‹ Mes mémoiresChapitre 16 sur 29 · LES ROBES NOIRES · texte numérisé non relu

LES ROBES NOIRES

— Une chose extraordinaire s'est passée, toute une série de faits a été découverte, et tous ces faits ont une importance capital dans l'affaire de l'impasse Ronsin. Ce qu'on a trouvé est tellement important, madame, que toute l'affaire sera éclaircie d'ici quelques semaines, dans quelques jours peutêtre, et les trois hommes à robes noires et la femme rousse seront sous les verrous... Nous tenons la piste, la vraie !

Ainsi me parla le 19 juin 1908, trois semaines après le crime, un des inspecteurs qui venaient constamment me voir.

— Qu'avez-vous donc découvert ? demandai-je anxieusement.

— Je ne puis pas vous le dire ; je n'ai pas le droit de vous le dire. Je peux vous confier, en tous cas, qu'il s'agit des robes noires portées par les assassins.

— On les a trouvées ? On est sur la trace de ceux qui les portaient ?

J'étais comme folle.

— Madame, il m'est défendu de vous mettre au courant, mais je puis vous dire ceci : Tous vos ennuis seront bientôt terminés ; ceux qui ont osé vous soupçonner seront confondus ; votre innocence va triompher. Je vous dis que les misérables vont nous tomber dans les mains! Ne m'en demandez pas plus !... Et maintenant, voulez-vous regarder

cette photographie et me dire si vous voyez là quel* qu'un qui vous rappelle... quelqu'un.

La photographie représentait un groupe de trois personnes. Je crus reconnaître un des trois hommes de la nuit fatale, un individu à longue barbe, aux traits accentués, aux yeux perçants.

. — Il y a une très grande ressemblance entre cet individu-ci, dis-je en désignant l'un des personnages du groupe, et l'homme à barbe blond-roux qui, la nuit du 30 au 31 mai, se tenait près la porte du corridor et qui ne parla pas.

L'inspecteur était ravi.

— Nous sommes sur la bonne piste, il n'y a pas d'erreur maintenant ; je me doutais bien que cet homme était un de ceux que nous cherchons ! Nous les tenons !

L'inspecteur se trompait, et moi aussi — je le compris bien des mois après. — L/homme barbu de la photographie n'était pas un des assassins ; c'était M. Burlingham, un journaliste américain, parfaitement honorable, et je parlerai plus loin de l'histoire de cette fausse piste.

Ce n'est que plusieurs semaines après l'incident de cette photographie que j'appris les « faits extraordinaires » que l'inspecteur n'avait pas eu « le droit » de me révéler le 19 juin, les faits qui lui avaient permis de dire que les assassins seraient bientôt pris. Quand le lecteur connaîtra ces faits, il ne pourra pas s'empêcher d'admettre que l'inspecteur avait eu raison de les trouver « extraordinaires » ; ils étaient plus et mieux qu'extraordinaires ; ils étaient concluants. Les voici :

Le dimanche 31 mai 1908, vers dix heures du soir, un contrôleur du Métropolitain, M. Villemant, ramassa dans un compartiment deux documents qui avaient un rapport entre eux.

L'un était une carte de visite au nom de Mme Ma« zaline, sur laquelle étaient griffonnées au cra3ron les adresses de deux posticheurs et d'un costumier nommé Guilbert, et une carte d'invitation à l'expo-

sition des tableaux de M. Steinheil, Les deux cartes avaient été trouvées l'une à côté de l'autre, dans le compartiment, et avaient, à n'en pas douter, été perdues par le môme individu.

M. Villemant déclara en outre que l'endroit où il avait trouvé les deux cartes a venait d'être quitté par un jeune homme en blouse », qu'il « paraissait ivre » et qu'il « maniait des pièces d'or dans son porte-monnaie ». Il ajouta ce renseignement curieux, étant donné que l'individu en question était en blouse : le compartiment était un compartiment de première classe.

Or, le 30 mai 1908, six heures avant le crime, trois robes noires et un long manteau noir — semblables en tous points à ceux que j'avais décrits comme ayant été portés par les trois hommes de la nuit fatale et la femme rousse, furent volés, au Théâtre Hébreu, à Paris, — et c'est précisément à ce M. Guilbert, dont le nom et l'adresse se trouvaient sur la carte trouvée dans le Métropolitain, en même temps que l'invitation à l'exposition Steinheil, que ces trois robes noires et ce long manteau noir avaient été loués par le Théâtre Hébreu !

Pourquoi ne m'avait-on pas aussitôt mise au courant de ces faits essentiels ? Pourquoi ne m'en parlat-on que bien des semaines après qu'ils avaient eu lieu ?... C'est inexplicable.

Je conçois qu'on n'ait pas voulu en faire part aux journaux, car, bien que la presse soit souvent utile à la police en publiant la description ou le portrait d'un criminel qu'on recherche, par exemple, il est clair que la divulgation prématurée d'une piste qui ne peut être suivie utilement que si celui qu'on suit ne se doute de rien, peut empêcher les recherches de la police d'aboutir.

Je puis donc comprendre pourquoi la nouvelle de cette découverte sensationnelle du vol des robes noires, quelques heures avant le crime, ne fut pas transmise aux journaux, malgré les attaques voilées, mais transparentes publiées contre moi, et bien que

cette révélation les aurait fait cesser, ,car le vol des lévites prouvait la vérité de mon récit du crime, dont l'étrangeté avait surpris bien des gens, — mais cela me paraît un acte de cruauté impardonnable de ne pas m'avoir annoncé, à moi, cette découverte capitale !

On aurait pu trouver nécessaire de me faire jurer de garder la chose secrète. Mais comment aurai-je pu manquer de garder un tel secret ? N'était-il pas suffisant pour assurer ma discrétion de me dire que la piste perdrait de sa valeur si j'étais indiscrète ? On dira peut-être que ce que la police faisait ne me concernait pas, bien qu'il s'agisse d'un crime où j'avais perdu mon mari et ma mère. Mais mon cas était un cas spécial. La rumeur et certains journaux donnaient presque à entendre que j'étais coupable, et l'on me disait de toutes parts que l'opinion m'était hostile. Mon récit du crime faisait hausser les épaules à des milliers de gens. On trouvait invraisemblable que des assassins se soient déguisés de la façon que j'avais décrite... J'avais inventé cette histoire de robes noires... et ainsi de suite. Mais la découverte que trois robes noires et un manteau noirs, absolument pareils à ceux que j'avais décrits, avaient été volés peu avant le crime, prouvait na, turellement l'absolue vérité de mon récit. Et si la police ne désirait pas que le public soit au courant de cette découverte, on aurait pu tout au moins m'en parler à moi, ne fût-ce que pour me donner le courage d'endurer les monstrueuses insinuations de certains journaux et de certaines gens, et de supporter courageusement la sensation atroce de tous ces soupçons qui pesaient sur moi injustement. Car je me serais dit : Ce sera bientôt fini ; on pourra bientôt faire éclater la vérité, dire à tout le monde que mon récit du crime est vrai, faire connaître au public le vol des robes noires au Théâtre Hébreu et mettre fin à toutes les attaques et à tous les soupçons.

L'une des cartes trouvées par M. Villemant dans

le Métropolitain portait le nom de Mme Mazeline. Celle-ci était un peintre et je l'avais bien connue du temps de Félix Faure et même auparavant. Elie avait habité Le Havre longtemps et y avait été en relations amicales avec Félix Faure et sa famille. Elle avait commencé un portrait du Président qu'elle peignait à l'Etysée, quelques jours avant sa mort et dut le terminer de mémoire. Ce portrait fut exposé au Salon. 0

Je dois dire aussi que je ne revis jamais Mme Ma^ zeline après la mort du Président.

Quand on l'interrogea au sujet de sa carte trouvée dans le Métropolitain, elle déclara qu'il s'agissait probablement d'une carte qu'elle avait donnée, autrefois, à un modèle, homme ou femme, qui l'avait gardée pour s'en servir comme d'une recommandation auprès d'autres artistes. Elle avait écrit son adresse au crayon sur cette carte.

Les autres adresses sur la carte étaient celles de deux posticheurs et celle de M. Guilbert, le costumier. Les recherches chez les posticheurs ne donnèrent pas de résultat. Mais quand l'inspecteur se rendit chez M. Guilbert, ses efforts furent récompensés.

J'avais décrit les assassins d'abord le 31 mai, quelques heures après le crime, puis le 1er juin, et une troisième fois le 5 juin, jour où un agent de la Sûreté, vêtu d'une robe noire, avait passé et repassé devant moi chez les d'Arlon. J'avais décrit les fameuses robes noires de la manière suivante :

— Les hommes portaient des robes noires et la femme était vêtue d'un manteau d'homme, long et foncé... Les grandes blouses noires, à manches plates et serrées, m'ont donné un impression de soutanes de curé ; les chapeaux étaient de feutre noir à fond bombé. En ce qui concerne ces chapeaux — et tout à l'heure, le lecteur saisira toute l'importance de cette question des chapeaux — voici ce que dit le rapport de la Sûreté en date du 5 juin : « ...Il est utile de rappeler que le lundi 1er juin,

quand la veuve Steinheil a fourni le signalement des individus de la nuit du 30 mai, elle a spécifié que ces derniers n'étaient pas coiffés de chapeaux, comme en portent habituellement les curés, mais de chapeaux en feutre noir, dont les bords, rabattus, lui avaient parus larges et les fonds plus hauts et plus pointus que les chapeaux ecclésiastiques. »

Et maintenant que ma description des robes et des chapeaux portés par les assassins est bien ancrée dans le cerveau du lecteur, suivons l'inspecteur chez le costumier Guilbert, boulevard Saint-Martin, où il s'est rendu dans l'espoir de trouver s'il y a un rapport entre les cartes trouvées dans le Métropolitain et le crime.

L'inspecteur trouva Mlle Rallet, une employée d& M. Guilbert, dont le rôle était de surveiller et contrôler l'expédition des costumes loués à des clients et d'inscrire ces expéditions, ainsi que les retours, dans ses livres.

Que dit Mlle Rallet ?

Je ne puis mieux faire que de citer ses déclarations, faites non seulement à l'inspecteur, mais à M. Hamard lui-même :

« L'an 1908, le mercredi 10 juin, Nous, Octave Hamard, etc., chef du service de la Sûreté... avons entendu sous la foi du serment...

Mlle Rallet (Georgette), vingt ans, employée de commerce...

Elle a dit :

« Je suis depuis septembre 1907 au service de M. Guilbert, costumier, boulevard Saint-Martin, numéro 14. Mon rôle consiste à recevoir la clientèle, enregistrer la sortie et la rentrée des marchandises. Il va sans dire que je dois examiner lesdites marchandises à la sortie comme à la rentrée. La clientèle de la maison Guilbert est formée d'artistes lyriques et, parmi cette clientèle, se trouve une Société russe, qui a son siège à l'Eden-Théâtre, rue Saint-Denis, 133. Les commandes de costumes, en ce qui concerne cette Société, sont faites par

MM. Goldstein et Feinberg, qui sont généralement accompagnés d'une jeune fille, Mlle Jankel...

« ...La dernière visite de MM. Goldstein et Feinberg accompagnés de Mlle Jankel, remonte au mercredi 27 mai, veille de l'Ascension. A cette date, les clients en cause sont arrivés entre trois et quatre heures de l'après-midi. C'est Goldstein qui m'a parlé, selon l'habitude, Feinberg ne parlant que l'anglais, l'allemand et le russe. Il a commandé, dans le but de jouer une pièce intitulée Le Vice-Roi, le lendemain, quelques costumes romains et espagnols et deux robes de curés.

Lecture faite, a persisté et signé

Georgette Rallet.

Le Commissaire divisionnaire, 0. Hamard.

(Dossier. Cote 662.)

L'inspecteur ayant découvert que trois robe& noires et un manteau noir avaient été loués par la maison Guilbert au Théâtre Hébreu et qu'on ne les lui avait pas rendus, se rendit, je le suppose, à ce théâtre. Je puis m'imaginer l'émotion de l'inspecteur et ses pensées !... Trouverait-il les robes manquantes au Théâtre Hébreu Les avait-on simplement égarées ? Ou bien avaient-elles été volées ? Et quand ? Si on les avait volées le 30 mai, après que Frimât les avaient déposées, c'est-à-dire après cinq heures et demie ou six heures du soir, — quelques heures avant le crime ! — et si ces robes correspondaient en tous points à la description que j'avais faite... Alors, il la tenait bien, la vraie piste, et, comme on devait me le dire plus tard, on ne tarderait pas à trouver les assassins !...

L'inspecteur se rendit au Théâtre et qu'y apprit-il?

Que les trois robes noires et le manteau avaient été volés.

Une fois de plus, sur tous ces points essentiels, je ne puis mieux faire que de citer le dossier, et les

déclarations faites par les témoins divers, soit à M. Hamard, chef de la Sûreté, soit à M. André, juge d'instruction.

Après avoir confirmé en tous points les déclarations faites par Mlle Rallet, M. Goldstein fit notamment les déclarations suivantes :

« ...Aucun des artistes n'était chargé de contrôler les livraisons faites par la maison Guilbert, et l'employé de cette maison avait pris l'habitude de décharger les paniers renfermant les costumes et accessoires dans le vestibule, près du bureau de l'administration du Théâtre Israélite. On pouvait pénétrer facilement dans ce théâtre dont la porte, qui s'ouvre intérieurement par simple poussée, n'est jamais tenue fermée.

Lorsqu'il s'est agi de jouer la pièce dans la soirée du 28 mai, tout le personnel devant entrer en scène a pu revêtir les vêtements contenus dans les paniers. La commande était livrée au complet.

Il n'en a pas été de même le 31 mai. A cette date, vers sept heures et demie du soir, j'ai ouvert le panier qu'avait déposé la veille dans le vestibule l'employé de la maison Guilbert. Le panier était déficelé.

J'ai constaté aussitôt que, contrairement à l'habitude, les costumes étaient épars. Feinberg. qui se tenait à mon côté, m'a fait savoir qu'z7 avait fait la même remarque la veille... Au moment oti. chacun des acteurs devait revêtir son costume, nous avons constaté que les trois costumes de prêtres Israélites manquaient. M. Feinberg a envoyé chez M. Guilbert le jeune Gabriel, qui était attaché au théâtre comme gardien. La maison Guilbert était fermée (c'était un dimanche). M. Hamburger a mis un costume rouge de cardinal. Quant aux trois figurants, ils se sont habillés en soldats espagnols.

Malgré toutes les recherches que nous avons effectuées dans toutes les parties du théâtre, il nous a été impossible de retrouver les quatre derniers costumes manquants. (Dossier. Cot? 677.)

Une autre fois, M. Goldstein déclara, quand on lui demanda plus de détails : « ...Les paniers étaient déficelés et les couvercles étaient libres », et M. Feinberg ajouta : « Les paniers livrés par la maison Guilbert étaient toujours ficelés ou les couvercles maintenus par des ficelles... »

(Dossier. Cote 683.)

Finalement, M. Goldstein, interrogé le 2 mars 1909, fit, entre autres déclarations :

« ...Les costumes pour Caïn et Abel nous furent livrés par la maison Guilbert dans l'après-midi du samedi 30 mai, ainsi que je l'appris dans la soirée. D'ailleur, ce jour-là, vers six heures, je vis moimême dans le couloir du théâtre le panier de ces costumes.

Le lendemain soir dimanche, Hamburger et les choristes constatèrent que le panier ne contenait aucune robe de prêtre... Nous ne nous préoccupâmes pas autrement du panier et des costumes qui manquaient, persuadés que Guilbert n'avait pas fait une livraison complète. Nous n'avons cru à un vol que lorsque, dans les premiers jours de juin, commença l'enquête de la Sûreté... Feinberg me raconta que le samedi 30 mai, vers huit heures et demie du soir, alors qu'il se préoccupait de réunir les éléments du costume d'Hamlet qu'il devait porter 1& lendemain après-midi dans La Reine Isabelle, et qu'il espérait trouver dans le panier en question, il était allé à ce panier et avait remarqué que le panier était déficelé et que les costumes qu'il contenait étaient mal plies et bouleversés.

Le vol a été des plus faciles pour le premier venu puisque le panier a été placé dans le couloir du théâtre alors que nous étions tous au café, et que la porte de ce couloir qui s'ouvre directement sur Ja rue, était, comme d'ordinaire, tout simplement poussée.

Sur interpellation. — En même temps que le panier en question avaient été livrés, dans un paniet

à part, divers chapeaux, dont des chapeaux de prêtres. Ce dernier panier fut trouvé intact et au complet.

(Dossier. Cote 724.)

M. Feinberg confirma ces déclarations, mais les mots exacts dont il se servit pour décrire les trois robes noires et le manteau noir volés, et qui furent indubitablement portés par les trois hommes et la femme rousse du crime de l'impasse Ronsin, méritent d'être cités :

« Le samedi soir, 30 mai, j'ai ouvert ce panier afin d'y prendre l'un des costumes qui m'étaient nécessaires pour la matinée du lendemain. Le panier n'était pas ficelé. J'ai constaté alors que le contenu du panier dont il s'agit était en désordre, que les paquets, généralement confectionnés par la maison Guilbert, étaient entièrement défaits et les pièces d'habillement en partie mélangés... Le 31 mai, au moment de revêtir les costumes pour entrer en scène, nous n'avons pu retrouver les costumes de prêtres Israélites ni le costume désigné par la maison Guilbert « costume russe » et que nous appelons « costume pasteur »...

(Dossier. Cote 676.)

Donc, trois robes noires et un long manteau furent réellement volés dans le corridor du Théâtre Hébreu le 30 mai 1908. L'heure à laquelle le vol eut lieu est facile à calculer. Le panier qui contenait ces costumes arriva vers six heures du soir. M. Feinberg le trouva en grand désordre et déficelé vers huit heures. Il n'y avait eu personne pour recevoir les costumes ; personne n'avait été dans le corridor du théâtre entre six et huit heures, tout le personnel étant au café, dînant ou bavardant. Et il n'y avait qu'à pousser la porte pour entrer !

Est-il difficile d'admettre que les robes noires portées par les quatre personnes que je vis autour de moi, pendant la nuit du crime, étaient les mêmes que celles qui avaient été volées au Théâtre Hébreu ?

Si vraiment on invoque la coïncidence, le hasard, alors qu'on se tourne vers ma description des assassins.

Supposons, par exemple, que j'aie dit que les robes portées par les assassins avaient des cols et que les manches étaient larges et flottantes. Mais non : je ne parlai pas de cols et je déclarai que les manches étaient étroites et plates... Dans chaque détail, ma description correspondait à celle qu'aurait donnée M. Guilbert lui-même des robes de prêtres israélites qu'il avait louées au Théâtre Hébreu pour la représentation du 31 mai. Bien plus, quand, le 26 décembre 1908, Mlle Rallet fut priée de décrire en détail les robes volées, elle déclara qu'elles avaient des manches plates et étroites.

Si j'avais inventé cette scène extraordinaire, j'aurais pu parler de quatre hommes en robes noires. Mais non ; j'affirmai que j'avais vu trois hommes en robes noires et une femme vêtue d'un long manteau sombre. Or, on avait volé, quelques heures avant le crime, trois robes noires et un long manteau sombre.

J'irai plus loin encore pour satisfaire les plus sceptiques.

Si j'avais inventé ce « conte », comme M. André, juge d'instruction, et M. Trouard-Riolle, avocat général, appelèrent mon fidèle récit du crime, comment aurais-je pu imaginer trois hommes portant des robes de prêtres, mais ne portant pas des chapeaux de prêtres ? Les coïncidences ont des limites, on en conviendra. Or, je déclarai que les mystérieux individus venus pendant la nuit tragique portaient des chapeaux mous, en feutre noir, à larges bords et aux fonds « plus hauts et plus pointus que les chapeaux d'ecclésiastiques ». Et les chapeaux ecclésiastiques allant avec les robes volées furent trouvés intacts et au complet dans un panier à part. M. Goldstein, d'ailleurs, déclara : « Les chapeaux se trouvaient dans un petit panier à part, qu'habituellement on dissimule, pour que chacun ne choisisse pas à sa guise. »

Et enfin, comment pourrait-on parler de coïncidence ! Comme le dit, avec une logique irrésistible, mon défenseur, à la Cour d'assises :

« Certes, si l'on ne connaissait que la disparition au Théâtre Hébreu, le samedi 30 mai, vers six heures du soir, des trois soutanes et du manteau ; si même on n'avait trouvé dans le Métropolitain que l'adresse de Guilbert, le loueur de costumes, et non pas à côté d'elle, le carton de l'Exposition Steinheil, on pourrait parler de coïncidence. Entre le vol du Théâtre Hébreu et le crime de l'impasse, il n'y aurait ni relation ni contact. Mais ce qui l'établit, ce contact, ce qui la prouve, cette relation, ce qui ne permet pas de parler de coïncidence, c'est la découverte des deux documents, en même temps et au même endroit. Impossible, avec cette double découverte, de croire à une coïncidence, car nous sommes en présence de la concordance la plus étroite qui se soit jamais rencontrée dans un procès criminel. »

Il ne peut pas être question de coïncidence. Il ne peut pas exister un seul être humain sain d'esprit et possédant quelque bon sens qui puisse nier, après les faits que je viens de décrire — et cela d'après les déclarations faites sous la foi du serment au chef de la Sûreté ou au juge d'instruction — qu'on aurait dû faire cesser toute attaque contre moi, mettre fin aux accusations, vagues ou transparentes, et qu'on n'aurait jamais du oser m'accuser d'avoir assassiné mon mari et ma mère.

Parmi les centaines de lettres anonymes que je reçus pendant les semaines qui suivirent le crime, il y en eut une écrite par quelqu'un qui avait compris évidemment que l'affaire des « lévites » volées prouvait la véracité de mon récit et mon innocence. Mais dans son acharnement à me trouver coupable, l'auteur de cette lettre me disait : « C'est vous-même qui avez volé ces robes noires ou qui les avez fait voler par quelqu'un ! » L'accusation pensa peutêtre la même chose, mais vit l'absurdité d'une telle hypothèse. Il est clair que si j'avais été coupable et

si j'avais eu des complices déguisés à l'aide de lévites volées, je n'aurais pas eu l'imprudence de décrire ces costumes volés et de mettre ainsi la police sur la trace de mes complices !

On voulait pourtant, et à tout prix, me trouver coupable. Le lecteur désire-t-il savoir maintenant en quels termes l'accusation parla de l'affaire des lévites ? Voici ce que dit l'acte d'accusation :

« ...Une circonstance singulière, révélée par le témoin Villemant, a pu faire croire pendant un instant que le récit de l'accusée touchant les hommes revêtus de robes noires, pouvait avoir un certain caractère de vraisemblance... »

Après un résumé des déclarations faites par M. Villemant, Mme Mazeline et M. Guilbert, l'acte d'accusation continue :

« ...Les témoignages ainsi reconnus semblaient de nature à jeter quelque trouble dans l'instruction judiciaire et à donner quelque véracité au récit de la dame Steinheil. Mais les précisions de l'information ont abouti à un triple résultat qui ne permet pas d'ajouter foi à la version de l'accusée. »

Mais ce n'est pas tout ! Lorsqu'on veut à tout prix qu'une accusée soit coupable, il faut essayer de le prouver d'une façon quelconque. Voyons donc comment l'acte d'accusation essaye de se tirer d'affaire :

« Tout d'abord, dit ce document remarquable, il est certain que la disparition des trois robes de prêtres au Théâtre Hébreu n'a été constatée que dans la soirée du 31 mai, c'est-à-dire plusieurs heures après le crime. En second lieu, les chapeaux de lévites n'ont jamais été égarés et ont été retrouvés. Or, la femme Steinheil a prétendu que les malfaiteurs étaient coiffés de chapeaux qui s'harmonisaient avec les costumes et on ne s'explique pas la présence des premiers et la disparition des seconds. Si, en effet, les assassins avaient dérobé au Théâtre Hébreu les costumes dont ils s'étaient affublés aux dires de l'accusée, ils auraient soustrait les chapeaux en même temps. Il convient donc de laisser cette

fable de côté et de constater une coïncidence sans portée entre le vol des robes noires et le crime du 31 mai... »

Peut-on imaginer quelque chose de plus révoltant, de plus honteusement inexact ? Peut-on concevoir un exemple plus typique de mauvaise foi et d'injustice flagrante ?... Il est, en effet, inadmissible que ceux qui rédigèrent cet acte d'accusation n'aient pas lu les témoignages des divers témoins. Ils savaient donc parfaitement que les robes noires avaient été volées non après, mais avant le crime, et que le panier contenant ces robes noires dont se servirent les assassins avaient été trouvé « bouleversé » par M. Feinberg le 30 mai au soir. Voilà pour le premier point. Quant au second, il est évident que ceux qui rédigèrent ce monstrueux acte d'accusation avaient dû lire le rapport de la Sûreté, en date du 5 juin 1908, qui contenait cette phrase que j'ai déjà citée :

« En ce qui concerne les chapeaux, il est utile de rappeler que le lundi 1er juin, quand la veuve Steinheil a fourni le signalement des individus de la nuit du 30 mai, elle a spécifié qu'ils n'étaient pas coiffés de chapeaux comme en portent habituellement les curés, mais de chapeaux en feutre noir dont les bords rabattus lui avaient paru larges et les fonds plus hauts et plus pointus que les chapeaux d'ecclésiastiques. »

(Dossier. Cote 914.)

J'ai souvent béni l'honnête homme qui remit à la police les deux cartes qu'il avait trouvées dans le Métropolitain. Car il est certain que cette affaire des lévites fit comprendre aux jurés que j'avais dit la vérité et que j'étais innocente... Et j'ai béni aussi

la mémoire de mon père adoré. Car ce fut lui qui m'appris, toute jeune, à observer, à saisir d'un coup d'œil, les lignes essentielles, les points caractéristiques, les détails saillants des personnes et des choses. Sans cette faculté, sans cette habitude de l'œil et de l'esprit, comment aurais-je remarqué et retenu, en cette nuit de terreur, les détails principaux de l'accoutrement des malfaiteurs !

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