CHAPITRE II
LB8 GOUVERNEMSNl-S Dfi 1874 A 1876. — Lb SsIZB MaI.
En mai 1874, lorsque eut été renversé le ministère de Broglie issu du 24 mai 1873, mon père fut appelé au gouvernement auquel il participa pendant deux années. Il fit partie d'une ou deux équipes ministérielles éphémères, enfin du cabinet Buffet- Dufaure-Léon Say qui vécut de mars 1875 à janvier-mars 1876. Composé d'hommes du centre droit (M. Buffet, etc.) et du centre gauche (MM. Dufaure, Léon Say...) le ministère, dit de conjonction des centres, fit voter la constitution républicaine.
Le portefeuille qui échut à mon père dans ces diverses combinaisons fut celui des Travaux Publics pour lequel il était entièrement qualifié. Il remplit au mieux les fonctions qui lui furent attribuées. Remarquablement intelligent, travailleur infatigable, armé d'une volonté de fer, il était, de l'aveu de tous, adversaires comme amis, un administrateur de premier ordre.
La vénération dont j'entoure sa mémoire ne m'interdit pas de reconnaître qu'il fut un moindre homme de gouvernement. « Pour bien administrer, disait quelque jour M. Thiers parlant dans l'intimité (1), il faut infiniment de qualités... » et il énumérait toutes celles dont mon père
(1) Prcpos tenus devant mon père.
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était abondamment pourvu « mais, pour gouverner, ajoutait le chef de TÉtat, toutes ces qualités sont inutiles, il suffit d'un esprit juste et d'une volonté ferme ». La volonté de mon père était plus ferme que son esprit n'était juste. Et puis, il était entré tard dans la vie publique. Il avait près de cinquante ans quand il fut élu à l'Assemblée Nationale. Le métier avait pétri son cerveau. Il devait rester^ il resta toute sa vie un ingénieur des Ponts et Chaussées. La rigidité du corps auquel il appartenait, se mariant avec une sévérité innée, l'emprisonnait dans un carcan de dogmatisme.
Honnête homme de la vieille roche, il frémissait d'une colère qu'il ne contenait pas — je l'ai montré — quand il flairait ou croyait flairer une indélicatesse. Il lui était alors impossible de taire son indignation qu'il criait aux quatre vents. Habitué à commander sans admettre que ses ordres fussent discutés, autoritaire pour ne pas dire autocrate de tempérament comme son père, mon aïeul, il dédaignait le maniement des hommes. Assuré d'avoir raison, il ne cherchait pas à persuader, il ordonnait sans cesse et toujours. Épris d'absolu, s'étant fabriqué une sorte de catéchisme de principes et d'idées auquel il n'admettait d'autres modifications que celles qu'il y apportait lui-même, il écrasait de son mépris, il combattait avec une violence effrénée les idées qui s'opposaient aux siennes, les hommes qu'il rencontrait en face de lui. Sa haute intelligence lui faisait par la suite apercevoir et regretter les excès auxquels il s'était emporté. Trop tard! Le mal était fait. Dans la bataille il ne s'appartenait plus.
La vie publique s'accommode mal de ces travers. Ils eussent, selon toutes probabilités, empêché mon père de développer la grande carrière politique à laquelle sa valeur lui eût donné droit de prétendre. En fait, elle se limita
à deux stages Tun de deux ans, Pautre de six mois au gouvernement, à un passage de dix années dans les assemblées. La faute qu'il commit en se liant à la droite, à laquelle ne le rattachaient ni ses origines, ni les opinions de sa jeunesse, ni sa mentalité générale — il le reconnut durant les dernières années de sa vie, — lui ferma très vite les avenues du pouvoir et les portes du Parlement.
D'autres hommes partagèrent son erreur. D'autres hommes évoluèrent ainsi que lui du centre gauche voire de la gauche vers la droite. Pourquoi? Comment? par ambition a-t-on dit, pour étancher tout de suite la soif des honneurs qui tarit souvent les gosiers parlementaires?
Je crois qu'on fait tort aux politiques de l'époque — à presque tous — en leur attribuant des appétits, des hâtes qui ont sévi à d'autres époques, qui ont parfois troublé les équilibres entre l'ancienneté et la jeunesse, entre la tradition et le mouvement, nécessaires au bien de l'État. Chez les hommes de 1875 le sentiment de l'intérêt général était si profondément ancré qu'il tenait l'ambition en lisière.
Ce ne fut pas l'impatience, ce fut la doctrine — pour parler plus exactement, un ensemble de réflexions, de préjugés et de craintes composant une doctrine — qui orienta mon père et ses amis.
M. de Freycinet rapporte, dans ses Mémoires^ une curieuse conversation qu'il eut, en 1874 ou 1875 avec M. Eugène Caillaux, ministre des Travaux Publics, qu'il allait parfois solliciter, très normalement comme l'établissent les lettres que je reproduis en note (1). A mon père, entretenant son
t Paris, lo 6 octobre 1874.
I Monsieur le ministre et cher camarade, f J'ai oublié hier de vous faire remarquer qu'en passant inst^niour on chAf je ne fais tort ù aucun de mes camarades, puisque je ne prends la plao; de
32 MES MÉMOIRSS
camarade de TÉcole Polytechnique des dangereux progrès des partis de subversion, faisant appel à la haute intelligence, à la modération d'esprit de Léon Gambetta et de ses disciples, Tancien membre du gouvernement de la Défense nationale répondit en remarquant que, pour défendre utilement les idées conservatrices, il n'était d'autre moyen que d'entrer franchement dans la République. Il ne parvint pas, dit-il, à persuader son interlocuteur dont l'esprit était dominé par le souvenir tout proche des événements de 1870 et qui appréhendait que la République ne glissât vers la Commune.
Le collaborateur de Gambetta voit juste. C'est la peur d 3S troubles révolutionnaires et de leurs conséquences qui pesa sur l'esprit des gens du centre et les détermina.
Haïssant l'Empire qu'ils avaient âprement combattu, le
personne ; je resterai en mission purement et simplement, avec mon nouTeau grado.
« M. Porée pourra vous renseigner scr mes titres administratifs. Permettes* moi de vous présenter, i'autre part, la liste de mes travaux de mission; ils peuvent ce me semble, en dehors de toute autre considération, justifier votre mesure bienveillante — d'autant qu'ils ont para dana les Annales des Mines et ne sout ignorés d'aucun de mes camarades.
t Votre bien dévoué,
t C. PB Freycinkt. •
« Paris, le 12 février 76.
t Mon cher camaraJe,
• Permotte7.-moi d'appeler votre bienveillante attention sur une demande qui vous a été soumise ces jours-ci par M. Démanche, à la fin de remplacer le très regrettable M. Porée à la division du personnel. Je connais depuis longues années M. Démanche : j'ai pu apprécier maintes fois son tact, son urbanité, son honorabihté parfaite, son esprit équitable et son indépendance. Je pense qu'il deviendrait très rapidement un bon chef du personnel et peut être plus complètement que la plupart de ceux qui se mettraient sur les rangs. Jr crois donc céder à un devoir autant qu'à mon amitié pour lui, en prenant la liberté de vuus 1a recommander.
c Si vous désirer, de plus amples renseignements, je me tiens à votre disposition pour vous les fournir.
t Votre tout dévoué eamartde,
t C. DX FBBVCUrET. »
haïssant non seulement parce que libéraux — libéraux sincères — mais parce que conservateurs — le régime napoléonien, à raison du trouble de ses origines, à raison de sa précarité, à raison de ses à-coups de démagogie, leur semblait inquiétant pour le statu quo social, ils gardaient la mémoire des journées de juin d'où jaillit le coup d'État du 2 décembre. Ils craignaient que la République de 1870 ne sût, pas plus que sa cadette de 48, contenir les éléments de désordre et ils auguraient que, si elle descendait la même pente, les mêmes causes produisant les mêmes effets, il s'ensuivrait une restauration impérialiste dont la pensée les faisait frémir.
Ce n'était pas seulement leur conservatisme, c'était leur patriotisme qui s'épouvantait. Ils avaient pris, ils prenaient tous les jours mesure du mal fait à la France par un despotisme imbécile : insouciance et gâchis à l'intérieur — incohérence et forfanterie à l'extérieur.
Faisant le tour du problème, ils ne voyaient qu'un moyen de restaurer la patrie : revenir à la sage administration des affaires publiques qui, de 1830 à 1848, avait maintenu l'ordre dans une atmosphère de liberté tempérée, préservé la nation des aventures tout en assurant son développement économique.
Nombre d'entre eux, soit qu'ils eussent servi le régime de juillet, soit par tradition de famille, étaient attachés aux princes d'Orléans que chérissait, à un point qu'on n'imagine pas aujourd'hui, presque toute la haute et moyenne bourgeoisie. Les autres, par esprit d'imitation, penchaient vers l'orléanisme. La plupart, cependant, se seraient accommodés d'une bonne petite république à la condition que celle-ci, enfermée dans des lisières qui garantissent sa sagesse, fût aussi conservatricei plus respectueuse du clergé, que la royauté libérale.
Ils espérèrent que, Fancien ministre de Louis-Philippe, M. Thiers, servirait leurs desseins. La rudesse apportée dans la répression de la Commune leur parut un gage. Quand ils virent que, aussi conservateur mais plus avisé qu'eux — de cela ils ne se rendirent pas compte, — l'homme d'État ne s'effrayait pas de la République à laquelle il s'était sincèrement rsJlié sans prétendre la conditionner puérilement, ils jugèrent qu'ils étaient trahis.
Après avoir ongtemps hésité — le prestige de M. Thiers était considérable — ils se décidèrent à l'opération du 24 mai.
Ils renversèrent le Chef du Pouvoir exécutif.
Ils prirent le gouvernement.
Que voulaient-ils en faire? Quel était leur programme? Quelle méthode envisageaient-ils? De quels hommes disposaient-ils?
L'armature de la nouvelle majorité, c'était la résistance à la poussée démocratique, c'était, sous roche, le cléricalisme.
Comme on n'osait avouer ces visées, comme on sentait que les masses se fussent écartées, que des défections se fussent produites paimi ceux qui s'étaient à regret séparés des gauches si les chefs avaient crié tout haut leurs craintes et leurs espérances, on chercha un pavillon sous lequel on pût abriter des troupes bigarrées. On découvrit une formule, bien frappée il faut en convenir, imaginée, dit-on, par M. Nimia Baragnon — le Numa Roumestan d'Alphonse Daudet selon la chronique. — On arbora < l'Ordre moral ».
Mais encore fallait-il un édifice où accrocher le drapeau. Quel édifice? La monarchie? Il n'y avait pas de majorit
' à PAssemblée Nationale pour oser une restauration de la branche cadette contre les légitimistes, contre les républicains. On pensa à réconcilier le comte de Chambord et ses cousins. On réussit. Et puis on découvrit — ce dont on aurait pu se douter à l'avance — que le rétablissement de la royauté, à la Henri V, c'est-à-dire avec son cortège d'idées désuètes et de principes périmés, était un anachronisme que la France de 1873 ne supporterait pas un instant. Déroutés, les hommes du 24 mai cherchèrent une issue. On a dit qu'ils se rabattirent sur un expédient : la République sans les républicains. Ce n'est pas tout à fait cela. Ils essayèrent de fonder le mac-mahonisme qui, dans leur esprit, devait préparer l'orléanisme. Ils s'accordèrent avec les républicains modérés pour écrire une Constitution libérale dont je dirai tous les mérites, dont je montrerai tout ce qu'on en a pu tirer, dont ils imaginèrent, eux, qu'ils Pavaient fait reposer sur deux piliers inébranlables : le Sénat comprenant 75 inamovibles élus par l'Assemblée Nationale — le septennat conféré au chef de l'État. Dès lors, pensèrent-ils, le jour où disparaîtra l'exilé de Frohsdorf, il suffira d'une simple substitution de personne, d'une simple modification à un article de la Constitution pour que la République cède la place à une monarchie à l'anglaise, à une monarchie où le comte de Paris, le duc d'Aumale de préférence, occupera la place de Louis-Philippe, où Guizot s'appellera le duc de Broglie ou bien M. Buffet à la rigueur Dufaure ou encore Léon Say.
La conception était fragile. Cette sorte de royauté constitutionnelle masquée d'une étiquette républicaine qu'on s'évertuait à cacher, ce provisoire dont on ne pouvait dire quand il finirait n'étaient pas de nature à séduire un pays latin qui a le goût des solutions nettes, qui ne s'accommode pas de l'incertain. Il était fatal que, si le chef de l'État
et ses conseillers pratiquaient loyalement le régime parlementaire, le pays exprimât de plus en plus par ses votes sa volonté de sortir de l'indéterminé et de réaliser ou tout au moins de tenter la République puisqu'on ne lui présentait aucune autre formule de gouvernement définitif.
A la différence des orléanistes cherchant à se persuader que le pays consentirait à dormir de longues années sous le mancenillier d'une gloire militaire, les bonapartistes aperçurent que le mac-mahonisme ne vivrait que s'il se résolvait en une dictature. De toutes leurs forces ils s'efforcèrent de pousser gouvernements et majorité dans cette voie, se disant non sans raison que, si, sous le couvert du maréchal de Mac-Mahon, ils réhabituaient la nation au pouvoir personnel, le lit du fils de Napoléon III, du jeune prince impérial, serait fait.
Mais leurs desseins étaient trop apparents. Les monar* chistes libéraux se gardèrent d'autant plus contre ce qui pouvait les favoriser qu'ils n'ignoraient pas la popularité qu'avait conservé dans les masses rurales^ le régime napoléonien. « Sous l'Empire les produits se vendaient bien, x dira pendant longtemps le paysan. Revenant d'une tournée électorale dans la Sarthe en 1874, mon père remarquait que la plupart des maires de petites communes avec lesquels il avait causé et auxquels il avait représenté les avantages du mac-mahonisme, lui avaient répondu : « Oui, monsieur Caillaux, le maréchal c'est très bien... en attendant que le « petit » profite. » — (Dans le parler sarthois, profiter signifie grandir.)
Résistance donc acharnée de la part des hommes qui gouvernent aux procédés césariens dont ils discernent à quoi ils aboutiraient. Au cours des pages qui suivront, nous verrons les dirigeants au moins aussi préoccupés du péril bonapartiste que de ce qu'ils qualifient : le péril rouge,
8e défendant de toutes leurs forces contre les infiltrations tentées par les fonctionnaires ou les politiciens du second Empire évincés en 1870, ne cédant pas, même au Seize Mai quoi qu'on en ait dit, à la tentation des violences et des coups de force.
Les « juste-milieu » qui prennent la direction des affaires au 24 mai s'en tiendront, pendant tout le temps qu'ils gouverneront, à leur doctrine compassée, au mac-mahonisme, traduisant, voilant Torléanisme. Cette doctrine aura au moins un éloquent interprète : le duc de Broglie. Elle aura pour pivot un homme : le maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta.
Je crois bien que j'ai gardé un faible pour le soldat dont les grands cordons, les étoiles, les chamarres ont ébloui mes yeux d'enfant. Je crois bien que je ne puis me tout à fait défendre de l'admiration tendre ressentie par le gamin de dix ou douze ans pour le maréchal de France qui, à je ne sais quelle revue, le prenait gentiment entre ses genoux et lui demandait s'il préférait les chasseurs aux hussards ou les cuirassiers aux dragons. Je ne céderai cependant pas au sentimentalisme, je serai simplement équitable en avançant qu'on fut souvent trop sévère pour l'homme qui pendant quelques années (1) présida aux destinées de la France.
De lui à coup sûr, bien plutôt que de M. Thiers, on pourrait dire, sans crainte de se tromper, qu'il n'était pas un aigle. En plus, il était totalement dénué de la haute culture générale dont s'enorgueillissait avec une feinte modestie, mais à juste titre, son prédécesseur. Il ne savait rien ou |
(i) De 1873 à 1879.
bien peu de chose du gouvernement, de l'administration. Enfin, il était godiche. Il ne parlait pas — on m'entend. — Il ouvrait la bouche malencontreusement, pour livrer à ses contemporains des réflexions marquées au coin de la naïveté, parfois pour jeter dans la circulation des mots « bébêtes » qui faisaient prodigieusement rire à ses dépens.
Je me suis moi-même diverti, moins des calembredaines qui ont traîné les rues et dont beaucoup furent inventées, que des historiettes qui me furent contées par des témoins auriculaires. M. Dufeuille, qui fut chef de cabinet de M. Buffet, qui fréquenta chez mes parents, que je retrouvai des années plus tard à un détour de la politique, avait un sac tout plein d'anecdotes savoureuses. Il disait les chasses présidentielles où le marécbal, qui ne tirait pas mieux que Napoléon I«' ou M. Carnot, dispersait son plomb à la ronde et répondait à qui lui faisait observer que les jambes de ses voisins s'en ressentaient : « Bah I Ce n'est que du petit plomb. » Il narrait les pittoresques entretiens entre le shah de Perse venu en France en 1873 et le chef de l'État français. Un entre autres : ... à Versailles... les grandes eaux... Le maréchal promène son hôte dans le parc en landau : « Monsieur le maréchal, quel est ce bassin? » demande le souverain. — « Le bassin de Latone, sire. » — « Monsieur le maréchal, qu'est-ce que Latone? » Profond silence du maréchal! Craignant d'avoir manqué aux règles du protocole dont, comme tout Oriental, il a le souci au plus haut degré, le shah reprend : « Monsieur le président de la République, qu'est-ce que Latone? » — « C'est un nom. » Réponse péremptoire.
Mais, après tout, ne doit-on pardonner à un militaire d'ignorer la mythologie? Mon frère Girard qui fit la campagne de Tunisie — il était alors tout jeune capitaine
d'artillerie — se trouvait sous les ordres d'un colonel qui, sous sa tente, traduisait les écrivains grecs et à ses officiers venant demander des instructions répondait en soumettant au contrôle de ses subordonnés son interprétation de tel passage d'Aristophane ou d'Euripide. Celui-là connaissait tous les recoins de l'Olympe antique mais il ne savait pas placer une batterie. S'il avait commandé à Magenta...
« D'abord, Ducrot, » disait le maréchal en 1875 à son vieux compagnon d'armes, élu en 1871, député de la Nièvre mais qui, s'étant fait battre sur le nom d'un de ses candidats à une élection partielle, tonnait contre l'infâme radicalisme, « d'abord, Ducrot, les militaires n'entendent rien à la politique... » Et, après ce délicieux exorde, le président de la République annonçait qu'au dire de M. Buffet il y avait trois manières de « sauver la France ». Il les avait d'ailleurs oubliées et il priait son chef de cabinet, le comte d'Harcourt, de lui rafraîchir la mémoire.
Je partage le sentiment du maréchal sur l'inaptitude des militaires à la polit que. J'ajouterai que certain coup de tête dont il sera question prouve que le glorieux blessé de Sedan ne faisait pas exception à la règle. Mais, n'est-il pas des civils, voire des professionnels de la politique, qui sont à loger à la même enseigne? Est-ce que M. Buffet, affirmant au maréchal que le premier moyen de « sauver la France » c'est-à-dire d'assurer le triomphe des conservateurs, était le rétablissement du scrutin d'arrondissement ne faisait pas preuve d'un- sens politique limité...?
Au surplus, si le soldat hissé à la première magistrature de l'État ignorait la politique, le gouvernement parlementaire, l'administration, il était du moins un homme parfaitement droit, ne manquant ni d'un solide bon sens, ni d'une connaissance réfléchie du pays. Celui qui a dit, envisageant le retour du comte de Chambord avec le drapeau .
blanc déployé, voire en poche : « Les cliassepots partiraient tout seuls, » a montré qu'il avait mieux pénétré le sentiment général de la France que nombre des personnages éminents qui l'entouraient. Un entretien avec mon père, que celui-ci m'a maintes fois conté, atteste la même sagacité. C'était au lendemain de l'échec du Seize Mai. Le maréchal, qui affectionnait M. Eugène Caillaux, le fit venir pour lui demander conseil. Homme à poigne — on l'a aperçu — mon père inclinait vers la « résistance » sans d'ailleurs mesurer exactement a portée du terme dont il usait. Pensait-il à une seconde dissolution? Imaginait-il qu'il fût possible, par un déploiement de force extérieure, d'impressionner le pays et de modifier l'orientation de la majorité nouvelle? Tout cela était, j'en suis sûr, on ne peut plus vague dans son esprit. Quoi qu'il en soit, il engagea le président à former un ministère de « résistance » avec un général à la tête. « Mon cher monsieur Caillaux, répondit le maréchal en riochant dans sa moustache blanche, on voit bien que vous ne connaissez pas les généraux. Les généraux sont les gens qui manquent le plus complètement de courage qu'il y ait. »
11 va de soi que, parlant du courage de ses camarades, le chef de l'État différenciait, ainsi que le cardinal de Retz, qui, dans ses Mémoires^ écrit : « M. le comte de Soissons avait toute la hardiesse de cœur que l'on appelle communément vaillance au plus haut point qu'un homme la puisse avoir ; il n'avait pas, même dans le degré le plus commun^ la hardiesse d'esprit qui est ce que Ton nomme résolution. »
Je concède que les militaires — la plupart, non tous bien
entendu — manquent au moins autant de hardiesse d'esprit
que de sens politique et je n'engage pas ceux qui seraient
tentés de me contredire à chercher des arguments dans la
i vie publique du maréchal de Mac-Mahon. A dire vrai elle
se déroula, au commencement, entre 1873 et 1877, selon les rites et Tesprit des constitutions libérales.
Investi le 24 mai 1873, le président de la République confia le gouvernement ainsi que le voulait la règle parlementaire, au chef de la majorité, au duc de Broglie qui avait renversé M. Thiers. Quand, un an plus tard, celui-ci fut, à son tour, mis en minorité par PAssemblée Nationale, le maréchal forma, interprétant correctement la volonté du pays exprimée par des élections partielles et les mouvements de PAssemblée, des ministères de conjonction des centres.
Gouvernements difficiles à faire vivre dans tous les temps ceux qui n'ont le concours dévoué ni de la droite, ni de la gauche 1 Leur formation répond souvent à un besoin. Elle est souvent souhaitée par Popinion silencieuse du pays. Pourtant, harcelés sur leurs flancs, subissant Pentre-croisement des feux, les hommes qui les composent emploient le meilleur de leur temps à disputer à la gauche comme à la droite une existence que leurs amis du centre — j'allais dire du « marais » — s'empressent toujours mollement à affermir.
L'histoire des ministères de 1874 à 1876, telle que mon père l'a couchée par écrit en résumant en style télégraphique, parfois en style nègre, les délibérations des Conseils des ministres, confirme cette vérité d'expérience.
Les notes qu'il m'a léguées, qui sont complètes et pas trop difficiles à déchiffrer (1), montrent des gouvernements sans cesse préoccupés de faire face à droite comme à gauche.
Le 3 juin 1874 les ministres délibèrent sur a suspension du journal V Indépendant rémois dont ils trouvent la ligne trop avancée mais applaudissent le même jour au discours que M. Gambetta vient de prononcer à Auxerre parce qu'il
(1 ) Dossier dans mss archiva.
est « antibonapartiste ». Qu*est-ce à dire? Bien simplet Les gouvernements de l'époque sont et resteront constamment hantés par la crainte d'une collusion entre les radicaux et les bonapartistes. Ils se réjouissent de voir le chef des gauches prendre position nette contre les impérialistes. Dans dix, dans vingt des feuilles volantes griffonnées à la hâte par mon père, des appréhensions analogues se font jour. Le 25 juin de la même année le Conseil des ministres s'émeut de ce que « partout des comités bonapartistes se forment à côté des comités radicaux j>. Le 30 juin un orage dans le gouvernement 1 M. Magne, ministre des Finances, est mis sur la sellette. Ses collègues lui reprochent de nommer des fonctionnaires bonapartistes. Il proteste, il se défend d'être bonapartiste et d'avoir fait des choix « critiquables ». Le même jour mon père note que les chefs bonapartistes et légitimistes donnent des instructions en tout point semblables à leurs lieutenants : « Abstenez-vous de fournir votre concours à tout ce qui organise le pouvoir du maréchal. »
Et ainsi de suite...
Une lettre, écrite le 2 octobre 1875 après le vote des lois constitutionnelles, par un politique de premier plan, M. Bocher, leader du centre droit, ancien préfet du gouvernement de Juillet, ami et confident des princes d'Orléans, précise la politique des mac-mahoniens, en bataille contre « les radicaux de droite, contre les radicaux de gauche, surtout contre les bonapartistes de l'appel au peuple ».
2 octobre 75.
Mon cher Caillaux,
J'avais lu, avant qu'il eût les honneurs de la publication au
Journal officiel, l'excellent discours que vous avez prononcé
ces jours-ci devant les cultivateurs de la Sarthe, je veux vous
en faire mon sincère compliment. Vous êtes là, ce me semble»
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sur un excellent terrain, — la Constitution et le Maréchal — terrain sur lequel tous les hommes d'ordre peuvent et doivent s'unir. Mais, qu'en faisant appel à tous les hommes d'ordre, on ne craigne pas de frapper ceux qui sont les adversaires décidés secrets ou patents, heureux ou audacieux, de l'œuvre du 25 février et de ses auteurs (1). On ne fera pas une majorité, ni dans l'Assemblée ni au dehors, avec les radicaux de la droite pas plus qu'avec ceux de la gauche, encore moins avec les bonapartistes de l'appel au peuple. Entre ces partis extrêmes, il y a, dans la Chambre et dans le pays, les éléments d'une majorité de constitutionnels ; mais pour pouvoir les réunir et les associer, il faut commencer par y croire et le vouloir. Je vous félicite beaucoup, pour ma part, de l'issue que vous avez su trouver pour la crise ministérielle (2).
Et je vous renouvelle, mon cher ministre, l'assurance de me» sentiments dévoués et affectueux.
Léon BocHER.
La majorité à laquelle croyait M. Bocher ne se dégagea pas. Le 11 décembre 1875 M. Dufaure, ministre de la Justice, parlant des premières élections sénatoriales à la veille d'intervenir, exposait à ses collègues réunis en Conseil, que dans nombre de départements deux listes seulement étaient en présence : « Une liste de droite hostile à a Constitution que le ministère a fait voter, une liste de gauche hostile au ministère. » Les mac-mahoniens et le gouvernement qui les représentait étaient pris entre les deux pinces de la tenaille électorale.
Battu au mois de janvier 1876 dans son département — les Vosges — où il était candidat au Sénat, le président
(1) Par ces mots « l'œuvre du 25 février » M. Bocher eutend désigner les lois constitutionnelles.
(2) M. Bocher fait sans doute allusion à la formation du ministère Buffet» Dufaure.
du Conseil (le vice- président eomme on disait alors), M. Buffet, se retira suivi du vicomte de Meaux. M. Dufaure le remplaça le 13 février. La direction des affaires passait ainsi du centre droit au centre gauche. Le léger coup de barre annonçait et précédait un mouvement beaucoup plus accentué dont la nation exprima la volonté quand les urnes s'ouvrirent quelques semaines plus tard. Elle élit une Qiambre des députés à majorité résolument républicaine* Le maréchal de Mac*Mahon s'inclina devant le verdict du suffrage universel. Un cabinet de centre gauche et de gauche modérée remplaça le cabinet de conjonction des centres. Le ministère dont mon père faisait partie se retirait dès lors après avoir rempli un rôle infiniment utile, très différent de celui qu'envisageaient certains de ses membres : il avait fondé la République. Par un de ces [paradoxes dont le cours des choses humaines offre souvent le spectacle, il appartint aux adversaires de la démocratie de jeter les bases du régime démocratique. Ils y réussirent au mieux. Les hommes de gauche, s'ils avaient été chargés de ce soin, auraient à coup sûr réduit les attributions du Pouvoir exécutif, probablement créé une Chambre unique ; ils n'auraient, à tout le moins, toléré une haute Assemblée qu'à la condition que les pouvoirs en fussent étroitement limités. Il est tout à fait probable qu'un tel régime n'eût pas résisté à la première grande crise. Il se fût presque certainement effondré lors de la poussée césariemie de 1887-1688. Les orléanistes de 1875 préservèrent le pays de ce malheur. Ib écrivirent une Constitution de sagesse, aux articles remarquablement rédigés dans leur brièveté. Pour que la royauté libérale pût s'y loger à l'aise, ils se gardèrent de borner, m^ne de définir ^^roitem^t les prérogatives du chef de l'État. Us ne pressentirent pas que, ce faisant, ils asseyaient la fonction présidentielle puisqu'ils la dotaient
LES GOUVERI^£M£NTS DE 1874 A 1876 45
d'une souplesse salutaire. L'exercice de la première magistrature de l'État pourra, dès lors, s'adapter aux néoeesités variables des temps, aux grands courants d'opimon, aux aspirations de la démocratio. Suivant, d'autre part, les conseils de IL Thiers (1), Us instituèrent un Sénat conservateur. U fut bien, il sera bira conservateur dans le sens élevé du terme. Il ne sera pas réacteur comme ils l'attendaient. U sufEra d'un léger changement apporté aux lois «constitutionndles pour que, la disparition progressive des sénatem^ inamovibles étant ordonnée, la haute Assemblée évolue à gauche tout doucement, discrètement mais sans jamais reculer. La suppression des inamovibles sera, du reste, la seule modification importante que les républicains introduiront dans la Constitution, dans cette Constitution orléaniste qui sera tant honnie pendant de longues années, qui, aujourd'hui encore, est vitupérée parles attardés. En vain... heiu*eusement ! La sagesse des hommes de mesure qui s'appdai^it jadis les modérés, les opportunistes, qui s'appellent aujourd'hui les républicains de gauche, les radicaux, les radicaux-socialistes a eu raison des extravagances de M. Clemenceau ei de ses disciples, oomme elle aura raison dans l'avenir — j'en suis certain — des outrances de <5eux qoi, sous une étiquette nouvelie, chausseront les souUers des extrémistes de 1880 ou de 1885. Les exagérés, pour parler le langage des conventionnels, ne se rendront proba-
fi) M. Thiers aimait à éprouver ses conceptions politiques ea les communiquant après dîner A des pariemeotatres qa*il avait ccfnviés. U dépliait ainsi devant quelques-uns d*entre eux dont mon pôre« en 1872, si j'ai bonne mémoire, le plan de la Constitution qu'il envisageait. « Je ferai, disait-il, un Sénat qm sera ror^ane iBodéra<le«r, iqui «ontieadra les ânpatienoes éb la Chambre des députés. » — c Fort bien, monsieur le président, observa un de ses interlocoteurt de marque, SI. de Qoulard. Mais, qui nous garantit que ie Sénat tiendra i^mploi que vons lui «Asignec? Où iroosnAous si la haute Assemblée devance la Chambre issue du suiTrage universel t » ^ • Vous ne m*«Tez pas compris, répondit le chef de THtat de sa petite voix aigrelette. . Jfn n^ttni sur ia perte âénat CoaserTatens. ii sera conservatean »
blement jamais compte que notre France est un pays de grande mesure, qu'elle veut des institutions pondérées, offrant de solides garanties de continuité politique et de stabilité sociale. L'opinion s'écarterait vite d'un régime dont l'agencement impliquerait le risque de réformes précipitées, qui lui donnerait l'appréhension du déséquilibre.
Je n'aurais rien de plus à dire sur les gouvernements de 1874 à 1876 si je ne devais utiliser les éléments d'information que j'ai recueillis pour considérer la politique extérieure pendant cette période de temps.
Il me faut d'autant plus m'y arrêter qu'on a souvent avancé, qu'on avance encore de-ci de-là, que, en 1875, le prince de Bismarck fut sur le point de rallumer la guerre entre la France et l'Allemagne, que seules l'Angleterre et la Russie l'empêchèrent de donner suite à ses projets. Le chancelier du Reich a violemment protesté, affirmant que jamais il n'avait envisagé la guerre à cette époque. De son côté l'empereur Guillaume I*^'' s'est indigné. Dans une lettre écrite de sa propre main, il s'est élevé contre « des histoires aussi absurdes, aussi dénuées de tout fondement » (sic).
Cependant, en 1875, exactement le 9 avril, il parut dans un grand journal allemand la Post un article intitulé « La guerre est-elle en vue »? lourd de menaces, qui succédait à im autre article plus menaçant encore publié par la Gazette de Cologne quatre jours auparavant. N'est-il pas invraisemblable que le prince de Bismarck, qui manœuvrait sa presse comme im régiment, ait été étranger à cette compagne? A tout le moins il l'a tolérée. Elle servait sans doute ses desseins. Quels étaient-ils donc? Jusqu'où est-il allé?
Les comptes rendus des Conseils des mmistres aevraieut
fournir le secret de Pénigme? Ils devraient porter trace des agissements, des inquiétudes ou des émotions françaises.
Je les feuillette, je les refeuillette pour mieux dire. Je n'y trouve rien, presque rien. Quelques lignes — cueillies en un petit nombre d'endroits, — rapprochées les unes des autres, confrontées avec le vide auquel je me suis heurté par ailleurs auraient cependant suffi à me servir de fil conducteur. Elles m'avaient fait entrevoir la vérité quand Pétude attentive du tome premier, paru en 1929, des Doca^ menis diplomatiques français, m'a permis de la démêler, entièrement je crois.
Je ne surprendrai aucim de ceux qui se sont assis comme moi à des tables gouvernementales en indiquant que, de 1874 à 1876, la plus grande partie des séances des Conseils étaient employées à discuter des questions de politique intérieure, des nominations, des déplacements de fonctionnaires, des réponses à des interpellations, etc.. Je trouve cependant, dans les notes que je possède, quelques indications, très rares, mais intéressantes, sur la situation extérieure. Je passe tout ce qui a trait à l'Espagne. La guerre civile sévit dans la pénmsule. Le gouvernement français y est naturellement fort attentif. Rien à retenir, toutefois. Je m'arrête en revanche sur une phrase piquée au bas du compte rendu de la séance du Conseil des ministres de 7 novembre 1874 : « Signer l'alliance de la frange avec LA RUSSIE ». Donc, dès ce moment, on cherche le rapprochement avec le grand empire de l'est. On n'en est, bien entendu, qu'aux travaux d'approche. Il faut, cependant, qu'ils aient été poussés assez loin par la voie officieuse sans doute, pour que mon père et ses collègues considèrent comme imminente la conclusion d'un traité qui n'interviendra que près de vingt ans plus tard. Puis, plus rien I Aucune suite I
48 MES BTÉBrOIRES
Que s^efft-il passé? Comment eetie alliance^ formellemeidk annoncée, n^a-t-cUe pas été réalisée? Quelqu'un ne se serarbil pas mis en travers? Question à retenir.
Dans la séance du 13 arril 1875, au lendemain de rariicle de la Posî, le gouvernement s'occupe des élections pai> tielles, de nominations dans Tépiscopat, des lois constitutîonnelles^ Dans un coin de la page j'aperçois : « Question allemande — guerre sans prétexte — fajt accompli.» Ces cinq mots, sont soulignés. De quoi s'agit-il? Veut-on dire que l'Allemagne ayant accompli son unité, une nouvelle guerre ne trouverait pas l'ombre d'une justification? C'est l'hypothèse la plus plausible. Le gouvernement ne s'émeut pas, en tout ca& car, dans aucuine des séances ultérieures, il n^y a le moindre indice d'alarme en haut lieu. Pas une fois il n'est parlé de pr^aratifs militaires nécessaires, d'un efloit d'armement exceptionneL Évidaice qu'il y aurait eu branle-bas de combat si l'on avait véritablement craint une agression germanique 1 J'ai beau parcourir les papierp relatifs à l'année 1875» Rien, absolument rien.
Il me faut attendre 187&pour rencontrer,, dans les oomptes rendus du Conseil, dles^ bouts de phrases die quelque intérêt sur les affaires européennes. Je lis (9 février 1876) : « Prêts à entrer en campagne — fusils chargés — apogée. Prince Humhert croit que les armements sont dirigés contre V Autriche. » C'est évidemment des Allemands dont il est question mais le fracas d'armes supposé laisse fort calmes les ministres de la République françake qui prennent avec tranquillité — ils ont biai raison — les prédictions du futur roi d'Italie à cette date et à la date du 6 mars : c Le prince Humbert annonce la guerre pour le printemps... »
Phis skieuse, tout à fait sérieuse est une annotation que je relève dans le résumé de la séance du 25 février 1876 par M. Dufaure chef du gouvernement depuis quelques
jours. La voici : « Discours pacifique âe Bismarck — en pue des élections — préoccupation des éléments de désordre — Bismarck, çeut que tout le monde croie à la paix^ comme^ Vannée passée, U coulait que tout le monde crût à la guerre k
Nou» approchons de la yérité. Elle est cependant plus complexe que ne l'indique M. Dufaure,
Il est certes vraisemblable que la préoccupalicm des éléments de désordre a succesûyement conduit le chancelier de l'empire d'Allemagne, à faire sortir du magasin des accessoires, puis à y remiser, le fantôme de la guerre. Au lendemain des articles maïaçants de la Gazette de Cologne et de la Post, l'empereur de Russie, parlant à notre ambassadeur, le général Le Flô, observait que « toas les symptômes résultant du angage de la presse parisienne et des actes du gouvernement n'étai^it que des moyens inventés par le prince de Bismarck pour mieux assuré son pouvoir en se faisant croire plus nécessaire par l'étalage de dangers imaginaires » (1).
Je ne crois pas, toutefois, que des raisons de politique intérieure jumelées avec des soucis personnels suffisent à expliquer l'agitation du chancelier et de son entourage qui ne s'est pas uniquement exprimée dans les journaux. Il appert, ea effet, des Documents diplomatiques français notamment des dépêches portant les numéros 395, 406, que, dans l'entourage du prince de Bismarck et dans les milieux militaires, on caressa l'idée d'une guerre préventive contre la France dont le rapide relèvement étonnait et effrayait les Germains. Sans doute, comme le remarqua le prince Gortchakoff dmncelier de Russie, s'entretenant le 12 juillet 1875 en Suisse avec le comte d'Haroourt notre ambassadeur à Berne, « tout se borna à des suppoei- ^
(1) Document diptomatiquês françah, 1 I, ëépêeht 83S.
lions qu'on prît pour des réalités, à des rêveries de militaires qui avaient un plan de campagne en tête, à des propos maladroitement tenus par des hommes d'État berlinois et surtout à des exagérations de journaux. (1) »
c Tout se borna à cela, » dit le prince GortchakofT. D'accord ! Mais, on me fera difficilement croire que le rude chancelier, qui laissa se dérouler ce tumulte, n'ait pas eu quelques idées de derrière la tête. Il me parait, à moi, hors de doute qu'il a tenté, en cherchant à nous intimider, de ralentir notre réorganisation militaire. N'aurait-il pas encore eu vent des projets d'alliance, enregistrés sur les papiers de M. Eugène Caillaux, entre la France et la Russie? Bien que rien dans les dépêches officielles — je le reconnais — ne justifie le bout de phrase que j'ai relevé, dans le compte rendu de la séance du Conseil des ministres en date du 7 novembre 1874, je ne puis me persuader, sachant la gravité pondérée de mon père, que les quelques mots reproduits aient été écrits à la légère. Il y a eu, à tout le moins, ébauche de conversations entre Paris et Pétersbourg. Il est fort possible, que dis-je? tout à fait vraisemblable, que l'écho de ces entretiens soit parvenu à Berlin. Informé, le prince de Bismarck n'aura-t-il pas voulu notifier à son « vieil ami » Gortchakoff, que lui, Bismarck, était enclin à arrêter par tous les moyens, au besoin par une guerre préventive, un rapprochement, dont, constamment, il a nourri l'appréhension?
Si tels furent ses buts, le chancelier n'a, en tout cas, réussi qu'en partie et pour un temps.
M. de Bismarck a eu beau faire la grosse voix, tonner contre l'accroissement des forces militaires de la Repu- Mque, le gouvernement français ne s'est nullement ému.
<1) Documents diplomatiquêB français, p. 476.
11 a tranquillement poursuivi, en quiétude et en dignité, la réorganisation de notre armée.
Donc, de ce côté, échec total du chancelier.
Peut-être a-t-il fait mettre ime sourdine à des entretiens, — que j'imagine, — entre Paris et Saint-Pétersbourg. Mais il n'a pu prévenir l'alliance franco-russe. Il en a simplement retardé l'avènement, et, j'avancerai, allant jusqu'au bout de ma pensée, que de ce fait nul dommage ne nous fut causé, au contraire. Il ressort, en effet, d'une dépêche du général Le Flô (pièce 221 du volume auquel il a été déjà emprunté) que, à l'époque, l'armée russe était sans aucune solidité. Notre ambassadeur écrit que : « D'après tout ce qu'il a recueilli, cette armée est incapable de résister à un choc, qu'il parte de l'Allemagne ou même de l'Autriche (1). » N'eût-il pas été quelque peu imprudent pour un pays encore pantelant de la défaite de nouer une alliance qui l'eût fait taxer de visées agressives et qui cependant n'eût valu qu'en apparence?
Quand bien même le prince de Bismaick aurait obtenu ce mince résultat : ralentir la marche de deux peuples l'un vers l'autre, il a payé cher ce médiocre avantage si tant est que c'en fût un pour lui — je crois que je viens de démontrer le contraire. — L'agitation qu'il a menée ou laissé mener dans la presse, dans les cercles officiels, dans
(1) Notro ambassadeur en Russie remarquait dans la môme dépêche, en date du 24 juin 1S7:^, qu'il était d'un intérêt majeur pour nous de saTOirsi l'armée russe demeurait dans cet état de faiblesse. • Cette étude, écrivait-il, ne peut être faite avec fruit à Saint-Pétersbourg seulement, où l*on ne voit jamaii que d$$ eorp§ d^ élite ; c'est de tous côtés, m(^me dans les provinces les plus éloignées qu'il faut porter ses observations, et Je crois que nos officiers devraient sans cesse parcourir l'Empire, do Saint-Pétersbourg au Caucase de Varsovie à l'Oural. Ces voyages coûteront cher, il est vrai, mais j'oserai dire qu'à mon avis, le gouvernement ne devait pas se refuser à ce sacriRce àoM Ml paye où Von ne peut sane danger croire autre chose que ce que Von a eu, » Comme il eût été heureux pour notre pays que les sages conseils du général Le Flô eussent été retenus f
les milieux militaires, lui a nui. Fort hàbileuMiit le due Decaze a retourné contre le chancelier les armes dont celui-ci voulait se servir. Tirant parti d^une conversation de notre ambassadeur à Berlin, le vicomte de Gontaut- Bîron, avec un M. de Radowitz, sorte d'éminence grise de Bismarck et communiquant aux gouvernements des grandes puissances la dépêche remarquablement rédigée de notre représentant en Allemagne où était rapporté le langage plein de m^aces épaisses du malhabile que le prince avait parmi ses collaborateurs, le ministre des Affaires étrangères français émut toute l'Europe. En Angleterre comme en Russie on se demanda si TAllemagne n'avait pas de mauvais desseins. Le tsar et la reine Victoria se mirent en mouvement, écrivirent, parlèrent à Guillaume I*'^. Les protestations qu'Ss recueillirent de la part du vieil empereur, sa bonne foi évidente, les rassurèrent sur les prochaines év^itualités mais ne dissipèrent pas Tétat d'esprit de méfiance, auquel la nervosité du chancelier, se manifestant incessamm^it, les inclinait déjà et qu'acheva de déterminer le brouhaha à la Wilhelmstrasse et dans les parages que le duc Decazes mit heureusement en relief.
Par sa maladresse — car il fut parfaitement maladroit en l'occurrence — l'homme d'État prussien sema dans l'Europe une inquiétude qui devait être la préface de l'isolement de l'Allemagne.
Le duc Decazes, lui, bénéficia, comme il était légitime, d'tm succès diplomatique indéaiable et que ses amis ne manquèrent pas de surévaluer. Ils assurèrent de la sorte le maintien temporaire au Quai d'Orsay du ministre indispensable.
Mon père, lui, quitta le gouvernement en mars 1876 avec ses amis du centre droit, le ministre des Affaires étrangères
LE SEÎZIÊ MAI 53
excepté. Il alla occuper le fauteuil sénatorial que les électeurs de la Sarthe lui avaient réservé en janvier de cette même année.
Un an plus tard ce fut le Seize Mai... le Seize Mai sur lequel on a tant épilogue... le Seize Mai que je définirai, parlant objectivement, un coup de partie voué à l'échec parce que tenté dans les conditions les moins heureuses, parce que conduit par des hommes disparates.
Son point de départ? une lettre du président de la République au président du Conseil en exercice démissionnant ou obligeant à démissionna — ce qui revient au même — le ministère de gauche installé depuis quelques mois. Le geste fut-il conseillé, comme on l'a souvent prétendu, par les ou par des hommes politiques de droite? Je n'en crois rien. Je dirais que je suis certain du contraire si je pouvais asseoir ma conviction sur autre chose que sur des souvenirs de famille.
J'avais quatorze ans en 1877. J'écoutais, j'entendais, je comprenais. Un soir à la table de famille, mon père apprend aux siens le geste du maréchal. Son langage est enveloppé d'une surprise qui, à coup sûr n'est pas feinte. Le lendemain ou le surlendemain matin, dans la salle d'études où nous travaillons, mon frère et moi, sous la direction de notre précepteur, ma mère entre, elle est en larmes. Elle se désole à la pensée que mon père va faire partie d'un ministère de combat. Quelques heures plus tard mes parents s'expliquent devant leurs enfants. J'ai retenu l'entretien dont je puis citer presque textuellement la fin qui me fut par la suite mainte fois confirmée. « Si cela vous contraire tropv ccMiclut mon père, je refuserai. Mais, réfléchissez. Puis-je abandonner le maréchal auquel je suis dévoué et qui s^est feii de Vamnt?y> (sic}. Ma mère cède. Tout ce qu'elle demande, tout ee qu'elle obtient c'est que son mari décline le grand
portefeuille politique : l'Intérieur qu'on veut lui attribueri Il n'accepte que les Finances.
Mon père n'ayant pas été consulté par le maréchal qui, je le répète, faisait cas de lui, il est plus que probable que le président ne prit avis de personne.
Il s'entretenait probablement soit directement, soit par l'intermédiaire de son entourage, avec ceux de ses anciens collaborateurs qui avaient gardé sa confiance. Ceux-ci l'avaient certainement imprégné de leur doctrine. Il interprétait comme eux la Constitution de 1875. Avec eux il considérait qu'elle reposait sur les deux piliers que j'ai dits : la présidence, le Sénat, qu'il lui revenait par suite de diriger le pays, de « le faire marcher », selon l'expression dont il fut usé, en accord avec la haute Assemblée. La Chambre des députés, n'était, aux yeux des uns comme des autres, qu'un pouvoir de second rang. Bien entendu on ne pouvait gouverner contre elle et sa majorité de gauche faisait obstacle à la formation d'un ministère conservateur. Mais, il suffisait d'attendre. « Les inexpérimentés, les médiocres, les vaniteux, les avides, » — qualificatifs appliqués par les gens de droite aux hommes de gauche (1) commettraient
(1) M. le comte de Cumont qui avait éià pendant quelques moL<tle collègue de mon père au gouvernement lui écrivit le 16 mars 1876 une lettre que j'ai extraite d'une liasse volumineuse, parce qu'elle me parait représentative de l'état d'esprit des conservateurs, de leur dédain pour les républicains arrivant au pouvoir, des espoirs qu'ils mettaient dans le Sénat, des illusions qu'ils nourrissaient.
« Mon cher ami, je vous ai écrit après les élections sénatoriales pour vous dire combien j'étais heureux de votre nomination au Sénat. Aujourd'hui je reprends la plume pour vous exprimer les regrets que j'éprouve de votre retraite, regrets fort adoucis, d'ailleurs par le souvenir des services que vous avez rendus, du talent dont vous avez lait preuve, de la façon si distinguée dont vous avez conduit les afTaires de votre département ministériel. Chose rare, tout le monde vous rend justice, et j'ai la joie d'entendre répéter chaque jour ce que je pense de vous depuis longtemps. On a pu vous donner un successeur, on ne vous a pas remplacé. Qui^l triste cabinet, bon
sûrement quelques grosses fautes qui indisposeraient Topinion. Ce jour-là, le chef de l'État en appellerait, avec l'autorisation du Sénat, du suffrage universel mal informé au suffrage universel mieux informé.
C'était une politique. C'était du moins une tactique. Mais, pour la mettre en œuvre avec quelques chances de succès, il fallait du tact, du coup d'œil, de la patience, toutes qualités qui faisaient défaut au maréchal, stratège médiocre au gouvernement comme ailleurs.
Il ne prit pas de champ...
Un accès de colère un beau jour et le voilà qui écrit à M. Jules Simon la célèbre lettre qu'il serepent presque aussitôt d'avoir envoyée (1). Il fait effort pour la rattraper, il n'y
Dieu 1 Si c'était une consolation, si Ton pouvait assister en témoin désintéressé aux crises qui se préparent, comme on jouirait de l'impuissance de ces médiocrités envieuses et vantardes, aussi avides du pouvoir qu*incapables d'exercer celui que nos divisions et nos malheurs ont fait tomber dans leurs mains 1 II me semble que votre Sénat ne fait pas trop mauvaise figure, et J'entrevois la possibilité d*y constituer une majorité conservatrice décidée à la résistance contre les passions révolutionnaires de la Chambre des députés. Courage, dans tous les c^^s, mon cher ami, courage ! et encore courage I Notre cause, notre parti, nos ic^es, tout cela est fort compromis, assurément, mais rien n*est perdu. Les violences prochaines de la faction démagogique pourront beaucoup vous ramener Topinion, si les conservateurs font preuve de sagesse, do fermeté, d'union surtout, et c'est là, je le reconnais, le point le plus difilcile, grâce aux bonapartistes dont l'unique souci est d'exploiter la situation. Ah ! vous n'êtes pr- sur des roses !.,.
f Signé : A. de Cumont. »
t Angers, le 16 mars 1876. »
(1) Le 16 mai 1877» invoquant ce prétexte anodin que Jules Simon a laissé voter à la Chambre en première lecture (car rien n'est encore définitif) la publicité des séances des conseils municipaux et la restitution des délits de presse au jury, le maréchal sans explications préalables, le met, par la lettre suivante qu'il publie au Journal officiel dans l'obligation de lui donner sa démission :
< J'ai vu avec surprise que ni vous ni le garde des Sceaux n'aviei fait 'valoir à la tribune toutes les graves raisons qui auraient pu prévenir l'abrogîition d'une loi sur la presse votée, il y a moins de deux ans, sur la proposition de M. Dufaure et dont tout récemment vous demandiez vous-même l'application aux tribunaux, et cependant dans plusieurs délibérations du
parvient pas. Les dés sont jetés. Force est au prësident de se retourner vers ses ami» politiques qui, mi-saiisfaits, mi-penauds, prennent à leur compte — ils ne peuvent faire autrement — la médiocre opération.
Efle était à ce point malencontreuse, les préteictes invoqués par le chef de TÉtat pour congédier «es ministres de gauche — de gauche modérée — étaient si puérils que le nouveau gouvernement ne devait être suivi qu'avec beaucoup d'hésitation par les conservateurs raisonnables appréhendant l'impérialisme. Un dialogue dans les rues du Mans quelques semaines après le Seize Mai entre mon père» que j'accompagnais, et un orléaniste, qui, six mois plus tard, fut candidat officiel, témoigne de ce trouble dans les esprits. Au ministre des Finances lui demandant l'impression produite dans la Sarthe par l'acte du maréchal, M. Bouriat répondit qu'il avait entendu des conservateurs de fort bon aloi lui dire le 17 ou le 18 mai : « C'est un coup bonapartiste. »
Les procédés que le nouveau gouvernement employa ne furent pas de nature à apaiser les inquiétudes des orléanistes pas plus qu'ils ne satisfirent les impérialistes dont les troupes formaient le gros de l'armée conservatrice.
Le ministère d'ordi*e moral avait le choix entre deux
Conseil et dans celle d'hier matin même, il avait été décidé que le président du Conseil et le garde des Sceaux se chargeraient de la combattre...
f Cette attitude du chef de Cabinet fait demander sMl a conservé sur la Chambre l'influence nécessaire pour faire prévaloir ses rues.
c UiM explication à cet égard est indispensable, car si je ne suis pas responsable commo vous envers le Parlement» j'ai une responsabilité envers ta France dont aujourd'hui plus que jamais je dois me préoccuper.
Au reçu de cette lettre, Jules Simon accourt chez le maréchai. Gehii-ci, selon sa coutume, le laisse parler sans l'interrompre. Quand JuIcr Sîmon a terminé ses «xpIicathMis et offert sa démission, te maréchal lui lépond : « Monsieur le ministre, j'accepte votre déraissim, nous n« pouvons pas marcher ensewble ; j'aim« mieFOx être renversé que de rester sous les ordres de M. Ctem-
(Alexaadre ZÈVààe, Hi§»^n 4e la lll* Ripuhliqm, p. iSt.)
méthodes : il pouvait interroger rapidem^it et simplement la nation, organiser une consultation loyale, exclusive de toute pression gouvernementale — il pouvait essayer d'empoigner le pays à la Percigny ou à la Morny, avec, à la def , la gamme des brutalités et des violences du second Empire»
Il ne fit ni Tune ni Tautre de ces deux politiques, ni la politique semi-libérale qu'affectionnait le chef du gouvernement le duc de Broglie, ni la politique de rudesse policière vers laquelle inclinait le ministre de l'Intérieur, M. de Fourtou. Des hommes d'origine et de mentalité dissemblables, embarqués sur le même bateau pour une expédition incertaine, étaient hors d'état d'imprimer une direction concertée à l'esquif qui les portait. Tantôt un coup de barre dans un sens! Tantôt un coup de barre dans un autre!
Une boutade... colorée... échappée à un ancien préfet de l'Empire à la fin d'un entretien avec le président du Conseil, exprime, mieux qu'un exposé de détails, l'indigence d'une politique tiraillée où ia timidité succédait À la brusquerie, oi les tracasseries éparses alternaient avec les faveurs octroyées à la ronde sans discernement.
Je m'attarderai à l'anecdote. Elle me donnera l'occasion d'opposer deux personnages de stature inégale mais également représentatifs.
La scène se passe dans le cabinet du ministre des Finances. Un jurant : M. Octave Homberg, père du financier dont on parlera tellement cinquante ans plus tard. M. Octave Homberg, avant de se jeter, lui aussi, dans le nKxnde des affaires où il fera brillante carrière, est chef de cabinet du ministre. Inspecteur des Finances de valeur, chargé de mission dans l'empire ottoman, il a été dé^gné, à son retour de GoD^tftntinople, à M. Eugène Cailkux en quête d'un OûUaborateur. Mon père a d'autant plus volontiers accepté
le jeune Homberg que celui-ci est le fils d^un inspecteur général des Ponts et Qiaussées.
« Vous savez, mon cher ami, a dit ce jour de juillet ou d'août 1877 le ministre des Finances à son chef de cabinet, que le duc de Broglie désire causer dans mon cabinet avec M. Janvier de la Motte. Vous connaissez le dessous des cartes. Moi, je n'aime pas beaucoup ces petites histoires. J'aurai la migraine. Vous me remplacerez. »
M. Homberg reçoit ainsi le visiteur désigné dont la venue, précède, comme de juste, celle du chef du gouvernement.
De belle carrure, haut en couleur, portant l'impériale et les longues moustaches cirées à l'effigie du maître, M. Janvier de la Motte est le type accompli du préfet du second Empire... au moral comme au physique... Buveur intrépide, appréciant et faisant apprécier tous les autres plaisirs de la vie, d'une activité débordante, d'une habileté peu commune, il est un extraordinaire manieur de pâte électorale. Il a été longtemps préfet de l'Eure avant 1870 et il a acquis dans le département que représente le duc de Broglie au Sénat une telle popularité que le président du Conseil doit compter avec lui. L'entente n'est pas facile à nouer. Le préfet de Napoléon III a joué des tours pendables à l'orléaniste en bataille contre le régime de décembre. Heureusement pour la « bonne cause » M. Janvier de la Motte a apporté dans les trésoreries générales où il a passé en quittant l'administration préfectorale une liberté d'allures que le ministère des Finances a eu le mauvais goût de trouver répréhensible. De là des démêlés fâcheux pour l'ancien préfet. De là aussi matière à négociations. On convient de passer l'éponge sur des irrégularités qui ne sont pas, après tout, des plus graves, qui n'entachent pas l'honorabilité du fonctionnaire. Celui-ci sera, en revanche,