EUGENE CATLLAUX, SÉNATEUR DE LA SARTHE
invité à donner son appui aux candidats de « l'Ordre moral » dans l'Eure,
Le rigorisme de mon père s^accommodant mal de ce genre de tractations, la parole a été passée au chef de cabinet qui notifie officiellement à M. Janvier de la Motte l'indulgence administrative.
Il achève de lai indiquer les décisions à la veille d'être prises quand le duc de Broglie entre.
Le grand personnage fait contraste frappant avec le serviteur de Napoléon III. Les contemporains ont les uns raillé, les autres déploré la superbe engoncée du président du Conseil de 1873 et de 1877. Ma mémoire d'enfant me le représente — je ne crois pas qu'elle me serve mal — plein de bonne grâce et de simplicité. Seulement, je me rends compte qu'il n'apparaissait tel que je l'ai retenu que dans l'intimité du loyer, après que le contact avait dissipé les préventions que causaient son aspect et son abord. L'attitude de l'homme était de raideur, le masque déplaisant. Un aristocratisme dédaigneux semblait écrit sur le visage, dans les yeux aux paupières lourdes, dans les lèvres dont les coins tombaient méprisants. La voix était rauque, saccadée, le geste dur, inattendu, bizarre. A la tribune, l'orateur, faisait figure d'un de ces ridicules pantins dont, en pressant sur un ressort, on déclenche la tête et les bras.
M'est avis que ces apparences exprimaient tout simplement une grande timidité qui, jointe, comme il advient, à de la naïveté, composait un être de gaucherie. On s'égayait, dans nos pays de l'Ouest, d'un dialogue, imaginaire peutêtre, symbolique en tous cas, entre le duc se promenant aux abords de son château de l'Eure et un paysan traînant un taureau, dont il a plein les mains. « Vous ne me saluez pas? » interroge le duc qui veut être aimable, mais qui ne
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sait pat s'y prendre. — t Eh 1 monsieur le duo, répond le rural, voulez-vous ben tenir mon taureau et je m*en vas vous saluer? »
La vie publique du chef conservateur, que l'heure est venue d'explorer, porte trace d'une semblable gaucherie.
Issu d'une lignée de maréchaux de France, de diplomates, de politiques, le duc Albert de Broglie, par sa filiation immédiate, prenait racine dans le libéralisme. Son père, le duc Victor, qui a laissé des Souvenirs d'un rare intérêt, fut successivement ministre, président du Conseil — grand ministre, grand président du Conseil — du roi Louis-Philippe après avoir pris place sous la Restauration au premier rang des opposants. Il s'honora en 1815 lors du procès du maréchal Ney. Il eut, seul, le courage de défendre le soldat de la Révolution et de l'Empire devant ses collègues de la Chambre des Pairs déchaînés ou apeurés.
Petit-fils, par sa mère, de Mme de Staël et... dit-on, de Benjamin Constant, le fils du duc Victor paraissait voué à l'orléanisme libéral tout proche du républicanisme. Il infléchit à droite, sans douUî parce que, lui aussi, fut dominé par la crainte des troubles sociaux, peut-être encore parce qu'il céda au cléricalisme dont le protestantisme fervent de sa mère, exprimé par cette femme remarquable dans un beau livre, eût dû le préserver.
On conçoit cependant qu'il ait évolué comme la plupart des orléanistes de sa génération et de sa classe. Mois, supérieur de plusieurs coudées à tous ceux qui l'entouraient, il aurait dû guider ses amis, employer la haute autorité dont il disposait à calmer, à refréner les impatiences. Il aurait dû conseiller, au besoin imposer, la collaboration avec M. Thiers. Il se laissa emporter. Il suivit ses troupes au lieu de les précéder. Il commit la faute de renverser le chef du Pouvoir exécutif sans qu'il sût exactement où il
allait, en n^ayant derrière lui qu^une majorité confuse qui le mit en minorité au bout d'un an. Il prouva de la sorte qu'il avait peu de sens politique. Il en manquait, en effet, non seulement parce qu'il portait la maladresse en lui mais parce qu'il était livresque.
Écrivain de qualité^ historien de grande valeur, il avait, pendant les dix-huit ans du second Empire Jusqu'en 1871, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il eût atteint la cinquantaine, vécu dans sa bibliothèque. Il n'y avait naturellement appris ni le maniement des hommes, ni l'art des compromis. Pas davantage n'avait-il pu acquérir les antennes, indispensables aux politiques, dont la pratique des affaires pourvoit d'aventure ceux auxquels la nature, en les dotant d'intelligence, a refusé l'intuition. Enfoui dans ses livres il se trouvait engagé à régler ses actions d'après les enseignements, tels qu'il les avait nterprétés de l'histoire de France et de l'histoire d'Angleterre qu'il possédait à fond.
Quand l'impulsivité du maréchal l'obligea à reprendre le gouvernail en 1877, il se complut à la pensée qu'il allait réaliser une dissolution anglaise. A l'un de ses partisans, le baron de Nervo, venant demander je ne sais quel appui au moment d'affronter le suffrage universel, le duc, après l'avoir écouté d'une oreille distraite, parle onguement histoire de France. Son nterlocuteur laisse passer. 11 se hasarde enfin à demander au chef redescendu sur la terre si les nouvelles sont bonnes, les pronostics favorables. « Nous serons battus, cher ami, certainement battus, répond le président du Conseil. Mais cela n'a aucune importance, » ajoute-t-il. Devant le candidat effaré, il reprend : « Pitt, voyez-vous, cher ami, Pitt était un très grand homme... » et le voilà qui explique comment le grand ministre anglais, ayant dissous la Chambre des Communes, fut battu aux élections, comment il procéda à une seconde puis à une
troisième consultation jusqu'à tant que le pays eût envoyé à Westminster la majorité attendue.
Est-il besoin de pousser le portrait?...
Je reviens à l'entrevue que j'ai commencé de conter.
En face du préfet de l'Empire le chef du gouvernement accueille les engagements, que M. Janvier de la Motte prend avec déférence. Il répond en parfait homme du monde. Les paroles utiles ont été dites. Tout est pour le mieux. On va se retirer. Le duc ne peut cependant manquer une si belle occasion de commettre une maladresse. Il questionne. « Eh bien I monsieur Janvier de la Motte, qu'est-ce que vous pensez de notre politique? — Monsieur le duc, est-ce la parole d'un flatteur ou l'opinion d'un honnête homme que vous demandez? — Monsieur, je suis incapable de rechercher une flatterie. — Eh bien 1 monsieur le duc, j'ai toujours remarqué, au cours de ma longue carrière — et ce jeune homme qui est là, dit le galantin chevronné en se tournant vers Octave Homberg, ne me démentira pas — que, quand on a envie d'une fille, si on y va carrément, neuf fois sur dix, elle ne vous dit rien, mais si on relève tout doucement ses jupes pour regarder ce qu'il y a dessous, le plus souvent elle vous fout en correctionnelle. Voilà ce que je pense de votre politique. »
« Et que répondit le duc de Broglie? » demandai-je au chef de cabinet de mon père quand il m'amusa, vingt-deux ans plus tard, alors que j'étais moi-même ministre des Finances, en me faisant ce récit. « Le duc? Il laissa la porte se refermer sur M. Janvier de la Motte qui avait préparé sa sortie et, s'effondrant dans un fauteuil : « Que cet homme « est grossier 1 »
Eh 1 oui, il était grossier ce césarien. Il n'en toisait pas moins, non sans bonheur, les mollesses, les fluctuations du grand seigneur qui, ignorant son temps et son pays, obsédé
par ridée de plier la France aux méthodes et aux mœurs d'une nation étrangère et d'un siècle passé, obligé cependant de faire compte avec les réalités, n'y consentait qu'à demi, ne se résignait pas aux opérations de police sommaires, chère aux Janvier de la Motte et consorts.
Après six mois d'autoritarisme désordonné : procès de presse à tort et à travers, révocations irritantes de fonctionnaires, persécutions de tout ordre, l'entreprise du Seize Mai échouait piteusement. Mon père quittait le gouvernement. En 1882 il était battu aux élections sénatoriales. Il tentait vainement de rentrer à la Chambre en 1885. Il ne devait plus être que conseiller général du canton de Mamers.