PRÉSIDENT FÉLIX FAURE
Pendant l'été de 1898, le Président m'offrit un collier de perles qui joua dans la suite un rôle si étrange dans ma vie qu'il importe que je raconte son histoire, en détail. Il est probable que ce collier, ainsi que les Mémoires du Président ne furent pas étrangers à la tragédie mystérieuse de l'impasse Ronsin.
A plusieurs reprises, Félix Faure me demanda d'accepter un gage de son amitié. Il m'avait déjà offert une broche aux trois couleurs de France, faite par Lalique — coquelicot, marguerite et bleuet — et un peigne, également par Lalique, qui était un pur chef-d'œuvre, mais si lourd que je ne le portais que très rarement. Félix Faure me dit un jour : « Puisque ce peigne vous sert à peine, permettez-moi de vous offrir quelques perles. Je sais un collier qui est une merveille, et de plus, en en faisant l'acquisition, je rendrai un signalé service à un ami. Promettez-moi de l'accepter, ne fut-ce que pour cette raison ! »
Le Président ne me donna pas d'autres détails sur ce collier et sur son ami. Deux ou trois jours après, je dînais à l'Elysée. Bonnat était au nombre des invités du Président, ainsi que M. Le Gall, Secrétaire général de l'Elysée, et le commandant Lamy, qui allait entreprendre une mission dangereuse en Afrique.
Après le dîner, je chantai en m'accompagnant moi-même au piano. Tout en tournant les pages de
ma musique. Félix Faure me reparla de la « surprise » qu'il me réservait... Le lendemain, le commandant Lamy, que je connaissais très bien et qui venait souvent me voir, vint me faire ses adieux... Il me remit un énorme bouquet de la part du Président. J'enlevai le papier blanc qui l'entourait et trouvai, entre les orchidées, un écrin vert doublé de satin blanc. Il contenait une boîte ronde, en or. J'eus quelque peine à l'ouvrir et quand je réussis enfin à soulever le couvercle, d'un mouvement brusque, la « surprise » tomba sur le tapis : c'était un admirable collier de perles, à cinq rangs !
Après le départ du commandant Lamy, j'écrivis au Président que je ne pouvais absolument pas accepter ce cadeau somptueux, et bien que le lendemain, à l'Elysée, il me supplia de ne pas refuser, j'annonçais mon intention de lui rendre le collier à ma prochaine visite.
Deux jours après, le Président m'envoya chercher. Il était pâle, et dans un état d'agitation extrême. Il arpentait son cabinet de travail et il ne pouvait se résoudre à parler... Il me dit enfin :
— Je ne sais comment vous expliquer... vous faire comprendre... Il se passe une chose effroyable, inattendue...
— Il s'agit du collier de perles ?
— Oui... Je l'ai acheté à un ami, pour lui rendre service et voilà que malgré moi, et malgré lui, bien entendu, je me trouve mêlé à une affaire épouvantable, à un scandale si grave que, si la chose s'ébruitait, je serais perdu... Il ne me resterait plus qu'à démissionner sur-le-champ et même à quitter la France. C'est une histoire inouïe et compliquée à un point que vous ne pouvez vous imaginer... Et pourtant j'ai acheté ce collier à un ami sûr, et qui est aussi atterré que moi-même de ce qui vient d'être découvert. On l'a trompé, trahi..., je suis perdu si on sait quoi que ce soit... Je ne peux pas vous en dire plus. Je n'en ai pas le droit. Il faut qu'on ne sache rien... Je vous supplie de garder ce
collier chez vous. On ne peut pas soupçonner qu'il est en votre possession. Mais ne le portez pas, ne le montrez à personne...
— Non, car j'avais décidé de vous le rendre. Je n'aurais pas pu le porter ; il est trop beau, trop coûteux. On se serait demandé d'où il venait. Et d'ailleurs, il ne doit pas y avoir beaucoup de colliers comme celui-là à travers le monde. Les perles en sont énormes et parfaites...
— Vous a-t-on déjà posé des questions ?
— Oui. Hier soir, j'ai dîné chez M. B..., l'ancien procureur général et, à ma grande surprise, il m'a demandé, d'un ton indifférent d'ailleurs, s'il était vrai qu'on m'eût offert un collier de 500.000 francs. Je crois que c'est le chiffre qu'il a cité. Je lui ai demandé gaiement s'il était fou, et je lui ai dit que j'avais passé l'âge où l'on s'intéresse aux contes de fée. Là-dessus, il m'a répondu : « Je me doutais bien qu'il n'y avait rien de vrai dans cette histoire. » Et maintenant, je vais me faire conduire chez moi bien vite, et je reviendrai vous rendre vos perles. Je comptais le faire de toute façons, mais, après ce que vous venez de me dire, il m'est impossible de les garder une heure de plus. Je regrette de ne pas vous les avoir rendues le jour même où vous me les avez envoyées.
Félix Faure devint blême.
— Vous voulez donc me perdre, s'écria-t-il. Je vous dis que je vais être entraîné dans un scandale si monstrueux, dont les conséquences seraient si graves que je n'ose même pas y songer. Je vous en conjure, gardez ce collier. Vous ne risquez absolument rien... Quand je ne serai plus Président, les choses changeront peut-être... Les perles sont à vous, gardez-les, mais si vous désirez jamais vous en séparer, ne les vendez qu'une à une et prudemment.
— Vous m'effrayez... Pourquoi ne pas me dire toute la vérité ?
— Parce que c'est impossible. Ne me posez pas de questions...
— S'agit-il, insistai-je cependant, d'une grande dame qui, ayant besoin d'une grosse somme, a vendu ce collier et dont le mari menacerait de faire un scandale ?
— Si ce n'était que cela ! répondit-il, je vous au rais tout dit depuis longtemps. Vous m'auriez rendu les perles, je les aurais fait parvenir à la personne, et vous aurais priée d'accepter un autre souvenir.
— Ce collier a donc été volé ? m'écriai-je. Votre ami en était dépositaire. Il a joué, il a perdu et, pour payer sa dette, il vous a demandé de le lui racheter ?
— Non, non... Car, dans ce cas encore, le plus simple serait de le rendre.
— Je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai pas le droit de vous dire la vérité. Ecoutez ! Depuis que je sais... ce que je sais, je cherche un moyen d'éviter la catastrophe qui menace mon ami, moi-même et d'autres encore, si tout se découvre... Eh bien, il n'y a qu'un moyen d'éviter tout scandale, c'est que vous gardiez le collier.
Pendant une heure je rangeai des papiers, des notes utiles pour les Mémoires. Mais, avant de quitter l'Elysée, je ne pus m'empêcher de dire :
— Pourquoi ne confiez-vous pas ce collier à quelqu'un autre ?
— Parce que je n'ai confiance en personne autant qu'en vous.
— Pourquoi ne pas le détruire, l'enfouir, le jeter dans la Seine...
— Parce que je pourrais être vu et vous aussi, si vous le faisiez à ma place. D'ailleurs, à quoi bon jeter un collier qui vaut une fortune, quand il se peut que, dans quelques mois, l'orage soit passé ? Car tout s'arrange dans la vie et parfois les miracles arrivent dans la réalité. En tous cas, j'ai payé le collier, il est à vous. Seulement, un hasard extraordinaire, impitoyable, veut que le plus ter-
rible des scandales — et même quelque chose de pire qu'un scandale — éclate si l'on sait que moi, Président de la République, et le personnage dont je vous ai parlé, avons été mêlés à cette histoire. Je vous supplie de garder ces perles en sûreté, chez vous, et de ne plus m'en parler jusqu'au jour où je vous dirai que tout danger est écarté.
Félix Faure me dit tout cela d'un ton si grave que je renonçai à comprendre. Bien des fois, après cet étrange entretien, je demandai au Président de reprendre les perles, dont la présence chez moï m'était une source d'inquiétudes constantes, tant à cause de leur valeur que de leur mystère. Sa réponse était toujours la même : « Si vous avez la moindre amitié pour moi, vous ne me parlerez plus de ce collier. Tout s'arrangera. »
Quelques jours après la mort du Président, je devais m'apercevoir, hélas, du contraire.
Le matin du 16 février 1899, M. Le Gall, « Secrétaire général de l'Elysée », me téléphona pour me dire que le Président tenait beaucoup à me voir. Je répondis que j'irais lui rendre visite le lendemain, parce que je ne me sentais pas bien et que, d'ailleurs, j'avais promis à Bonnat d'aller poser pour mon portrait, l'après-midi. Je déjeunai à la maison. Au moment où j'allais me mettre à table, on vint me dire que le Président me demandait au téléphone.
« Il faut que je vous voie à tout prix, me dit-il ; j'ai à vous remettre quelque chose et je ne me sens pas très bien. »
Il s'arrêta, comme hors d'haleine et continua :
« Puisque vous pouvez poser chez Bonnat, vous pouvez bien me consacrer quelques minutes. »
Sa voix était changée. Il me dit encore :
« Cette Affaire me tue... J'ai plus d'ennemis que jamais, et pendant votre absence, j'ai peut-être trop bien vécu. Vous viendrez cette après-midi sans faute, n'est-ce pas. »
Tandis que je posais chez Bonnat, on vint me dire
que le Président insistait au téléphone pour me voir immédiatement.
Il téléphonait sans doute de l'Elysée, car, contrairement à ce qu'ont dit certains journaux, rien ne me porte à croire qu'il se soit trouvé indisposé dans une maison amie d'où on l'aurait hâtivement ramené à la présidence.
Devant son insistance étrange, je pris une voiture et me fis amener à la porte discrète de la rue du Golisée.
Le Président était à une fenêtre ouverte, près du petit salon d'attente, en compagnie de Blondel, son secrétaire. Je fus très frappée par sa pâleur. Il ne faisait pas encore tout à fait sombre. Il devait être environ cinq heures.
Il me dit, tandis que Blondel se retirait, poliment : « Il y a quelque chose qui ne va pas... Ah ! que n'étiez-vous auprès de moi, tous ces temps-ci. J'ai fait bien des folies... Et puis, je suis si las de toutes ces intrigues et de toutes les complications de l'Affaire. J'ai essayé d'oublier et je me suis mis à prendre beaucoup... beaucoup... de cette drogue que vous m'aviez interdite... J'en ai même pris cette après-midi. »
Le petit salon bleu où il me recevait d'habitude et où nous écrivions généralement les Mémoires, était aux mains des tapissiers. Le Président me reçut dans la chambre contiguë au cabinet de M. Le Gall. La porte était ouverte, car Félix Faure se plaignait d'étouffements. Je n'étais pas inquiète outre mesure, car, bien que très pâle, le Président n'avait pas l'air plus malade que toutes les fois où il avait absorbé son remède dangereux.
— Il faut décidément que je m'occupe plus serieusement de ma santé, me dit-il, et que j'essaye de renoncer à ce poison. Et puis, il faut que je me sente d'aplomb pour le grand bal qui aura lieu ici, bientôt.
Je lui demandai comment il avait passé la journée Il me répondit qu'il avait reçu quelques personnages
importants... puis une dame de ses amies qui avait fait de son mieux pour l'intéresser à l'Affaire Dreyfus... Je la connaissais bien, et le Président m'avait dit bien des fois que cette amie tenait beaucoup à ce que son mari devint ministre- Tout à coup, Félix Faure s'écria : « J'étouffe, je D'y vois plus... » J'appelai M. Blondel, qui vint aussitôt. Au bout d'un moment, le Président nous dit : « Ce ne sera rien ; c'est passé... » M. Blondel et moi l'aidâmes à marcher jusqu'à son cabinet de travail. Le Président avait moins mauvaise mine, maintenant. Il se tourna vers moi et me dit : « Je vais me reposer un peu... Mais je vous jure de ne plus prendre cette misérable drogue... Faites-vous belle pour le bal. Je vous téléphonerai demain matin. »
Puis, voyant que je n'emportais pas les papiers que j'étais venue prendre, il ajouta : « Surtout, n'oubliez pas le paquet... Au revoir... Au Bois, demain matin, s'il fait beau ! »
Comme je ne voulais pas que le Président restât seul, en raison de son malaise, je dis à M. Blondel : « Ne vous donnez pas la peine de me faire ouvrir la porte. Retournez auprès du Président, car il a bien mauvaise mine. Il serait peut-être sage de faire venir un docteur. »
Je sortis donc de l'Elysée par la rue du Faubourg- Saint-Honoré. A peine dehors, je vis que j'étais suivie comme je l'avais été si souvent, mais mon fidèle agent était là, lui aussi. Je pris l'avenue Marigny, traversai les Champs-Elysées, hélai un cocher et rentrai chez moi. Il était environ six heures quand j'arrivai impasse Ronsin.
Vers minuit (j'étais couchée depuis une heure) je fus réveillée par la sonnerie du téléphone. C'était M. Bordelongue, directeur au ministère des Postes et Télégraphes, et un vieil ami.
— Savez-vous l'affreuse nouvelle ?
— Non... Que s'est-il passé ?
— Le Président est mort I
J'étais atterrée. Je ne pouvais en croire mes oreilles :
— C'est impossible, m'écriai-je. Je l'ai vu aujourd'hui même. Il était fatigué, souffrant, mais ce n'était pas grave.
Je questionnai fiévreusement M. Bordelongue mais ne pus obtenir que cette réponse :
« Je n'ai aucun détail... On ne sait rien. On dit que le Président est mort d'une attaque d'apoplexie. »
Le lendemain, à six heures du matin, on vint me dire que « l'agent » demandait instamment à me voir. (Cet agent n'appartenait ni à la Sûreté, ni au ministère de l'Intérieur. Gétait un détective privé que Félix Faure avait lui-même choisi pour m'accompagner, à distance, partout où j'allais, afin que rien ne m'arrivât de fâcheux.)
Je devinai pourquoi l'agent était venu et, m'étant habillée à la hâte, je descendis le recevoir.
— Je devine que vous savez déjà la nouvelle, madame... La fin du Président me paraît assez louche. On dit qu'il est mort d'une congestion au cerveau, mais j'apprends aussi que son agonie a duré plusieurs heures. Mme Faure et sa fille n'ont vu le Président qu'à ses derniers moment... Je suis surveillé et il vaut mieux pour vous comme pour moi que je ne revienne plus ici... Mais vous connaissez mon adresse, et si jamais vous avez besoin de moi, vous savez que vous pouvez compter sur mon dévouement.
Il était très ému, et moi aussi ; j'avais perdu mon meilleur ami ; il avait perdu un bon maître. Je ne revis plus cet agent, sauf une fois... dix ans plus tard, quelques jours après l'assassinat de mon mari et de ma mère. J'étais alitée, dangereusement malade, chez les d'Arlon, quand on m'apporta une carte.
— Pardonnez-moi de vous déranger, madame, mais j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous donner cet avis : Aussitôt que vous serez rétablie, quit-
tez Paris. Voyagez. Allez où vous voudrez, à la campagne, et tâchez d'oublier cette horrible tragédie. J'ai dans l'idée qu'on ne retrouvera pas les assassins et je crois vous connaître assez pour deviner que vous ferez tout au monde pour les trouver. Croyez-moi, la mort de M. Steinheil et de Mme Japy restera tout aussi mystérieuse que la mort du Président.