MON ENFANCE
Beaucourt est un village situé dans le Territoire de Belfort, à peu de distance de la Suisse et de l'Alsace. C'est dans ce village, au « Château- Edouard » (toutes les grandes maisons dans le « pays » sont des « châteaux ») que je naquis il y a une quarantaine d'années.
Beaucourt et une grande partie de la contrée avoisinante dépendent des Japy, dont les nombreuses usines et fabriques donnent du travail à des milliers d'ouvriers.
Après une querelle de famille, Edouard Japy — quelque temps avant ma naissance — avait quitté « Japy frères ». Ayant donné sa démission de Directeur, il s'occupa exclusivement de ses propriétés et voua sa vie à ses fermes et a ses bois, à son cher parc et à ses cascades pittoresques — dont il avait lui-même dessiné les plans — à ses vergers et à ses fleurs, et puis... aux siens et à la musique.
Ma mère était la fille de l'aubergiste du Lion Rouge, l'hôtel principal de Montbéliard à cette époque déjà lointaine. Edouard Japy avait épousé Mlle Emilie Rau malgré l'opposition des siens qui avaient déclaré qu'un tel mariage serait une mésalliance. Il l'avait épousée, comme il se plaisait à me
le dire quand je fus une jeune fille, parce qu'elle était très belle et très bonne. Ma mère avait de grands yeux noirs très tendres et, quand elle retirait son peigne, sa chevelure d'ébène coulait jusqu'à ses pieds. Sa bonté était calme et souriante ; elle ignorait le mal, avait des naïvetés exquises et ne comprit jamais grand'chose aux réalités de la vie, parce qu'elle ne les voyait pas. Elle donnait et dépensait sans compter, avec des indulgences aussi inconscientes que charmantes et se laissait vivre simplement, béatement, incapable d'enthousiasme fervent ou de découragement profond, d'effort ou de souci grave. Edouard adorait Emilie ; Emilie adorait Edouard et tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Je fus élevée par des institutrices et des professeurs à demeure. L'une d'elles, interrogée trentecinq ans plus tard, devait dire qu'à l'âge de cinq ans, je mentais beaucoup, mais me faisais pardonner mes mensonges par mon talent de comédienne î Lors de mon procès à la Cour d'assises de Paris, l'avocat général fit grand état de cette terrible accusation et y vit l'indice certain de ma précoce perversité !... Pour moi, je crois que tous les enfants normaux racontent, plus ou moins, des « histoires », et je suis ravie d'avoir été une petite fille normale; quant à mon talent de comédienne, j'ai trop vu de petites filles de cinq ans, depuis, pour y croire sérieusement. Un sourire, et passons.
Mon père surveilla mon éducation avec un soin charmant. Mon école fut à la maison, dans une grande chambre du premier étage. Je la vois encore cette belle chambre claire, qui donnait sur le parc dont les arbres frétillants d'oiseaux furent la cause de bien des distractions. Je revois les deux tableaux noirs, l'un qui se recouvrait à intervalles réguliers de chiffres abhorrés ; l'autre où s'alignaient des mots et des phrases, des noms de pays et des noms de gens. Mon père, l'air sévère, venait voir où en était sa « toute petite » et il faisait des recomman-
dations : « Puisque vous lui racontez i'Odyssée, faites-lui suivre les voyages d'Ulysse sur une carte. » Ou bien : « Je vois que vous lisez l'Iliade, parlez-lui d'Andromaque, d'Hector, d'Achille, mais n'insistez pas, je vous en prie, sur Nestor ; c'était un personnage fort ennuyeux... »
Mon père se mit à m'enseigner le violon quand j'avais quatre ans, et l'orgue et le piano, un an après. Il avait des idées à lui sur l'éducation des filles, mais il ne les appliquait qu'à moi. Toute petite, il m'apprit à saluer, à m'asseoir, à faire des bouquets, à reconnaître et à apprécier les choses belles et les choses anciennes et rares : vieux meubles, vieilles tapisseries, vieilles porcelaines, vieux étains. Il me faisait voir les marques sur l'argenterie, caresser des camées et des émaux, effleurer des broderies et de vieilles dentelles... Il me faisait monter et descendre l'escalier dix, vingt fois de suite : « Vois-tu, mon trésor, n'importe qui peut descendre un escalier sans être ridicule... Mais monter, c'est une autre affaire ! Allons ! Descends... C'est cela. Lève la tête. Va lentement... comme une reine dans les vieux contes. Aie l'air de descendre du ciel, d'avoir des ailes, de ne pas appuyer sur le tapis... » Et il ajoutait gaiement : « Moi, quand je descends un escalier, je me sens un empereur aimé descendant vers son peuple... Il faut que tu te sentes une traîne derrière toi, une traîne qui n'en finit plus, soutenue par de petits pages nègres, dix-huitième siècle, la soulevant, vingt marches au-dessus ! » Et la leçon recommençait : « Monte maintenant... légèrement, légèrement, petite... Ne bats pas des bras comme cela... Retourne la tête maintenant. Ah ! le joli tableau !... A propos, il faudra te coiffer différemment. Et puis, qu'est-ce que c'est que ce petit bracelet d'or à ton poignet ! Une fleur, mademoiselle, voilà le seul bijou que votre papa vous autorise à porter. »
Il dessinait lui-même mes robes, et il fallut que j'apprisse à les faire. Il me donna un professeur
d'équitation, un professeur de violon, un professeur de piano, en dehors des gouvernantes qui m'apprirent « les autres choses », mais c'est avec mon père et par lui que j'ai appris le peu que je sais... Ah ! l'Heureuse existence. Dans mon cœur chantait ces mots que mon père murmurait si souvent à mon oreille : « Je t'aime chaque jour plus qu'hier et moins que demain. »
Je considérais mon père comme une sorte de divinité, merveilleusement bienfaisante. Parfois j'entendais dire qu'il n'était pas pratique, mais je plaignais ceux qui le critiquaient. S'il détestait compter, c'était bien son affaire après tout ! En attendant la catastrophe finale qu'on lui prédisait, il continuait à être gai, à être bon et généreux. On appelait notre maison la Maison du Bon Dieu. Tout le monde y était le bienvenu, et mon père qui était un gourmet et avait un excellent chef, régalait ses amis de festins dignes de Lucullus et leur versait les meilleurs vins de sa cave, imposant toutefois une condition — toujours la même — à ses convives : c'est qu'ils écouteraient le concert au salon, après le repas.
Cher père ! Lui aussi, on devait le diffamer durant mon procès. Un membre de sa propre famille déclara qu'il était « brutal et alcoolique ». Et quand je me révoltai contre une calomnie aussi abominable, mon avocat essaya de me calmer : « Ne faites pas attention, murmura-t-il, il paraît que cela a été dit afin de vous sauver ! Fille d'alcoolique, vous pouviez être considéré jusqu'à un certain point comme irresponsable... Il s'agissait de tactique, pas d'une insulte ! »
J'avais deux sœurs : Juliette, l'aînée, qui épousa, alors que je n'étais encore qu'une fillette, un ingénieur de l'Etat, établi alors à Bayonne, où, plus tard, je devais rencontrer M. Steinheil ; et Mimi, de quatre années plus jeune que moi, et qui était la favorite de ma mère, comme moi j'étais celle de mon père. J'avais un frère, Julien, qui s'engagea à Belfort dans un régiment de ligne et y devint le
camarade de M. Sheffer, qui devait être mon fiancé de quelques mois.
On se levait de bonne heure à Beaucourt. Après un déjeuner rapide et une heure de récréation dans le parc, ou consacrée à mes fleurs — comme mes parents, j'avais la passion des fleurs, surtout des hor> tensias et des roses — j'allais dans la salle d'école prendre mes leçons. L'après-midi était partagée entre l'étude, le jeu et les soins du ménage.
Le soir, après dîner, on faisait de la musique dans le grand salon, celui que pendant la guerre les sol-, dats allemands avaient saccagé. Ah ! il fallait en^ tendre mon père parler de leur séjour chez nous, de ce merveilleux salon transformé en cuisine, du piano à queue devenu garde-manger et des précieux rideaux en damas rouge ancien, qui avaient servi aux Prussiens de couvertures de cheval et de torchons !
Il y avait toujours beaucoup de monde chez nous. La maison, qui avait trois étages, comptait quarante chambres, et elles étaient plus souvent occupées que vides.
Nos concerts du soir, c'était la joie de mon père. Il s'installait à l'orgue. L'énorme et rubiconde Mme Koger, mon professeur de musique, se mettait au piano. Je prenais mon violon, et deux ou trois musiciens de Belfort, violonistes ou violoncellistes, complétaient notre petit orchestre.
L'hiver — il fait très froid dans cette partie de la France — on patinait sur le canal du Rhône au; Rhin et l'on faisait de longues randonnées en traîneau sur les routes couvertes de neige. Et puis, on schlittait ! Un train de toboggans était formé au haut d'une colline, un capitaine en tête ; on dévalait à une vitesse vertigineuse ; les toboggans se désunissait ; on roulait dans la neige et l'on se battait ensuite parce que personne ne voulait être responsable du déraillement. Je triomphais, généralement, en ces batailles, de tous mes cousins, et n'en étais pas peu fière !
Si le juge d'instruction chargé de mon affaire avait connu ce détail, il aurait sans aucun doute conclu que, puisque, enfant, j'étais capable de vaincre, à coups de boule de neige, mes compagnons de jeux, il devenait évident que, femme, j'avais dû avoir assez de force pour commettre le double crime dont il m'accu§ait !
Le dimanche, on allait au temple de Beaucourt. On est très protestant dans le pays de Montbéliard.
Mon premier pasteur fut M. Guvier, un descendant du grand naturaliste, mort en 1832. Il était très beau et très imposant, le pasteur Cuvier, avec sa grande crinière blanche et ses yeux qui brillaient sous des sourcils épais. Il venait souvent au Château-Edouard et, pour le taquiner, mon père huguenot convaincu, mais large d'idées et spirituel, le faisait asseoir à table à côté du curé de Beaucourt. Au début du dîner, les deux vieillards osaient à peine se regarder et ne mangeaient que du bout des lèvres. Ma mère était doucement effarée et mon père souriait... Un jour, M. Cuvier dit : « Ne parlons pas de religion », et le curé ajouta : « Ni de politique. » — « Vous avez tous deux raison, » dit mon père, et, incontinent, il se mit à faire l'éloge des théories de Darwin et à expliquer à ses deux hôtes la loi de la Sélection naturelle et comme quoi chaque espèce ne fut pas créée séparément.
Mais tout finissait bien à ces petites réunions, grâce à l'entrain de mon père, à la grâce souriante de ma mère et aux vins excellents de nos caves.
Le vieux pasteur était très bon pour moi et me recevait souvent chez lui. Sur les rayons de sa bibliothèque s'alignaient les œuvres de son ancêtre illustre et il avait une foule d'anecdotes à me raconter sur son compte. Il me fit promettre, un jour, de lire, quand je serais « grande », le Tableau élémentaire de l'Histoire naturelle des Animaux, et le Règne Animal distribué d'après son Organisation. (Il écrivit ces titres sur un chiffon de papier que je possède encore !) Je promis, bien entendu, mais
je n'ai pas tenu ma promesse. Que les deux Cuvier, ie savant et le pasteur, me pardonnent i
Mon pasteur était très vieux et son fils vint à Beaucourt l'aider dans son pastorat, mais le père mourut bientôt. Quant au fils, comme beaucoup de protestants du Jura et des Vosges à cette époque, il était monodiste et croyait fermement que le Christ était revenu sur terre sous les traits et le nom de M. Monod. Beaucourt eut un nouveau pasteur, M. Bach, et je devins plus tard une des organistes du temple et la directrice des chœurs.
Une de nos plus grandes joies, à mon père et à moi, était de voyager ensemble. Après que j'eus atteint ma quatorzième année, il m'emmena en Suisse faire le tour du Léman (il ne permettait pas qu'on dise lac de Genève), en Allemagne, en Italie. Et nos visites régulières à Montbéliard, Belfoflt, Nancy et Baie, continuèrent comme autrefois. C'est à Belfort que j'entendis pour la première fois un opéra, Faust. Mon père était un ami de Gounod et m'avait souvent vanté sa « jolie » musique, mais je fus moins impressionnée que je ne m'étais promise de l'être. Peut-être fut-ce parce que Faust était trop gros, Valentin trop bruyant au moment de mourir, Méphistophélès pas assez diabolique... Peut-être la principale cause de mon désenchantement fut-elle que le rouet de Marguerite, ayant été égaré, avait été remplacé, à la dernière minute, par une machine à coudre... Et pourtant, il y a des fileuses partout dans le « pays » !
C'est à Belfort aussi que je vis M. Thiers, que mon père connaissait bien. Cette rencontre eut lieu en 1877, je crois, peu de temps avant la mort de l'homme d'Etat. Je fus chargé de remettre un bouquet au « Sauveur de la France », comme tout le monde l'appelait, et ces mots s'ancrèrent si profondément dans ma tête qu'oubliant les quelques mots que j'avais à réciter à sa descente de voiture, je lui remis le bouquet en disant : « Voilà, monsieur le Sauveur ! » Le petit homme gras et laid, à la
tête toute ronde, prit le bouquet, me hissa dans ses bras et m'embrassa.
Nous faisions souvent de grandes promenades à pied ou à cheval, mon père et moi. Tous deux nous aimions le grand air, l'odeur de la terre, de l'herbe, de la mousse et la voix des arbres... Souvent, il sortait sans moi, mais dès que sonnait l'heure de la récréation, je m'élançais à sa recherche, attachant les rubans de mon grand chapeau de paille tout en courant à travers les bois et les champs. Un instinct sûr me poussait dans la bonne direction... Je l'apercevais enfin et me blottissais dans ses bras, ce qui fut toujours ma façon de le saluer. Nous regagnions ensemble la maison, non sans avoir admiré pour la millième fois nos vieux arbres préférés et nos mares favorites, non sans avoir coupé des fougères et des digitales et fait, au moins une fois, le tour des serres, dont nous connaissions chaque fleur.
Ah î les heureux jours ! La belle vie ! Gomme tout me souriait, me semblait simple et bon... Hélas ! quelques années après, devait commencer la désillusion, les tentations et les faiblesses, les luttes et les douleurs, et ma joie de vivre devait s'écrouler lamentablement, plus tard, dans un drame atroce et retentissant. Pauvre cher père ! Et pauvre moi I...