‹ Mes mémoiresChapitre 19 sur 29 · LA PERLE DANS LE PORTEFEUILLE · texte numérisé non relu

LA PERLE DANS LE PORTEFEUILLE

Me Antony Aubin devenait chaque jour plus inquiet. Il lut quelques-unes des lettres anonymes qui m'étaient envoyées, étudia les journaux avec soin, tâta le pouls de l'opinion publique et secoua la tête... Un matin, il me dit : Allez voir mon ami Goron, l'ancien chef de la Sûreté. Il a fondé une agence privée et il sera peut-être à même de vous aider. J'ai la plus grande confiance dans le flair et l'habileté de Goron.

Je suivis ce conseil. M. Goron, un petit homme aux cheveux blancs, à la tête énergique et éveillée, aux yeux scrutateurs, me reçut avec une vivacité souriante qui contrastait fort avec le genre de réception que son successeur à la Sûreté, M. Hamard, m'accordait depuis quelque temps.

Je dois dire ici que je suis convaincue que, comme M. Leydet, M. Hamard croyait absolument en mon innocence et je reconnais volontiers qu'il m'a toujours traitée non seulement avec justice, mais avec la plus grande courtoisie... Mais, à tort ou à raison, je sentais que lorsqu'il s'engageait à tout faire pour trouver les assassins, il n'était pas complètement sincère. J'ai toujours eu l'impression que M. Hamard avait les mains liées...

M. Goron, d'une façon brusque, mais plaisante, alla droit au but...

— J'ai mes idées sur le crime, et je vais vous les dire.

Il se peut que je vous froisse un peu, mais je dis

toujours ce que je pense... L'affaire est claire. Ce n'est pas un « crime crapuleux » (la définition de M. Hamard, de M. Dol et d'autres). La piste Burlingham... idiot. L'affaire est plus grave. Entre nous... vous n'avez jamais parlé de vos relations avec Félix Faure. Vous avez bien fait. La justice ne tient pas du tout à s'occuper de cette partie de votre vie, quelque importance qu'elle puisse avoir par rapport au mystère qui nous préoccupe. Mais mon idée, la voici : le crime fait, en quelque sorte, suite à votre amitié avec le Président Faure... Vous avez été brave et discrète ; vous savez bien des choses... vous les avez tues... et je vous félicite. La vérité est que vous savez trop de choses, et ce genre de savoir est toujours un peu dangereux... Je suis tout à fait au courant de ce qui s'est passé entre Félix Faure et vous ; je sais aussi que vous n'avez été pour rien dans sa mort étrange, et je sais aussi que vous n'avez rien eu à faire avec l'assassinat de votre mari et de votre mère. Votre mari avait trop confiance dans divers individus qui ne la méritaient pas et il a payé cher cette erreur...

Je fus conquise par la sincérité évidente et l'attitude de M. Goron. Sans hésitation, je lui parlai des documents, du collier et de l'Allemand.

— C'est bien ça, dit-il simplement quand j'eus fini. Je me doutais qu'il devait y avoir quelque chose dans ce genre-là... l'affaire de l'impasse Ronsin n'est pas unique dans son espèce. Voici ce qui a dû se passer : Un homme ou plusieurs hommes — qui firent... ce qu'ils firent pour l'argent que les papiers pouvaient représenter, ou par pure fanfaronnade, cela s'est vu, allez ! — apprirent que vous possédiez des documents politiques importants ; ils s'introduisirent chez vous sous un prétexte quelconque et captèrent la confiance de votre mari. Ils découvrirent, soit par des domestiques, des voisins ou par votre mari lui-même que la maison serait vide le samedi 30 mai, puisque vous deviez aller tous à Bellevue ce jour-là... Vous savez le reste... Les lévites

prouvent qu'il ne s'agissait pas d'un crime crapuleux, car il y a là une précaution dont ne se soucient pas d'ordinaire les criminels de profession.

Je parlai à M. Goron des lettres que je recevais constamment au sujet de Mariette, de M. de Balincourt, de Wolff, de Gouiliard et d'autres.

— Oui, oui, ça peut être intéressant, tout ça, mais méfiez-vous de vos soupçons. Ecoulez, j'ai presque envie de vous prêter quelques-uns de mes hommes ; voire maison est pleine d'ouvriers ; ils se déguiseraient en peintres et en électriciens... Ils surveilleraient tout et tout le monde... Je n'ai jamais vu votre maison. On y fait beaucoup de changements, mais cela ne fait rien... Voulez-vous me recevoir, moi et mon fils ; j'examinerai les lieux ; mon fils m'aidera. Nous viendrons en étrangers qui désirent visiter l'atelier.

J'y consentis, naturellement. M. Goron vint à l'impasse Ronsin le lendemain et examina tout avec le plus grand soin. Avant de s'en aller, il me dit : Persévérez dans vos efforts, mais dominez-vous et soignez-vous. Lâchez les journalistes. Dites-leur que vous n'en pouvez plus, que vous avez besoin de repos... Vous êtes fiévreuse, malade, vous finirez par perdre la tête si vous continuez de mener cette existence ; les plus forts n'y résisteraient pas. J'ai connu plusieurs hommes, à la tête solide, intelligents et forts qui, dans leur soif de vérité, dans leur besoin intense de résoudre le mystère qui les obsédait, même après que leur affaire avait été classée, ont été mis dans des asiles d'aliénés ou en sont arrivés à voir les assassins qu'ils cherchaient — partout. Je pourrais vous citer deux hommes supérieurs qui commirent deux crimes affreux, convaincus qu'ils étaient de tuer ceux qu'ils cherchaient depuis si longtemps ; l'un d'eux est au bagne ; l'autre est mort en prison — c'était de mes bons amis — . Ecoutez, il faut que je vous donne un conseil. Songez à votre fille. Elle est souffrante, elle aussi. Emmenezla sur la Riviera, là où il y a du soleil, loin de Paris,

de l'impasse... Essayez d'oublier. Envoyez-moi toutes les lettres que vous recevrez, même celles des gens en qui vous avez confiance, de vos amis... Tout le monde semble vous influencer. C'est dangereux, c'est très dangereux.

— Non, non... Il faut que je lutte jusqu'au bout. Vous verrez, je triompherai et le monde entier saura que...

Laissez donc le « monde entier » tranquille !

Pensez un peu à vous-même, à votre enfant, à vos santés... Et laissez-moi faire ! Dans une semaine, vous serez gravement malade, c'est moi qui vous le dis. Si j'étais votre docteur, je vous ferais enfermer pendant quelque temps dans une maison de santé. Vous n'êtes plus maîtresse de vous. En tous cas, promettez-moi de ne rien faire et de quitter Paris bientôt, le plus tôt possible, et d'aller vous reposer.

Je promis, et serrai cordialement la main de M. Goron. Puis je retournai chez moi, calmée, et bien résolue à suivre les excellents conseils de l'ancien chef de la Sûreté.

A la maison, je trouvai un journaliste qui m'attendait. C'était M. D..., un reporter de dix-huit ans. Il venait souvent et avait toujours des choses extraordinaires à me dire, au sujet de Couillard ; des choses qui, par un hasard curieux, correspondaient exactement avec ce que me disaient de Couillard certaines lettres anonymes.

Couillard était de nouveau à mon service. Il n'avait pas trouvé de place de chauffeur et était revenu chez moi.

— Madame, me dit le jeune reporter (le fait que je pouvais écouter religieusement un enfant de dixhuit ans et me laisser influencer par lui donnera au lecteur quelque idée de mon état), vous pouvez aller trouver M. Hamard. J'en sais long sur Couillard.

C'était étonnant le nombre de gens que je rencontrais à cette époque qui « en savaient long » soit sur moi, soit sur telle ou telle personne vivant près

de înoi !... Pourtant, j'écoutai M. D..., tandis qu'il me donnait toutes sortes de détails sur Couillard, sa famille, son passé, ses habitudes...

— Pour être bien sûrs de notre fait, conclut M. D..., je voudrais connaître le nom du lieu de naissance de Couillard. Je voudrais savoir pourquoi et quand il a quitté son village pour Paris. Saviez-vous, madame, que votre valet de chambre qui vous a dit qu'il était venu directement chez vous de la campagne et qu'il ne pouvait pas trouver son chemin dans Paris, y a été terrassier pendant deux ans !

Je fus stupéfaite. « Vous devez vous tromper, M. D...! » m'écriai-je, mais il me donna des détails convaincants, et je me mis une fois de plus à penser aux dénonciations contenues dans les lettres anonymes... Quelques mensonges de mon valet de chambre ne prouvaient pas qu'il était un assassin, bien entendu, que je n'étais pas dans un état normal et M. D... parlait avec tant de conviction et de feu que je me laissai convaincre : Couillard devait savoir quelque chose. J'étais d'ailleurs prête à admettre n'importe quoi...

— Couillard, me dit M. D..., possède sans doute une carte d'identité. Je voudrais bien la voir, car elle contient probablement le renseignement dont j'ai besoin. Mais si nous la lui demandons et s'il est coupable en quoi que ce soit, il devinera que nous avons des soupçons... Comment pourrions-nous obtenir cette carte sans éveiller son attention ?

J'allai trouver Mariette et après que je l'eus interrogée elle me dit : « Madame, je ne sais rien, moi. Couillard vient d'un village... Est-ce qu'on va ennuyer Couillard maintenant ? Et à moi, est-ce qu'on va me demander encore des questions. J'en ai assez des journalistes et de la police ».

— Mariette, dis-je, connaissez-vous le nom du village de Couillard, oui ou non ; on me dit qu'il est essentiel de le savoir.

— Ah bien ! Si c'est tout ce qu'on demande, c'est

facile. Son pardessus est ici ; vous trouverez ce que vous voulez dans son portefeuille.

Je retournai auprès de M. D... et lui dis : « Je ne sais que faire. La carte est dans le portefeuille de Couillard et son portefeuille est dans son pardessus, ici ».

— Alors, c'est tout simple, madame. Il n'y a pas de mal à regarder le contenu de ce portefeuille. Je n'ai besoin que d'une adresse.

M. D... ouvrit le portefeuille, y trouva l'adresse qu'il voulait, quand tout à coup je remarquai une enveloppe bordée de noir et portant l'écriture de ma fille. Je regardai. C'était une lettre de Marthe adressée à son fiancé.

Marthe, qui se trouvait là, prit la lettre et s'écria : « Maman, c'est la lettre que j'ai écrite à Pierre, la veille de la Toussaint ».

— Comment ! Couillard a gardé cette lettre tout ce temps-là.

M. D... se frottait les mains : « Vous voyez ! J'avais raison ! C'est bien suspect, ce vol d'une lettre. Il n'a pas pu prendre la lettre pour le timbre... qui a été enlevé d'ailleurs. Pourquoi n'a-t-il pas détruit la lettre ?... » Il hésita, puis s'écria : « Cette lettre a été écrite et volée à l'époque où vous vous décidiez à reprendre l'affaire ! ».

— C'est vrai ! dis-je. Je suppose que Couillard a voulu savoir ce que je comptais faire. Marthe pouvait fort bien le dire à Pierre dans sa lettre. Il avait donc des inquiétudes !

— C'est évident, madame !... Permettez-moi d'aller examiner sa valise. Je trouverai peut-être quelque chose de plus important et de plus décisif.

M. D..., accompagné de Marthe, monta au grenier. Couillard n'était pas à la maison, à ce moment-là. Il travaillait toute la journée chez moi, mais s'en allait le soir après son dîner. Il m'avait demandé toutefois de laisser sa valise au grenier et il y montait souvent... Je l'avais repris à mon service pour faire plaisir à Marthe, qui disait justement que si

Couillard n'avait pas pu trouver une place, c'était à cause du drame de l'impasse Ronsin, et que nous devions l'aider...

M. D... revint et dit : « La valise est fermée et je ne puis pas l'ouvrir, mais nous touchons au but ».

Après son départ, j'eus une longue conversation avec Marthe. Elle avait toujours eu beaucoup de confiance en Couillard... Nous essayâmes de deviner pourquoi il avait volé cette lettre... (Plus tard, on trouva une autre lettre volée dans la valise, cette fois une lettre écrite par moi à mon amie Mlle Lefèvre.)

Depuis ce terrible mois de novembre (1908), j'ai compris la grave faute que j'avais commise. A la Cour d'assises, à mon procès, je fis les excuses les plus complètes à mon ancien valet de chambre, en toute sincérité. Ce fut bien coupable de ma part de l'accuser, sans avoir de preuves réelles de sa culpabilité, mais le lecteur, je le crois, comprendra mon état d'esprit...

Toute la nuit, je restai éveillée et, de plus en plus, je devenais convaincue que Couillard était coupable ou « en savait long »... J'allai chercher les lettres anonymes et me mis à les relire pour la vingtième fois... Je savais que les accusations contre moi venaient surtout du fait que les assassins m'avaient épargnée. On m'avait trouvée vivante dans une maison où il y avait deux cadavres !... Mais, pensai-je, Couillard aussi était dans la maison et lui aussi était vivant, après le crime. Puisque ce n'était pas moi l'assassin, c'était donc Couillard... Et puis, n'avait-il pas perdu la clef de la maison ? N'avait-il pas gardé le revolver de mon mari au lieu de le lui rendre ?... Et n'était-il pas évident que si mon mari avait eu son revolver auprès de lui, on ne l'aurait pas tué, pas sans lutte, en tous cas ? Et puis, je me rappelais un autre crime, le meurtre de M. Rémy, un banquier qui avait été assassiné huit jours après le crime de l'impasse. M. Rémy avait été tué par son valet de chambre, lequel pendant longtemps ne fut pas soupçonné. Et me rappelai

aussi que Couillard était sorti le soir du 30 mai. Couiilard avait peut-être rencontré ses complices. Pendant la nuit, il avait du quitter sa chambre, audessus de l'atelier et descendre les recevoir. La femme rousse était peut-être son amie... Couillard était timide et peureux ; c'était peut-être lui, l'homme immobile à l'air effrayé que j'avais vu près de la porte du corridor, dans ma chambre, la nuit du crime ? Je ne l'avais pas reconnu à cause de la robe noire, de la fausse barbe rousse et du grand chapeau mou ? Couillard savait où était la corde... et il savait où se trouvait la ouate...

Mon imagination s'excitait, s'affolait. Avec plus de fièvre que de logique, je faisais concorder tous les faits et forçais cette version du crime à être satisfaisante en tous ses détails. C'était la folie qui commençait. J'avais eu tant et tant d'émotions depuis quelques mois, j'avais subi tant de chocs, traversé tant de crises et d'épreuves, on m'avait tellement accablée, insultée, torturée, on s'était tant servi de moi, on avait tant joué avec moi en ces dernières semaines que j'en étais venue à ne plus distinguer le bien du mal, le vrai du faux, ce qui était permis de ce qui était criminel !... Tant de pistes avaient été suivies et tant de pistes avaient été abandonnes que je me cramponnais désespérément à celle-ci. Oui, Couillard savait quelque chose et il faudrait qu'il le dise, à tout prix, et qu'on sache enfin la vérité. Et puis ce serait fini. Nous recommencerions à vivre, Marthe et moi...

Je n'avais plus d'amis. Ma fille était aussi souffrante que moi et avait de longues crises de larmes. Elle avait perdu son père, sa grand'mère, son fiancé... Et la maison était si triste, si inhospitalière. L'hiver était venu. Le vent sifflait ; il faisait froid, il pleuvait... Encore un effort et ce serait fini. J'aurais droit au repos, au calme... Oui, Couillard était le coupable. Sûrement c'était lui, ça ne pouvait être que lui. Il avait fait entrer les assassins...

J'avais le portefeuille de Couillard à ma disposi-

tion. Je pris dans un tiroir une perle qui venait de ma bague art nouveau, je l'enveloppai dans du papier de soie et glissai le tout dans le portefeuille.

Maintenant, me disais-je, on sera bien forcé de l'arrêter. Il aura peur ; s'il sait quelque chose sur le crime, il avouera. S'il est innocent, je dirai à mon ami II. Leydet que c'est moi qui ai mis la perle dans le portefeuille et j'expliquerai dans quel but.

Le soir même, Couillard était arrêté.

Malgré la confusion de mes pensées, je compris jusqu'à un certain point, pendant la nuit, la gravité de ce que j'avais fait. Quoique je fus bien décidée à dire que j'avais moi-même mis la perle dans le portefeuille aussitôt que Couillard aurait parlé.

Le lendemain donc, je me rendis à la Sûreté et me fis accompagner par un agent à la rue de La Boëtie. Ce fut l'inspecteur Déchet qui vint avec moi, et, ensemble, nous allâmes chez M. Gaillard, le bijoutier qui avait fait la bague d'après un croquis et en utilisant une perle achetée chez Dufayel et qui m'avait été donnée par M.EgJjï. M. Gaillard put retrouver dans ses livres la description exacte de la bague, le poids et la forme de la perle, etc. Je lui dis que la perie trouvée dans le portefeuille de mon valet de chambre (il avait lu dans les journaux le récit des incidents de la veille) était celle qui avait été montée sur la bague art nouveau.

Plus tard je vis M. Souloy.

— Avez-vous encore, lui demandai-je, la monture de la bague art nouveau que je vous ai priée de changer, en même temps que d'autres bijoux, en juin dernier ?

— Non, madame, me dit-il, cette monture a été fondue avec les montures des autres bijoux que vous m'avez donnés à transformer.

— Je le regrette, dis-je, car cela aurait pu m'êtrfc utile. Nous pouvons avoir, d'un moment à l'autre, à donner des explications à M. Hamard au sujet de cette bague art nouveau;

Je savais maintenant que je pouvais prouver quand

je voudrais que la perle n'avait pas pu être volée la nuit du crime, puisque M. Gaillard pouvait l'identifier, et M. Souloy déclarer qu'il l'avait eue en mains au mois de juin. Je n'avais plus qu'à attendre que Couillard fasse des aveux... et j'étais convaincue qu'il en ferait...

Le Matin me demanda le dessin de la bague « volée » ; je donnai l'adresse de M. Gaillard, et le dessin de la bague art nouveau fut publié.

A ma demande, on fit des recherches dans la chambre que Couillard habitait et chez moi. Je voulais savoir s'il avait caché quelque chose au grenier. La presse, le public étaient très excités contre Couillard et, étant un peu effrayée de la tempête que j'avais moi-même déchaînée, j'avais hâte de savoir si Couillard parlerait. On me rapporta qu'il avait raconté qu'une femme assez bien mise était venue voir M. Steinheil le vendredi 29 mai, trente-six heures avant le crime ! Couillard s'était trouvé à la fenêtre de la cuisine quand cette dame inconnue était venue, et il s'apprêtait à ouvrir quand il vit M. Steinheil se précipiter dans le jardin et ouvrir lui-même. Mon mari avait échangé quelques paroles avec cette dame, à la grille. On me rapporta aussi que Couillard avait dit : « Alexandre Wolff en sait plus long que moi ! » Tout cela me troublait et me paraissait d'une importance capitale. « Couillard, me disais-je, commence à dire des choses dont il n'a jamais parlé. Nous saurons toute la vérité bientôt... » Je me mis à penser à Wolff. Le fils de ma vieille servante était au mieux avec Couillard... Je pensais aux lettres anonymes... On m'avait dit qu'après le crime, Alexandre semblait « rouler sur l'or ». Et puis, il était fort, il n'avait peur de rien, il connaissait bien la maison. Par sa mère, il pouvait savoir tout ce qui se passait chez moi. Je m'étonnais... Je ne pensais plus seulement à Couillard, je pensais à Wolff... Et je m'exaltais... Je « sentais » que la lumière allait enfin se fafre...

Un incident, qui se passa deux jours après Paires1

tation de Couillard, je crois, me troubla plus encore. Chaque heure, d'ailleurs, me semblait amener une nouvelle émotion, un nouveau choc, une nouvelle complication... On aurait dit qu'un démon me poussait irrévocablement à ma perte...

C'était la nuit. J'étais assise dans ma chambre, au rez-de-chaussée, et je relisais les lettres qui dénonçaient Couillard et Wolff. Je croyais tout le monde couché, quand je vis une lumière traverser le vestibule menant à l'escalier. Je fus très étonnée. J'allai doucement à la fenêtre et vis Mariette et son fils Alexandre. Que faisaient-ils à cette heure tardive. Il était environ minuit ! Ils montèrent l'escalier le plus doucement possible. Je n'étais pas encore déshabillée. Arrivée au pied de l'escalier, j'entendis Mariette dire à Wolff : « Ne fais pas de bruit, surtout. » Quand les marches craquaient, ils s'arrêtaient et retenaient leur respiration. J'essayai de monter derrière eux, mais mes forces m'abandonnèrent et je m'assis sur les marches du bas.

J'écoutai. Mariette et Wolff montaient toujours. Je les entendis ouvrir la porte du grenier, au troisième étage, et entrer. Je ne sais combien de temps ils restèrent là-haut. Je tremblais de peur et de froid, et le sang battait dans mes tempes et me faisait mal... Puis, je les entendis de nouveau et je me relevai. Ils descendaient, ils s'arrêtèrent au second et entrèrent à l'atelier. J'allai au jardin voir s'il y avait de la lumière à l'atelier. Je n'en vis pas. Evidemment, ils tenaient la bougie très bas, près du plancher et loin de la fenêtre. Je retournai au pied de l'escalier. Ils descendirent. Au moment où j'aL lais retourner dans ma chambre pour n'être pas vue, j'entendis Wolff dire de mauvaise humeur à sa mère : « Je te dis qu'il en manque trois. » Mariette répondit : « Je n'y puis rien ! » Wolff reprit : « Maintenant qu'il est enfermé, nous ne pourrons rien savoir. Ah ! pourquoi s'est-elle occupé de tout ça ? On était si tranquille. Elle ne pouvait donc pas Se taire !... Mais, fais attention ; elle est bizarre.

J'ai bien va, l'autre soir, quand j'ai diné ici, qu'elle avait quelque chose. Elle était aimable, mais elle n'avait pas ses yeux d'habitude. » (Je cite textuellement.) Ils s'étaient arrêté sur le palier du premier étage. J'étais si bouleversée que je crus que je n'arriverais pas à regagner ma chambre... J'y réussis cependant. Je regardai la pendule. Il était minuit quarante. Je retournai à la fenêtre de la salle à mangei d'où je pouvais surveiller le vestibule. Je vis passer }'.:riette et son fils. Je courus à la porte et, n'entendant aucun bruit, je lis deux ou trois pas dans le vestibule. J'entendis alors la voix de Mariette qui disait : « Passe-moi la lumière ; je ne vois rien... » La voix venait de l'escalier conduisant à la cave et la porte de cet escalier, dans le vestibule, était entr'ouverte. Que faisaient-ils là ?... Je me cachai de nouveau. Bientôt, Mariette et WolfF remontèrent.

Ce dernier avait l'air furieux. « Chut ! » dit Mariette, et ils se rendirent à la loge, par la cuisine. (Mariette était alors à la fois cuisinière et concierge.) Les portes étaient fermées et je ne pouvais rien entendre. J'attendis. Enfin, la loge s'ouvrit et Wolfï' marcha doucement vers la grille, l'ouvrit et disparut. Je me demandai ce que je devais faire. J'avais un peu peur de Mariette, et pourtant elle avait été 1* meilleure des servantes pendant quinze ans. Mais je connaissais ses façons brusques, hargneuses même à certains moments. Et puis, comme moi, comme ma fille, tous les événements des derniers mois l'avaient bouleversée.

J'allai droit à la loge de Mariette, par le jardin. La porte était encore ouverte. Je la trouvai assise près de son lit, l'air hébété, anéanti. Elle tressaillit en me voyant et se rendit compte immédiatement que mes sentiments envers elle avaient changé.

— Que faites-vous là, à cette heure-ci, Mariette ? Je viens d'entendre la grille se refermer. C'est donc que quelqu'un vient de sortir ? Que se passe-t-il ?

— Rien, madame. J'ai ouvert la porte pour avoir plus d'air. Je ne me sens pas bien. Toutes ces his-

toires, ces visites de la police, ces recherches. J'aime pas ça. Tout va de travers, Couillard va peut-être nous faire des ennuis. Qui sait ?... On va peut-être m'accuser moi, ou bien Alexandre. Ah ! je vous jure que si on touche à mon fils, j'aurai peur de personne !

Elle avait Fair terrible, avec ses yeux féroces, sa mâchoire en avant et ses grands poings serrés. Elle se leva, vint tout contre moi et me dit, l'air menaçant :

— Eh bien, et vous ? Pourquoi n'êtes-vous pas couchée à cette heure-ci ?

— Parce que je n'ai pas sommeil ; je ne peux pas dormir...

— Depuis quand êtes-vous éveillée ?

— Depuis plus de deux heures... Pourquoi avezvous Tair effrayé ?

Mariette se rapproche encore ; son visage touchait presque le mien. Je n'avais rien dit au sujet de l'étrange promenade nocturne de son fils et d'elle, et pourtant, l'air plus menaçant que jamais, elle me dit:

— Et puis, après ?...

— Après ?... C'est à vous de m'expliquer ce que vous et votre fils venez faire à l'atelier, au grenier et à la cave. Répondez...

Bile hésita, puis répondit :

— Ce que j'ai fait avec Alexandre ?... C'est pas votre affaire. Je suis bien libre de faire ce que je veux. J'ai des affaires à moi au grenier. Je peux bien donner un paquet à emporter à mon fils, si je veux. . .

— Non, Mariette... Votre fils n'a rien emporté avec lui. Il n'avait pas de paquet quand je l'ai vu sortir, ou alors, c'est que le paquet était bien petit.

Elle me prit les mains brusquement :

— Ecoutez, madame, j'en ai assez de tout ça. Laissez-moi tranquille ! Je ne suis pas d'humeur à vous donner des explications. Vous feriez mieux de retourner auprès de Marthe et d'aller vous coucher !•

Son attitude et son ton m'effrayèrent tellement que je m'enfuis et, grelottant de lièvre, je songeai sérieusement à parler à M. Hamard de ce qui s'était. passé, mais Mariette avait été la meilleure des servantes, je le répète, depuis bien des années. J'avais de vagues soupçons sur son fils, qui, m'avait-on dit, était extrêmement violent et avait même eu des démêlés avec la police. Mais je ne croyais pas que Mariette fût en quoi que ce soit, mêlée au crime. Et je pensai à sa fille et à son gendre, M. et Mme Geoffroy, qui avaient toujours et si dévoués. Mme Geoffroy venait constamment chez moi faire divers travaux et le mari était toujours prêt à se rendre utile. Tous deux gardaient la maison quand nous partions tous en vacances, et je ne connaissais personne sur qui j'aurais pu compter davantage. Si j'accusais Mariette ou son fils d'une façon quelconque, toute la famille souffrirait, hélas !... Et puis, tout à coup, je me rendis compte qu'il n'y avait probablement rien de suspect dans cette visite nocturne au grenier et à la cave. Mariette avait sans doute désiré causer avec son fils et lui montrer certaines choses lui appartenant. Quant à son attitude mauvaise, elle devait simplement s'expliquer par le fait qu'elle était tourmentée comme moi, malade, affolée. Voyant Gouillard arrêté, elle se disait peutêtre que son tour et celui de son fils allait venir. Elle et son fils se rendaient sans doute compte que j'allais accuser, dénoncer à tort et à travers !...

Je m'endormis au matin, épuisée. Mais le bruit de portes qu'on ouvrait et qu'on refermait me réveilla en sursaut. J'allai voir ce qui se passait.

M. Hamard venait d'arriver avec toute une troupe d'agents de la Sûreté pour faire une perquisition dans toute la maison, de la cave au grenier. Les ouvriers vinrent comme d'habitude et des journalistes aussi. Mariette était furieuse et jurait terriblement.

Tout à coup, un homme fit irruption dans le jardoin. Il vint à moi et me dit :

— J'apprends que M. Hamard, le chef de la Su-

reté, est ici. Je vous prie, mademoiselle, dites-lui qu'il faut que je lui parle !

— Et que lui voulez-vous ? demanda M. Hamard. Puis il me dit :

— Vous voyez, on vous prend encore pour votre fille !...

Et, se tournant vers le nouveau venu — qui s'appelait Wagner — il ajouta :

— Vous pouvez parler devant cette dame. C'est Mme Steinheil elle-même. Et moi, je suis M. Hamard.

Il éloigna d'un geste les journalistes qui se précipitaient déjà. M. Wagner, alors, déclara, tout ému, qu'il pouvait fournir des renseignements très importants sur Alexandre Wolff, que Wolff, le lendemain du crime, avait eu en mains toute une liasse de billets de banque. M. Hamard me demanda de le laisser seul à seul avec M. Wagner, et je me retirai.

Les perquisitions durèrent toute la journée. On fouilla la loge de Mariette de fond en comble. On fouilla la cave et le grenier. J'aidai les agents. J'étais sûre qu'ils découvriraient quelque chose qui mènerait à da solution du problème qui m'usait le cerveau. Mais ils ne trouvèrent rien et je me remis à désespérer.

Le grenier était très grand et encombré de caisses, de malles, de vieilleries, de costumes de modèles... J'allai plusieurs fois voir les agents au travail. J'étais fatiguée et souffrante. Depuis quarante-huit heures, je n'avais pas dormi et j'avais eu toutes sortes d'émotions. Je voulais que les agents trouvent quelque chose... Il me semblait qu'ils manquaient d'ardeur, qu'ils ne cherchaient pas comme ils auraient dû. Une fois de plus, j'eus une mauvaise inspiration : j'allai chercher un petit diamant dans une boîte à bijoux, dans ma chambre, remontai au grenier et le jetai dans la poussière... Oui, me disais-je, voilà une excellente idée. La découverte de ce diamant va les stimuler...

Au bout d'un moment, j'attirai l'attention des

agents sur le petit point brillant, et l'un d'eux ramassa le diamant. M. Hamard, qui se trouvait là, mit tranquillement le diamant dans un morceau de papier et le tout dans sa poche.

Les agents partirent vers la fin de l'après-midi. Les journalistes pouvaient venir maintenant, et ils vinrent !... Ils étaient bien une trentaine. Ils s'élancèrent comme des bêtes affamées sur leur proie. Ils posèrent des questions à tout le monde. Même ceux d'entre eux que j'avais toujours vu pondérés et dignes, se conduisirent comme des fous. On m'accabla de questions. J'essayai de répondre, mais mes forces m'abandonnèrent.

— Ecrivez ce que vous voudrez, dit-je. Mais laissez-moi en repos. Je n'en puis plus, j'ai besoin de sommeil...

J'allai m'enfermer dans une chambre et m'étendis.

Un grondement comme celui d'une mer en furie me tira de ma torpeur. J'allai à la grille du jardin et, par le judas, je vis une grande foule — composée surtout de femmes — et tous ces gens hurlaient. Marthe me tenait la main et tremblait : « Maman, maman, qu'y a-t-il ? » répétait-elle... Un journaliste anglais ou américain, qui se trouvait là, me dit : « Ne faites pas attention, madame, ne restez pas près de cette grille... Il y a là des gens qui sont pour vous, mais beaucoup d'autres qui vous haïssent, et ni les uns ni les autres ne savent pourquoi... » Je l'entendis murmurer : « La multitude, la grande ennemie de la raison... » Les mots qu'on entend dans des moments pareils restent gravés dans la mémoire. Je me suis souvent répété ces quelques mots, mais ce n'est que lorsque j'ai appris l'anglais sérieusement, en Angleterre, après mon acquittement, que j'ai découvert que le journaliste avait cité une phrase de sir Thomas Brown.

Mme Chabrier, qui était sortie dans l'après-midi, eut la plus grande difficulté à rentrer dans la maison, et il en fut de même dans le cas des télégraphistes et du facteur. Dans la soirée, la police balaya

l'impasse et l'orage passa. Nous nous mîmes à table, Marthe et moi, mais essayâmes en vain de prendre un peu de nourriture.

Au milieu de la nuit — il devait être une heure et demie, j'entendis sonner à la grille. Je me levai et m'habillai à la hâte. Mariette était déjà à la grille quand j'y arrivai.

— Qui est là ? demandai-je.

Il y avait cinq ou six journalistes de l'autre côté et ils étaient venu demander s'il était vrai que je m'étais suicidée. Mariette cria : « Non, non, et non ! Bien sûr que non ! Allez-vous-en. » Et elle referma le judas.

Cette nuit-là non plus, je ne dormis pas. Je me dis que les nerfs humains avaient une limite de résistance et que je ne pourrais pas supporter une autre journée comme la dernière ou une autre nuit comme les nuits passées. Je croyais avoir atteint l'extrême limite de l'endurance, mais je devais m'apercevoir de mon erreur, dans moins de vingt-quatre heures. Mon calvaire ne faisait que commencer.

Je pensai à Couillard. Que faisait-il ? Avait-il fait de nouvelles déclarations ?... Ou bien mes soupçons étaient-ils sans fondement ? Les lettres anonymes se trompaient-elles ? Avouerait-il ? Avait-il quelque chose à avouer ?

J'avais appris la veille que Couillard avait déclaré que M; Steinheil, le samedi 30 mai — moins de douze heures avant le crime — lui avait dit attendre des lettres importantes et lui avait ordonné de les cacher sous le tapis de la table du vestibule quand elles viendraient. Deux cartes pneumatiques étaient venues et Couillard les avait cachées là où on lui avait dit ! Jamais mon mari ne m'avait parlé de ces cartes. Elles se rapportaient peut-être au collier, aux papiers... Il y avait évidemment là un mystère, car s'il s'était agi de lettres ordinaires, mon mari m'en aurait certainement parlé et n'aurait pas pris ces étranges précautions... Il n'était pas encore temps d'aller dire à M. Hamard que j'avais moi-même mis

la perle dans le portefeuille de Couillard, puisqu'il continuait de faire des déclarations nouvelles.

Si Couillard était innocent et ne savait absolument rien sur le crime, c'était bien grave de ma part de le laisser en prison, lorsqu'un mot de moi aurait suffi à le faire relâcher, mais j'étais convaincue qu'il dénoncerait les vrais coupables et je m'attendais à chaque instant à apprendre que tout était découvert et que justice serait faite, enfin !...

Et j'attendais...

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