‹ Mes mémoiresChapitre 17 sur 29 · RECHERCHES · texte numérisé non relu

RECHERCHES

Une chose curieuse eut lieu pendant que j'étais à Bellevue. Je reçus de mon notaire, qui l'avait reçu de la « Justice », un paquet qui contenait divers objets trouvés chez moi, à Paris : quelques lettres de M. B..., le procureur général, trouvées parmi des paquets de correspondance ; quelques lettres du Président Faure et le talisman trouvés dans un tiroir de l'atelier de M. Steinheil.

Si l'on me rend tout cela, me dis-je, c'est évidemment parce que l'on ne veut pas que le nom d'un Président de la République ou celui d'un procureur général soient mêlés à l'affaire de l'impasse Ronsin. (Je ne me trompais pas, comme on le verra plus tard.) Je résolus donc, plus que jamais, de ne pas parler du collier ou des fameux Mémoires.

Le nombre de mes amis diminuait chaque jour, ce qui était tout naturel puisque je souffrais et puisque j'avais des ennuis de toutes sortes. Je recevais encore tous les jours des lettres d'amis et de connaissances, mais elles se faisaient plus rares et leur ton devenait de moins en moins sympathique, leur style de plus en plus conventionnel... Et bientôt, je ne reçus plus de lettres du tout. Personne ne semblait se souvenir de mon existence, pas même les quelques amis en qui j'avais toujours eu la plus grande confiance. Quelle pitié ! Et quelle amertume ! Ils me croyaient tous innocente, c'est bien entendu, mais je traversais une pénible épreuve ; j'étais mê-

lée — comme veuve et comme orpheline ! — à une histoire de crime ; la police venait me demander des renseignements ; on murmurait des choses terribles contre moi... D'aucuns m'appelaient la Veuve Tragique... Décidément, il valait mieux ne pas me connaître !... Et je me rappelais ces mots de ma mère : « Un ami qui cesse de l'être ne l'a jamais été. »

Des lettres me parvenaient pourtant, par vingtaines, au Vert-Logis. Mais c'étaient des lettres anonymes. Dans les unes, on m'accusait et l'on me menaçait ; dans les autres, on dénonçait M. de Balincourt, Mariette, Alexandre son fils, Couillard, et bien d'autres personnes... On me donnait mille renseignements plus ou moins fantastiques sur le passé de celui-ci ou de celui-là ; on me fournissait des théories du crime, des versions si pleines de détails qu'on aurait cru que ceux qui avaient écrit ces lettres avaient assisté au double assassinat. Je brûlai toutes ces lettres, sauf quelques-unes, dont les explications étaient vraiment plausibles et saisissantes, et lorsque je n'étais pas trop souffrante, je les lisais et les relisais avec un intérêt presque morbide... Elles me hantaient, ces lettres, ces explications, et je vivais dans une atmosphère de soupçon qui était à la fois douloureuse et affolante.

Rémy Couillard était à Bellevue. Bien naturellement, il n'avait pas voulu rester à l'impasse Ronsin. Il était nerveux, il tremblait, il avait peur de tout et de tous... Et je le plaignais... et je me plaignais moi-même.

Marthe était auprès de moi, et sa présence, ses soins charmants, sa tendresse me permirent de porter ma croix. Et puis, je me répétais sans cesse la promesse formelle de l'inspecteur et les mots de M. Leydet et de M. Hamard : « Nous les trouverons, soyez tranquille, nous les trouverons... »

Un jour, un docteur vint, avec l'inspecteur Pouce, pour voir si j'étais assez forte pour supporter le voyage de Bellevue à Boulogne-sur-Seine. J'appris que M. Leydet, étant donnée l'attitude du public à

mon égard, se sentait obligé de me poser encore quelques questions, de faire une nouvelle « instruction », et cette fois en présence de M. Grandjean, substitut du procureur de la République. Beilevue, étant du ressort de Versailles, l'endroit le plus près de Vert-Logis, et du ressort de Paris, c'était Boulogne. L'interrogatoire aurait lieu chez M. Brouard, mon beau-frère, celui qui avait épousé Mlle Marguerite Steinheil dont le lecteur se souvient sans doute.

J'avais le plus vif désir d'aider la justice de tout mon pouvoir et je consentis à aller à Boulogne, malgré mon état de santé. On devait m'y garder de 1 heure de l'après-midi jusqu'à une heure tardive. La garde-malade qui m'accompagna eut à me faire prendre de l'éther, constamment, chez M. Brouard, dans la salle à manger transformée en cabinet de juge d'instruction ; je trouvai M. Leydet et M. Grandjean. Marthe et M. Bœswillwald se trouvaient dans la chambre voisine, car on craignait pour ma santé. Je passai plusieurs heures à répondre à ces messieurs et j'étais couchée sur une civière posée à terre, la garde-malade assise près de moi.

On me posa les questions les plus fantastiques... Mais voici, d'ailleurs, le texte précis de quelquesunes de ces questions et de mes réponses, tiré du dossier. Cet interrogatoire eut lieu le 26 juin 1908, près d'un mois après le crime ! Outre de MM. Leydet et Grandjean, l'inspecteur Dol et le greffier de M. Leydet étaient présents.

Je ne pus que répéter mes déclarations antérieures. Mais >oici quelques questions nouvelles et mes réponses :

D. — D'après le récit que vous nous avez fait le matin di crime, les malfaiteurs, surgissant à l'improviste, au milieu de la nuit, dans la chambre de votre fille ^ue vous occupiez momentanément, vous auraient prise pour elle. Certes, vous étiez, dans ce cadre d'une chambre de jeune fille, couchée dans son lit ; nous ne devons pas toutefois vous cacher

que cette erreur, telle qu'elle transpire des propos que vous nous avez rapportés, laisse des incrédules.

R. — Je ne puis que rapporter les propos qui m'ont été tenus et qui impliquent la méprise. Je vous fais observer que j'avais la physionomie fraîche et reposée, que mes cheveux, sans apprêts, défaits et retenus par un simple ruban de satin bleus, s'épandaient autour de ma tète, Je n'avais aucun bijou et je n'ai jamais porté de boucles d'oreilles, ni bagues ni alliance - je les avais laissées dans le cabinet de toilette et elles furent volées. J'avais une simple chemise en linon bleu pâle. Il est arrivé fréquemment que, dans le monde, j'ai été prise pour la sœur aînée de ma tille. Certes, je n'y mets aucune coquetterie, mais je vous le dis puisqu'il s'agit de répondre aux imputations du monde... J'ai beaucoup maigri cet hiver, d'environ 15 kilos, par suite de gastro-entérite... Bien que les malfaiteurs aient eu deux lanternes sourdes, la scène a duré si peu de temps qu'ils n'ont certainement pas pris le loisir de m'examiner longuement. Tout a été fait avec une rapidité fantastique.

D. — Quoi qu'il en soit des violences que vous avez pu subir au cours de cette scène nocturne, il peut paraître que les malfaiteurs vous aient épargnée et fait grâce de la vie, et cette immunité a donné lieu à des appréciations diverses. On admei difficilement que les malfaiteurs aient laissé survivre une jeune fille de dix-sept ans, témoin des plus dangereux. Si le chef de la bande n'a pas cédé à un sentiment de commisération que l'on rencontre d'ailleurs quelquefois chez des malfaiteurs endurcis, une autre explication doit être cherchée. Voici celle qui a été proposée et <mi implique une question délicate à vous poser. Supposez que, par le fait d'une défaillance morale, vous ayez eu, passagèrement, commerce avec un homme de moralité équivoque susceptible, à un moment donné, de commettre un acte de brigandage ou de cambriolage pour se procurer des ressources. Supposez cet

homme s'introduisant nuitamment dans votre villa, la trouvant, contrairement peut-être à ses prévisions, habitée ; supposez encore cet homme se trouvant subitement en votre présence et n'osant pas aller, en ce qui vous concerne, jusqu'au crime, en raison d'un passé commun. Cet homme-là, n'auriez-vous pas hésité à le dénoncer à la justice ?

R. — je vous jure, sur ce que j'ai de plus sacré, sur mes pauvres défunts, sur la tête de ma fille Marthe qui me reste, que je n'ai jamais eu la défaillance à laquelle se réfère votre question, douloureuse entre toutes ; et si même j'avais été trompée par les apparences, ce qui n'est pas l'égarement passager auquel vous faites allusion, je n'hésiterais pas un seul instant, dussé-je en souffrir terriblement, à le dénoncer à la justice.

D. — Rapprochement fait du bout de corde de trois mètres avec lequel votre mari a été étranglé et d'un rouleau qui a été présenté par votre valet de chambre Couillard et qui se trouvait dans un panier dans -le placard de l'office, on a constaté qu'il y avaient similitude entre les deux cordes. Avez-vous quelques indications intéressantes à fournir à la justice ?

R. — Tout ce que je puis vous dire, c'est que le rouleau en question de cordon de tirage servait à des usages domestiques. On en a employé au moment de l'exposition de tableaux qui a eu lieu dans le jardin d'hiver. Je n'ai pas de souvenir au sujet d'un bout de corde qui soit resté quelque part dans les chambres...

(Dossier. Cote 79.)

Cette cote 79 ne contient que 16 pages, et ces 16 pages représentent les questions et les réponses d'un interrogatoire qui dura plusieurs heures !... Il y eut beaucoup d'interruptions, il est vrai, lorsque je me sentais trop mal, et une partie de l'interrogatoire fut en quelque sorte de la conversation. J'appelai l'attention de M. Leydet sur le « mystérieux

Allemand » et sur les diverses personnes mêlées à notre vie pendant les semaines qui précédèrent le crime.

Je me rappelle que M. Leydet me dit tout à coup : « Vous parlez de bien des gens, mais vous ne nous dites rien de Couillard. On dirait que vous le protégez... » (Je sus plus tard qu'il avait été question, ce jour-là, d'arrêter mon valet de chambre.) Je répondis simplement : « Certaines personnes me disent de me méfier de Couillard, qu'il sait quelque chose ; d'autres m'assurent qu'il est parfaitement innocent... Je n'ai rien à dire. C'est à la justice à faire des recherches, à découvrir la vérité et à arrêter les assassins. »

Je fus fort surprise lorsqu'on envoya chercher Couillard. J'admets que les lettres anonymes avaient eu une certaine influence sur moi et que j'avais eu des soupçons sur Couillard, mais depuis quelque temps, ces soupçons avaient disparu ; je ne pensais plus qu'à la piste dont m'avait parlé l'inspecteur, la piste extraordinaire, sûre... et aussi à l'homme dont on m'avait montré la photographie.

Quand je rentrai à Bellevue, il était très tard. Couillard était à Boulogne. Il rentra vers une heure et demie du matin.

Pendant les jours suivants, les détectives vinrent plus que jamais au Vert-Logis. Bien que j'eusse dit tout ce que je savais, il y avait toujours un détail sur lequel ils désiraient des éclaircissements. Mais, en attendant, l'affaire ne semblait guère avancer.

Mariette était toujours avec moi et tout aussi dévouée que par le passé. Son fils, Alexandre, un maquignon que j'avais connu lorsqu'il n'était qu'un enfant, vint deux fois à Bellevue. Il ét4ait mieux habillé que d'habitude et semblait avoir de l'argent. (J'appris plus tard qu'il avait fait de bonnes affaires.) Mais je rapporte ces détails parce que les lettres anonymes que je recevais les citaient, et aussi parce que, cinq mois plus tard, dans des circonstances que je décrirai en temps et lieu, j'ac-

cusai Alexandre Wolff. Quant à Couillard, je n'avais plus besoin de lui, car ma vie était entièrement changée, et je le fis entrer dans un garage pour apprendre le métier de chauffeur.

M. Souloy m'apporta les bijoux transformés. Je donnai une des nouvelles bagues (bague saphir et diamants) à Marthe et gardai les autres.

L'inspecteur qui m'avait annoncé la « grande découverte » continuait de m'en parler avec enthousiasme... Tout allait bien, la piste était manifestement la bonne ; il fallait que je patiente... Mais rien n'arrivait et j'espérais, j'attendais... en vain.

Vers la fin du mois de juillet, je commençai à me sentir plus forte et me remis à marcher un peu. Je demandai à mon docteur d'aller en Normandie avec Marthe. Il fut d'avis qu'un changement d'air ne pourrait que me faire du bien. Je quittai Bellevue et allai m'installer, à Louvières (Calvados), chez des amis qui avaient une ferme dont ils s'occupaient eux-mêmes. Leur fille était une amie intime de Marthe. Pendant un mois entier nous connûmes là le repos et la paix. J'évitais de lire les journaux ; je n'avais plus d'agents de la sûreté autour de moi ; on ne me posait plus de questions. Les gens du pays, qui savaient qui j'étais, me témoignaient beaucoup de sympathie... Marthe et moi, nous respirions enfin. Il nous semblait que nous avions de nouveau le droit de vivre, d'être comme les autres créatures, et nous bénissions les braves cœurs qui nous avaient invités à passer quelques semaines auprès d'eux, dans ce beau coin de Normandie.

Mais au bout de quelque temps, les prés nous parurent moins verts, le ciel moins bleu, l'air moins pur, et le cauchemar recommença... De nouveau je me mis à penser à la nuit d'épouvante, aux hommes mystérieux, à la femme horrible, à mon mari et à ma mère, et le désir m'envahit une fois de plus de mettre fin, une fois pour toutes, aux soupçons et aux insinuations qui existaient contre moi, parce que les assassins m'avaient laissé la vie ! De quel

droit étais-je en vie quand ni ma mère ni mon mari n'avaient été épargnés ! Si je n'étais pas coupable, pourquoi ne le prouvais-je pas !... Voilà ce que l'on m'avait dit, et voilà ce que j'avais lu, hélas !...

Et je me demandais, éperdue, ce que faisait la police.

Je recevais aussi des lettres dans lesquelles on me disait que l'affaire de l'impasse Ronsin était classée... Et l'on me disait aussi que l'opinion m'accusait encore. Une lettre rédigée dans une espèce d'argot, et qui me fut réexpédiée de Paris, déclarait : « L'assassin, c'est vous ; seulement, comme vous connaissez «des gens de la haute», vous vous êtes arrangée pour qu'on vous laisse tranquille, et la « rousse » ne fait pas ce qu'elle aurait fait s'il s'était agi d'un pauvre diable... » Même les quelques rares amis qui me restaient me donnaient à entendre que les relations d'autrefois seraient impossibles tant que les assassins n'auraient pas été arrêtés... Comme si je savais où les trouver, moi ! Comme si j'étais la police ! Comme si je n'avais qu'un signe à faire pour qu'on les trouve et qu'on les arrête !... Et comme si je n'étais pas plus anxieuse que qui que ce soit au monde de savoir qui étaient ceux qui avaient assassiné mon mari et ma mère !...

Il y a des souffrances morales qui sont pires que les plus lancinantes douleurs physiques, et une des pires entre ces souffrances est de voir, heure après heure, jour après jour, souffrir l'être que l'on aime le plus au monde... Marthe, la chère et brave petite, essayait de sourire pour me donner du courage, mais je savais bien le mal qui la rongeait...

Nous passions de longues heures sous un arbre ou dans les champs... en silence. Je la contemplais, si pâle, si frêle, plus blanche à cause de ses vêtements de deuil, la tête baissée, les yeux pleins de larme qu'elle n'osait pas verser. Elle connaissait ma pensée et je connaissais la sienne. Elle pensait à son père, à sa grand'mère... et surtout à Pierre, son fiancé qui n'écrivait plus, qui n'écrirait plus jus-

qu'au jour où les assassins seraient arrêtés ! Lui non plus ne me croyait pas coupable, évidemment ; mais, comme ses parents, la rumeur l'effrayait un peu, et il ne voulait pas être mêlé, de près ou de loin, au drame qui se jouait...

Et tandis que j'agitais ces pensées en mon cerveau désorienté, je m'affermissais de plus en plus dans ma résolution de tout mettre en œuvre pour que l'affaire de l'impasse Ronsin ne soit pas classée. La rumeur ?... Eh bien, je ne la craignais pas... L'opinion publique ?... Je lui ferais face. J'irais jusqu'au bout... Je les trouverais ces assassins qui, après avoir fait deux victimes, en faisaient deux autres, ma fille et moi-même ; oui, je les découvrirais et si la justice hésitait, si elle se dérobait, comme je sentais qu'elle voulait le faire, et cela pour des raisons que je croyais deviner, eh bien, je trouverais le moyen de forcer la justice à faire son devoir, tout son devoir.

Une lettre m'arriva, une lettre de M. Marcel Hutin, de L'Echo de Paris, et l'ami d'un sculpteur qui avait toujours été au mieux avec mon mari et moi. J'avais confiance en M. Hutin... Il me disait, dans sa lettre, que l'opinion (toujours l'opinion !) était très surexcitée et qu'il se mettait à mon entière disposition.

J'écrivis une longue lettre à Me Aubin, le suppliant de pousser les autorités à renouveler leurs efforts, à poursuivre les recherches... Je me sentis un peu calmée ; j'essayai d'oublier mes souffrances, et sachant que le meilleur antidote contre les idées fixes c'était îe travail, je me mis, avec l'aide de Marthe, à décorer toute la maison de nos amis de Normandie.

Parfois, nous allions au bord de la mer ou faisions une excursion. Cette vie était simple et saine. Je pensais à Beaucourt et, tout en regardant Marthe, je me disais : « Comme mon père l'aurait aimée ! Comme il l'aurait gâtée !... Le chagrin écrit sur les traits chéris de mon enfant si jeune me

rendait toute honteuse de penser à mes propres tourments.

Voyant le bien que nous faisait à toutes deux cette vie de campagne, nos amis me proposèrent de prendre la moitié de leur maison et de nous installer auprès d'eux d'une façon permanente. Mais Marthe secoua la tète. Elle désirait ardemment rentrer à Paris, voir Pierre, à tout prix ; entendre sa voix... Et moi, je brûlais du désir de savoir ce qui se passait, ce qu'on faisait, si les recherches avançaient, si l'on touchait au but, ou si vraiment l'affaire avait été classée. Je voulais trouver la solution du mystère, de ce mystère qui était en train de briser le cœur de ma fille et qui me rendait la femme la plus malheureuse et la plus injustement traitée...

De tout mon cœur, je remerciai nos amis. Si notre séjour chez eux n'avait pas guéri nos esprits, du moins nous avions retrouvé des forces, et nous avions joui de bien des heures de paix et de calme bienfaisants.

Nous quittâmes Louvières vers la fin du mois d'août et rentrâmes à Bellevue. Je ne voulais pas aller a l'impasse Ronsin. La maison était aux mains des ouvriers, car j'avais décidé de la diviser en appartements dont je comptais louer une partie ainsi que l'immense atelier.

«M. et Mme Buisson vinrent au Vert-Logis quelquefois et Marthe vit Pierre...

Les visites des inspecteurs de la Sûreté recommencèrent. C'était surtout l'inspecteur Pouce qui venait me voir et me consulter. Je lui demandai où en était la piste Burlingham ; il me répondit, comme toujours, que tout allait bien... Je ne me contentai pas de cette question et voulus en savoir davantage. C'est alors que me fut révélée la piste des lévites à laquelle se rattachait indirectement l'affaire Burlingham, et que j'appris la découverte, faite le lendemain du crime, des deux cartes si importantes, dans le Métropolitain et du vol des robes noires.

La piste de Burlingham était née de la façon suivante.

Le 27 mai, quand M. Goldstein, ;M. Feinberg et Mlle Jankel étaient venus, chez Guilbert, commander des costumes pour le théâtre hébreu, il y avait dans la boutique une vingtaine de personnes, paraît-il, dont M. Burlingham, avec des amis. Ce furent M. Goldstein et Mlle Jankel qui donnèrent ce détail. Je dois ajouter que M. Goldstein déclara également qu'il croyait avoir vu Burlingham sortir du métropolitain à la gare du Nord, et qu'il avait suivi l'homme à la barbe rouge dans les premiers jours de juin, mais l'avait perdu de vue. « L'homme portait un sac de football ».

L'inspecteur se procura une photographie qui représentait M. Burlingham, un de ses amis et unt femme. Il me la montra, le 19, à Bellevue et je déclarai que l'homme barbu de la photographie ressemblait beaucoup à l'homme à la barbe rouge que j'avais vu la nuit du crime.

L'inspecteur me fournit de curieux détails sur M. Burlingham et ses amis ; c'étaient des excentriques, paraît-il, qui portaient des sandales et marchaient avec de grands bâtons ressemblant à l'alpenstock trouvé près du cadavre de mon mari.

Mais ces alibis irréfutables n'avaient pas été établis au moment où l'inspecteur Pouce (qui, je le reconnais, rechercha les assassins avec le plus louable zèle) m'expliquait l'importance de la piste Burlingham.

Je n'avais pas agi spontanément ; ce n'est pas moi qui avais engagé la Sûreté sur la piste Burlingham. On m'avait montré une photographie et j'avais dit simplement : « Cet homme ressemble beaucoup à l'homme à la barbe rousse que j'ai vu la nuit du crime ». On m'annonça que la piste était « sûre » et, bien naturellement, je fus portée à le croire. A la Sûreté, quand on me montra une fois de plus la photographie de M. Burlingham et que l'on me

demanda : « Est-ce lui ? » Je répondis textuellement :

« Si mon affirmation seule devait amener l'arrestation de l'homme dont vous me représentez la photographie et que je ne connais pas autrement, je n'oserais évidemment jamais la donner... Mais je suis étrangement frappée par Vanalogie de ses traits. »

On me demanda de me déguiser, de me rendre méconnaissable et d'accompagner les inspecteurs qui me montreraient M. Burlingham sans qu'il puisse me voir. Nous suivîmes M. Burlingham à pied et en voiture... Plusieurs fois, je dus ainsi aller de Bellevue à Paris, dans le but de voir M. Burlingham et de l'identifier. Je me rappelle l'avoir vu sortir de chez lui, près de la gare Montparnasse, je crois, et je lui trouvai une ressemblance frappante avec l'un des hommes de la nuit du crime, celui qui semblait effrayé et qui ne disait mot. Une autre fois, nous le vîmes, d'une voiture, près de l'Ecole des Beaux- Arts... A cette époque, j'avais encore toute ma raison, et j'aurais été incapable d'accuser qui que ce soit sans preuves formelles.

Enfin, après qu'on m'eût montré M. Burlingham plusieurs fois encore, je finis, à la Sûreté, par le reconnaître tout à fait. Ce qui peut. étonner, comme le dit très justement Me Aubin, mon avocat, ce n'est pas parce que je l'ai reconnu alors, mais que je ne l'ai pas reconnu plus tôt !

A Bellevue, je reçus, comme naguère des lettres anonymes par douzaine. La plupart dénonçaient Couillard, Mariette et Wolff ; d'autres enfin me dénonçaient moi-même... Un grand nombre de ces lettres étaient déposées dans ma boîte, sans timbres — elles n'avaient donc pas passé par la poste... Je les lisais presque toutes... Sait-on jamais... Je trouverais peut-être dans une de ces lettres un renseignement utile, un conseil précieux, une révélation, la vérité même...

Les inspecteurs venaient toujours, et puis des

journalistes et tous avaient leur version et en parlaient avec l'éloquence et la conviction de ceux gui ne traitent que des théories... Si j'avais écouté tout le monde, j'aurais dénoncé au moins une centaine de personnes différentes... Malgré moi, je commençais à être hypnotisée, en quelque sorte, par ces lettres anonymes, et comme les noms de Couillard et de Wolff étaient ceux qui revenaient le plus souvent, ils se gravèrent de plus en plus dans mon cerveau surexcité, au point que, quelques semaines plus tard, quand je fus torturée par des journalistes, je me mis à croire que réellement mon valet de chambre et le fils de ma cuisinière étaient les coupables et que, sans autres preuves que des soupçons et les dénonciations des lettres anonymes, j'allai jusqu'à accuser d'abord Couillard, puis Alexandre Wolff.

J'étais dans un état d'esprit qu'il est plus facile de s'imaginer que de décrire. Ma vie n'était pas normale. Je me levais à l'aube, à Bellevue, et ne me couchais jamais avant une ou deux heures du matin.

Mme Buisson venait de moins en moins. Pierre venait de temps en temps, presque en cachette, voir Marthe et moi. Et il me disait : « Si on ne retrouve pas les misérables, je ne pourrai pas épouser Marthe... » Quelle atroce position pour moi !... Cette condition inhumaine finit par tellement révolter ma fille que son amour pour Pierre reçut un choc dont elle ne se guérit jamais... Un soir, elle s'écria : « Est-ce donc cela île véritable amour ! » et, tombant dans mes bras, elle se mit à sangloter.

Les inspecteurs étaient en guerre les uns contre les autres. Chacun d'eux avait sa piste et se moquait de celles de ses collègues ! Mais ce qui était bien pire, c'est que, parmi ces inspecteurs, il y en avait qui étaient pour moi et d'autres qui étaient contre moi, et avaient une façon presque manaçante de me dire : « Il y a quelque chose là-dedans qui n'est pas clair, n'est-ce pas, madame ! »

Un jour un homme, en qui j'avais la plus entière

confiance et que sa position mettait à même de savoir exactement ce qui se passait à la Sûreté, vint me dire, d'une voix profondément troublée : « Madame, il y a un côté mystérieux à cette affaire ; je ne peux pas même vous dire d'espérer. On renonce à trouver les assassins. C'est à croire qu'ils sont connus et qu'on les protège pour une raison que je ne connais pas. »

Je m'étais bien souvent plainte du manque d'activité et de zèle des autorités, mais je ne pouvais pas croire sérieusement qu'on avait décidé de classer l'affaire. J'étais stupéfaite et navrée. Je demandai naturellement la raison qui avait pu pousser à une telle décision. Il est possible que mon imagination se soit égarée, mais j'eus l'impression nette que la justice savait qu'un des mobiles du crime avait été le vol des documents politiques... Peut-être un seul sur les trois hommes savait-il que je possédais des papiers de Félix Faure ; peut-être n'avait-il parlé à ses complices que de bijoux et d'argent à voler... En tout cas, il me parut que la justice, ayant découvert que le crime de l'impasse Ronsin avait un côté politique, on avait décidé d'arrêter peu à peu les recherches et d'étouffer l'affaire... car si on allait jusqu'au bout, il n'était pas impossible que certains faits soient découverts qui pourraient être une source d'ennuis très sérieux pour certains fonctionnaires... Peut-être même, car j'allai jusque-là dans mes suppositions, les autorités avaient-elles su, dès le commencement, le secret de l'affaire de l'impasse Ronsin, et n'avaient-elles fait faire des enquêtes et des recherches que pour la forme, pour empêcher tout soupçon... Maintenant, jugeant qu'on en avait fait assez, il avait été résolu de classer l'affaire...

Il est possible encore que les autorités croyaient vraiment à ma culpabilité, mais se trouvant incapables d'établir une accusation sérieuse, elles avaient décidé de classer l'affaire, plutôt que de perdre du temps et de l'argent en recherches qui seraient nécessairement inutiles puisque, dans leur idée, la

coupable, c'était moi ! La justice croyait réellement que j'avais de mes propres mains étranglé mon mari, étranglé ma mère, caché l'argent et les bijoux, mis mes tiroirs en désordre, renversé un encrier, arrêté les pendules, éparpillé de la ouate et que finalement je m'étais bâillonnée et ligotée à mon lit, après m'être moi-même frappée et brutalisée !...

En vérité, je ne savais que penser 1 Toutes sortes de théories me passaient par la tête. Je voulais savoir ; je tâchais de comprendre. C'était affolant... Il y avait une chose, toutefois que je savais, celle-ci : Trois hommes en robes noires et une femme rousse avaient pénétré chez moi pendant la nuit du 30 au 31 mai 1908 !; ils avaient volé et ils avaient tué.

Ces quatre misérables se trouvaient quelque part en ce monde et pour l'amour de ma fille, pour moimême, et par ce qu'il fallait que justice se fasse, je ferais tout pour qu'on les trouve I

Page 1