‹ Mes mémoiresChapitre 13 sur 29 · DU COLLIER · texte numérisé non relu

DU COLLIER

Aussitôt que j'allai mieux, en mars 1899, je roux vris les portes de mon salon. Je traversai une période pénible. Presque tous mes amis et connaissances avaient eu vent de l'affreuse rumeur dont j'ai parlé, et sachant naturellement que mon mari et moi allions très souvent à l'Elysée, ils n'eurent aucune difficulté à deviner de quelle Mme S... il s'agissait. Pas un n'eut l'indélicatesse de faire allusion à ces bruits sinistres... mais mes amis avaient des amis qui suppliaient de m'être présentés ! Il venait donc à mes réceptions des foules de personnes, hommes et femmes, qui me regardaient et m'étudiaient comme un objet extrêmement curieux. J'eus le courage de ne pas m'en apercevoir, mais l'épreuve fut dure... Je savais que la plupart de ces gens ne nourrissaient pas de sentiments généreux à mon égard, mais étaient venus pour voir la « femme fatale », la Dalila ou la Judith d'aujourd'hui î Je souris à tous et toutes, causai, jouai, chantai même comme autrefois...

C'était bien pis lorsque j'allais chez les autres. Il est plus facile de livrer bataille sur un terrain à soi. Quand j'entrais dans un salon, tous les yeux se tournaient vers moi et le silence se faisait. Puis, tandis que je causais avec les maîtres de la maison, un étrange murmure errait par le salon, d'un groupe à l'autre, et je sentais qu'on parlait de moi. Il y avait nombre d'hommes et de femmes à l'esprit sain qui

prenaient mon parti, mais il était facile de voir qu'ils n'arrivaient pas à convaincre mes ennemis, et bien moins encore les sceptiques et les cyniques... A Paris, le scepticisme et le cynisme sont des poses, des attitudes élégantes sous lesquelles bien des gens cachent souvent des principes très nobles et même des pensées très généreuses... Je résolus de conquérir mes ennemis moi-même, un à un.

Ce fut une tâche douloureuse, exigeant des efforts acharnés, constants... mais je réussis, et parmi ceux qui m'avaient le plus critiquée, qui m'avaient traitée de femme fatale et avaient trouvé amusant de raconter partout l'affreuse légende d'après laquelle j'avais versé un poison au Président Félix Faure, beaucoup finirent par se ranger au nombre de mes amis les plus fervents... Oui, je réussis à vaincre, non seulement grâce au fait que cette monstrueuse légende n'était qu'un tissu de mensonges, mais aussi grâce à la tendresse de ma mère et à l'amour de ma petite Marthe. Ma mère avait des attentions d'enfant, et ma fille, qui avait alors huit ans, m'entourait d'une sollicitude presque... maternelle.

Pourquoi tenais-je tant à recouvrer ma situation mondaine ? Parce que ma réputation était en jeu. J'aurais pu fermer mon salon sauf à quelques vieux amis sûrs et intimes, et vivre en paix, mais les bruits qui circulaient à mon sujet étaient trop graves. Il y a des calomnies que l'on ne peut ignorer... Et je fis la guerre à la calomnie, et je triomphai. Après la ruée des curieux chez moi, le vide s'était fait dans mon salon mais, moins de six mois après, tout Paris se pressait de nouveau à mes réceptions. Et mon influence dans le monde officiel est restée la même.

Ma mère s'était définitivement installée en son joli chalet, à Beaucourt, mais venait souvent à Paris. Mes relations avec mon mari étaient ce qu'elles avaient été si longtemps. Je faisais de mon mieux pour lui rendre la vie agréable. Je passais beaucoup de temps dans son atelier, car il se sentait plus

vieux que son âge (il avait alors cinquante ans) et avait besoin qu'on l'encourage et qu'on l'aide à travailler. Sa technique était devenue remarquable, mais il manquait d'imagination et, constamment, j'avais à lui indiquer des sujets de tableaux et à le conseiller dans les questions de groupement et de composition, de fond et d'atmosphère.

De 1899 à 1908, mon mari peignit beaucoup de portraits, de délicates miniatures à l'huile, pleines d'une subtilité dont il ne se rendait pas compte luimême. Plusieurs personnes vinrent d'Allemagne pour visiter l'atelier et acheter des tableaux, et toutes, paraît-il, venaient de la part du mystérieux homme au collier.

Je trouvais surprenant que ces personnes vinssent toujours pendant mon absence. Mais les tableaux disparaissaient de l'atelier et je savais que mon mari avait été payé... Il préférait ne pas me parler de ces acheteurs, et d'ailleurs je ne tenais pas à avoir de détails sur eux, car j'avais dû renoncer à l'espoir de résoudre l'énigme du collier et de l'Allemand... Je n'avais rien sur la conscience ; mon mari semblait tenir à ce que j'oublie ces deux mystères... Un troisième, le plus tragique qui se puisse concevoir, devait s'ajouter aux deux autres, pendant la nuit du 30 au 31 mai 1908. Le lecteur décidera dans la suite s'il existe un rapport entre ces trois mystères. Moi, je le crois.

Dès 1906, j'avais loué une villa à Bellevue, près de Paris. C'était mon ami, M. Ch..., qui avait découvert cette villa charmante entourée de grands arbres.

Au commencement de 1908, Marthe se fiança — mais pas officiellement, bien que les deux familles fussent d'accord — à Pierre Buisson, fils de vieux amis. Peu après, elle abjura la foi protestante et se fit catholique. Le catholicisme convenait à sa nature qui était alors un peu mystique. Elle aimait l'immensité des cathédrales, la lumière des vitraux, les

anciennes liturgies, l'encens et le son argenté des sonnettes, le plain-chant et les chapes d'or... Elle aimait à être guidée ; elle évitait les responsabilités et voulait pouvoir pénétrer dans son église à n'importe quelle heure du jour en poussant simplement une porte. Elle disait que le catholicisme était plus reposant. Elle avait le besoin d'un intermédiaire entre elle et son Créateur et estimait que le prêtre est ce médiateur plutôt que le pasteur. Sans doute la religion chez elle était affaire de sensations et de sentiments plutôt que de pensée ; d'art, de poésie et d'illusion consolante plutôt que d'aspiration. Les dogmes lui importaient peu ; l'atmosphère et le milieu, beaucoup. Elle prétendait pouvoir mieux prier et se sentir plus heureuse dans la pénombre enveloppante d'une cathédrale, qu'entre les murs blancs et laids d'un petit temple protestant... Elle priait pour celui qu'elle aimait et celui qu'elle aimait était catholique...

Je n'encourageai ni ne décourageai ce changement de religion. Marthe avait dix-sept ans, était très sérieuse pour son âge, ne faisait rien à la légère, et puis elle me suppliait si gentiment... Je ne me demandai pas si elle avait raison ou tort. Je la priai seulement de bien interroger son cœur et sa conscience et quand, plus tard, elle me dit : « Mère, je serais si heureuse de devenir catholique », je m'inclinai devant son désir.

En mars 1908, environ deux mois avant la tragédie, je faillis m'évanouir dans le Métropolitain. Je n'étais pas encore complètement remise d'une maladie sérieuse et ce jour-là était celui de ma première sortie. J'avais sans doute l'air bien défait, car plusieurs personnes s'élancèrent à mon aide. Un monsieur me soutint dans l'escalier conduisant à la rue et proposa de m'accompagner jusque chez moi. L'impasse était très proche, et j'acceptai avec reconnaissance. L'air du dehors me fit du bien. Comme nous arrivions à l'impasse Ronsin, le monsieur me demanda :

— Connaissez-vous le peintre Steinheil, par hasard ? Il habite près d'ici.

Je répondis que j'étais Mme Steinheil. Le monsieur eut l'air très intéressé, me pria de lui permettre de venir prendre de mes nouvelles. Il me tendit sa carte et je lus : « Comte de Balincourt. »

Le lendemain de notre première rencontre, M. de Balincourt vint me voir. Après s'être poliment enquis de ma santé, il demanda à être présenté à M. Steinheil. A l'atelier, il examina les tableaux, se rendit agréable, félicita mon mari et lui demanda s'il consentirait à faire son portrait en costume de chasse à courre. Ensuite, apprenant que nous allions bientôt organiser une exposition des œuvres de M. Steinheil, il nous raconta qu'il avait une grande expérience de ces sortes de choses.

— Mes tableaux seront probablement exposés chez Georges Petit, dit mon mari.

— Pourquoi, dit M. de Balincourt, pourquoi ne pas organiser cette exposition ici, dans cet immense atelier ?... J'ai gardé certaines notes utiles et des listes d'adresses de gens qui achètent des tableaux. Je pourrais vous aider. Je suis convaincu que votre exposition aurait le plus grand succès, ici.

Il revint trois jours après et offrit de nouveau de nous aider.

— Je ne vous demanderai rien pour cela, mais M. Steinheil consentira peut-être à diminuer le prix de mon portrait.

Le comte posa, se montra plein d'entrain et de verve, et mon mari me dit un jour :

— Ce garçon est juste celui qu'il nous fallait pour nous aider et faire marcher la vente.

M. de Balincourt, qui ne venait d'abord que pour poser, se mit à arriver à l'heure du déjeuner et restait le plus longtemps possible. Je trouvai son attitude un peu suspecte, mais mon mari, à qui le comte causait beaucoup, prit son parti et se moqua de mes inquiétudes.

Un jour, comme j'arrivais à l'atelier, j'entendis

MES MÉMOIRES llî

quelques lambeaux d'une conversation entre mon mari et M. de Balincourt. Le nom de Félix Faure et le mot documents y revenaient souvent, à ma très grande surprise, d'autant plus que quelques semaines auparavant, le mystérieux « Allemand » avait refait son apparition, et mon mari m'avait dit qu'il exigeait de nouveau les dix perles et les papiers. J'avais refusé de m'en séparer et avais dit à mon mari :

— Dites à cet homme que les papiers sont brûlés. Quand j'entrai, la conversation changea de sujet,

instantanément, mais après le départ de M. de Balincourt, j'exigeai de mon mari une explication... mais n'obtins qu'une réponse vague... J'avais dû mal entendre !

M. de Balincourt vint me voir un soir où j'étais à Bellevue. Avant son arrivée, j'avais causé à Mariette Wolff, qui était à mon service depuis près de seize ans. J'avais remarqué qu'à Paris il allait souvent à la cuisine. Mariette semblait en savoir long sur lui et je la questionnai à ce sujet.

— Eh bien, madame, me dit-elle, c'est bien simple ; M. de Balincourt vient se faire nettoyer les bottes et le couteau de chasse qu'il porte dans le tableau de monsieur. Il aime causer, alors on cause... Il paraît qu'il a divorcé il y a deux ans. Et puis, il va beaucoup aux courses. ??Ion fils Alexandre le connaît...

M. de Balincourt arriva et je le poussai aux confidences. Il me décrivit sa carrière aventureuse, ses ennuis, les « crises » qu'il avait traversées, ses affaires de famille. J'appris qu'il s'était occupé du ravitaillement du Fort Chabrol, en 1899, qu'il était joueur, qu'il perdait souvent...

Le moment était venu de savoir ce dont mon mari et M. de Balincourt avaient causé. Celui-ci me dit que M. Steinheil lui avait parlé de Félix Faure et de son talisman, et qu'il lui avait montré une de ses lettres annotée de ma main.

Il était clair que mon mari me cachait quelque

chose. J'en eus une autre preuve quelques mois après le crime quand mon valet de chambre, Rémy Couillard, déclara au juge d'instruction que son maître avait une correspondance secrète et que le 30 mai — quelques heures avant le crime ! — il avait reçu l'ordre de M. Steinheil de cacher les lettres qui viendraient pour lui, sous le tapis de la table de l'antichambre.

Après ma conversation avec M. de Balincourt, je restai quelques jours à Bellevue. Un mystère non encore résolu n'est qu'irritant, mais un mystère qu'on vous empêche de résoudre, bien que vous sentiez qu'il est urgent, indispensable de le percer à jour, trouble l'esprit d'une façon désastreuse.

Je me demandais sans cesse ce que je devais faire. Parfois je me disais que mes inquiétudes n'avaient pas de raison d'être, mais à d'autres moments, le péril me semblait si réel et si proche que je me figurais qu'en étendant la main je pourrais le toucher du doigt. Il était là, devant moi, bien qu'invisible et sans nom. Je songeais au collier de perles, aux Mémoires, au mystérieux « Allemand », aux réticences de mon mari et aussi à ses incompréhensibles et dangereux accès de confiance en des étrangers et des gens qu'il connaissait à peine... Il avait près de soixante ans maintenant, et à plusieurs reprises je l'avais entendu parler à certains de ses modèles comme il aurait parlé à de vieux amis. Il était à la fois imprudent et peureux, confiant et soupçonneux... Qu'y avait-il au fond des relations de mon mari avec cet « Allemand » ?

Si l'homme n'avait rien s^ur la conscience, pourquoi m'évitait-il ? Pourquoi ces entrevues mystéîieuses avec mon mari étaient-elles arrangées avec tant de précaution, qu'en dix ans je n'étais pas arrivée à le voir bien en face et à lui parler ? Pourquoi n'avais-je jamais vu une seule lettre de cet homme et pourquoi mon mari se dérobait-il toujours à mes questions à ce sujet ?

Et maintenant, M. de Balincourt s'était introduit

chez nous et avait gagné la confiance de M. Steinheil. Il avait même réussi à gagner la mienne, mais pas pour longtemps.

Un matin, mon mari qui était resté à Paris pour mettre la dernière main à ses préparatifs d'exposition, vint me rejoindre à Bellevue et me raconta devant les Buisson qu'un riche étranger, un homme en qui on pouvait avoir pleine confiance, avait promis d'amener à l'atelier deux princes allemands qui venaient en France pour acheter une corbeille de noce et que très probablement ceux-ci acquerraient des tableaux.

Je lui demandai si ce riche étranger était, lui aussi, un Allemand, et il répondit affirmativement. Puis, lisant une question dans mes yeux, il ajouta : « Non, non... Ce n'est pas celui-là. »

Je restai à Bellevue avec ma fille et les Buisson ; mais malgré moi, je songeais sans cesse à 1' « homme mystérieux » et m'inquiétais au sujet des Mémoires... J'allai à Paris, vingt-quatre heures après mon mari.

Comme il était sept heures et demie, je manifestai l'intention de me mettre à table, mais Couillard me prévint que M. Steinheil n'était pas encore descendu de son atelier où il était depuis plusieurs heures en tête à tête avec un inconnu.

Je montais pour le rejoindre quand, au premier étage, j'entendis des pas dans l'escalier obscur. Une main souleva la portière qui séparait le palier des appartements et un homme s'avança sans hésitation aucune, suivi de mon mari. Quand il me vit, il s'excusa : « Je vous demande pardon, mademoiselle ! »

— Non, non..., dit mon mari, gêné, ce n'est pas ma fille qui est devant vous, c'est ma femme.

J'étais frappée du fait que l'inconnu semblait parfaitement connaître les lieux et se rendait peut-être au petit salon où se trouvaient les documents. La portière paraissait en effet fixée au mur, comme

un panneau décoratif, et il était impossible de la soulever par mégarde...

— J'ai passé par ici ce matin, dit l'inconnu, avec M. Steinheil, qui voulait me faire voir des bibelots et des gravures, et ce soir je me suis trompé en descendant.

Il bégayait presque et avait l'air fort embarrassé. Comme je désirais le voir en pleine lumière, je lui répondis :

— Monsieur, puisque vous aimez les bibelots, je vais vous en montrer en bas qui sont très curieux.

Je sonnai et dis à Couillard d'allumer. Le « riche étranger » était un homme d'une cinquantaine d'années, au type sémitique très prononcé ; il avait les cheveux et la moustache outrageusement teints, et de petits yeux ronds, le regard en dessous et la peau terreuse. Il était en habit, mais en habit râpé et même graisseux. Son plastron de chemise était sale, et orné de gros boutons de stras. Les mains vulgaires de cet individu avaient besoin d'être lavées. Il tenait une paire de gants qui avaient été blancs, et un album... Il m'inspira une répulsion voisine de la crainte.

Nous étions maintenant au salon. Sur le piano se trouvait le peigne que Félix Faure m'avait offert autrefois. Je lui dis :

— Puisque vous aimez les jolies choses, que pensez-vous de ce peigne ?

— C'est un petit chef-d'œuvre de Lalique, dit-il en le maniant. Vous l'avez porté quelquefois quand Félix Faure était Président.

A son ton, je compris qu'il n'ignorait rien et, après son départ, je dis à mon mari :

— Cet homme est le mystérieux individu dont vous me parlez depuis tant d'années et que je n'ai jamais aperçu que deux fois, de loin, bien qu'il vienne ici tous les trois ou quatre mois depuis la mort de Félix Faure. C'est celui qui achète les perles et demande les papiers...

Il essaya d'abord de nier et finit par se taire. J'étais fixée.

Ce même soir, voulant être tranquille au sujet des Mémoires, je retirai le précieux paquet du bureau de mon boudoir, et confectionnai un autre paquet semblable avec des vieux papiers et des journaux. Sur le tout j'écrivis les mots qui étaient écrits sur le vrai paquet de documents : « Papiers personnels. A brûler après ma mort. Marguerite Steinheil-Japy. » Je fermai et scellai le faux paquet exactement comme l'autre et l'on pouvait voir, là où le paquet était déchiré, les coins de grandes enveloppes numérotées, pareilles à celles dans lesquelles les vrais documents étaient placés. Je mis le faux paquet dans le bureau, là où le vrai avait été si longtemps, et allai placer celui-ci en lieu sûr, le lendemain.

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