LA NUIT DU CRIME
Poursuivant mon récit, je continue de citer les passages les plus importants des déclarations que je fis à M. André, en ce qui concerne la nuit du crime (30-31 mai 1908) et divers incidents qui ont un rapport plus ou moins direct avec le crime. Le lecteur, pourra, de cette façon, se rendre compte des événements et, incidemment, sera à même de se faire une idée de la façon d'opérer d'un juge d'instruction :
D. — Depuis votre précédent interrogatoire, nous sont parvenus vingt-quatre lettres de votre mère à votre frère Julien, dont celui-ci, sur nos instructions, a fait dépôt, des lettres qui vont du 4 janvier 1908 au 30 mai 1908 y compris, et où votre mère, confirmant en général vos dires, notamment en ce qui concerne votre état de maladie en janvier 1908, le projet de mariage dont Mme Herr s'occupait pour votre frère, les démarches de changement de résidence que vous aviez entreprises en sa faveur avec le concours de M. Dennery, l'arrivée de votre mère à Paris, le 29 mai, l'appel d'un médecin auprès d'elle dans la matinée du 30 mai ? Mais, par contre, de ces lettres, il résulte des démentis à vos dires. En effet, le 19 mai, votre mère écrivait à votre frère sa résolution, lors de son prochain voyage à Paris, de descendre chez Mme Herr, mais, le lendemain, elle lui signalait une intervention de votre part (par lettre et par téléphone) ayant abouti à l'amener à descendre chez vous-même, tout au moins une nuit...
Voilà... la preuve qu'il n'avait été nullement décidé entre votre mère et vous dès le début de mars que, lors de son retour à Paris, c'est chez vous qu'elle descendrait, et la preuve aussi que la résolution n'en fut prise que sur vos instances et cela à partir du 19 mai.
R. — Je maintiens que lorsque ma mère m'avait quittée au début de mai il avait été convenu qu'elle descendrait chez moi lorsqu'elle reviendrait à Paris. Vers le 24 mai, ma mère m'avait écrit qu'elle était excessivement malade et, en même temps, cédant probablement à des lettres de Mme Herr, elle me laissait entendre que c'est chez elle qu'elle comptait descendre lorsqu'elle viendrait à Paris. C'est alors que j'intervins auprès de ma mère, notamment par téléphone, pour l'engager à descendre chez moi où elle aurait mes soins et celui d'un médecin et où nous aurions plus de facilité pour les démarches auprès de M. Dennery, alors surtout que j'étais à Bellevue et que tout était plus compliqué. Je tenais à ce que ma mère fût chez moi parce que je tenais à ce que ce fût le docteur Acheray qui la revît, l'ayant déjà précédemment soignée chez moi.
Sur interpellation. — Lorsque, vers cinq heures, le soir du 30 mai, je vins de Bellevue, j'entrai à la pharmacie de l'Arrivée assurer l'exécution de l'ordonnance rédigée par le docteur Acheray à l'intention de ma mère. Pendant qu'on me préparait les remèdes prescrits, j'allai à l'épicerie Potin, puis je revins prendre les remèdes.
Là-bas, au Vert-Logis, ce même soir, se trouvaient ma fille Marthe et les deux petits Buisson ayant auprès d'eux Mariette. L'heure du coucher des enfants était habituellement neuf heures. Mariette se couchait habituellement une fois sa vaisselle faite, mais ce soir-là, nécessairement, elle dut, pour se coucher, attendre l'arrivée de M. Buisson qui, je crois, n'arriva au Vert-Logis que vers dix heures ou onze heures. A l'impasse Ronsin, ce soir-là, c'est vers sept heures et demie que nous nous sommes
mis à table pour le dîner, ma mère et moi ayant, avant le dîner, longuement causé dans la véranda, tandis que mon mari était dans son atelier. Avec ma mère, nous parlions des divers membres de notre famille et des projets des uns et des autres, notamment des désirs de mariage et de changement de résidence de mon frère.
Mon mari qui, à ce moment, n'était pas au régime de l'eau, prit à son repas du vin et de l'eau. Après le dîner, mon mari et moi fîmes un tour de jardin pendant que ma mère s'installait dans la véranda où, bientôt, nous la rejoignîmes. Maman souffrait de plus en plus ; je la déchaussai et commençai à la masser avec de la vaseline. Vers neuf heures du soir, tous les trois, nous sommes montés dans l'intention de nous coucher. Avant de monter, mon mari ferma les portes, c'est-à-dire la porte, puisqu'il n'y avait à fermer par lui que la porte de la véranda. La porte de l'office qui était toujours fermée par le domestique, dut être, je le suppose, fermée par Couillard après que nous fûmes montés. Au moment où nous montions, Rémy Couillard faisait la vaisselle. Selon l'habitude observée toutes les fois que nous étions présents et à laquelle il s'était conformé dès la veille, Rémy Couillard devait occuper sa chambre du troisième étage, près du grenier. Je supposai que, selon l'habitude aussi, Couillard avait restitué son revolver à mon mari dès la veille, 29 mai ; mais, après le drame, au cours de constatations judiciaires, je me suis rendue compte que Rémy Couillard n'avait pas fait cette restitution car, à ce moment-là, Couillard interpellé à propos du revolver par M. Hamard, le sorf't devant moi de son tablier bleu. J'avais signalé à M. Hamard que mon mari avait ordinairement son revolver près de lui, dans sa chambre, en un tiroir de sa table de nuit, et c'est parce que M. Hamard n'avait pas trouvé ce revolver qu'il avait été amené à interpeller Rémy Couillard à ce sujet...
Sur interpellation. — J'ignore à quelle heure
Couillard s'est couché dans la soirée du 30 mai. Ce soir-là, mon mari occupait sa chambre ordinaire. Moi j'occupais la chambre de ma fille. J'avais cédé ma chambre ordinaire à ma mère, pour qu'elle fût mieux couchée, le lit de ma fille était trop dur pour ma mère, un peu forte. D'ailleurs, toutes les fois que ma mère était en visite chez moi, c'est ma propre chambre qu'elle occupait. Elle n'a couché dans la chambre de ma fille que pendant ma maladie de 1907 et de 1908...
A une heure que je ne pus d'abord préciser, je me suis réveillée en sursaut avec quelque chose sur ma figure. J'ai entendu alors une voix d'homme me dire : « Dis-moi où est l'argent de tes parents. » J'enlevai ie linge qui était sur ma tête et me trouvai dans une chambre éclairée, avec trois individus et une femme, un homme brun à côté de moi, un homme brun à la porte du petit salon, un homme blond roux de l'autre côté à droite, c'est-à-dire près de la cheminée, une femme rousse à côté de mon lit. Ils me redirent : « Dis-nous où est l'argent de tes parents. C'est alors qu'affolée, tremblante, voyant un revolver que la femme braquait sur ma tempe droite, je leur dis : « Là ! », en montrant le petit salon. Je repris : « Là !... Mais ne tuez personne ! » Ils entrèrent dans le petit salon, la femme rousse était restée près de moi, toujours son revolver contre ma tempe ; en même temps, elle me serrait la main droite très fort. Terrorisée... j'ai entendu ma mère me crier : « Meg ! », et cela m'a donné du courage. Alors, la femme rousse m'a dit : « Allons, la môme, sois gentille, dis-nous où sont les bijoux ! » J'ai eu peur de dire que c'était dans la chambre de ma mère, dans l'armoire à glace, dans les tiroirs de cette armoire. Je leur ai dit : « Ne me tuez pas ; promettez-moi que vous ne tuerez personne ! » Alors je me suis trouvée ligotée avec un linge sur la figure.
Je me souviens comment étaient ces gens. Ils avaient une lanterne... Un homme était près de la
cheminée, un autre était près de mon lit. Celui qui était près du petit salon avait un revolver. Quand ils m'ont ligotée, l'un des hommes est monté sur le lit, sur moi, sur le ventre, et il m'a fait horriblement mal. Je n'ai pas crié car j'étais déjà bâillonnée'; on était en train de m'attacher les mains. A un certain moment... j'ai entendu sonner minuit... Je dis minuit, mais ce n'était peut-être que onze heures. Beaucoup de coups sonnaient et c'est tout ce que je puis dire. Ce qui sonnait c'était la pendule d'en bas, la grande pendule du vestibule vitré du rez-de-chaussée.
Celui qui était à mon côté avait une grande barbe noire où je crus voir des fils d'argent. Il était très pâle avec des yeux noirs et le nez très fort. Celui qui était près de la porte du petit salon était très noir également et ses yeux surtout étaient effrayants. Celui qui était à la porte du vestibule, le blond roux, avait l'air plutôt hébété, effaré, effrayé. Si j'avais osé causer, c'est à lui que je me serais adressée.
D. — Dans quel but ?
R. — Je lui aurais demandé de me sauver. Je n'ai pas pu le faire car j'étais terrorisée. Je n'avais plus de force, plus rien. Quant à la femme rousse, elle était horriblement laide, les cheveux crêpés, les yeux très noirs, une bouche ignoble.
D. — Est-ce tout ?
R. — C'est tout ce dont je me souviens maintenant.
D. — Et puis ?
R. — Ah ! les vêtements I Monsieur, ils étaient habillés de longues robes noires, tous, même la femme. M. Hâmard m'a demandé, au début, si c'était des blouses ou des soutanes. J'ai expliqué que ces vêtements avaient des manches plates, étaient des choses droites, tout d'une pièce. Je n'ai pas vu de cols, et pas de mains. Je n'ai vu que ces vêtements tout noirs et aussi des chapeaux très hauts de fond et très larges de bord.
J'ai reçu un coup sur la tête venant du côté de
la femme, mais je ne sais pas si c'est la femme qui l'a porté. J'ai entendu aussi : « Achève-la ! » L'homme a répondu : « Non, laisse la petite ! » C'est la femme qui voulait m'achever.
D. — Quel est l'homme qui vous avait ainsi fait grâce ?
R. — Je ne sais pas. J'avais déjà la tête couverte. Cet homme avait un accent étranger ; c'est celui qui m'avait déjà parlé, c'est-à-dire celui qui m'avait dit : « Dis-nous où est l'argent de tes parents ? »
Sur interpellation. — J'ai senti qu'on me prenait les deux mains, qu'on les attachait par derrière aux barreaux du lit, les mains séparées et les bras écartés. J'ai senti une corde autour du cou, avec un linge sur la tête. J'ai aussi senti qu'on m'attachait les pieds. Je n'ai pas senti que j'avais été attachée au ventre et ne l'ai appris que dans la suite.
Je n'étais cependant pas très serrée aux mains et je n'en ai pas souffert. Je n'ai pas souffert davantage de la corde du cou, mais j'ai eu peur ; j'ai cru que j'étais étranglée, que j'étais morte, que c'était fini.
D. — Quand vous faisiez les mouvements de tête en question, sentiez-vous que vous tiriez sur les liens du cou ?
R. — Je sentais que je m'étranglais, mais je m'armais de courage. J'essayai de dégager aussi mes mains, mais n'y réussis pas, car dès que je les remuais, les liens me faisaient mal, m'étreignaient le cou. Je ne puis dire comment j'ai pu réussir à faire glisser le linge qui m'avait été jeté sur le visage... Je ne me rendais plus compte de rien ; je ne savais pas si ces gens étaient encore là... J'avais du courage, car ils m'avaient promis de ne tuer personne.
D. — A quel moment ?
R. — Quand ils m'avaient demandé où étaient les bijoux, je leur avais demandé de ne tuer personne.
D. — Et vous l'avaient-ils promis ?
R. — Ils n'avaient rien répondu, mais comme ils ne m'avaient pas tuée, je pensais qu'ils en avaient fait autant pour les autres. Je n'avais entendu aucun bruit et je pensais que ni mon mari ni ma mère n'étaient morts. Je supposais qu'on les avait simplement attachés comme moi. Je les ai appelés je ne sais combien de fois, mais ils ne me répondaient pas, et j'attendais qu'on vienne, à moitié folle. Je les ai appelés je ne sais quand, dès que j'ai senti que je pouvais respirer, quand j'ai commencé à sentir que j'étais là, que je vivais. Je n'avais presque pas de voix, je les appelais comme je pouvais.
D. — Comment Rémy Couillard est-il venu près de vous, le matin ?
R. — Je ne me rappelle pas l'avoir appelé. Quand je l'ai vu, j'ai eu peur de lui. Tout ce dont je me souviens c'est de l'avoir vu se placer à la fenêtre et crier : « Au voleur !... »
D. — Par quelle voie et comment aurait-on pu pénétrer dans votre maison dans la nuit du 30 au 31 mai ?
R. — Je suppose que c'est par la grille de l'impasse et je suppose à l'ai-de de la clef perdue pai Rémy. On aura ensuite passé par la porte de l'office. Je le suppose depuis qu'on m'a dit que cette porte avait été trouvée ouverte le matin, ou bien par la petite fenêtre de la cuisine, simplement poussée, car Rémy a dit, ainsi que je l'ai appris depuis, qu'il la laissait simplement poussée, ce qu'il n'aurait jamais dû faire... J'ai été aussi troublée par la constatation qu'on a faite d'une échelle dressée contre la cuisine, échelle qu'aucun de nous n'avait vue le 30 mai.
D. — Expliquez-nous l'absence de violences presque complète sur le corps des victimes, c'est-à-dire sur votre mère et sur votre mari (!).
R. — Je ne puis pas savoir ; je ne m'explique pas, car je n'ai entendu ni lutte ni bruit.
D. — Comment expliquez-vous que votre mari ait été retrouvé les jambes repliées sous les cuisses
et les bras étendus le long du corps, et votre mère avec les bras reposant sur la poitrine, c'est-à-dire l'un et l'autre dans des attitudes nettement contraires à des attitudes de défense ?
R. — C'est tant mieux s'ils n'ont pas trop souffert.
D. — Comment expliquez-vous qu'on ne vous ait pas fait subir le même sort qu'à votre mère et à votre mari ?
R. — Je ne puis pas me l'expliquer. En tout cas, je le regrette de toute mon âme. Ma mère ne paraît pas avoir trop souffert. J'ai beaucoup souffert depuis, ne serait-ce que pendant cette nuit atroce du drame où, tout en me sentant mourir, je me demandais ce qu'il était advenu de mon mari et de ma mère. Les assassins espéraient peut-être que je tirerais sur mes cordes et qu'ainsi je m'étranglerais moi-même.
(Dossier. Cote 3239.)
Sur interpellation. — Marthe avait eu l'intention d'envoyer à une amie, à l'occasion de son mariage, qui a eu lieu au début de juin 1908, à une date dont je ne me souviens pas, un petit cadeau. Le soir du 30 mai (quelques heures avant le crime), soit avant le dîner, soit après, je fis porter par Rémy, chez cette personne, avec une carte de Marthe et un mot, un petit vase de Sèvres qui se trouvait dans la vitrine de notre salon. J'étais montée dans ma chambre et avais emballé ce vase dans de la ouate. En général, je tenais ma ouate dans un petit meuble faisant face à mon lit ordinaire, et c'est là que je pris de la ouate. J'employai toute la ouate qui se trouvait là, puis, trouvant que cette ouate était insuffisante autour du vase, j'allai prendre d'autre ouate dans une caisse où se trouvait notre réserve de ouate et qui est placée dans la chambre de débarras du premier étage. J'avais toujours chez moi passablement de ouate en rouleau, à cause des petits ouvrages que
je faisais, notamment des coussins. Je crois que la ouate qui resta après l'emballage du vase je la laissai dans ma chambre, sur une table devant la fenêtre (la chambre que j'avais prêtée à ma mère).
D. — Des constatations faites par M. Gourtois- Suffit, il résulte que votre mère avait, dans la nuit du crime, un pansement aux deux genoux, composé d'une genouillère de ouate et d'une bande de 11anelle. Par qui et dans quelles circonstances ce pansement a-t-il été fait ?
R. — Le samedi soir, 30 mai, j'ai, comme je l'avais fait la veille, massé les pieds et les jambes de ma mère, de la cheville jusqu'au-dessus du mollet. Le samedi, je lui fis deux fois cette friction, d'abord avant qu'elle se couche, puis quand elle fut au lit. Et le vendredi, comme le samedi, je constatai que ma mère portait aux genoux le pansement que vous me dites ; elle couchait avec ce pansement... Depuis son arrivée à Paris, ma mère ne m'avait pas demandé de ouate, mais il est fort possible que, libre chez moi comme elle l'était et sachant où tout se trouvait, elle y eût pris de la ouate... soit dans le petit meuble, soit dans la chambre de débarras.
D. — Quelle était ia ouate qui, le 31 mai, a été trouvée à terre près de la cheminée dans la chambre que vous occupiez alors vous-même et qui constitue le scellé 4 du commissariat de Saint-Lambert ?
R. Je l'ignore. Ce matin-là je n'ai pas vu de
ouate dans cette chambre. Je n'ai vu que des gens qui m'entouraient, et c'est tout ce dont je me souviens. En tout cas, en me mettant au lit le 30 mai, je n'avais pas remarqué de ouate dans cette chambre ou ailleurs...
(Dossier. Cote 3308.)
Sur interpellation. — Le soir du 30 mai, au moment du dîner, je ne me rappelle pas si c'est Rémy qui a apporté le potage de la cuisine sur la table, ni si c'est par lui ou par moi que le potage a été ensuite versé dans les assiettes... D'ordinaire,
c'était Rémy qui, avec la bonne, reparaissait le potage dans les assiettes de chacun.
D. — Dans son rapport, le docteur Balthnzard a démontré nettement, par des preuves d'ordre divers, que le tampon de ouate en question n'a été en aucune façon humecté de la moindre salive, que, par conséquent, il n'a jamais réellement séjourné dans votre bouche, ne fût-ce que quelques secondes.
R. — Il est impossible que le tampon que j'avais dans la bouche ne fût pas humecté de salive, puisque je l'ai gardé dans la bouche le temps que je vous ai dit...
(Dossier. Cote 3310.)
Ici, qu'il me soit permis de citer un passage de la limpide plaidoirie de mon défenseur, M* Antony Aubin :
« Pour essayer de démontrer que Mme Steinheil n'a jamais eu de tampon dans la bouche et que, par conséquent, pas plus qu'on n'a cherché à l'immobiliser, on n'a songé à l'empêcher de crier, et qu'elle ment, le procédé est celui-ci : il n'y a jamais eu, dans la chambre de Mme Steinheil, qu'un morceau de ouate pouvant faire tampon, le morceau qui se trouvait sur l'oreiller, à droite. Or, ce tampon a été mis immédiatement sous scellé, sur place, sans confusion possible. Retiré du scellé et confié au docteur Balthazard, il a été reconnu qu'il, n'avait jamais été mouillé de salive. Donc le tampon de l'oreiller n'a jamais séjourné dans la bouche de Mme Steinheil.
« Question qui s'impose : combien existe-t-il de scellés de ouate, confectionnés le dimanche matin 1 Quatre. De la ouate, il y en avait partout. A ce point qu'on a pu dire « que l'on marchait en quelque sorte sur de la ouate ».
« Le scellé nB 1, contenant le tampon de ouate que les malfaiteurs ont introduit dans la bouche de Mme Steinheil — car tel est le libellé de ce scellé — est constitué sans que l'on sache qui a ramassé ce tampon, qui l'a donné au commissaire de police ;
sans que, par une question adressée à Mme Steinheil, on se soit assuré de son identité. Aucune précaution prise ; aucun contrôle ; de telle sorte qu'on ne peut dire — dans l'éparpilleraent des nombreux morceaux de ouate remarqués au premier étage — si le tampon mis sous scellés comme ayant été intraduit dans la bouche de Mme Steinheil est bien celui-là même qui, aperçu sur son oreiller, à droite de sa bouche, avait été désigné par elle.
« Démontrer qu'il n'y a pas identité entre le tampon de l'oreiller qui sûrement a séjourné dans la bouche de Mme Steinheil et le tampon expertisé, c'est facile.
« Ce tampon, qui a bien été vu par un ou deux témoins auprès de l'oreiller, trois ou quatre autres le revoient en des endroits différents, par terre, sur un chiffonnier, sur une petite table. Il se promène de tous les côtés. Comment douter que, dans l'affolement qui bouleverse choses et gens, au milieu de tous ces morceaux de ouate, une confusion ne se soit produite.
« Il y a plus. En quels termes les témoins décrivent-ils ce tampon ambulant, vu de tous les côtés à la fois ? Un tampon d'un seul morceau, forme poire, gros comme le poing. Si donc le scellé expertisé renferme un seul morceau et reproduit cette description, on pourra admettre que ce tampon forme de poire et unique est bien le tampon de l'oreiller. Mais voilà que de toute évidence l'identité disparaît. Le docteur Balthazard lui-même fait cette description du tampon expertisé :
« Ce tampon est composé de deux fragments, l'un « est rectangulaire, l'autre est triangulaire, à peu « près équilatéral. »
« Quelle débâcle pour l'accusation ! Et, d'ailleurs, Mme Steinheil, si elle avait agi de ruse, connaissant à coup sûr la différence d'aspect que présente une ouate sèche et une ouate mouillée, n'aurait pas manqué de la mouiller, ne fût-ce qu'un instant, alors surtout qu'elle avait appelé l'attention sur elle. »
A six heures du matin, paraît-il, Couillard descendit de sa chambre, m'entendit appeler faiblement, se rendit compte, après m'avoir vue, qu'un drame s'était passé et, ouvrant la fenêtre, se mit à pousser des cris de détresse. M. Lecoq, un voisin, l'entendit et le rejoignit aussitôt. Puis la police arriva, puis le docteur Acheray et plusieurs autres personnes...
Je pouvais à peine bouger ou respirer. Tout semblait tourner autour de moi, et cependant, j'avais deux pensées claires. La première était : « Qu'est-il arrivé à ma mère et à mon mari ? » (Je ne savais pas, naturellement, que tous deux étaient morts, étranglés, pendant la nuit.) Couillard, je l'appris dans la suite, après avoir défait les cordes qui m'attachaient au lit, était allé avec M. Lecoq dans les autres chambres et avait vu les cadavres de mon mari et de ma mère — mais ni l'un ni l'autre, et cela se conçoit, ne me dirent quoi que ce soit à ce sujet.
Voici d'ailleurs copie des déclarations faites par M. Lecoq :
« Le dimanche 31 mai dernier, au matin, un peu avant six heures, j'entendis pousser des cris : « Au « voleur ! Au secours ! Ma patronne est malade !... » Je descendis rapidement de ma chambre, laquelle a vue sur la cour voisine de la maison Bonnot. Rapidement et en passant par une barrière qui n'est jamais fermée (M. Bonnot est un des beaux-frères de M. Steinheil), je gagnai le jardin de la villa Steinheil. Je coupai à travers la pelouse et vins me placer sous la fenêtre du premier étage où Couillard appelait « au secours ». Il était assis sur le bord de la fenêtre de la chambre où j'ai trouvé Mme Steinheil. Il me cria : « Montez vite ! » J'essayai d'ouvrir, mais en vain, les portes du salon et de la véranda donnant sur le jardin. Ne réussissant point, je revins alors au-dessous de Couillard, qui me dit : « Ouvrez la porte de la rue et passez par
la cuisine. Je me dirigeai vers la porte qui donne sur l'impasse Ronsin et je l'ouvris en tirant simplement le loquet intérieur ; elle n'était fermée qu'au pêne. Je me rendis ensuite à la porte de l'office que j'ouvris en tournant simplement le bouton, cette porte n'étant fermée qu'au pêne. Je passai dans le vestibule où rien d'anormal ne s'observait. Puis, je montai au premier étage.
« En haut de l'escalier, j'aperçus la porte de la chambre où la dame Steinheil, que je n'avais jamais vue, encore que voisin, était couchée. En même temps, Couillard quittait la fenêtre et se rapprochait du lit.
« Alors la dame Steinheil s'écria : « Nous sommes « sauvés, mon bon Rémy ! » et ce dernier de me dire : « Voyez ma patronne comme elle est. » Celle-ci, dans un état d'agitation extrême, agitait ses bras dans un mouvement de va et vient. Ses poignets et sa tête étaient libres ; elle avait les couvertures de son lit remontées, recouvrant la poitrine, laissant seulement le haut de la gorge découvert. Un lacis de ficelles lui entourait le cou, sans le serrer, et par-dessus la chemise de nuit. Les pieds étaient encore attachés solidement aux barreaux du lit sans que la corde, cependant, serrât très fort les articulations. Rémy et moi détachâmes cette corde ; c'est alors que la dame Steinheil, haletante, les yeux hagards, par mots entrecoupés et ayant plusieurs fois la vision de la scène qu'elle me racontait, me dit qu'elle avait été assaillie, malmenée et entourée par trois hommes et une femme à la figure horrible, qui la prenaient pour sa fille et avaient demandé où était l'argent. Elle m'a dit aussi que la femme voulait qu'on la tuât. Elle se plaignait de la tête en disant : « Oh ! ma tête ! ma tête ! Ils m'ont frappée ! » Je mis la main sur ses cheveux mais ne sentis aucune lésion. De plus, Mme Steinheil disait : « Mon mari, « pourquoi ne vient-il pas ? » Je lui répondais, pour la calmer : « Il est dans la chambre à côté. » Plus
tard, elle a réclamé sa fille. Elle était en proie à une constante terreur, revivant sans cesse la scène de la nuit.
« Fréquemment, elle criait : « J'ai peur ! » Et, comme je lui disais : « Ne craignez rien, je suis là, « on va chercher du secours », elle disait : « Je n'ai « pas peur de vous » et continuait d'être reprise par la terreur : « Oh ! l'horrible femme ; et ces hommes, « ces deux grosses lanternes. » Entre temps, et très rapidement, je me détachai pour me rendre compte de ce qui s'était passé dans la maison.
« La porte de la chambre de M. Steinheil était ouverte et, en avançant un peu, je vis le corps d'un homme en chemise dans l'entrebâillement de la porte de communication. Je revins dans la chambre où se trouvait Mme Steinheil et, prenant le valet de chambre à l'écart, je lui dis : « Il y a un homme « mort, qui est-ce ? » Couillard, atterré, me répondit : « C'est peut-être mon patron. » Depuis, le même Couillard m'a expliqué qu'avant de m'avoir fait cette réponse, en passant par les chambres, il était passé au-dessus du cadavre de son maître sans remarquer que c'était un cadavre.
« Je retournai alors auprès du corps, Couillard me suivant à distance. Je me penchai et, posant la main sur la cuisse, je constatai qu'elle était glacée. Néanmoins, je n'hésitai pas à desserrer la corde qui entourait le cou, tout en me rendant compte que M. Steinheil avait cessé de vivre.
« Aussitôt fait, je revins près de Mme Steinheil, qui était restée seule pendant ces courts instants. Peu après, je pris à part Couillard, qui allait et venait sans beaucoup agir, comme affolé et encore que sa maîtresse réclamait instamment le docteur Acheray.
« Je demandai alors à Rémy : « Combien étiez- « vous dans la maison ? » Il me répondit : « Trois, « sans me compter. » Je continuai : « Où est le
« troisième ? » Alors, il me désigna une porte en face celle de la chambre de M. Steinheil et il me dit : « Là ! » Je constatai que cette porte était fermée et que je ne pouvais ouvrir.
« Alors, et devant l'égarement de ce garçon qui, par un geste vague, m'avait, sur ma demande de la porte par laquelle on pouvait entrer, désigné le fond du couloir, un soupçon rapide traversa mon esprit. Je pris Couillard par le bras et, le regardant fixement dans les yeux, je lui dis : « Il faut que vous veniez. » Couillard, sans se rendre compte du sentiment de suspicion que j'éprouvais à son égard, marqua qu'il était prêt à me suivre, et mon soupçon s'évanouit.
« A ce moment, survinrent en haut de l'escalier le premier agent et le sieur Geoffroy. Je mis rapidement l'agent au courant de ce que je savais et l'un et l'autre nous nous rendîmes au bout du couloir. L'agent ouvrit la porte désignée par Couillard et, du seuil de la porte, nous aperçûmes le cadavre de Mme Japy couché en travers du lit, dans la position où vous l'avez trouvé.
« Puis d'autres personnes sont arrivées ; je restai encore quelques instants auprès de Mme Steinheil, toujours très agitée, mais dont la frayeur allait en décroissant. Le docteur Puech est arrivé, mais Mme Steinheil a réclamé son médecin, le docteur Acheray, que Couillard avait été chercher.
« D. — Vous qui n'aviez jamais vu Mme Steinheil, quelle impression vous a-t-elle faite au point de vue de son âge ?
« B. — Quand j'entrai dans la chambre où était couchée Mme Steinheil, je pensais être en présence d'une jeune fille d'environ vingt ans ; puis, quand elle me parla de son mari et de sa fille et que je l'eusse observée davantage, il me parut que c'était une jeune femme d'environ vingt-six ans. Il y a deux ans que je demeure au 6, impasse Ronsin, mais j'ai été, par suite des nécessités de mon service, absent
environ dix mois en tout. Je ne connais pas les Steinheil et ne savais pas même leur nom.
« Lecture. A signé : Lecoq.
« Leydet, Pasquier. »
(Dossier. Cote 71.)
Malgré ces dernières déclarations — et bien qu'il doive sembler évident que si, après une telle nuit de terreur et d'agonie, M. Lecoq me prit pour une jeune fille de vingt ans, les assassins, qui me virent, eux, non pas à la lumière du jour, mais à la lumière de leurs lanternes, et alors que j'étais tranquillement endormie, purent facilement me prendre pour ma fille — l'accusation déclara (je cite le texte même de l'acte d'accusation) :
« ...Elle a pensé qu'elle n'avait été épargnée que parce que les meurtriers, la prenant pour Marthe, avaient sans doute eu pitié de sa jeunesse. Cette confusion est bien invraisemblable, la dame Steinheil ne pouvant être prise, surtout en pareille circonstance, pour une jeune fille âgée de dix-sept ans à peine... »
Comme si les assassins ne pouvaient pas m'avoir pris pour une jeune fille de vingt ans, comme M. Lecoq ! Les assassins savaient-ils donc l'âge exact de ma fille ? Ils me dirent : « Où est l'argent de tes parents ? » et j'en conclus bien naturellement qu'ils me prenaient pour ma fille.
Comme je l'ai dit, ma première pensée, le matin du 31 mai, fut pour mon mari et ma mère.
Ma seconde pensée fut : « Qu'a-t-on volé pendant la nuit ? » Car, je le répète, je ne savais pas, je ne pouvais pas deviner ou croire qu'un meurtre avait été commis.
Ici, je dois faire une importante révélation, révélation d'un fait important que je ne confiai qu'à
mon avocat et à quelques autres personnes. Le lecteur saura et comprendra bientôt pourquoi.
L'un des hommes en robe noire, l'homme brun et grand qui se tenait près de mon lit quand je fus réveillée en sursaut, le seul homme qui parla — et qui avait ou feignait un accent étranger — l'homme qui me demanda l'argent, lorsqu'il revint près de moi la seconde fois (on se rappelle que je restai seule, à un certain moment, avec la femme rousse qui tenait le revolver) et après que la femme m'eut demandé où étaient les bijoux, me demanda, d'un ton péremptoire et en se penchant sur moi : « Et où sont les perles et les papiers ? »
Je vis alors que cet homme-là savait, devait savoir qui j'étais, car il n'aurait pas posé cette question-là, me semble-t-il du moins, à ma fille. Et pourtant, c'était lui qui m'avait dit, au début de cette scène affolante : « Où est l'argent de tes parents ? » Le fit-il à dessein, parce qu'il était résolu à m'épargner quoi qu'il arrive, ou bien me prit-il réellement pour ma fille, je l'ignore. C'est au lecteur à se former une opinion. Je ne puis que relater les faits dans tous leurs détails et avec l'exactitude la plus absolue.
J'étais plus affolée que jamais. Je pensais à ce mystérieux « Allemand », aux réticences de mon mari, à ses indiscrétions... Et cet homme en robe noire savait qu'il y avait chez moi des perles et des documents politiques !
Ayant peur d'être assassinée si je ne répondais pas, je dis où se trouvaient les bijoux, en suppliant qu'on ne tue personne. Et quand l'homme brun, à l'accent étranger, me demanda où étaient les perles et les papiers, je répondis, plus morte que vive, que les perles étaient dans l'armoire à glace et les papiers dans le tiroir secret du petit bureau.
J'appris plus tard que ces tiroirs avaient été trouvés sans dessus dessous, le lendemain du crime, et que les écrins étaient vides. Trois bagues, un croissant en diamants et d'autres bijoux avaient été volés. Les dix grosses perles avaient aussi disparu
de l'écrin où je les gardais... Je me rendis compte de tous ces vols quand les écrins me furent apportés.
Quant au talisman du Président, il était dans un tiroir, à l'atelier, et ne fut pas volé.
Comme je l'ai précédemment expliqué, j'avais retiré les « vrais » papiers du tiroir du bureau et les avais mis en lieu sûr. L'argent, les bijoux et les perles furent volés cette nuit-là. Et les papiers aussi! Non pas les vrais, mais le paquet sur lequel j'avais écrit, comme sur l'autre : « Papiers personnels. A brûler après ma mort. »
Le 31 mai, au matin, après M. Lecoq, les agents, etc., arriva M. Bouchotte, commissaire de police du quartier, qui me posa toutes sortes de questions. Je répondis de mon mieux à ces questions, mais je ne dis pas TOUTE la vérité : je dis qu'on m'avait demandé l'argent et les bijoux, mais je ne fis pas allusion aux papiers et aux perles du Président.
Pourquoi ? Je suppose que le lecteur l'a déjà compris.
Je savais que mes véritables amis avaient toujours refusé de croire aux rumeurs qui avaient circulé sur mon compte, en ce qui concerne mes relations avec Félix Faure. Je ne voulais pas les voir changer d'opinion. Et puis, pour des raisons de délicatesse, je ne voulais pas parler du Président. Si j'avais parlé de ces papiers politiques, j'aurais été assaillie de questions sans fin. Enfin, et surtout, il y avait ma fille, Marthe, mon unique enfant. Elle était fiancée. Si je parlais des perles et des documents, la vérité sur mes relations avec le Président serait connue, divulguée, exagérée. Non seulement mes amis seraient mis au courant, mais aussi Marthe, et son fiancé, et la famille de ce dernier. Il y aurait un terrible scandale et le mariage de ma fille serait rompu. Bien que je fus à moitié folle ce matin-là, après les heures d'épouvante que je venais de traverser, je fis un effort désespéré pour concentrer ce qui me restait de lucidité d'esprit, et je me rendis
compte du grand danger qu'il y aurait à parler des perles et des documents — et je n'en parlais pas.
C'est pour les mêmes raisons que, plus tard, je dis des mensonges au sujet des bijoux volés. Il y en avait dont je ne voulais pas indiquer la source, c'est-à-dire le nom du donateur... mais, hélas, le juge d'instruction — et cela se conçoit — profita de ces réticences de ma part et du manque de netteté dans certaines de mes réponses, pour me déclarer coupable.
Ce ne fut pas seulement à M. Bouchotte que j'eus à répondre le lendemain du crime, mais encore à M. Hamard, chef de la Sûreté, et à M. Leydet, juge d'instruction. Je fus contente — s'il est possible de parler de contentement dans de telles circonstances — de voir que c'était mon ami M. Leydet qui était chargé de l'affaire. Il venait souvent voir mon mari et moi ; il me connaissait bien. Je résolus de lui dire tout, à lui, plus tard, quand je fus au courant du crime atroce, si les hommes de M. Hamard n'arrivaient pas à trouver les trois hommes à robes noires et la femme rousse.
Pour le moment, je pensais surtout à ma mère et à mon mari. J'étais inquiète, et bien que très malade, je voulais les rejoindre, les soigner si, comme moi, ils avaient eu à souffrir. Je demandai plusieurs fois comment ils allaient et l'on me répondit au'ils allaient « mieux ».
Ce fut pendant l'après-midi que l'on m'annonça, avec ménagements, l'horrible vérité : mon mari, ma mère... tous deux... étranglés ! C'était à devenir complètement folle. Je voulus aller voir mes morts, mais on m'en empêcha. On me dit que j'étais trop faible, trop malade. C'était impossible... Ce n'est que plusieurs semaines après que j'appris que le matin même (le 31 mai) on avait transporté les deux cadavres à la Morgue, « à fins d'autopsie... »
On me posait des questions sans fin ; on voulait savoir ce qui avait été volé et je dus me faire apporter sur mon lit les tiroirs et les écrins, par les
agents de M. Hamard. C'est alors que je me rendis compte que tous les bijoux qui m'avaient été donnés par le Président Faure, avaient été volés — et les grosses perles aussi... M. Leydet fit de son mieux pour me calmer... Puis, je lui dis : « Il y a une cachette dans la salle à manger, derrière la grande armoire. Apportez-moi tout ce qui s'y trouve et je pourrai mieux vous dire ce qui manque, car il y a des bijoux dans cette cachette... » Je ne savais pas exactement quels bijoux se trouvaient dans mon armoire à glace et lesquels se trouvaient dans la cachette.
La nuit que je passai fut horrible, on le conçoit. Je voulais dormir, oublier l'effroyable drame, ne fût-ce que pendant une heure, mais c'était impossible. Et, sans répit, toutes sortes de pensées se pressaient dans ma pauvre tête. Tout ce qui s'était passé pendant la nuit précédente me revenait à l'esprit et je souffrais de douleurs insupportables. Je songeais aux deux morts, à ma fille, à l'avenir... Et puis, je me posais des questions... Qui étaient ces trois hommes à robes noires et à larges chapeaux mous ? Qu'était cette femme rousse ? Pourquoi avaient-ils tué mon mari et ma mère ? Pourquoi m'avaient-ils épargnée... Je pensais de nouveau à l'Allemand, à son air mauvais, menaçant. Il connaissait la maison... Et d'ailleurs une clef avait été perdue... Je pensais aux ennemis que j'avais, même dans le monde officiel, parce que je possédais certains secrets. Je pensais aux fameux Mémoires, à ces « papiers » qu'un des malfaiteurs avait demandés, exigés... J'avais vu trois hommes et une femme, mais la bande était peut-être plus nombreuse... Peut-être avaient-ils tué mon mari avant de me réveiller ? Dans ce cas, ils avaient dû tuer ma mère après, puisque je l'avais entendue appeler « Meg, Meg !... »Et puis, tout à coup, je me disais que tout cela était un cauchemar. J'avais rêvé ce drame, je rêvais encore. Rien ne s'était passé. J'étais folle, voilà tout... Mais oui, mon mari dormait tran-
quillement dans sa chambre et si j'appelais ma mère, elle m'entendrait et viendrait près de moi... Puis, une douleur à la tête, là où j'avais reçu un coup, la sensation de cordes autour de mes poignets et de mes chevilles, un goût de ouate dans la bouche... et je me rendais compte que j'avais été liée et bâillonnée... et une fois de plus, je revivais ce drame, et c'était pire encore que la scène de la nuit précédente, car maintenant je savais que ma mère et mon mari avaient été tués...
Tout le monde semblait craindre que je perde la raison et moi aussi, je le craignais... Le comte et la comtesse d'Arlon, qui depuis longtemps me traitaient comme si j'étais un membre de leur famille, m'offrirent l'hospitalité. Les Buisson aussi, mais j'acceptai l'offre des d'Arlon parce qu'ils n'avaient pas d'enfants et que ma présence les gênerait moins.
Il y avait une énorme foule dans l'impasse et il y en avait une autre près de l'Ecole Militaire, non loin de laquelle habitaient les d'Arlon. Ces foules étaient hostiles !... Qu'est-ce que tout cela signifiait ? Je ne comprenais pas... De nouveau je me mis à songer à « l'Allemand », aux documents, aux perles. à Félix Faure... Mme Buisson, qui était avec moi dans l'ambulance, tremblait de peur... Plus tard, j'appris que j'avais été escortée par des agents de la Sûreté, chargés de me protéger !...
Enfin, nous arrivâmes chez les d'Arlon. Marthe était là. Elle fut tendre plus que jamais, et je compris qu'elle ne savait rien de ma vie, du passé. Il n'y avait pas l'ombre d'un reproche dans son ton ou son expression, pas de question dans ses chers yeux... Je respirai.
J'avais hâte d'apprendre l'arrestation des assassins, j'avais dit tout ce que je savais d'eux à ceux qui m'avaient interrogée. J'étais bien résolue à les aider de tout mon pouvoir à trouver les assassins ; j'avais à cœur de venger ma mère et mon mari... mais je ne voulais pas que le monde entier, et mon
unique enfant, connaissent ma vie intime, mon passé...
Les heures qui suivirent furent des heures de torture. Je me demandai ce que je devais dire et surtout ce que je ne devais pas dire. Par exemple, on m'avait déjà interrogée au sujet des bijoux volés pendant la nuit du crime. Fallait-il parler de ceux qui m'avaient été donnés par M. B..., le procureur général, ou Félix Faure (et qui m'avaient été volés) et qui, en grande partie, avaient été copiés d'après des bijoux donnés par mon mari, mais ornés de pierres plus belles. Mais si je faisais cela, ma réputation serait perdue, surtout aux yeux de ma fille qui m'adorait, et qui était fiancée, et aux yeux de mes meilleurs amis qui, ne connaissant pas ce qui s'était passé entre mon mari et moi, nous croyait un ménage fort uni, et me croyaient la plus irréprochable des épouses. Non, non... Puisque les bijoux avaient été volés et que j'en possédais plus d'une « série » pareille, je les décrirais sans parler de leur origine et je ferais changer les doubles que j'avais à Bellevue.
Il convient que je donne ici une explication complète et limpide, surtout étant donné que l'accusation essaya de prouver qu'aucun bijou n'avait été « volé », et que j'étais, moi, l'assassin de mon mari et de ma mère ! La « question des bijoux » a probablement été la plus compliquée dans cette affaire si complexe, et bien que j'aie dit la vérité à M. André, qui devint mon juge d'instruction après M. Leydet, on ne me crut pas, et il y avait, inévitablement, tant de contradictions dans mes différentes déclarations, faites à de longs intervalles, que de plus en plus, j'apparus coupable. Et pourtant ce problème des bijoux n'était pas un problème du tout, et le lecteur s'en rendra compte après avoir entendu mes explications :
En dehors de l'argent, des dix grosses perles et des bijoux de ma mère, on vola pendant la nuit du crime un croissant en diamants, la broche aux trois
couleurs (qui se trouvait dans le même écrin que les grosses perles), divers bijoux de valeur moj'enne, une chaîne d'or et trois fort belles bagues.
Le croissant en diamants m'avait été donné par le Président, mais -j'en avais un semblable à Bellevue, qui m'avait été offert par mon mari, et d'après lequel l'autre avait été copié (avec diamants plus beaux), comme je l'ai dit. J'avais donc pu, du temps de Félix Faure, porter le croissant donné par celui-ci sans attirer l'attention de mon mari ou de qui que ce soit. Il est vrai que le Président m'avait donné la broche Lalique aux trois couleurs, dont il avait en petit le même modèle comme épingle de cravate, et un peigne, de Lalique également ; mais il me les avait offerts en quelque sorte officiellement et devant mon mari pour nous remercier d'un tableau que nous lui avions offert. Le peigne qui se trouvait dans une vitrine du salon ne fut pas volé, mais la broche « bleuet-marguerite-coquelicot » disparut. Je ne parlai pas de cette broche parce qu'on aurait pu me poser des questions auxquelles je n'aurais pas aimé répondre.
Les trois bagues que je possédais trois fois : 1° les trois bagues données par mon mari ; 2° les copies exactes de celles-ci, mais avec des perles plus belles, offertes par le procureur général et une par le Président ; 3° trois copies exactes en faux.
Pourquoi ces dernières ? Parce qu'à une période d'ennuis pécuniaires, mon mari m'avait demandé d'engager les trois bagues qu'il m'avait données et j'y avais consenti après m'être procurée des copies en faux, très bon marché, pour que mes amis ne s'aperçoivent de rien. Car comment aurais-je pu, à cette époque, porter les trois autres bagues vraies, sans que mon mari s'en aperçoive de suite ? Plus tard, les trois bagues furent dégagées, et c'est ainsi que je me trouvai posséder trois séries de trois bagues pareilles.
(J'ai à peine besoin de dire que des centaines de dames, parmi les plus fortunées, ont des répliques
en faux de leurs bijoux, ne fût-ce que par prudence.)
A Bellevue, j'avais toujours les trois bagues données par mon mari et les trois bagues fausses. Je portais les premières à la villa, et les autres quand je sortais.
Où se trouvaient toutes ces bagues au moment du crime ? Les trois bagues vraies (données par le procureur général et par Félix Faure) étaient dans un tiroir de l'armoire à glace, dans ma chambre, à Paris. Les trois bagues vraies, données par mon mari étaient restées à Bellevue. Et en quittant le Vert- Logis, le 29 mai, pour aller chercher ma mère à la gare, à Paris, j'avais mis les trois bagues fausses. Je les enlevai quand je massai les jambes de ma mère, naturellement, et c'est ma mère qui monta ces trois bagues dans sa chambre. Les assassins volèrent donc, en ce qui concerne les bagues, les trois bagues vraies, données par le procureur et par le Président, et les trois bagues fausses.
J'avais l'intention, déjà avant le crime, de faire changer les trois bagues données par mon mari, et de me servir des pierres pour faire faire à mon bijoutier, M. Souloy, avec des montures nouvelles, des bijoux ou un gros bijou pour Marthe, pour son mariage. J'avais, toujours avant le crime, prévenu M. Souloy que je comptais lui faire faire ce travail. Je lui avais déjà fait enlever une grosse perle entourée de diamants d'une certaine barette que je possédais, venant de mon mari, et fait faire une bague pour Marthe avec ces diamants et cette perle.
On comprendra que pour des raisons de délicatesse toute élémentaire, je ne voulais pas, pour un cadeau à ma fille, me servir de bijoux qui m'avaient été offerts par des amis.
Quand, le matin après le crime, on me demanda quels bijoux m'avaient été volés, je parlai non seu« lement des trois bagues (car je ne fis pas allusion aux trois bagues fausses) mais encore d'une bague art nouveau (perle et or). Ce matin-là, on me l'accordera, j'avais le droit de n'avoir pas toute ma tête
à moi et de n'être pas rigoureusement exacte dans mes déclarations. Je crus sincèrement que j'avais mis cette bague la veille et qu'elle avait été volée. Je le dis à M. Bouchotte, commissaire de police, qui en prit bonne note. Plus tard, je me rappelai que j'avais laissé cette bague art nouveau à Bellevue et que, par conséquent (je ne la possédais pas en double), elle n'avait pas pu être volée. Je crus toutefois que cela n'avait aucune importance, et je n'en parlai pas. On avait assassiné deux personnes, on avait volé de l'argent et beaucoup de bijoux... une bague de plus ou de moins ne pouvait vraiment pas avoir d'importance. De plus, chez M. d'Arlon, le docteur Acheray m'avait dit que le public me soupçonnait ! Nouveau dilemme ! Que devais-je faire ? Si je disais mon erreur relative à cette bague art nouveau, les gens diraient : « Elle change ses déclarations ; donc elle a menti ou elle ment. » Craignant que si je parlais de cette bague on ferait des recherches qui conduiraient à la découverte d'une amitié qui ne regardait que moi, je décidai de n'en pas parler. J'eus tort, évidemment et je l'admets humblement. J'ai d'ailleurs payé bien cher ces quelques réticences qui toutes n'avaient qu'un but : cacher ma vie privée, à cause de ma fille.
Lorsque je dis à M. André, juge d'instruction, après mon arrestation, non pas que j'avais possédé une autre série de bagues vraies, mais une série de trois bagues fausses, il ne voulut rien croire et s'en tint à la liste dite « Azur » — liste des bijoux telle que je l'avais donnée à un inspecteur, au début de mon séjour chez les d'Arlon. D'après l'accusation, je n'avais jamais eu de bijoux en double ! Je donnai l'adresse des maisons où j'avais acheté ces copies de mes bagues, et même la date de ces achats, mais on n'alla même pas vérifier mes déclarations. Et pourtant il s'agissait simplement d'envoyer un agent chez un bijoutier du boulevard des Italiens, chez un autre du boulevard des Capucines et chez un troisième, rue de la Paix... c'est-à-dire au cœur de Paris ! Mais on
n'hésita pas à envoyer quelqu'un à Briançon, dans les Alpes (où mon mari et moi étions allés en 1897, comme je l'ai relaté) à la recherche d'un marchand d'alpenstock, parce qu'un alpenstock avec le mot Briançon gravé dessus avait été trouvé près du cadavre de mon mari et que j'avais nié connaître cet alpenstock ! On ne trouva pas utile de contrôler mes dires au sujet si important de ces bagues fausses, en plein Paris et l'on trouva plus simple de déclarer que rien ne m'avait été volé, mais on n'hésita pas à envoyer un inspecteur à Beaucourt, et dans toute la région avoisinante, à la recherche de gens m'ayant connue quand j'étais enfant, et pour recueillir des témoignages contre moi, tels celui — si accablant ! — d'après lequel j'étais, à l'âge de cinq ans, une menteuse et une comédienne !
Encore une remarque, avant d'abandonner, pour le moment, cette question des bijoux. J'avais déclaré qu'une chaîne d'or m'avait été volée « un sautoir or mat genre forçat ». (Je cite cet épisode d'après la plaidoirie de Me Aubin, mon défenseur.)
« Dans le placard de la salle à manger, ce placard dissimulé par un buffet — cachette révélée par Mme Steinheil elle-même le lendemain du crime — M. Hamard, sur commission rogatoire de M. André, avait saisi « un sautoir métal jaune ». Comme la liste Azur, Mme Steinheil avait mentionné « un sautoir, or mat, genre forçat », le juge savourait à l'avance l'effet de cette exclamation : « Le sautoir que vous avez prétendu volé, le voici ! »
Un expert, et non des moindres, avait été nommé pour expertiser le sautoir du placard. Que ce sautoir « métal jaune » fut reconnu le même que celui de la liste Azur, et Mme Steinheil était démasquée, perdue : le rapport affirmait cette identité.
Je me rappelle encore la scène du 11 mars chez M. le juge André. Inutilement Mme Steinheil s'est épuisée à soutenir qu'elle avait deux sautoirs, l'un volé, l'autre retrouvé. De guerre lasse, elle s'adresse à l'expert :
— Puisque vous estimez que le sautoir, métal jaune, de la cachette, est le même que celui de la liste Azur, or mat, genre forçat, répondez à ces deux questions : D'abord, le sautoir retrouvé dont parie votre long rapport, ce sautoir que vous tenez dans vos mains, est-il genre forçat ?
— Non, balbutie l'expert.
— Est-il en or ?
— En or, je ne sais, je ne puis dire...
Non, il ne sait pas ; il a rédigé son rapport sans avoir recherché si ce sautoir était en faux ou en vrai...
Mais alors il faut savoir tout de suite, observe justement M. le juge d'instruction.
Et Souloy, présent, est chargé d'aller éprouver à la pierre de touche ce sautoir métal jaune.
Il l'emporte. Une véritable émotion tient tout le monse en suspens.
Une heure s'écoule. Souloy revient.
— Eh bien, interroge le juge ?
— Le sautoir n'est pas en or, répond Souloy ; il est simplement en doublé, « titre Fix ».
Jugez de la confusion de l'expert !...
Ainsi se trouvait solennellement établie la sincérité de Mme Steinheil sur cette question de la dualité des sautoirs, sans compter que toutes les critiques dressées contre elle, à propos de ses bijoux, s'appuyant presque uniquement sur la non-coexistence de bijoux vrais et de bijoux faux, s'effondraient ainsi, par cet exemple, d'un seul et même coup. »
M. Leydet vint chez les d'Arion deux ou trois jours après mon arrivée chez ces amis dévoués. Il était très ému. Il avait été un familier de ma maison et souffrait de me voir souffrir. Il me prit la main et, d'un ton grave, me dit : « Hamard va venir, Hamard, le chef de la Sûreté. Ce n'est pas le juge d'instruction qui vous parle en ce moment, mais l'ami... Toute la population est contre vous ;- c'est absurde et c'est terrible. Il faut que vous soyez
calme, et il faut nous aider par vos éclaircissements, à trouver les misérables. »
J'étais au lit, souffrante, et ce que M. Leydet me dit me bouleversa. Toujours cette hostilité ! Pourquoi, mon Dieu ! Parce que j'étais vivante ?...
— Il faut que je vous dise tout, m'écriai-je, tout! Il faut que je vous parle des bijoux, des documents... de Félix Faure î
— Non, non... dit M. Leydet. Ne me parlez pas de tout cela. Nous trouverons les assassins... mais pas un mot de ça...
La porte s'ouvrit et M. Hamard entra. Il était déjà venu à l'impasse Ronsin après le crime, mais je n'avais pas su qui il était. Tant de gens étaient venus ce triste matin-là et puis j'étais si bouleversée... Je commençai de lui dire, comme à M. Leydet : « Il faut que je vous parle de mon passé, du Président... »
Comme M. Leydet, il m'arrêta net en me disant : « C'est bien, c'est bien... nous savons, c'est entendu... Soyez calmes, nous les trouverons sûrement, madame... »
Je fus soulagée. Je me sentais pleine de confiance en ces deux hommes. Je me disais : Ils trouveront les coupables, mais ils ne parleront pas des perles et des papiers, du passé, puisque c'est inutile... et Marthe ignorera ce que je tiens tant à ce qu'elle ignore. J'étais convaincue que M. Hamard et M. Leydet étaient au courant de tout. M. Leydet avait connu le Procureur général, M. B..., et il me semblait tout à fait évident que M. Hamard, en raison même de ses fonctions était au courant de la vie du Président Faure...
M. Leydet me dit : « Il ne faut pas perdre de temps. Je veux encore vous dire ceci : Prenez un avocat. C'est toujours plus sage... Prenez mon ami Aubin ; il est au courant de cet affaire ; il vous sera utile. »
Je connaissais Me Aubin, pour l'avoir vu chez des amis et même chez moi, à un de mes jours.
Là-dessus, un agent de la Sûreté fut introduit. Il était vêtu d'une robe noire et portait un large chapeau mou. Il se mit à arpenter la chambre et l'on me demanda si son costume me rappelait celui porté par les assassins. Puis, l'agent mit une fausse barbe et l'on me demanda mon opinion. Je déclarai mon opinion. Je déclarai que le costume de l'agent ressemblait beaucoup au costume des misérables, et fis des remarques qui furent soigneusement notées et sur lesquelles je compte revenir quand il sera question de ce qu'on a appelé la piste des « lévites ».
Après le départ de M. Leydet et de M, Hamard, ma fille me dit que mon amie Mme Darracq, femme du fabricant d'automobiles, désirait me voir. Je la reçus naturellement, et elle m'annonça qu'elle venait pour me demander de prendre Me Aubin comme avocat. Comme M. Leydet venait de me parler en faveur du même avocat, je dis que c'était une affaire entendue.
En même temps, on le devinera sans peine, je n'arrivais pas à comprendre pourquoi j'avais besoin d'un avocat ! Et je fis part de mon étonnement à Mme Darracq.
— Oh ! me dit-elle, cela se fait toujours. C'est pour le cas où vous voudriez vous porter partie civile... En tous cas, vous pouvez avoir besoin de conseils.
Tout cela était bien nouveau pour moi... Quelques minutes après, Me Aubin arriva, alerte, plein d'entrain, souriant, doué de beaucoup de finesse d'esprit qu'il cachait sous des façons de parler un peu brusques et « bon enfant »... comme je devais le trouver durant tous ces longs mois d'agonie physique et mentale. __
Notre conversation fut brève car je me sentais très faible. En me quittant, Me Aubin me dit : « Leydet est un magistrat de premier ordre ; vous verrez, tout ira bien. » Et il ajouta ces mots que je devais entendre jour après jour, pendant bien longtemps et même après mon procès : « Nous trouverons les
assassins... Prenez courage et soyez patiente ; nous les aurons !... »
Je restai environ une semaine chez les d'Arlon.
Des journalistes vinrent en grand nombre et se montrèrent si pressants que M. Buisson se vit obligé de les accompagner à l'impasse Ronsin pour y prendre de mes photographies.
Ah ! si seulement mon père avait été vivant, auprès de moi ! Comme il m'aurait défendue et gardée. Comme il aurait balayé cette armée de gens qui, désormais, me suivirent pas à pas, s'accrochèrent à mes talons et me firent perdre la raison — et cela non pas parce qu'ils me croyaient coupable ou innocente, non pas parce qu'ils voulaient m'aider à chercher et à trouver les assassins, comme ils me le disaient tous, soit en paroles, soit dans des lettres — que j'ai gardées — et dans lesquelles j'eus la naïveté de croire, mais parce que je représentais pour eux, en cet âge de « sensationnalisme », cette chose d'une valeur incalculable : de la bonne copie. Ils ne se demandèrent pas un instant s'ils me perdaient, s'ils minaient ma santé et ma raison... Cela leur importait peu. L'essentiel, c'était de me rendre le plus longtemps possible (et cela dura deux ans!) « l'héroïne du jour », comme ils disaient avec une jubilation infinie. Tant pis pour moi s'ils rendaient les exagérations et les faux rapports inévitables, et s'ils excitaient l'opinion contre moi. Car le monde exagère plus volontiers le mal que le bien, et le crime et le scandale ont une saveur excitante que les qualités les plus nobles de l'esprit et du cœur ne possèdent pas. Mon amour si profond pour ma mère, l'aide que j'avais donnée à mon mari dans ses travaux pendant tant d'années, les longues semaines que j'avais passées à le soigner, les services sans nombre que j'avais rendus non seulement aux miens et à la famille de mon mari, mais à des amis et aux amis de mes amis, mon absolue discrétion en ce qui concerne tous les secrets que je possédais, les difficultés de toutes sortes vaincues à force de vo-
lonté et de courage, mon dévouement à tant de malheureux... bref, le beau côté de ma vie fut ignoré soigneusement. Qui cela intéressait-il ?... Et je puis rappeler ici les paroles d'un journaliste bien connu qui, venu me voir après le verdict pour me prier d'écrire mes Mémoires, me dit sans sourciller et devant' plusieurs témoins : « Surtout, si vous les écrivez, ne nous parlez pas de votre mère ou de votre amour pour votre fille, ou de votre innocence. Ça n'intéresse personne, ces choses-là. Mais, si vous avez des petites histoires croustillantes, pas convenables, carrément scandaleuses, et surtout si elles concernent des personnages connus, hommes ou femmes, allez-y ! C'est cela que le public aime, c'est cela qu'il achète... et c'est cela qu'il faut lui donner. Ça n'est guère propre, évidemment, mais c'est la vie d'aujourd'hui et il faut bien vivre avec son temps, n'est-ce pas ! »
Oui, ce que le public — ou du moins la grande majorité du public — voulait trouver dans son journal de chaque matin, et déguster, tout en buvant le café du matin, c'était quelque chose de nouveau sur « elle ». La question que se posait chacun, tous les jours, c'était : « Qu'a-t-elle dit, qu'a-t-elle fait ? » Peu importait que je n'aie en réalité rien fait ou rien dit d'important. Rien n'était sans importance ! La remarque la plus banale, entre les mains d'un journaliste qui connaît son métier, peut devenir matière à un article de plusieurs colonnes, sensationnel et décisif ! Et quand on ne pouvait m'approcher ou approcher quelqu'un qui m'avait vu et qui m'avait causé, il y avait toujours une suprême ressource : on tournait et retournait, on triturait, on « cuisinait » les paroles que j'avais prononcées naguère, ou que j'étais supposée avoir prononcées jusqu'à ce qu'on arrive à en tirer un peu de substance nouvelle, une rumeur sensationnelle, un peu de moelle de scandale à jeter en pâture aux lecteurs affamés !
Les journaux qui se montrèrent mes ennemis les
plus acharnés et les plus injustes publièrent parfois des articles en ma faveur.
Mais que doit-on penser d'un pays où des journaux peuvent faire impunément des déclarations, soit tendancieuses, à moitié fausses, ou même complètement et volontairement fausses, dans une affaire criminelle que la justice a entre les mains, s'ériger en juges, diriger, égarer et tromper l'opinion d'une façon délibérée, et impunément — toujours — et traiter d'assassin une personne accusée d'un crime — et cela avant et même pendant le procès de cet accusé ou de cette accusée — peuvent discuter, analyser et commenter tout ce qui est dit au tribunal où un être humain lutte pour sa vie, et rendre ainsi presque impossible pour un juré qui lit ces 'journaux de n'être pas influencé, du moins inconsciemment, par la lecture de ces articles déroutants, quelque parfaite que soit sa conscience de son rôle !
Pendant ces jours de douleur ou, bien lentement, je recouvrais la santé chez le comte et la comtesse d'Arlon, ma fille était auprès de moi, ainsi que mon amie, Marguerite Buisson, qui venait tous les jours... Et plusieurs autres amis et amies vinrent me voir et me consoler un peu, Dieu merci !
La police venait constamment. On me posait des questions sans cesse, et souvent les mêmes. M. Pouce, un inspecteur - de la Sûreté, me questionna sur les bijoux et c'est par ses soins que fut dressée la liste dite « Azur ». J'avais déjà donné une liste très approximative le 31 mai, mais une fois de plus j'envoyai cherener les écrins et j'énumérai les bijoux colés avec les omissions que l'on sait.
Le même jour, c'était le 10 juin, Mariette vint de Belîevue où elle était allée me chercher différents objets dont j'avais besoin (lingerie, robes de deuil, etc. — j'étais, avant le «rime, en deuil de ma belle-sœur, Mme Brouard, née Marguerite Steinheil). Elle me rapporta également, à ma demande, une petite boîte contenant les trois bagues données par
mon mari, le croissant en diamants (celui qui me venait de mon mari) et la bague art nouveau. Je tenais à ce que ces bijoux soient près de moi et cachés, car Marthe aurait pu les trouver et, connaissant la liste des bijoux que j'avais dit volés, et ignorante, naturellement, du fait que je les possédais, ou plutôt les avais possédés en double, elle m'aurait probablement posé des questions auxquelles je n'aurais pas pu répondre sans éveiller ses soupçons sur un certain côté de ma vie que je tenais à ce qu'elle ignore.
Le 12 juin, je fis venir M. Souloy. C'était M. Souloy qui avait fait le talisman d'après mes dessins (il avait touché le chèque à l'Elysée, signé par M. Le Gall) et qui m'avait fait d'autres bijoux. Je désirais que les bagues fussent changées, non seulement parce que je voulais faire un cadeau à Marthe, mais surtout, maintenant, on le comprendra sans peine, parce que, ayant donné la liste des bijoux volés sans dire (le lecteur sait pourquoi) que je possédais ces bagues et ce croissant en double, il était nécessaire que ces quatre bijoux que Mariette m'avait rapportés de Bellevue fussent rendus méconnaissables.
Je ne me rendis pas compte, à ce moment-là, de ce qu'il y avait de suspect et de dangereux dans ce que je faisais et des suites graves que cela pouvait — et devait — comporter. On m'avait dit que l'opinion était « très montée » contre moi. Je ne savais pas au juste ce que cela voulait dire. Il ne me vint pas à l'idée qu'on pouvait supposer que j'avais, moi, étranglé mon mari et ma mère. Je ne songeais qu'à l'affection et à l'estime de ma fille et il était indispensable pour cela — je l'ai démontré — que les bijoux fussent transformés.
Je ne sais que trop que toutes les accusations qui ont été faites contre moi en ce qui concerne les bijoux, m'eussent été épargnées, si j'avais dit, par exemple, le lendemain du crime : « On a volé les bijoux de ma mère, onze bijoux... » Mais non, je
vis les écrins vides et je dis la vérité On m'a
volé mes bijoux », sans me rendre compte à quoi je m'exposais en faisant cette déclaration. Comme je l'ai dit, je ne savais pas à ce moment-là que mon mari et ma mère avaient été assassinés ; je me disais que les trois hommes noirs et la femme rousse étaient venus voler ; et ce fut une désagréable surprise pour moi que celle de voir que non seulement les onze bijoux de ma mère, mais encore sept bijoux m'appartenant, avaient été volés, ceux-ci comprenant trois bagues valant au moins 1.500 francs et un croissant en diamants d'environ 8.000 francs. M. Souloy vint. J'étais malade, si malade que le docteur était obligé de me faire des piqûres d'eau de mer (sérum Quinton). Mais il n'y avait pas de temps à perdre. Je remis à M. Souloy les bijoux que Mariette avait rapportés de Bellevue (un croissant en diamants, trois bagues et la bague aj i nouveau) et lui donnai l'ordre de les transformer, lui donnant toutes indications pour ces transformations.
— C'est entendu, madame, me dit M. Souloy. Mais vous comprenez bien, n'est-ce pas, que tout cela sera porté sur mes livres.
— Naturellement, dis-je. Et j'ajoutai : Quand j'irai mieux, je compte aller à Bellevue et, quand les bijoux seront prêts, vous me les ferez parvenir au Vert-Logis.
Je parlais constamment avec ceux oui m'entouraient, de la mystérieuse tragédie.
Pierre Buisson venait tous les jours, mais on ne lui permettait pas de voir ma fille, et la pauvre petite souffrait profondément... Evidemment, les Buisson, et d'autres, étaient ennuyés du bruit grandissant qui se faisait, paraît-il, autour de mon nom et bien contre mon gré. Et il fut décidé qu'on ne parlerait plus du mariage projeté pendant quelque temps, jusqu'à ce que le Mystère de l'impasse Ronsin soit résolu et les assassins aux mains de la justice.
Le chagrin de mon enfant fut un coup très dou-
loureux pour moi, après qui, semble-t-il, le sort s'était assez acharné pourtant. J'avais perdu ma mère que j'adorais, mon mari, avec qui j'avais vécu en très bonne harmonie pendant près de vingt ans et pour qui Marthe avait toujours eu la plus tendre affection, des journaux publiaient des articles pleins d'allusions transparentes et soulevaient peu à peu l'opinion contre moi... Et maintenant, il me fallait, affligée autant qu'on peut l'être, et malade aussi, voir mon unique enfant, ma petite Marthe, souffrir dans son amour, dans cet amour charmant et pur qui me rappelait mes brèves fiançailles avec le lieutenant Sheffer, à Beaucourt, quand j'avais l'âge de Marthe...
Je priai mon docteur de me faire transporter à Bellevue ; le grand air me ferait du bien... Il y consentit et, au milieu de juin, c'est-à-dire environ quinze jours après le crime, une ambulance m'emporta au Vert-Logis, où je m'installai avec Marthe, ma vieille Mariette et ma garde-malade. A ma demande, deux agents de la Sûreté habitèrent chez moi. J'avais peur de tout ; mes nerfs étaient usés ; j'avais besoin de protection. Et puis, je voulais qu'on surveille tous ceux qui viendraient me voir. Je voulais qu'on ne néglige aucune précaution. Je voulais qu'on trouve les assassins !...
Mariette détestait la police et le disait à qui voulait l'entendre. Moi non plus, cela ne me convenait guère d'avoir deux détectives dans ma maison, mais je sentais que leur présence pouvait être utile. A Paris, la maison était gardée par les concierges et par des agents de la Sûreté.
Tous les jours, et bien que je fusse encore loin d'être réablie, des inspecteur venaient me demandei des renseignements pour s'aider dans leurs recherches. Je n'étais pas heureuse à Bellevue — il ne pouvait être question de bonheur après ce que j'avais souffert — mais j'avais beaucoup d'espoir, en ce qui concerne la solution du mystère. Et je vais dire pourquoi.