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LES DOCUMENTS SECRETS. LE COLLIER

J'avais été gravement malade pendant six semaines et venais à peine de me remettre un peu quand Félix Faure mourut. Le choc fut tel que j'eus une rechute et je ne pus assister aux funérailles du Président (jeudi 23 février 1899).

J'avais perdu un grand ami, et la France un grand patriote. On a dit, souvent, qu'il n'avait été qu'un homme heureux, un optimiste insouciant et inutile, qu'il ne sut pas diriger ni même contrôler les divers partis politiques, qu'il fut un chef d'Etat, mais pas un homme d'Etat, un Président décoratif plutôt qu'un homme d'action. Il est impossible de nier que Félix Faure fut insolemment heureux et que, voyant que tout lui réussissait, il acquit une confiance en lui-même que rien ne justifiait... Il est également incontestable qu'il aimait le faste, la pompe, les honneurs et que sa vanité excessive se trouvait agréablement flattée lorsqu'il lui arrivait de recevoir un roi ou un empereur... Grand, distingué, avec une dignité un peu théâtrale, il était, extérieurement, le type rêvé du Premier Magistrat du pays. Mais il avait aussi de réelles qualités, beaucoup de bon sens — qualité rare au temps de l'Affaire Dreyfus — et beaucoup de patriotisme.

Il eut beaucoup d'ennemis, y compris Delcassé, dreyfusard convaincu, en qui il avait cependant tant confiance, comme diplomate. Félix Faure eul des ennemis non seulement parmi les membres des cabinets qui se succédèrent si rapidement sous sa

présidence, il en eut jusque dans son entourage immédiat.

Il aimait l'armée. Il s'était battu bravement pendant la guerre avec l'Allemagne ; il avait la foi la plus entière en la justice du Conseil de guerre qui condamna Dreyfus et fît tous ses efforts pour empêcher la revision. Il le fit honnêtement et sincèrement, convaincu qu'il était dans le vrai et qu'il agissait au mieux des intérêts de la France qu'il aimait ardemment.

La méchanceté humaine n'a pas de limite et ne connaît pas la pitié. Moins de vingt-quatre heures après la mort du Président, certains journaux donnèrent à entendre que Félix Faure était mort empoisonné par une amie protestante, une Mme S... D'autres disaient par la femme d'un peintre, d'autres par une Juive ou par une actrice dont le nom commençait par un S. La majorité cependant me désignaient, bien qu'en termes voilés et sans indiquer mon nom. J'étais allée à l'Elysée durant l'aprèsmidi du 16 février. Tout s'expliquait... pour certaines gens. Le Président avait beaucoup de sympathie pour moi ; un comité secret « dreyfusard » m'avait choisie, m'avait chargé de « supprimer » l'homme qui était un obstacle vivant à la revision ! Rien de plus simple.

Etant malade et épuisée, je ne lisais pas les journaux et je n'aurais peut-être jamais connu ces infâmes insinuations sans la générosité de centaines de personnes bien intentionnées, qui s'empressèrent de me faire parvenir les coupures contenant ces allusions venimeuses et ces diffamations... Des masses de lettres me parvinrent également dans lesquelles les mots assassin, empoisonneuse et Brinvilliers étaient parmi les épithètes les moins cruelles et les moins blessantes. Les auteurs de certaines de ces lettres affirmaient que si je n'avais pas tué le Président, je savais du moins comment il était mort, et l'on me menaçait de me faire mourir à mon tour si je ne révélais pas le nom du coupable. Dans d'au-

très lettres on faisait allusion aux « papiers » de Félix Faure et Ton me disait qu'il était de mon devoir de les publier pour confondre Dreyfus. D'autres lettres, également anonymes, me conjuraient au contraire de les brûler pour ne pas nuire au triomphe de la Vérité, et chaque correspondant me menaçait de terribles représailles si je ne m'empressais pas de suivre ses conseils.

Dans ces heures douloureuses, la confiance et la sympathie de quelques amis, de Bonnat entre autres, m'aidèrent à surmonter le dégoût et l'horreur qui m'accablaient. Je reçus des messages sympathiques et pleins de tact de centaines d'amis connus et inconnus. Je reçus aussi une lettre charmante de Mlle Lucie Faure, que j'ai conservée. Tout cela n'empêchait pas les insinuations de continuer. Je résolus d'agir et consultai quelques magistrats, parmi mes connaissances. Tous furent d'accord pour me dire que, puisque mon nom n'était pas prononcé, il était impossible de faire des procès. Je n'étais pas la seule femme à Paris dont le nom commençât par un S, et je n'étais pas la seule « femme de peintre ». Ils me conseillèrent d'ignorer toutes ces injures et ces menaces qui étaient de la monnaie courante en ces jours de désordre général. Le temps et le bon sens du public auraient raison de ces rumeurs stupides.

J'allai consulter M. P..., un conseiller d'Etat de mes amis au sujet des documents de Félix Faure. Devais-je les garder, les remettre à Mme Faure, ou les détruire ? M. P... hésita et finit par répondre : « Puisque ces papiers vous ont été confiés par le défunt Président, je ne crois pas que vous puissiez les brûler. Ils peuvent être utiles, mais gardez-les en lieu sûr. Quelqu'un sait-il que vous les possédez ?

— Certaines personnes m'ont vue à l'Elysée, écrire ces Mémoires en compagnie du Président, et, à plusieurs reprises, j'ai été suivie quand je les emportais. .,-*

— Dans ce cas, on doit savoir, mais qu'importe.

Le Président était bien libre d'écrire ce qu'il voulait et vous l'êtes de garder ce qui vous a été remis. Gardez-les donc ! »

Quelques jours plus tard, on vint me dire que M. Blondel désirait me voir.

M. Blondel, qui avait été si dévoué au Président, me dit : « Je suis venu vous transmettre son dernier message... Après votre départ, le Président s'assit dans son bureau et il semblait aller mieux. Toutefois, comme je vous avais promis de le faire, j'envoyai chercher un médecin. Il y en avait justement un à l'Elysée... Il trouva le Président très faible, mais ne crut pas du tout sa vie en danger. Après qu'il se fût éloigné, le Président, à ma grande surprise, me dit : « Si je me sens plus mal ou si, comme le docteur Potain me l'a souvent prédît, je mourais subitement, je veux que vous fassiez en sorte que le talisman que je porte toujours sur moi soit remis à Mme Steinheil. » Peu après, il se sentit de nouveau mal, si mal même qu'on fit venir un prêtre. Il était alors sept heures. Après avoir reçu le prêtre, le Président me remit le talisman et murmura : « Je crois que c'est la fin... Que ceux qui m'aiment pardonnent à mes ennemis comme je leur pardonne moi-même... » D'autres docteurs vinrent; puis Mme Faure et sa fille... Excusez-moi de ne pas vous donner d'autres détails. Cela serait trop pénible pour vous — et pour moi. »

(J'avais moi-même dessiné et fait faire le talis en question par M. Souloy, mon bijoutier. C'était un médaillon d'or aux initiales F. F. sur une ancre en brillants, orné de perles, de rubis et de saphirs pour rappeler les couleurs de France. Sur une banderolle était gravé un terme affectueux, en russe, parce que le Président aimait tout ce qui lui rappelait la Russie et l'Alliance.)

Ayant posé le médaillon dans un tiroir, je revins à M. Blondel.

— Dites-moi toute la vérité, lui dis-je. Vous connaissez les rumeurs tragiques qui ont circulé dans

Paris aussitôt après la mort du Président. Comment se fait-il qu'en présence de ces bruits d'assassinat on n'ait pas fait d'autopsie ? Le Journal officiel a simplement imprimé que : « Le Président de la République est mort hier, à dix heures du soir, frappé d'apoplexie foudroyante. » Comment tout cela s'accorde-t-il avec ce que vous m'avez dit : qu'à sept heures du soir, il se sentait déjà si mal qu'il demanda un prêtre. Et pourquoi n'y a-t-il pas eu d'autopsie ?

— Mme Faure s'y opposa, et le Président du Conseil lui-même s'est incliné. Je ne sais que c& que je vous ai dit...

M. Blondel était très ému et j'avais le cœur serré moi aussi. Je compris que je ne devais pas insister...

Le mystère de la mort de Félix Faure restait donc inexpliqué. J'y ai souvent songé. Mon opinion est celle-ci : Le Président — comme il me le dit luimême quand je le vis le 16 février — avait pris (ou bien on lui avait donné) une dose probablement plus forte que d'habitude de son remède dangereux. On lui avait souvent prédit qu'un jour ce remède lui serait fatal. La prédiction se réalisa.

C'est terrible d'avoir à le dire, mais quand, quelques mois après le meurtre de mon mari et de ma mère, je fus arrêtée et emprisonnée, l'infâme accusation contre moi, en ce qui concerne la mort du Président Faure, fut renouvelée. Quand je l'appris, je priai mon avocat de faire le nécessaire poui qu'une enquête soit faite à ce sujet. C'est M. Albanel, juge d'instruction, qui en fut chargé et, après que les recherches les plus complètes eussent été faites, je fus, ai-je besoin de le dire, complètement lavée de cette atroce accusation.

Revenons en arrière.

Le lendemain du jour des funérailles du Président, le soir, mon mari vint dans ma chambre et

ferma la porte avec précaution. Il était défait et tremblant.

— Vous savez, commença-t-il, qu'il y a bien des années, tout au début de notre mariage, nous décidâmes de vivre chacun à notre guise bien qu'habitant sous le même toit. Nous fûmes d'accord aussi pour tout discuter par lettres. Mais cette fois, il faut que je vous parle. Une chose terrible s'est passée aujourd'hui ; il convient que nous causions et que nous essayions d'échapper au danger qui nous menace. Un homme est venu me voir ; il est resté deux heures enfermé avec moi à l'atelier. Est-il vrai, dites, que vous possédiez des papiers importants venant de Félix Faure et un collier de perles de très grande valeur ? Je sais que le Président vous a oiFert un peigne et une broche. Il l'a fait devant moi... Mais ce collier ? Et ces documents ?...

Je ne dis rien. Mon mari continua :

— L'homme en question, qui parle français avec un fort accent allemand, prétend vous avoir vu souvent quitter l'Elysée avec un paquet de papiers sous le bras. Il m'a dit avoir entendu le Président vous dire, sur le seuil d'une porte des jardins de l'Elysée : « Soyez prudente. » Quant au collier, il m'en a donné une exacte description et m'a dit le nombre des perles, leur taille, leur poids et jusqu'au dessin du fermoir. Il dit qu'il veut avoir — et qu'il aura — les papiers et le collier, mais il veut le collier d'abord. Il en connaît l'origine et l'histoire. Si vous le gardez, Marthe, vous et moi, dit-il, serons perdus, et ruinés. Il sait le scandale auquel Félix Faure a été mêlé malgré lui, et prétend que vous devez savoir qu'il s'agit de choses très sérieuses. Si vous donnez le collier — ou plutôt si vous le vendez au prix minime qu'il en offre — - rien ne nous arrivera, et les insinuations des journaux cesseront. Cet homme m'en a dit assez pour que je puisse vous affirmer que ce n'est pas un imposteur. Je ne sais pas tout, mais j'en sais assez pour vous dire que si vous ne me remettez pas dès maintenant un cer-

tain nombre de perles, il ne me reste qu'à me brûlei la cervelle.

Je n'hésitai pas longtemps. Je me rappelais la terreur du Président quand il m'avait supplié de gar~ der le collier. Et puis, la possession de ces perles fatales m'avait enlevé tout repos.

J'allai chercher le collier, désenfilai les perles, en choisis une dizaine parmi les plus grosses et remis à mon mari toutes les autres (environ cinq cents perles).

— Faites-en ce qu'il vous plaira, lui dis-je. Et dites à cet individu que je garde ces dix perles, quoi qu'il advienne. Je peux en avoir besoin un jour...

Le lendemain, j'appris que le mystérieux Aile mand « consentait » à me laisser garder les dix grosses perles, mais qu'il avait fait jurer à mon mari que si jamais je me décidais à les vendre, ce serait à lui. Un des rangs de perles fut vendu ce jour-là à l'Allemand, paraît-il. Je dis « paraît-il » car, après la scène pénible entre mon mari et moi, je ne voulus plus entendre parler du collier et tout ce que j'appris dans la suite, au sujet des transactions avec « l'Allemand » me fut dit par mon mari sans que je le questionnasse.

M. Steinheil, je le savais, gardait les perles dans un meuble à tiroir secret de son atelier, et l'Allemand, tous les trois ou quatre mois, demandait à les voir et en achetait quelques-unes. Il s'arrangeait toujours pour venir à l'impasse Ronsin quand je n'étais pas chez moi et je ne le rencontrai qu'une ou deux fois, au moment où il sortait de la villa. Il était petit et brun et avait le nez juif. C'était en hiver et, quand je le vis, le col de son pardessus était relevé et il me parut évident, d'ailleurs, qu'il faisait de son mieux pour n'être pas vu ou reconnu. Mon mari et lui correspondaient et je sais que plusieurs tableaux furent vendus en Allemagne par l'intermédiaire de ce mystérieux individu. Toute cette histoire était si bizarre qu'oubliant ma résolution de ne plus m'en

occuper, j'essayai deux ou trois fois d'arracher son secret à mon mari, ou du moins de découvrir ce qu'il savait de l'origine du fameux collier. Mais je me heurtais au mutisme le plus absolu.

Environ trois ans après la mort de Félix Faure, je regardai dans le tiroir aux perles et vis qu'elles étaient presque toutes parties, excepté, bien entendu, les dix grosses que j'avais mises de côté.

Quelques semaines plus tard, mon mari me dit : « L'homme est revenu. Il exige, en outre des dernières perles, les papiers de Félix Faure. »

Je refusai. Je tenais à conserver les perles. La somme importante qu'elles représentaient pouvait m'être un jour fort utile. Quant aux documents, je les aurais brûlés plutôt que de les remettre à cet individu.

— Qu'a-t-il dit quand vous lui avez fait connaître ma réponse ? demandai-je plus tard à mon mari.

— Qu'il pouvait attendre, qu'il avait le temps devant lui, mais que tôt ou tard il faudrait bien qu'il les ait !

Quelques jours après, ayant terminé certaines retouches à un costume historique dont mon mari avait besoin pour un tableau représentant un seigneur du seizième siècle lisant près d'une fenêtre — le tableau était destiné au Salon — je montais à l'atelier. J'y trouva un vieux modèle italien du nom de Giganti.

— Monsieur est sorti pour un moment, madame, et m'a dit de l'attendre. Il avait l'air très ennuyé.

— A quel sujet ?

— Oh ! il disait qu'il avait perdu un papier politique...

Je me rappelai alors que, pendant les jours qui venaient de s'écouler, mon mari avait eu une attitude bizarre et gênée. Quand il revint, je lui racontai ce que le modèle m'avait dit et il finit par admettre qu'il avait égaré une lettre du Président.

— Je devine ce qui s'est passé, dis-je. Cet individu est revenu une fois de plus et a exigé une

preuve que les documents sont encore ici... Vous avez eu à les lui montrer ; un papier tomba... que l'homme s'empressa de ramasser sans doute, et, comme les documents sont numérotés, vous avez découvert, en les examinant, qu'il en manquait un. Ces documents ne devraient pas être dans cet atelier. Donnez-les moi.

Il y consentit de très bonne grâce et j'allai les cacher dans le tiroir secret de mon petit bureau, après les avoir feuilletés et m'être assurée qu'il n'en manquait pas d'autre que la lettre égarée, laquelle, je me le rappelai, était écrite à l'aide d'un chiffre connu seulement du Président et de moi, heureusement.

Pendant les années qui suivirent, le mystérieux étranger vint voir M. Steinheil de temps en temps. Sa dernière « visite » eut lieu quelques semaines avant le crime.

Mon opinion est que le collier était un bijou royal qui, par une série d'événements que j'ignore, tomba entre les mains du Président. Il semble étrange que 1' « Allemand » ait mis tant de temps à exiger et recueillir les perles, mais j'ai idée qu'il jouait un double jeu et qu'il faisait chanter non seulement mon mari — car. je suis convaincue que M. Steinheil ne fut jamais réellement payé pour ces perles — mais encore un personnage qui désirait recouvrer à tout prix le collier. En ne remettant les perles que par petits lots à ce dernier, Y « Allemand » le tint plus longtemps en son pouvoir.

Quant aux circonstances dans lesquelles Félix Faure obtint le collier, je suppose qu'un grand personnage étranger (avec lequel, pour des raisons politiques, il aurait mieux valu qu'il ne fût pas en relations étroites et peut-être secrètes) perdit une très grande somme d'argent en jouant avec lui, et le Président accepta ce collier en paiement, parce que son « ami » avait alors des embarras financiers. Celui-ci, peu après, apprit l'origine véritable du collier volé — il me semble très probable que le

collier avait été volé. — Si le secret était découvert, lui et le Président seraient mêlés à un scandale terrible qui pourrait même entraîner une guerre... Atterrés, tous deux décidèrent d'ignorer l'existence du collier. D'où l'insistance du Président quand u me supplia de garder les perles et de ne jamais les porter.

L' « Allemand » était sans doute un maître-chanteur de profession et, quand il vit qu'il n'y avait plus « rien à faire » avec les perles, il voulut obtenir les papiers de Félix Faure pour en faire de l'argent...

J'espère qu'un jour on découvrira la solution du mystère. Il se peut qu'alors mon hypothèse soit trouvée inexacte sur certains points, mais je crois que, dans ses grandes lignes, elle paraîtra au lecteur la plus probable et la plus plausible.

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