CHAPITRE IX
FASHODA
Dreyfus et Fashoda continuent à mobiliser l'attention publique. Les deux affaires sont entrées dans une phase décisive et alarmante. La plupart des journaux ne contiennent que des menaces, des insultes et des accusations. Il en est même qui, dans leur rage aveugle, les mélangent toutes deux. Rochefort, par exemple, écrit dans L'Intransigeant : « Je ne serais pas surpris si les Anglais profitaient de la lâcheté de notre gouvernement pour s'emparer de l'île du Diable et mettre en liberté le traître Dreyfus qu'ils aiment tant. »
L'atmosphère de Paris est chargée de symptômes menaçants. Les différents partis qui se livrent bataille se servent des mêmes méthodes méprisables, du même vocabulaire — un vocabulaire où les mots « traître » et « vendu » sont parmi les plus anodins et les plus courtois. Il y a une orgie générale d'injures dans laquelle se vautrent avec autant de folie mauvaise certains dreyfusards et certains antidreyfusards. Quelle pitié !
16 octobre. — Félix Faure, pendant les deux semaines qui viennent de s'écouler, a été fort mystérieux. Je connais ce qu'il appelle son plan, maîs je n'ai jamais cru qu'il songeât sérieusement à le mettre à exécution. Connaissant son caractère, je pensais qu'il tâterait le terrain prudemment et longuement avant de tenter la fortune. Il a essayé de réussir d'emblée, sans avoir pesé le pour et le contre, sans même avoir étudié les détails de la très
audacieuse entreprise. Il a échoué complètement et il l'admet, un peu penaud.
Convaincu que la grande majorité du pays est plus que fatiguée de toute l'agitation au sujet de Dreyfus et que le désordre général qui règne en France est une calamité nationale, il a cru que le seul remède serait une sorte de coup d'Etat. Son plan est — ou plutôt était — celui-ci : avec l'aide de l'armée, car il savait qu'il pouvait obtenir — ou compter sur — le concours de plusieurs généraux, Félix Faure a rêvé de rendre la Présidence indépendante du Parlement, d'établir un gouvernement militaire et de jouer le rôle de dictateur... Plan audacieux, mais qui ne pouvait aboutir, car Félix Faure n'a pas les qualités nécessaires, il n'y a pas d'Augereau parmi ses amis militaires, le Parlement d'aujourd'hui ne ressemble en rien au Corps législatif de 1797 et l'armée n'a aucun rapport avec la soldatesque toute-puissante des jours de Bonaparte.
Il y a eu des indiscrétions, et certains journaux français et étrangers parlent du coup d'Etat, mais sans y donner créance. On en parle comme d'un de ces racontars plus ou moins fantaisistes, d'une de ces légendes absurdes qui, depuis un an, poussent trop facilement dans l'atmosphère surchauffée qui étouffe la France... Tant mieux ! Un coup d'Etat n'est admissible que lorsqu'il réussit.
20 octobre. — Le comte Mouravieff vient de passer quelques jours à Paris. Il a eu un long entretien avec Delcassé, il y a trois jours, et a dîné avec le Président, hier soir. La Russie, paraît-il, pense | qu'une guerre irait à l'encontre des intérêts de la 1 France. S'il doit y avoir une guerre entre l'Angleterre et la France, nous ne devons pas compter sur la Russie. Le marais de Fashoda ne vaut pas une guerre.
Et c'est ce même Mouravieff qui, en présence de Félix Faure, a signé le traité d'alliance le 25 août de l'année dernière !
— L'Angleterre, me confie le Président, refuse
de discuter avant que Marchand ait quitté Fashoda... En attendant, nous activons nos préparatifs ; nos escadres font du charbon et se ravitaillent. Nos amiraux ont des ordres secrets. Nous nous préparons nuit et jour à faire face à toute éventualité ; le Ministre de la Guerre et celui de la Marine sont sur les dents.
23 octobre. — Un garde républicain à cheval m'apporte une grande enveloppe de la part du Prési- C'est un exemplaire de Punch, le célèbre journal satirique anglais. Sur la couverture, je lis ces mots : « Chère amie, veuillez voir la façon révoltante dont on insulte la France. »
Le dessin représentait John Bull sur le seuil de sa porte, l'air furieux, fixant un piteux joueur d'orgue de Barbarie représentant la France. Sur l'orgue était écrit le mot « Fashoda ».
« — Allez-vous-en ! commande John Bull.
« — Que me donnerez-vous, si je m'en vais ? demande le Français.
« — Vous allez voir ce que je vais vous donner si vous ne vous en allez pas ! »
Cette menace d'un coup de pied était indigne d'une grande nation. Mais quelques mois plus tard, quand l'Angleterre fut aux prises avec les Boërs auxquels alla spontanément toute la sympathie des Français; nos dessinateurs firent des caricatures d'un mauvais goût tout aussi prononcé. Ce qui prouve que les nations les plus civilisées oublient parfois les règles les plus élémentaires de savoirvivre.
25 octobre. — Le « Livre jaune » de Delcassé vient de paraître. Il contient la plupart des documents relatifs à Fashoda ou plutôt à la question du Nil Blanc, datés de décembre 1897, à octobre 1893. Il démontre surtout que Delcassé est un diplomate avisé.
La tension entre l'Angleterre et la France a atteint un point extrême. Sir Edmund Monson a envoyé
à qui de droit, au nom du gouvernement, une demande d'évacuation qui équivaut à un ultimatum. Le Président me dit : « Nous renoncerons peut-être à Fashoda, mais pas à un débouché sur le Nil ; à une conquête militaire, mais pas à une pénétration commerciale... Il doit y avoir un arrangement possible...
L'après-midi, je vais à la Chambre. Il y a de l'orage dans l'air. En arrivant au Palais-Bourbon, par le boulevard Saint-Germain, je vois — et j'entends — une foule hurler sur la place de la Concorde... On ne peut dire de la séance qu'elle soit historique, mais elle est fort bruyante et sensationnelle. Déroulède ouvre le feu. Comme Don Quiche i, Déroulède est sympathique ; on l'aime parce qu^, tout d'abord, il est aussi Français qu'il est pessih '? de l'être : un brave soldat, un poète, un patriote et un fou charmant. Il est, par nature, incapable de faire quoi que ce soit sans emportement. Il aurait été un meneur d'hommes s'il n'avait pas écrit tant de vers épiques, et il serait un grand poète, s'il ne croyait pas que sa mission est de sauver la France. Il a été un des premiers partisans de l'alliance avec la Russie ; il a été boulangiste autant qu'on pouvait l'être. Le voilà député depuis le mois de mai. Bien entendu il est nationaliste et antidreyfusard... Il parle, et ce qu'il dit peut se résumer en quatre mots : « Le gouvernement est pourri ! »
Au tour de Chanoine, maintenant, le Ministre de la Guerre. Il est peut-être un général excellent, maii quel pitoyable orateur et quel maladroit politique. D'une voix grave, le sourcil froncé, le geste large, il déclare que, sur l'Affaire Dreyfus, il a la même opinion que son prédécesseur. On applaudit... Puis, il ajoute : « Je donne ma démission ! »
L'infortuné Brisson déclare que le gouvernement va délibérer... Il revient avec ses collègues — moin^ Chanoine — et demande un vote de confiai:?:... I ministère est par terre.
26 octobre. — Le Sénégal est arrivé à Marseille ramenant ensemble Kitchener et Baratier à bord. Le 27, Baratier est au quai d'Orsay et le Président me dit :
« Marchand va quitter Fashoda pour revenir au Caire où il attendra les instructions du Gouvernement.
— Alors, c'est la fin... »
Le Président ne répond pas.
C'est bien la fin. L'attitude de l'ambassadeur ne laisse place à aucune discussion tant que la France n'aura pas évacué Fashoda.
J'ai rarement vu Félix Faure si déprimé, et, silencieusement, nous nous mettons à ajouter aux Mémoires un chapitre douloureux.
Dupuy, ancien professeur de philosophie, et qui a été deux fois déjà Président du Conseil, a consenti à former un ministère. De Freycinet, un civil et un protestant, devient ministre de la Guerre. Dupuy est favorable à la revision... Et Dupuy était président du Conseil à l'époque où Dreyfus fut condamné ! Le Sort s'amuse...
Car, si la crise étrangère est close, l'agitation intérieure se poursuit.
L'Affaire Dreyfus continue, avec des variantes. La lutte n'est plus désormais entre dreyfusard et antidreyfusards, mais entre la République et ses ennemis, entre les radicaux et les socialistes d'une part, et les réactionnaires, royalistes, antisémites de l'autre... Les ligues poussent comme des champignons. Au début de janvier, mon ami Coppée a fondé avec Brunetière, directeur de la Revue des Deux Mondes, et plusieurs autres, la Ligue de la Patrie Française, qui s'est faite le champion de l'armée contre le dreyfusisme... On ne parle plus que de complots militaires.
Et puis, ce fut, comme on le sait, l'arrêt de la Cour de Cassation, la condamnation nouvelle, la grâce et la revision ; mais je n'ai pas à rappeler ici les dernières étapes de cette interminable affaire,
puisque le Président Félix Faure ne devait, hélas, point les connaître : Parmi tant d'impressions pénibles, j'ai du moins gardé de cette époque un souvenir joyeux : C'est que toute l'élite juive était antidreyfusarde. Quant au Président, il me serait difficile d'affirmer qu'il fut absolument convaincu de la culpabilité du capitaine, ou, du moins, que cette conviction survécut au colonel Henry. Mais il croyait, de toute sa conscience, qu'une revision serait une catastrophe nationale. Les événements prouvèrent qu'il avait tort et que la France est capable de guérir des plus terribles blessures.
Et maintenant, ayant passé en revue les principaux épisodes de l'affaire de Fashoda, qu'il me soit permis de dire ce que Félix Faure pensait de celui qui fut son ministre des Affaires étrangères pendant cette crise dangereuse.
Delcassé conserva le portefeuille pendant sept années, de 1898 à 1905. Dais les circonstances les plus difficiles et les plus dangereuses, il demeura calme et maître de lui-même et personne ne put jamais pleinement deviner ce que pensait ce petit homme aux yeux ronds et mobiles, à la moustache de chat qui ne parle que lorsque cela lui convient et qui parle peu. Félix Faure, qui l'appréciait à sa juste valeur, me disait, dans une lettre du mois de janvier 1899 : « Il est trop renfermé et son ton est trop tranchant à mon gré. Sa froideur, toute son attitude sont provocantes à l'extrême. Il me déplaît et je sais que je lui suis profondément antipathique, mais j'ai la plus grande confiance en son jugement malgré ses façons d'autocrate silencieux. Quand il parle à la Chambre, on l'écoute religieusement, et, de tous les ministres, c'est celui qu'on interpelle le moins. Il a réussi à faire comprendre que ce qu'il fait est bien fait, qu'il veut agir à sa guise et qu'il tient à ce qu'on ne le dérange pas. Il tient en mains les destinées de la France, au point de vue extérieur et il est presque le seul a savoir si la France est à la veille d'une guerre. Il est à lui tout seul la
politique extérieure du pays !... Mais je ne peux pas nier sa valeur comme diplomate. On le craint à l'étranger, ce qui est très flatteur pour lui... Si Tal^ leyrand ou Metternich l'avaient formé, il aurait sans doute plus de finesse dans ses méthodes et dans sa façon d'être, mais il n'aurait pas acquis plus d'autorité ou d'habileté. »
Quand, en 1905, Delcassé tomba, parce que l'empereur d'Allemagne, qui venait d'éblouir Tanger de son faste et de créer des difficultés à la France au sujet du Maroc, exigea la démission du seul homme qu'il craignait en France — du seul homme qui ne le craignait pas — aucune insulte ne fut épargnée au ministre qui s'en allait, et l'exécration la plus grossière accompagna la chute de l'homme qui avait rendu le plus de services au pays, qui avait tant fait pour nos colonies et avait rendu à la France sa vraie place dans la diplomatie européenne. Delcassé, désormais, devint l'homme qui avait humilié la nation à Fashoda et au Maroc !... Mais quand il fut nommé ministre de la Marine, son retour au pouvoir causa autant de satisfaction que sa chute en avait causé. Delcassé, qui a de l'esprit, dut savourer doublement son triomphe...