LA SALLE DU TRONE
Dans les derniers jours d'octobre, le 25, je crois, nous quittâmes Bellevue, Marthe et moi, et allâmes nous installer, à Paris, à la maison de l'impasse Ronsin. Les principales réparations avaient été faites, et la disposition des chambres était changée, mais il y avait encore beaucoup à faire en ce qui concerne la plomberie, la décoration, la peinture, et les ouvriers venaient tous les jours.
On m'avait dit que la seule manière de stimuler les recherches de la police, c'était de « reprendre » l'affaire par l'organe de la presse. Toutefois, avant d'en venir là, je résolus de faire encore quelques démarches et tâcher d'intéresser la justice au mystère de l'impasse Ronsin.
J'allai voir le procureur de la République, M. Monnier, au Palais de Justice. Marthe vint avec moi et fut présente à l'entrevue, que je rapporte avec la plus entière fidélité.
Le procureur, un homme petit, aux yeux ternes qui évitaient le regard de l'interlocuteur, me demanda ce que je désirais.
— Je suis venue, lui dis-je, vous supplier de faire en sorte que l'on suive les diverses pistes qu'on a trouvées et qu'on poursuive les recherches le plus activement possible...
— Vous me surprenez, madame, fit le procureur d'un ton lassé, ennuyé, comme s'il voulait dire : « Toute cette histoire ne m'intéresse pas le moins du monde. » Pourquoi ne restez-vous pas tran-
quille ? Vous avez encore votre fille, quelques amis... Qu'est-ce qu'il vous faut de plus ?... Il ne faut pas trop demander à la vie.
Indignée, je me levai, suivie de Marthe. Arrivée à la porte, je me retournai...
— Eh bien, non, dis-je au procureur, cela ne me suffit pas ! J'attends plus de la vie et de la justice surtout. La vie de ma fille et la mienne sont perdues parce qu'on ne tient pas à trouver les coupables. J'essayerai de les trouver, même si la justice classe l'affaire. Vous ne pouvez nier, en tous cas, que certaines pistes n'ont pas été suivies comme elles auraient dû l'être, rapidement, énergiquement, aussitôt découvertes.
Je songeais bien entendu à la piste des lévites. Qu'on s'en rende bien compte : Le crime eut lieu dans la nuit du 30 au 31 mai ; les deux cartes furent trouvées, dans le métropolitain, le 31 mai au soir... Mais ce n'est que le 10 juin que Mlle Rallet, M. Guilbert, M. Goldstein, M. Feinberg et les autres sont interrogés... Puis on ne fait rien... On suit seulement les pistes Burlingham et Noretti qui ont un rapport indirect, et d'ailleurs sans base, avec l'affaire des robes noires volées. Et ce ne fut qu'après mon arrestation, en décembre 1908 et au commencement de 1909 que, dans l'espoir évidemment de pouvoir enlever son importance à la piste des lévites, l'on interrogea à nouveau les divers témoins concernés... Mais à quoi bon ces recherches et ces interrogatoires, sept, et même dix mois après la découverte du vol des robes noires !... Il doit sembler évident que les trois hommes et la femme rousse devaient être loin et hors d'atteinte depuis longtemps !
Comme le dit mon avocat, dans sa plaidoirie : « Il serait téméraire de prétendre que les criminels ne sauraient être recherchés en dehors du personnel du théâtre hébreu. Ne pouvaient-ils pas faire partie du groupe de quinze ou vingt personnes, artistes, modèles, habitués de Montmartre qui, d'après
Mlle Rallet, se trouvaient chez son patron, M. Guilbert, le jour même de la location, le 27 mai. La commande de ce jour-là ne pouvait-elle pas être entendue, le porteur du panier suivi, le samedi, jusqu'au théâtre, où vous savez, par M. Goldstein lui-même, combien le vol, préface certaine du crime, était facile « pour le premier venu ». Ce premier venu ne pouvait-il pas encore se rencontrer parmi la clientèle bizarre, presque exclusivement composée d'étrangers, qui suivait les représentations de ce théâtre. Goldstein n'a-t-il pas déclaré : « A ce même individu, venu du dehors, il n'eût pas été difficile de s'assurer de l'heure des livraisons des costumes Guilbert et des facilités qu'on avait de fouiller dans les paniers. »
Après cette entrevue avec M. Monnier, procureur général, je rentrai à l'impasse Ronsin avec Marthe. Pendant plusieurs heures, je retournai l'obsédant problème dans mon esprit, et sans cesse j'entendais les paroles du procureur : « Vous avez votre fille et une jolie maison, que vous faut-il de plus ? » Oh! ce ton blasé, suffisant, dédaigneux. Et cette façon de me dire, d'un ton détaché : « Nous faisons ce que nous pouvons... »
En attendant, la vie pour Marthe et moi était devenue un enfer. Des lettres d'insultes me parvenaient tous les jours. Certains journaux m'attaquaient de nouveau, et le voile dont ils couvraient leurs insinuations devenait de plus en plus transparent. Et les assassins étaient libres, sains et saufs ! Je n'aurais pas été un être humain si je ne m'étais pas révoltée. C'en était trop.
De Bellevue, j'étais allée voir M. Hamard, mais l'entrevue n'avait abouti à rien. J'allai une fois de plus trouver le chef de la Sûreté. Marthe m'accompagna. Elle voulait absolument ne jamais me quitter, d'abord parce qu'elle tremblait dès qu'elle se sentait loin de moi et ensuite parce qu'elle savait que sa présence me donnait du courage. M. Hamard eut l'air ennuyé de me voir, mais il ne me fit pas atten-
dre. Il ne permit pas toutefois à Marthe et à M. Ghabrier (un cousin de mon mari) d'assister à l'entrevue. Je lui dis ce que j'avais dit au procureur général, M. Hamard m'assura, moins léthargiquement, que la Sûreté faisait tous les efforts possibles, et prononça même ces mots : « Je vous promets que je chercherai les assassins jusqu'à ce que je les trouve. » Cela fut dit d'un ton vibrant et foncièrement sincère... et pourtant je quittai M. Hamard convaincu que l'affaire de l'impasse Ronsin était classée. Ma fille et moi nous n'échangeâmes pas une parole en retournant à la maison, mais là, je la pris dans mes bras et lui dis : « Marthe, je lutterai jusqu'au bout, je le dois à toi, à ceux qui sont morts et à moi-même. Elle m'embrassa longuement et en pleurant me répondit : « Tu as raison, maman ; il faut « les » trouver... Et puis peut-être me reviendra-t-il. »
Elle ne l'avait pas encore oublié...
A la fin d'octobre, je vis un journaliste qui m'avait souvent dit que la Presse était toute-puissante et qu'il se mettait à mon entière disposition. Si les journaux prenaient l'affaire en mains, la justice serait bien obligée de s'en occuper, et sérieusement. Je crus M. Hutin. J'aurais d'ailleurs cru toute personne qui m'aurait promis de m'aider à trouver les assassins ou à éclaircir le mystère. Je décidai donc de reprendre l'affaire. J'y étais poussé aussi par Marthe, ma famille, par les quelques amis qui me restaient... et certains inspecteurs de la Sûreté euxmêmes.
J'écrivis une lettre le 31 octobre 1908 ; j'y parlais de la lenteur et de l'apathie de ceux qui s'occupaient de l'affaire et j'annonçais solennellement mon intention de continuer de chercher les coupables et de venger mes morts.
La lettre fit sensation ; elle fut reproduite dans tous les journaux ; ma maison fut assiégée par des journalistes. J'étais au pouvoir de la Presse.
Le jour où la lettre parut, nous étions allées, Marthe et moi, au cimetière de l'Hay, un village près de Paris où était enterré M. Steinheil. Ensemble nous mîmes des fleurs sur la tombe et priâmes.
Quand nous revînmes à l'impasse Ronsin, la maison était envahie par des journalistes. Ils m'entourèrent, me harcelèrent de questions... mais je n'avais rien à ajouter à ma lettre.
Le soir, nous allâmes à Breteuil, Marthe et moi, chez mon frère Julien. J'eus une longue conversation avec lui au sujet de l'affaire de l'impasse Ronsin et de mes plans d'avenir. Mon frère, comme tant d'autres, fut d'avis que la presse seule pourrait découvrir la vérité : « Dis aux journaux tout ce que tu sais, tout ce que tu penses et en moins d'un mois notre mère et ton mari seront vengés et on cessera enfin ces insinuations épouvantables. »
Pauvre Julien, et pauvre moi ! En moins d'un mois... j'étais en prison.
Le lendemain — jour de la Toussaint — mon frère et moi parcourûmes les journaux... C'était stupéfiant. Tous consacraient des colonnes entières au mystère qui me hantait, et à ma lettre parue la veille dans VEcho de Paris. Certains approuvaient ; d'autres critiquaient ; des uns louaient mon énergie et mon courage ; les autres semblaient croire que mon audace désespérée, ma folle témérité prouvaient ma culpabilité. Un certain journal, toujours mieux informé que tous les autres, et probablement peu satisfait que ma lettre n'ait pas paru dans ses colonnes, décrivit ma visite à FHay et n'hésita pas à raconter que je m'étais rendue au cimetière dans une voiture complètement fermée, aux volets baissés, comme une coupable qui se cache ! Or. en réalité, comme il faisait très beau, Marthe et moi avions
préféré faire le trajet en voiture découverte !... On ne se figure pas suffisamment tout le mal que me firent ces racontars et de tels mensonges imprimés à des centaines de mille d'exemplaires !
Marthe sanglotait ; mon frère était furieux, et moi, je me demandais quoi faire...
— Va voir M0 Aubin, conseilla mon frère, et le plus tôt possible.
Je suivis ce conseil et rentrai à Paris. Je trouvai mon avocat plongé dans la lecture des journaux.
— Je suis abasourdi, commença-t-il. Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu que vous vouliez écrire une lettre à YEcho de Paris. Pourquoi d'avez-vous fait ?
— Tout le monde me disait que les journaux seuls pourraient m'aider. J'ai la conscience nette ; je ne crains rien ni personne ; nous réussirons...
— Je n'en doute pas. Oui, nous les trouverons...
— Jusqu'ici, j'ai toujours gardé ma porte et je me suis refusée le plus possible à répondre aux questions des journalistes. Mais maintenant, je répondrai à tous, à condition qu'ils m'aident. Et si l'on m'attaque, si l'on imprime des mensonges, ce sera à vous de prendre les mesures nécessaires. Le sort en est jeté. Je veux savoir la vérité et résoudre ce mystère.
Me Aubin était un peu déconcerté et mon agitation l'inquiétait visiblement. Mais, en même temps, mon énergie et ma détermination lui plaisaient.
Peu après, j'allai au Palais de justice voir M. Leydet et M. Grandjean, substitut du procureur, Me Aubin leur avait écrit que j'avais décidé de le prendre comme avocat-conseil.
— Tâchez donc de comprendre ma position, dis-je à M. Grandjean... Vous savez dans quelle situation je me trouve et vous, M. Leydet, voilà longtemps que vous me connaissez ; je ne parle pas à des gens qui me voient pour la première fois et qui ne savent rien de moi... Ne vous rendez-vous pas compte que le mariage de ma fille est compromis, que son bonheur
sera brisé si la lumière ne se fait pas, M. Buisson, comme beaucoup d'autres, est convaincu que l'affaire est classée. Vous pouvez démentir cela... si cela n'est pas. Vous pouvez dire que les agents de la Sûreté sont à l'œuvre. Vous pouvez prouver, si vous le voulez, que l'opinion publique n'a aucune raison de me croire coupable. Il doit y avoir quelque chose à faire. Faites-le ! Vous savez mon innocence ; n'est-ce pas votre devoir de le faire comprendre...
M. Grandjean leva les bras au ciel et bégaya :
« Mais, madame, c'est effrayant ! Vous avez ameuté
les journaux ! Nous ne pouvons même plus sortir du
Palais sans être assaillis par les journalistes. Notre
vie, grâce à vous, est devenue un enfer !
— Et ma vie, à moi, qu'en faites-vous ?
M. Grandjean ne parut pas m'avoir entendu et poursuivit :
— Je vous dis qu'on continue les recherches ; on suit plusieurs pistes. Les journalistes aussi suivent des pistes !...
— C'est cela qui vous déplaît et qui vous effraye. Vous savez parfaitement que vous n'avez pas voulu attacher la moindre importance aux détails que je vous ai donnés sur certaines personnes qui venaient à l'impasse quelque temps avant le crime. Si vous avez ordonné des recherches, c'est parce que vous y avez été poussé par la presse... Mais il est trop tard, maintenant, pour demander des alibis aux personnes soupçonnées. Comment voulez-vous contrôler leurs dires ? Le crime a été commis il y a cinq mois !... Vous haussez les épaules. Vous envisagez l'affaire comme votre chef Tant-Pis... Je dirai aux journaux tout ce que j'ai dit aux inspecteurs de M. Hamard et je crois qu'ils m'aideront.
Puis, me tournant vers M. Leydet, j'ajoutai :
— Veuillez avoir l'obligeance de faire le nécessaire... Je prends Me Aubin comme avocat-conseil.
— Je vous prie de réfléchir, madame, me dit M. Leydet, très ému. C'est un affront que vous nous
faites... J'ai fait tout ce qu'il était en mon pouvoir de faire... Je suis un honnête homme...
— Je le sais, monsieur Leydet, et vous avez toute mon estime ; mais vous avez un tort : c'est d'être un de mes amis. Il aurait mieux valu pour moi, à cause de l'opinion, que le juge d'instruction chargé de cette triste affaire fût quelqu'un qui ne me connût pas du tout. J'ai appris qu'il avait été question de m'arrêter après l'interrogatoire que vous m'avez fait subir à Boulogne. Si vous êtes de ceux qui ont empêché mon arrestation, je le regrette. Vous auriez été obligé de me remettre en liberté bien vite et on aurait cessé de m'accuser.
Le document qui faisait Me Aubin mon avocatconseil fut signé.
Une nouvelle vie commença, une vie anormale, fiévreuse, affolante. Sans cesse des chocs, des anxiétés, des surprises, des démarches, des questions... C'était à perdre l'esprit. Il venait à l'impasse Ronsin plus de vingt journalistes parisiens tous les jours, sans compter les reporters des journaux de province et les correspondants de journaux étrangers. Chacun, bien entendu, avait son idée, sa conviction, sa piste, me les soumettaient et les discutaient avec moi, sans relâche. Chacun me jurait ses grands dieux que son journal était mon plus ardent défenseur et me demandait des « renseignements spéciaux, exclusifs ».
Les lettres anonymes venaient en plus grand nombre que jamais. Ma famille, des amis — ils écrivaient, mais je les voyais peu ou pas — me félicitaient ! Maintenant que les journaux avaient repris l'affaire, on aboutirait !... Et puis, je trouvais des 'lettres dans mon jardin, sur l'herbe, dans les arbustes... jetées par-dessus le mur ! Une sur dix de ces missives me menaçait de mort ; les autres se contentaient de m'assurer que j'avais étranglé mon mari et ma mère, et qu'on le savait et qu'on le prouverait... Presque tous les jours aussi, je trouvais un message dont le texte était écrit à l'aide de lettres imprimées décou-
pées dans les journaux et qui disait simplement des noms...
Cependant, la tension de mes nerfs, l'agitation constante en moi et autour de moi, les questions, les pistes, les découvertes, les désappointements, les conseils et les menaces, le manque de sommeil et, une fois de plus, le manque presque complet d'appétit, toutes ces crises et tous ces chocs sapèrent non seulement ma santé, mais ma raison. La nuit, lorsque je dormais un peu, j'avais d'effrayants cauchemars et, pendant le jour, il m'arrivait constamment de me demander : « Suis-je encore en possession de ma raison ou suis-je folle ? » Je m'étonne encore aujourd'hui que ma raison n'ait pas sombré, temporairement tout au moins, avant le 26 novembre, date de ce qu'on a appelé « da nuit des aveux »s tant il était facile, en ces jours d'agitation fébrile et anormale, de me faire dire ou croire ce qu'on voulait, sauf à certains moment où, par un effort presque surhumain, j'arrivais à concentrer ma volonté et à ne pas me laisser tromper...
Quand je sortais, on me suivait et parfois un homme, une femme, voire un enfant, criait : « Vlà l'assassin ! » Parfois aussi j'entendais dire : « Pauvre femme 1... » Tout cela m'était indifférent. Je me disais que nous touchions au but et que, bientôt, Marthe et moi, aurions le droit de vivre comme les autres créatures.