NUIT DITE « DES AVEUX
(25-26 novembre 1908)
Le matin, de bonne heure, des journalistes vinrent aux nouvelles.
A dix heures, des agents de la Sûreté arrivèrent pour continuer leurs perquisitions et une fois de plus j'espérais qu'ils trouveraient quelque chose qui les mettrait sur la bonne voie.
Mariette était comme folle, et me dit : « La foule est contre vous. Couillard est déjà arrêté ; je parie qu'on va nous arrêter moi et mon fils. Je parie que vous allez dire à la Sûreté que vous nous avez vus l'autre nuit. Vous êtes comme folle... A quoi bon î Ah ! que tout ça finisse ; j'en ai assez !... Renvoyez la police ; ils me rendent toquée avec leurs perquisitions et leurs questions. Si ça continue, je ne réponds plus de moi : je perdrai la tête comme vous.
« Si la police ne s'en va pas, et si vous dites un mot contre moi ou Alexandre, continua-t-elle, je raconterai tout ce que je sais sur vous et vos amants. Vous dites que vous aimez votre fille Eh bien, moi, j'aime mon fils : je ne veux pas qu'on y touche. Nous verrons. »
Puis, tout à coup, son ton changea et, presque larmoyante, elle ajouta :
« Je n'ai plus qu'une chose à faire : faut que je me saoule... faut que je me saoule... »
J'avais des bourdonnements dans les oreilles ; c'était du feu qui coulait dans mes veines et mon
cœur me faisait mal. Je regardai Mariette, et avec toute la fermeté dont j'étais capable, je lui dis : « J'irai jusqu'au bout II faut qu'on découvre la vérité. Aidez-moi, Mariette ! » Mais elle ne m'écoutait pas et répétait : « Faut que je me saoule. » Elle se tenait la tête entre les mains. Elle faisait peine à voir, la malheureuse.
M. Hamard arriva, parla à ses hommes, puis me rejoignit :
« Nous ne trouvons rien, fit-il. Il est vrai que le crime remonte à bien des mois... A propos, M. Leydet voudrait vous voir. Il vous attend au Palais de Justice. L'inspecteur Pouce vous accompagnera... La foule est mauvaise.. Emportez vos bijoux, vous pourriez en avoir besoin »
A ce moment, une bande de journalistes fit irruption dans la maison. Deux ou trois entrèrent par une des fenêtres du rez-de-chaussée. Ils m'entourèrent et firent un tel vacarme que je ne pus rien entendre Je ne saisissais que des lambeaux de phrases : « Avezvous entendu que... » « Un bijoutier a déclaré... » « Il se passe quelque chose... » « Couillard... la perle... »
A chaque instant, on brûlait du magnésium : les photographes étaient à l'ouvrage... On me posait des questions... Un journaliste du Gaulois me demanda de photographier ma main, parce que les journaux allaient tous parler d'une « histoire de bague... ».
Je ne savais où donner de la tête. J'ai connu bien des jours d'angoisse et de torture, mais celui-là, ce 25 novembre 1908, fut certainement l'un des pires.
Pendant que j'essayais de répondre aux questions, on venait à chaque instant me chercher. Tantôt les ouvriers avaient besoin de moi, tantôt Marthe, tantôt c'était quelqu'un qui désirait louer un des appartements et avait besoin de certains renseignements que seule je pouvais donner. (J'avais déjà loué l'atelier meublé à un artiste étranger pour huit mille francs par an. Le bail avait été signé, mais mon arrestation changea tout et le bail fut annulé.)
Après le départ des journalistes, j'essayai de faire •ira inventaire des meubles, du linge et de l'argenterie des appartements que je désirais louer, mais la plume tremblait dans ma main et j'étais incapable de compter, de concerter ma pensée.
L'heure du déjeuner sonna, mais je n'avais pas faim, et d'ailleurs les journalistes vinrent me déranger une fois de plus. « Pourquoi ne barricadez-vous pas votre porte ? » m'a-t-on souvent demandé. Parce que les ouvriers allaient et venaient constamment, et qu'ils apportaient ou emportaient constamment quelque chose : des échelles, des outils, des rouleaux de papiers, que sais-je, et chaque fois que la grille s'ouvrait pour un ouvrier, des reporters entraient derrière lui. D'ailleurs rien n'aurait retenu les journalistes. Au besoin, ils auraient passé par-dessus le mur, comme l'un d'eux le fit d'ailleurs, un dimanche où j'avais condamné la grille.
L'inspecteur Pouce vint et me dit : « Emportez vos bijoux : vous en aurez peut-être besoin. »
J'allai les chercher, et, avec l'inspecteur, me rendis en taxi au Palais de Justice. En route, je vis que M. Pouce avait l'air sombre et triste. Je lui en fis la remarque.
« Ah ! madame, me dit-il, si j'étais à votre place, j'aurais perdu la tête depuis longtemps. Je n'aime pas vous voir dans cet état. Et puis tout à l'air d'aller de travers... Comme ceux qui vous ont poussée à demander à la presse de vous aider, doivent le regretter, en présence de votre martyre, car c'est un vrai martyre, et vous n'êtes pas au bout, hélas !... »
J'écoutais, mais je ne comprenais pas. Je n'étais plus qu'une loque humaine, sans volonté, sans force... Et puis, j'avais tant sommeil ; je m'endormais presque...
Au Palais de Justice, je fus reçue par Me AnLmy Aubin et M8 Steinhardt, son secrétaire. Ils avaient l'air enchanté.
« Ça va très bien, me dit mon avocat, Couillard a fait plusieurs déclarations intéressantes déjà... Mais
il y a quelque chose qui me tourmente : Etes-vous sûre que vous n'aviez pas deux perles pareilles ? Si oui, vous feriez bien de le dire. » » Je pénétrai dans le cabinet de M. Leydet. Par une porte entr'ouverte, je le vis arpenter la chambre voisine. Il entra, et s'inclina comme d'habitude, mais je remarquai qu'il était très pâle.
« Introduisez Couillard, dit-il ; son avocat, l'expert, M. Bouin, M. Gaillard et M. Souloy. »
Quand tout le monde fut assis, M. Leydet m'expliqua que M. Souloy avait fait une déclaration. Je fus stupéfaite. Je trouvais tout naturel que M. Souloy ait désiré faire une déclaration, évidemment au sujet de la perle, mais ce qui m'était pénible, c'est qu'il l'ait faite trop tard, c'est-à-dire avant que Couillard n'ait avoué tout ce qu'il savait.
— Alors, dis-je à M. Souloy, voilà ce que vous avez fait Et cela après que j'étais allée chez vous et que je vous avais dit que nous irions un jour — fixé par moi — trouver M. Hamard ?...
— Madame, dit M. Souloy, ma conscience...
Ce fut tout ce que j'entendis. Tout tournait autour de moi. Je ne comprenais plus rien. J'étais incapable, hélas ! de voir la gravité de ce que j'avais fait, en mettant cette perle dans le portefeuille de mon valet de chambre.
M. Leydet et les autres me donnèrent toutes espèces d'explications auxquelles je ne compris rien, ^['ailleurs... Puis, le juge d'instruction me dit : « Vous aviez deux bagues art nouveau, n'est-ce pas ? L'une volée par Couillard, et l'autre remise par vous à M. Souloy ? »
J'aurais pu répondre simplement par le mot « oui » et Couillard était perdu, mais, bien que tout fût troublé dans ma tête, je vis, heureusement, le crime que je commettrais en répondant affirmativement, et je répondis : « Non, je n'avais qu'une de ces bagues. »
— • Rien qu'une... répéta M. Leydet, comme pétrifié. Mais, madame, vous rendez-vous compte de la gravité de ce que vous nous dites ?
A ce moment, un employé de M. Souloy entra et me regarda fixement, d'une manière qui me terrifia.
On me posa des questions et je répondis vaguement. Cela dura plusieurs heures... Je me sentis si mal qu'on fit venir Me Aubin. M. Leydet me regardait d'une manière étrange... Avec mon avocat, je quittai le cabinet du juge d'instruction. Il me demanda d'aller le voir le lendemain ; il voulait me parler très sérieusement, et après cela, nous irions ensemble chez M. Leydet.
— Pourquoi ne pas causer ce soir ?
— Non, non, je ne suis pas libre ...
Si Me Aubin avait été libre ce soir-là, je n'aurais probablement pas été prisonnière le lendemain !
— Surtout, ne parlez pas aux journalistes, ce soir ! me recommanda-t-il en me quittant.
J'en renvoyai d'abord quelques-uns, mais à neuf heures du soir, deux d'entre eux qui avaient été dès le début de mes recherches, mes confidents habituels, forcèrent ma porte et me dirent :
— Il faut tout nous dire ! Sinon vous êtes perdue, vous, votre fille et votre frère, vous serez tous arrêtés... L'impasse est envahie. Votre maison est cernée. La foule est là dehors ; on veut mettre le feu à votre maison, on veut vous lyncher !...
Je me suis rendu compte depuis qu'ils me croyaient vraiment coupable, à ce moment-là, et qu'ils étaient décidés à m'arracher des aveux avant la Justice.
J'étais là devant eux, malade, tremblante, hypnotisée... On pouvait essayer de la douceur, maintenant. Le jouet aurait pu casser ; il ne fallait pas trop tirer sur la corde : après la note dramatique, la note pathétique :
— Pauvre femme... Dites-nous la vérité, nous sommes vos amis, vos vrais amis, vos seuls amis... Avouez. Cela vous soulagera, avouez, sinon pour vous-même, du moins par amour pour votre fille.
« Songez à votre pauvre mère, qui est morte. Elle vous appelait, cette nuit-là, elle disait Meg, Meg... Eh bien, Meg, dites-nous tout !
Je me sentais défaillir...
— Que voulez-vous que je vous dise ? demandai^ e.
Ils me prirent les deux mains :
— Tout ! Dites-nous tout... Seulement, vous savez, ne nous parlez plus des lévites. Personne n'y croit ! Et puis, ne nous parlez pas des bijoux ; ça ne prend plus non plus, ça ! Vous feriez bien de commencer par nous dire la vérité sur la perle.
Je répondis : « C'est moi qui ai mis la perle dans le portefeuille de Couillard pour qu'il parle, qu'il dise ce qu'il sait ; c'est moi qui ai mis le petit diamant dans le grenier. »
— Il faut nous faire des aveux complets, comprenez-bien cela. Et surtout ne répétez pas ce que vous avez dit auparavant. Le public n'en croit pas un mot. Il faut nous dire autre chose, la vérité ! Voyons, qui sont les assassins ? Dites-nous leurs noms...
Je tremblais. Je n'avais plus la force de penser, de vouloir. Ils avaient tué ma raison. Ils voulaient des noms ; il fallait leur en donner. Des noms, n'importe quels noms...
J'en dis un, puis un autre, puis un troisième, celui de Salvator d'abord, un modèle de mon mari. Les deux hommes secouaient la tête. Ces noms-là ne feraient pas l'affaire ! Alors je dis : Non, ce n'est pas Salvator, c'est son frère !... Ils secouèrent encore la tête et dirent « Non »... Alors je pensai à Alexandre Wolff, que j'avais tant eu dans l'esprit pendant les jours précédents.
J'hésitai pourtant, à cause de Mariette. Je leur dis que « sa » mère mourrait si j'accusais celui auquel je pensais... Et puis, je prononçai le nom d'Alexandre Wolff. « Oui, Wolff, c'est l'assassin ! »...
Us me posèrent des questions. Ils faisaient les questions et les réponses, et je disais « oui, oui... » pour qu'ils s'en aillent. Ils me racontaient comment les choses s'étaient passées et puis me demandaient si c'était bien cela. Je disais toujours « oui, oui... »
Ils avaient l'air de réciter le contenu des lettres anonymes. (Sans doute ils avaient reçu des lettres dénonçant Wolff, comme moi...) Je pensais à tout ce qu'on m'avait dit, à tout ce que j'avais lu, sur Wolff. Je décrivis même son gilet — . le gilet qu'il portait le soir, où je l'avais vu avec Mariette, dans le vestiaire.
— Et pourquoi ne l'avez-vous pas dénoncé plus tôt ? Parce que vous aviez peur qu'il dise que vous lui aviez demandé de vous débarrasser de votre mari ?
— Oui, oui...
Cela dura encore quelques minutes, et puis, ce fut fini. Ils avaient Pair heureux. Ils avaient gagné une grande victoire.
Enfin, ils s'en allèrent.
Pendant quatre heures, j'avais été torturée. J'étais meurtrie, brisée, anéantie, et je restai là, à terre, appelant la mort dans un dernier effort de pensée. Et puis je vis trouble et je m'abîmai dans le néant...
Je ne saurais mieux comparer cette « Nuit des Aveux » — qui ne devrait pas d'ailleurs s'appeler ainsi, puisque je n'avais en aucune façon avoué une culpabilité qui n'existait pas, sauf en ce qui concernait la question de la perle dans le portefeuille — qu'à un cauchemar. Dans un cauchemar apparaissent les gens ou les choses qu'on a vus ou auxquels on a pensé récemment, dans l'état de veille. Deux fois, ce jour-là, on m'avait parlé de M. Bdl et vingt fois j'avais pensé à Wolff. Et il y avait eu les lettres anonymes. J'en citai tout un passage à mes deux bourreaux, qui avaient évidemment lu ou pensé les mêmes choses. Et ainsi, il fut question de M. Bdl et de Wolff dans mes « aveux ». Et quand je vis Mariette à la fenêtre, je pensai plus que jamais à son fils (Mariette, sans doute, devinait, avec l'instinct d'une mère malheureuse, qu'il s'agissait de son fils et tremblait pour lui...)
Oui, un cauchemar !... Mais après un cauchemar, on se réveille, on revient à la vie réelle, à la paix*
ou même au bonheur et l'on s'écrie : « Le ciel soit loué ! Ce n'était qu'un mauvais rêve ! »...
Mais après mon cauchemar, hélas ! je me réveillai pour me voir soumise aux pires tourments, pour voir mon enfant arrachée de mes bras, et me voir arrêtée et jetée en prison. Le cauchemar n'était pas fini : il commençait !
Que ne l'ai-je oublié, ce cauchemar effroyable ! Je me le rappelle dans tous ses détails... Je n'étais alors que de l'argile entre les mains de deux hommes qui faisaient de moi ce qu'ils voulaient, dans leur mauvaise folie, ou dans un accès insensé de zèle de journaliste, mais l'argile garde les empreintes.
Ils me firent perdre la raison, mais pas la mémoire, et, après trois années, les moindres détails de cette nuit d'agonie sont encore si précis dans mon esprit, je les revis avec une telle intensité de sensation que ma main tremble tandis que j'écris. Je frémis, je vois ces deux hommes — qui sans doute se sont souvent reproché leur conduite impardonnable — je sens leurs mains sur mes poignets et la plume tombe de mes doigts...
Voici d'ailleurs le récit de « la Nuit des Aveux », tel qu'il résulte de la déposition faite, dès le lendemain, au juge d'instruction par les deux journalistes. (Déposition de M. Hutin, dossier cote 3280.) :
« Je tiens à vous déclarer, dès le début, que, dans cette affaire, je n'ai absolument rempli qu'un rôle de journaliste et d'informateur, et que j'ai tenu à ne confondre, ni de près ni de loin un tel rôle avec le rôle de la justice. (!)
« Vers neuf heures et demie, le 25 novembre, je me présentai chez Mme Steinheil où un de mes confrères me rejoignit bientôt. M. Ghabrier, qui m'aperçut, s'écria : « Ah ! vous venez en sauveur ! ou tout « au moins : Soyez le bienvenu ! »
« Mme Steinheil elle-même me reçut avec beaucoup de sympathie. Je remarquais qu'elle était fortement affaissée. Elle me reçut dans la salle à manger. Ses premiers mots furent : « Quelle idée vous
« avez eue de me faire écrire cette lettre. » Je lui rappelai que cette lettre n'avait été publiée qu'à sa propre instigation, je lui déclarai qu'à l'heure actuelle ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de libérer sa conscience, en disant toute la vérité. Je lui dis que le lendemain, avec les moyens qui lui sont propres, la justice lui arracherait certainement la vérité, et qu'elle ferait mieux de me la faire connaître spontanément.
« Nous lui fîmes observer que c'était certainement elle qui avait mis la perle dans le portefeuille de Couiliard. Et, sur sa réponse affirmative, nous lui en demandâmes le motif. Elle hésita longtemps. Ce furent de sa part bien des réticences et bien des biais. Puis finalement elle déclara que c'avait été pour détourner d'un autre côté les recherches de la justice. Mme Steinheil, on le sentait réellement, cherchait à s'évader de notre entretien.
« Sur nos questions, elle déclara qu'elle détestait son mari ; puis, comme nous lui demandions le motif, elle murmura : « Nous étions pauvres, nous « n'avions rien. » Mais je me mis à plaider le faux pour savoir le vrai. Et puis elle déclara que le coupable était Salvator.
« Aussitôt elle se reprit, disant : « Non, je perds « la tête, ce n'est pas Salvator, c'est son frère ! » Elle déclara ensuite qu'elle aimait un homme, et que la reprise de l'affaire lui avait été inspirée par le désir de lui prouver qu'elle s'occupait toujours activement de la recherche des assassins.
« Nous lui demandâmes à nouveau pourquoi elle avait dirigé les soupçons sur Rémy Couiliard. Elle nous répondit : « J'ai toujours eu des soupçons sur « lui. »
« Nous lui fîmes observer qu'en tout cas elle savait la vérité sur ce qui s'était passé dans la nuit du 30 au 31 mai ; qu'elle connaissait le vrai coupable. Et nous lui déclarâmes : « Nous ne vous quitte- « rons pas avant que vous ne nous le disiez. » (Le dossier, que j'ai sous les yeux, dit : a Nous ne vous
« quitterons que si vous ne nous le dites pas », ce qui ne voudrait rien dire et est évidemment une erreur du greffier ou du copiste.)
« Elle s'écria : « Je ne puis pas vous dire son « nom, parce qu'il y a quelqu'un que cela tuerait. »
« Nous lui demandâmes : « Qui ? Sa femme ? Une « sœur ? »
« Elle nous dit : « Non, ce serait sa mère. Sa mère « mourrait de chagrin ou se tuerait. »
« Nous revînmes à la charge, lui demandant s'il s'agissait de quelqu'un de son entourage. Et alors, elle finit par dire : « C'est Alexandre Wolff, le fils « de Mariette ». Puis, tout aussitôt, elle nous pria de nous arranger pour qu'il fût prévenu très rapidement, et qu'ainsi il lui fût possible de prendre la fuite. Nous lui demandâmes si Mariette savait tout cela. Elle nous répondit : « Oh ! Mariette î Elle est « là qui nous guette ! Parlez bas. Qu'elle ne sache « rien ! Oui, Mariette a su tout cela depuis. Qui sait « si Mariette maintenant, Mariette ne va se tourner « contre moi. » Et alors, faisant le récit du crime, elle nous dit : « Ce n'est pas moi qui avais fait « venir Alexandre Wolff. Il venait pour voler l'ar- « gent. Les bijoux, c'a été un faux cambriolage. Il « n'y avait pas de bijoux. Wolff m'a terrorisée. Il « me disait que, si je parlais, il affirmerait que « c'était moi qui l'avais fait venir pour qu'il me « débarrasse de mon mari. » Elle ajouta que, depuis lors et tout récemment encore, Wolff lui avait adressé des menaces de mort contre elle et sa fille. Je lui demandai si elle ne mettait pas encore en avant un innocent, si c'était bien la vérité qu'elle disait, et elle répondit : « Oh ! Les circonstances sont trop trace giques pour moi pour que je ne vous dise pas « la vérité. » Elle ajouta : « Ma vie est maintenant « finie », et elle parla même de se suicider. Je lui donnai le conseil de n'en rien faire, et sans autre délai de soulager entièrement sa conscience en allant dès le matin déclarer toute la vérité au juge d'instruction. »
Un troisième journaliste, comme les deux précédents, familier de l'impasse Ronsin, demeura après le départ de ses confrères, jusqu'au matin. Il a déposé en ces termes devant le juge d'instruction (Déposition de M. Barby, 29 décembre 1906.) :
« Mme Steinheil paraissait très abattue. Elle pleurait, se tordait les mains, s'écriait : « Ma pauvre « mère, combien je voudrais maintenant être morte « comme toi ! »
« Elle me dit : « Qu'est-ce que je viens de faire ? « Qu'est-ce que je viens d'avouer ? Qu'est-ce qui va « m'arriver ? »
« Je lui fis remarquer qu'elle aurait dû, dès le premier jour, donner la version qu'elle venait d'indiquer et qu'elle venait de répéter à moi-même. Elle me répondit : « Oui, j'ai été lâche. Alexandre m'avait laissé « la vie à la condition que je ne le dénoncerais « pas et en me menaçant, si je le dénonçais, d'affir- « mer que c'était sur mon ordre qu'il avait agi. « Voilà pourquoi je n'ai pas osé le dénoncer. »
« A un certain moment, elle me dit : « Je ne suis « pas certaine qu'Alexandre Wolff ait agi seul, car il « m'a semblé entendre un bruit de pas dans l'esca- « lier ou le vestibule (cependant je n'ai vu personne « à part lui. » Puis elle s'écria : « Comme je ne pource rai pas prouver ce que je dis au sujet d'Alexandre « Wolff, je n'ai plus qu'à disparaître. » Elle me demanda même de la tuer. Puis elle se mit à me supplier de lui donner un moyen de se tuer, de lui donner de la strychnine et, si je ne trouvais rien, d'aller chercher le docteur qui lui trouverait bien quelque chose.
« Je la calmai de mon mieux.
« A la fin, elle consentit à aller se coucher. Une fois au lit elle demanda Mariette. Je l'en dissuadai ; elle me répondit : « Jamais je ne me couche sans voir « Mariette... Si je faisais aujourd'hui le contraire, « elle se douterait de quelque chose. »
« Mariette vint donc. M. Chabrier et moi nous étions dans la chambre à quelques mètres du lit.
Mariette penchait son visage sur celui de Mme Steinheil, et les deux femmes se parlaient très bas. Nous n'entendions rien. La scène se prolongea pendant deux ou trois minutes. Comme nous essayions d'y mettre fin, Mariette me répondit grossièrement, contrairement à son habitude envers moi : « Foutez-moi « la paix !» A la fin, Mariette regagna sa loge.
« J'essayai alors de savoir de Mme Steinheil ce qu'elle avait dit à Mariette. Mme Steinheil, après bien des difficultés et des hésitations, me déclara lui avoir dit : « Au cas où je serais arrêtée et qu'on « saurait tout, que feriez-vous, Mariette ? » Et que Mariette lui aurait répondu formellement : « Je nierai « tout. »
« Mariette avait regagné sa loge. Mme Chabrier s'y rendit et quand elle revint, elle nous dit : « Je viens de trouver Mariette devant un revolver et elle m'a dit : — Voilà ma dernière planche de salut », et Mme Chabrier ajouta que Mariette lui avait déclaré avoir déjà tenté de se suicider avec le tuyau de gaz.
Cependant, les journaux du matin allaient paraître et rendre publics les aveux faits par Mme Steinheil; depuis la veille la foule se montrait hostile et il était à craindre qu'elle se livrât à des excès ; il valait mieux que Mme Steinheil partît au plus tôt.
« Mme Steinheil se prépara donc à partir. Elle était alors tout à fait calme, tellement calme qu'elle recommanda même son chien ; qu'elle pria qu'on mit des housses aux meubles ; qu'elle remit à Mme Chabrier cent francs pour les soins du ménage. »