M. THIERS AU GOUVERNEMENT
par l'Europe coalisée, ajouterait, en 1870, au cas où les portes du temple de la Paix viendraient à se fermer, de nouveaux fleurons à sa couronne de gloire?
Si tel est leur sentiment, comme je le présume, il n'est que juste de reconnaître qu'il répond pleinement à la mentalité générale. J'entends encore les miens, mes oncles, mes cousins, prédire quand la guerre de 70 fut déclarée, le prompt et éclatant succès de nos armes — mon père, qui avait le visage soucieux, était isolé.
L'ancien ministre de Louis-Philippe parlait donc dans le désert quand il essayait d'arrêter le gouvernement impérial sur la pente où la légèreté de certains hommes au pouvoir, la faiblesse criminelle de Napoléon III, conscient du péril mais sentant le sol se dérober sous ses pas, cédant, jne fut-il dit, avec des précisions à l'appui, aux objurgations de l'impératrice Eugénie (1), précipitèrent la France.
Quand les désastres firent mesurer au pays l'étendue de la faute commise, l'opinion se retourna. Elle alla d'un bond vers le seul homme qui eût vu clair au milieu de la déraison ambiante. Avec lui elle jugea que l'incurie impériale avait mis la France en im tel état d'infériorité que c'était folie de continuer la lutte, que, à prolonger le conflit, on risquait d'aggraver les sacrifices inévitables.
L'Assemblée Nationale prononça, à l'immense majorité, pour M. Thiers contre Gambetta dont l'héroïque intransigeance ne se résignait pas à une amputation de la patrie.
<1) Mon père a recueilli de la bouche de U, Plidioo, ministre des Travaux Publics dans le cabinet ÉmiJe Ollivier, une confidence dont il m*4 lait part i M. Plichon aurait entendu l'Impératrice s'emporter violemment contre Napoléon III décidé à la paix. Elle l'aurait traité de Iddie. EOe aurait prononcé devant le collègue de mon pèro à ^Assemblée oationaie la parole : < C'est ma guerre. »
Jean Plklion, l& fils du ministre s'entretenaat avec mai, «a VJ2$, dans les couloirs de la Chambre, a conArmé mes souvenirs (k têut painL
Elle était, certes, infiniment pénible la triste mutilation... on ne pouvait s'y soustraire.
Le nouveau chef du Pouvoir exécutif aurait commis des fautes? Eh I qui n'en commet? « Il n'était pas un aigle, loin de là, » a dit de lui Bismarck. Peut-être fut-il inférieur à son redoutable partenaire dans la négociation du traité de Francfort. Il manqua certainement de tact si, essayant en 1870, après nos revers, d'émouvoir les grandes nations neutres sur le sort de la France, il se laissa aller comme on l'affirme — mais est-ce vrai? — à dire : « L'Europe ne veut pas changer de maître. » Surtout il ne fit pas — je le crains — tout le possible pour prévenir le lamentable épisode de la Commune. Il ne comprit pas qu'un patriotisme suraigu, attisé par la fièvre obsidionale, était à l'origine de l'explosion révolutionnaire, il ne fut pas davantage assez attentif aux excès d'une répression sanglante.
Mais, en regard de ces erreurs, dont plusieurs sont incertaines j quels services considérables il faut inscrire à l'actif de l'homme d'État 1 II coupa court à l'acharnement belliqueux qui, n'en déplaise aux exaltés, eût conduit la France aux abîmes. Il comprit qu'au lieu de s'obstiner à poursuivre une partie perdue il fallait liquider au plus vite pour reconstituer un gouvernement, une armée, des finances. Il s'attela à cette grande tâche pendant les deux années durant lesquelles il détint le pouvoir (1). Il aperçut encore les périls que comportait une restauration monarchique. Il aUa loyalement, lui royaliste, vers la République. Il fit confiance
(1) Je D'irai pas jusqu'à m'approprier Téloge qu'avec une infatuation nalTo l'ancien président de la République se décernait à lui-même durant les dernières années de sa vie : « Voyez-vous, disait-il, k ses amis, le malheur de ce pays c'est qu'il a toujours été mai gouverné. Ainsi, depuis le commencement de ce siècle, il n'a eu de bons gouvernements que pendant quelques années de la Monarchie de Juillet et entre 1871 et 1873. »
Toutes réserves sont à faire sur la gestion des affaires publiques par M. Thieri . entre 1830 et 1840. Elle fut souvent fftcheuse, parfois détestable.