M. THIERS AU GOUVERNEMENT
à la démocratie dont il se sentit assuré qu'elle referait la France. Bismarck jugea tout autrement. La République devait causer, à son avis, la décadence définitive des Gaules alors qiie le quasi-absolutisme germanique maintiendrait la prééminence allemande.
Les événements de 1914 ont tranché le différend. L'Empire bismarckien s'est écroulé tandis que la République est sortie triomphante de l'épreuve (1).
Le bon serviteur du pays que fut M. Thiers n'en fut pas moins congédié le 24 mai 1873 alors qu'il avait eu, tout juste, le temps de mettre un peu d'ordre dans la maison. Que les réacteurs, qui avaient voué une haine particulière à celui que, dès le règne de Louis-Philippe, ils avaient insolemment surnommé « le foutriquet », n'aient pas eu de cesse qu'ils ne l'aient abattu, cela se conçoit. Mais les rétrogrades ne composaient qu'une minorité à l'Assemblée Nationale. Comment obtinrent-ils le concours des conservateurs modérés siégeant au centre droit ou au centre gauche dont beaucoup, tels mon père républicain sous l'Empire, étaient, ou se croyaient, disposés à accepter la République poiu' laquelle ils ne nourrissaient, en tous cas, aucune aversion?
Un mot, spirituel et profond, de M. Thiers dépeint leur état d'âme. Parlant de deux frères également députés — pourquoi ne pas les nommer? — MM. Lefevre-Portalis, le chef du pouvoir exécutif disfidt : « Amédée est légitimiste, Antonin est républicain et tous les deux sont orléanistes. » Amédée et Antonin n'étaient pas à l'état d'exception. Sous
(1) Le Chancelier de fer faisait preuve vis-à-vis de Gambetta de la mêmes évô rite dont il témoignait à l'égard de M. Thiers. Parlant à notre ambassadeur M. de Gontant-Biron le 8 mars 1873, il lui aurait dit : « Gambetta s*agi e; c'est une médiocrité mais énergique et dans le gouvernement des peuples c'est ce qu'il y a de plus dangereux. » (Dépêche 179 (page 212) du premier des Documents diplomatiques français. ^ Volume paru en 1929.)
des étiquettes diverses les hommes du centre étaient tous orléanistes sans s'en douter parfois ou plutôt — je rectifie M. Thiers — ils avaient Tétat d'esprit orléaniste.
Boutade et commentaires appellent des explications.
Peut-être suis-je mieux que d'autres à même de les fournir. J'ai vu, j'ai entendu parler ces conservateurs modérés comme je sortais de l'enfance. J'ai recueilli pendant ma prime jeunesse les échos de leurs déceptions, de leurs regrets, de leurs craintes. J'essaierai, au cours des i chapitres suivants, de représenter leur mentalité.