demandé de vous préciser mes souvenirs en ce qui concerne k préparation de l'accord franco-allemand do 1909.
c II convient de noter d'abord que l'hypothèse de cet accord a été envisagée très peu de temps après la conférence d'AlgésIras. C'est en effet en septembre 1907 que M. Robert Raynaud, directeur de la Dépêche marocaine, et