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CHAPITRE III

MbS ÉTT7DB9. — Ma JEUNBSSS. — MoN BNTBÉB DANS LA POLTTIQITB.

Tandis que ces grandes oscillations politiques remuaient le pays, l'enfant qui les suivait avec une curiosité aiguÔ grandissait. J'avais commencé mes études dans ma ville natale. Je les poursuivis à Paris,

Confiés, mon frère et moi, à une institutrice anglaise qui nous apprit assez bien la langue de nos voisins pour que je la parle encore couramment, nous eûmes pour premiers maîtres des professeurs au lycée du Mans (1), Dès que nous fûmes sortis de la petite enfance, notre institutrice anglaise s'effaça. Elle fut remplacée par un précepteur qui commença SCS leçons au moment où nous partions pour Versailles. Nous y habitâmes l'appartement alors réservé dans le château au ministre des Travaux publics. Le duc Decazes, ministre des Affaires étrangères, s'était installé au Grand Trianon. Son fils, qui était de notre âge, fut tout de suite notre compagnon de jeux. Jean Plichon, le ffls du député

(1) On nous fit, bien entendu, donner des leçons de musique, de dessin. Lt très charmante fille de l*organiste de la cathédrale du Mans, Mlle Kaho, /ut notre maîtresse de piano. 8i elle avait vécu, une singnlière fortune lui serait adTenue, Sa sœur, non moins jolie qu'elle, fut la mère de Mme Millerand. Je fte me doutais guère quand, manquant une double croche ou bien un triUê, Je recevais sur les doigts un léger coup d'une fine baguette d'ivoire, qua J'aurais pour eoUôgue au gouvernement, pour ami, ensuite pour adversaire politique, le neveu de celle qui corrigeait doucement les fautes que mon absence de sens musical multipliait

de la droite, devint très vite un autre de nos camarades.

Les relations qui s'établirent entre nous résistèrent à l'épreuve du temps. Je ne retrouvai sans doute Élie Decazes qu'à intervalles espacés — nous cheminions dans des voies singulièrement différentes — mais je ne cessai d'avoir pour mon plus vieil ami une affection qui, au dire de ses proches, fut payée de retour. Le troisième duc Decazes disparut jeune, hélas ! Il mourut en 1912.

Jean Plichon est encore de ce monde. Il siège toujours à la Chambre des députés où nous nous rencontrâmes en 1898. Il était assis sur les bancs de la droite. Je pris place à gauche. Notre amitié ne se ressentit pas de la différence de nos opinions. Elle persista, elle persiste encore bien que, se joignant à mes adversaires de la Haute-Cour en 1920 — il fut momentanément sénateur, — Jean Plichon m'ait meurtri. Il m'a depuis si allègrement pardonné la bassesse à laquelle il descendit que j'aurais mauvaise grâce à lui en tenir rigueur (1).

Quand nos parents eurent définitivement fixé leur domicile à Paris nous entrâmes comme externes au lycée Condorcet, qui s'appelait alors Fontanes, et un nouveau précepteur eut mission de nous faire travailler dans l'intervalle des classes.

Un curieux homme, ce précepteur que Mgr Dupanloup, l'évoque d'Orléans, collègue de mon père à l'Assemblée nationale, avait particulièrement recommandé en disant de lui : « C'est un bon « humaniste 1 » Il possédait, en effet,

(1) En 1925, quand Je revins au gouvernement, Jean Plichon me fit presque aussitôt demander audience. Je D*avais pas entendu parler de lui depuis cinq ans, depuis qu'il avait voté contre moi. Il entra dans mon cabinet d# ministre des Finances : • Comment vas-tu Joseph? — Et toi, Jean? — Je Tiens te demander un conseil. — A ta disposition 1 » Je donnai le conseil du mieux que Je pus.

le latin, savait assez bien le grec, connaissait la littérature française, avait un très vif sentiment de* Fart — il m'a appris ce que je sais en archéologie, il m'a donné le goût de la peinture. — Ces qualités dont j'ai tiré profit coexistaient, malheureusement, avec une navrante mentalité générale. L'homme était le spécimen le plus accompli du fanatique qui se puisse imaginer. Né quarante-cinq ans avant que nous lui fussions confiés à Aix-en-Provence, long et triste comme un cyprès, noueux comme un olivier, il portait sur son visage les stigmates de l'illuminé. Un poil court, rude, clairsemé se plaquait inégalement sur ses joues et sur son menton — un teint basané témoignait des mélanges de sang ei fréquents sur les bords de la Méditerranée — il avait enfin des yeux troublants, des yeux d'agathe où luisaient des phosphorescences quand le cerveau s'imprégnait de passion, des yeux chargés de nuances diverses comme une palette quand la tempête était apaisée, des yeux que j'ai retrouvés dans les portraits de Charles Maurras.

Catholique acharné, clérical renforcé pour mieux dire, il ne songeait qu'au prosélytisme. Il s'était attaqué à ma chère mère. Il s'appliquait à la convertir, sans le moindre succès il va de soi. Ses prédications étaient marquées d'une telle véhémence que celle qui en était l'objet disait en riant que, ne pouvant la convaincre, il l'eût fait brûler si cela eût été en son pouvoir. Et, de fait, le violent intérêt qu'il portait au salut de ses frères et sœurs l'eût résigné à imposer aux récalcitrants la petite formalité dont l'accomplissement eût garanti leur bonheur dans l'autre monde.

Qu'on ne croie pas que j'exagère!...

Ce bon « humaniste », brave homme, tout à fait calme dans l'ordinaire de la vie, prenait feu comme un sarment, voyait trouble, chavirait dès qu'il était question de religion.

Il avait alors figure d'un inquisiteur du treizième siècle ressuscité au dix-neuvième.

Naturellement il nous entreprit. Il tenta de réagir contre renseignement que nous recevions au lycée. Il eût voulu nous Incorporer — moi en particulier sur lequel il avait jeté son dévolu — dans le tiers ordre de la demi-folie auquel il appartenait. Il aboutit au résultat opposé à celui qu'il cherchait.

Les récits sous la lampe de ma vieille grand'mère protestante qui, me prenant sur ses genoux, laissant de côté saBible qu'elle lisait presque tous les jours, me contait comment nos ancêtres avaient été traqués par les sergents du roi, obligés de fuir à Jersey, pour obéir à leur conscience, à cette conscience sur laquelle leurs coreligionnaires et eux-mêmes ont édifié l'univers moral, s'étaient enfoncés dans mon cerveau prédisposé sans doute par l'atavisme à les recueillir. Quand mon précepteur survint j'avais déjà l'horreur, que j'ai toujours gardée, du sectarisme religieux. Ses exhortations, doucereuses pour commencer, ne me firent nulle impression. S'en apercevant il appuya. Mais plus il s'acharnait, plus je me raidissais. Il fit si bien que non seulement le fanatisme me devint de plus en plus odieux mais que je m'éloignai par degrés de l'idée religieuse. Les Jésuites devaient achever l'œuvre de mon précepteur.

Il nous quitta j'allais avoir quinze ans.

Nos parents nous firent entrer comme demi-pensionnaires à l'école Fénelon d'où nous continuâmes à suivre les cours du lycée. L'école Fénelon était tenue par des prêtres séculiers dont la plupart avaient l'esprit libéraL Plusieurs étaient des hommes de valeur. Aucun d'eux ne songeait à contrarier le haut et bel enseignement que nous distribuaient à Fontanes des universitaires de premier ordre dont quelques-uns, en tête mon professeur de rhéto-

rique M. Aderer, ont profondément agi Bur mon esprit. Cependant nos études classiques sont terminées. J^ai constamment figuré parmi les premiers. Je n'ai que deux condisciples qui me précèdent : M. Gustave Fougère et M. Jean de la Bretonnière (1). Je passe mon baccalauréat en me jouant. L*heure est venue de choisir ma voie.

Mon père ne conçoit pas que son fils aîné ne soit pas élève de TÉcole polytechnique. J'ai, moi, peu de goût pour les mathématiques. Je ne me sens nullement attiré vers Tune quelconque des carrières dont le passage dans la grande école ouvre l'accès.

Je songe déjà à faire route dans l'Inspection des Finances. Je hasarde quelques suggestions dans ce sens. Elles sont mal accueillies. A son foyer plus que partout ailleurs mon père n'admet pas l'opposition. Il exige que j'affronte le concours de Polytechnique. Il ne me fait qu'une concession : « Quand tu seras sorti de l'École, tu pourras, si tu n'as pas changé d'avis, te présenter à l'Inspection des Finances. » J'ai bien déjà ma petite volonté mais je suis un enfant soumis. Et puis j'obtiens une demi-satisfaction. Je m'incline.

Je m'incline encore quand mon père me notifie sa décision de m'encaserner dans l'École de préparation aux concours de l'École polytechnique, de Saint-Cyr et de Centrale tenue par les Jésuites, qu'on dénomme la rue des

(1) M. Fongère a fait uae brillante carriôre dans l*Uniycrsité. H a été longtemps directeur de Técole d'Athènes. U est mort en 1927 professeur à la Sorbonne, membre de l'Institut.

Deux élÔYes figurant parmi les dix ou quinze derniers de notre classe sont parvenus à la notoriété : Jacques-Emile Blanche, le peintre, le critique d*art i Henri-Robert l'avocat réputé. Henri -Robert, de l'Académie française. Il n'aurait pas dû chercher à justifier cet avènement en publiant des volumes. Son style ne s'est pas sensiblement amélioré depuis le temps où il était trenta. cinquième sur quarante-cinq en composition française.

Postes. En vain ma mère formule-t-elle des objections judicieuses. Mon père passe outre. Il est — cela va sans dire — animé des meilleures intentions. Il est convaincu qu'il agit pour mon bien. Il se trompe. Il n'a pas réfléchi aux inconvénients qu'il y a à transporter brusquement un adolescent d'un système d'éducation dans un autre. Je sors de l'Université. J'y ai eu pleine liberté d'allures. On m'a engagé, on m'a poussé à penser librement. Du jour au lendemain je me trouve verrouillé dans un étouffoir où défense est faite à chacun de parler à sa guise, de lire ce qui lui plait« où les méthodes d'enseignement sont totalement différentes de celles auxquelles je suis accoutumé. Tandis qu'à Fontanes nos professeurs s'efforçaient de développer chez leurs élèves la faculté de raisonner, à la rue des Postes on fait la guerre à l'indépendance d'esprit, on ne fait appel qu'à la mémoire, on bourre les jeunes cerveaux.

Il arrive ce qui doit arriver : je m'ennuie, je me décourage, je travaille mollement en regardant le calendrier, je me traîne péniblement jusqu'au concours. Je suis admissible, je ne suis pas reçu.

J'en prends allègrement mon parti. Je m'en frotterais presque les mains. Le mécontentement de mon père est au contraire très vif, d'autant qu'il est trop intelligent pour ne pas apercevoir l'erreur qu'il a commise. Il est cependant enclin à persévérer. Il me parle d'entrer à l'École des mines où il me suffirait d'une très courte préparation pour être admis. Mais, cette fois, je me rebelle. Je ne veux pas être ingénieur. Je n'ai consenti à me présenter à l'École polytechnique que sur la promesse qui me fut faite de donner plus tard à ma vie l'orientation qui me conviendrait. L'École des mines ne m'ouvre aucune porte sur l'avenir que j'envisage. Et puis j'ai pris les études scientifiques en horreur. Tout ce qui me rappellera, même de loin, la rue des Postes sera

désormais pour moi objet d'aversion. Pendant de longues années il m'arrivera de m'éveiller la nuit en sursaut : j'aurai rêvé que je suis encore emprisonné dans Tétouffoir, en butte à la compression qu'on a tentée sur moi pour me modeler comme on en a modelé tant d'autres.

On a dit des Jésuites qu'ils sont des éducateurs remarquables. J'accorde qu'ils excellent à gaver le sujet docile qui leur est confié. Ils lui distribuent la nourriture qui convient pour en faire une remarquable bête à concours. Rien de plus. Le jeune homme qui, suralimenté, a franchi l'obstacle, est lancé dans la vie ne sachant que ce qui était indispensable pour assurer son succès à l'examen, a Nos maisons » comme ils qualifient leurs collèges, sont des forcenés. Ce sont aussi des laminoirs qui broient les indépendants hors d'état de s'évader.

Ceux qui jugent que l'art de l'éducation ne consiste pas à enfermer les boutures dont on reçoit le dépôt dans des serres où les rayons du soleil ne parviennent que tamisés, où la chaleur et l'eau sont également dispensées, où l'uniformité est de règle, ceux qui pensent que les arbrisseaux ne se développent qu'au grand air, que la protection dont on les entoure doit se faire discrète, qu'il faut cultiver les diversités, rechercher les variétés, que la richesse d'une terre est faite du mélange harmonieux des plantes, ceux-là déploreront l'emprise sur l'éducation nationale de la Congrégation. Elle alimente le pays de fonctionnaires, principalement d'ofHciers. Chez tous des traces, au moins des traces, de préjugés semblables, chez tous ime culture générale médiocre, asthmatique. Quand même ils se libèrent, quand même ils se développent — ce qui fort heureusement est fréquent, — ils acquièrent difQcilement l'esprit de libre discussion, l'esprit critique dont leurs maîtres ont pris à tâche de prévenir l'éclosion. Ils ont été, ils restent des pro*

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duits fabriqués en série. Une démocratie, une république a, plus que tout autre régime, besoin d'ime élite. Et seules les libertés d'esprit causent des élites.

Mon désir de grand air finit par triompher. Grâce à l'appui que ma mère me prêta, j'enlevai l'autorisation de faire mon droit, de me préparer à l'Inspection des Finances. Mon père spécifia simplement des règles de travail et d'ordre dont il traça le dessin austère. Je maugréai quelque peu. Je m'accommodai cependant, d'autant que je pressentis le bénéfice que je pourrais retirer, que je retirai effectivement d'une discipline d'existence durement arrêtée. La rigueur avec laquelle je fus tenu ne me préserva pas seulement des abandons auxquels sont sujets les jeunes hommes vivant aisément et librement à Paris, elle m'empêcha de me disperser intellectuellement comme j'en éprouvais la tentation.

Sans doute aurais-je musé dans les chemins de traverse, sans doute aurais-je écrivaillé de droite et de gauche, saus doute n'aurais-je pas concentré mes efforts si une main ferme ne m'avait constamment maintenu ou ramené dans la voie rectiligne où j'avais décidé de marcher. Je fis bien de temps à autre l'école buissonnière, je commis quelques nouvelles dont une ou deux seulement ont vu le jour — elles n'en valaient pas la peine, je me hâte de le dire — mais ce furent des escapades de brève durée qm devinrent de plus en plus rares. Sans cesser de suivre avec passion le mouvement littéraire et artistique, j'en vins à me confiner dans les études économiques ou politiques. M. Léon Say (1), qui

(1) M. Louis Barthou, se récoDciUant avec moi en 1925 à la suite d'épisodes tragirnes et lamentables que je conterai, m*a remis, en un geste habile, une lettre de Léon Say qu'il a trouvée je ne sais où. Eile est adressée à un

était resté en bonnes relations avec mon père, qui était apparenté à la famille de ma mère, voulut bien entreprendre mon éducation financière. Aidé de ses conseils, travaillant de mon mieux à l'École de droit et à l'École des sciences politiques, j'affrontai le redoutable concours de l'Inspection des Finances. Je fus reçus le second en 1888. A vingtcinq ans j'étais adjoint à l'Inspection générale. Je devais faire carrière pendant dix ans dans ce grand corps de l'État. Prise au pied de la lettre, l'expression dont je me sers est inexacte — les lois et règlements ne classant pas l'Inspection des Finances parmi les grands corps de l'État. — L'organisme n'a pris naissance qu'après que la législation napoléonienne eût charpenté l'édifice public et le nouveau venu a débuté modestement. Mais, à mesure que se faisait sentir la nécessité de contrôles de plus en plus serrés sur les questions financières et administratives, le rôle de ce groupe de fonctionnaires, dont le mode de recrutement, l'agencement avaient été admirablement déterminés, est allé en grandissant. Il a pris aujourd'hui une telle impor-

ministre ou à un grand fonctionnaire. Elle fut écrite au moment où j*abordai le concours de l'Inspection des Finances. Elle demande qu'on soit juste à mon endroit. L'ancien ministre des Finances veut bien faire confiance à mon intelligence et garantir que, si je suis reçu au concours, je ne m'occuperai que de mes travaux et pas d'autre chose. On entendra ce qu'il voulait dire. l\ ne prévoyait naturellement pas le destin qui m'attendait. Voici le document :

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