‹ Mes mémoiresChapitre 3 sur 29 · RÊVES D'AMOUR ET MARIAGE DE RAISON · texte numérisé non relu

RÊVES D'AMOUR ET MARIAGE DE RAISON

Je fis mon entrée dans le monde à dix-sept ans. Il était bien restreint ce monde, car il y avait des Japy et des ramifications de Japy partout où nous allions. Or, la famille, ce n'est pas le « monde ». Ce n'était guère qu'à Belfort que je rencontrais des gens que je ne connaissais pas. Toutefois, quand je faisais de nouvelles connaissances, c'était très rapidement et très passagèrement, car mes parents gardaient leur « Puppele » bien jalousement.

Ma mère, toutefois, trouva qu'il n'était pas juste de condamner notre porte, comme mon père semblait vouloir le faire, à tout homme âgé de moins de quarante ans, et il y eut plus de réceptions que jamais au « Château-Edouard ».

A nos soirées, je chantais et jouais avec... mon père. Je commençais cependant à voir un nouveau sens dans nos duos d'amour ; j'étais un peu grisée, mon imagination vagabondait ; je chantais avec plus d'expression qu'autrefois. On venait constamment demander ma main. Mon père me consultait, bien qu'absolument décidé à n'en faire qu'à sa guise. Je disais toujours : « Non », et il s'écriait : « Ah ! comme tu as raison ! C'est extraordinaire ce qu'elle est raisonnable, cette petite... Quand tu auras vingt ans, nous causerons mariage. »

L'année suivante, il me dit les mêmes choses, avec une variante : « Quand tu auras vingt et un ans ! » Et je lui tirai le coin de l'oreille, comme Napoléon à ses grognards.

Depuis quelques années cependant, mon cœur s'était éveillé. Le meilleur camarade de mon frère était M. Sheffer, comme Julien sous-lieulenant à Belfort. Je connaissais M. Sheffer depuis plusieurs années, et il venait souvent à Beaucourt. Mes parents le trouvaient charmant et intelligent, et je partageais cette bonne opinion. Peu à peu naquit entre nous une sorte d'intimité poétique. Il m'écrivait des vers et je les apprenais par cœur ; nous lisions dans les mêmes livres, sous les grands chênes, près de la cascade du parc, et un soir, tandis que je jouais pour lui, Edouard — il s'appelait Edouard comme mon père — m'avoua son amour.

Sa mère, une veuve, vint de Genève, où elle habitait. Mes parents et moi fûmes de suite pris de sympathie pour cette femme très simple et très instruite, aux cheveux d'argent et au beau front pur. Mon père, qui avait pour M. Sheffer une affection très sincère, ne voulut toutefois rien promettre et prononça des paroles vagues quand je lui confessai que j'aimais « Edouard ». Mais il nous permit de nous voir et même de nous écrire.

Un an plus tard, il m'annonça inopinément qu'il fallait que j'oublie « ce jeune homme ». Il ne pouvait consentir à notre union. J'étais trop jeune ; Sheffer était trop pauvre...

J'eus le cœur brisé. J'allai moi-même avec mon beau-frère, chez M. Sheffer et rendis à celui que, depuis près d'une année, je considérais comme mon fiancé, les lettres qu'il m'avait écrites et repris celles que je lui avais envoyées.

Je revis encore une fois le jeune lieutenant et c'est dans les termes suivants qu'il décrivait cette dernière entrevue au juge d'instruction, en janvier 1909 : « Dans le désir de revoir Marguerite encore une fois, je pris une voiture et me rendis à Montbéliard (où passait le train qui nous emmenait, mon beau-frère et moi, vers le sud de la France). J'étais en tenue civile et portais, détail puéril mais

que je n'ai pas oublié, une marguerite à ma boutonnière. Je pus échanger un dernier regard avec Marguerite. Je ne devais jamais la revoir... »

Ainsi se termina cette idylle délicieuse de ma jeunesse, cette ébauche de roman très pur et très tendre, mais qui, comme chaque page du livre de ma vie, comme chacune de mes actions et de mes paroles, devait être interprété dans un sens défavorable, lors de mon instruction et de mon procès. On fouilla mon passé, on l'abîma, le déchiqueta, le salit, et même ce roman naïf et charmant, mes premières émotions et mes premiers rêves ne furent pas épargnés, ne trouvèrent pas grâce devant mes bourreaux. Comme mon avocat le dit à la Cour d'assises : « On voulut savoir non seulement s'il y avait eu ou non des relations intimes entre Marguerite et lui, mais encore si, les relations étant prouvées, un enfant n'était pas né, lequel devenu apache, aurait accompli le double crime de l'impasse et épargné sa mère ! »

Ce fut à la Cour d'assises, en novembre 1909, plus de vingt ans après mes brèves fiançailles, que je devais revoir celui qui avait été le héros de mes premiers rêves d'amour. J'étais assise au banc des prisonniers, au « banc d'infamie », accusée d'avoir assassiné mon mari et ma mère, et le commandant Sheffer vint à la barre des témoins raconter l'innocent roman de notre jeunesse.

Mon rêve était brisé. La vie ne me semblait plus bonne à vivre, mais la jeunesse oublie vite. « Nous ne sommes même pas capables d'être malheureux longtemps », a dit Pascal.

Je passai deux mois à Bayonne et Biarritz, écrivant chaque semaine à mes parents et recevant presque tous les jours de longues lettres exquises de mon père.

Puis, tout à coup, j'appris que mon père était mort. En buvant un verre d'eau, il était tombé raide mort, d'une rupture d'anévrisme. C'était le 14 novembre 1888. J'avais dix-neuf ans. Je crus perdre la

raison. On me mit dans le train et j'atteignis Beaucourt trop tard hélas, pour revoir les traits adorés de mon père.

Pendant les jours qui suivirent, il y eut un tel désarroi dans la maison, et la vue de tout ce que mon père avait aimé ou touché m'était si douloureuse, que je suppliai ma mère de me laisser quitter Beaucourt. Elle releva son beau visage baigné de larmes et dit, d'un ton navrant : « Et moi ? » J'eus honte de mon égoïsme et nous tombâmes dans les bras l'une de l'autre.

Mais, pendant une année, je fus incapable de toucher mon violon ou d'ouvrir mon piano. Tout était changé et j'étais comme une âme perdue...

Vers la fin de l'été de 1889, j'allai à Paris avec mes sœurs, pour visiter l'Exposition. Mme Herr, qui était venue me chercher à Beaucourt, avait beaucoup parlé à ma mère d'un peintre de ses amis, un certain M. Steinheil, neveu de Meissonier, et m'avait invitée à l'accompagner à Bayonne.

Ma sœur, chez elle, me montra la photographie du peintre, un petit monsieur de quarante ans, au nez mince, aux yeux petits, à la moustache et à la barbiche brunes. « Non, merci ! m'écriai-je, jamais je n'épouserai ce monsieur ! J'aurais l'air d'être sa fille ! »

On me fit pourtant consentir à ce qu'il me soit présenté. Un jour, ma sœur me dit : « Demain, nous irons à Biarritz prendre le thé chez des amis. »

Le lendemain, au moment de monter dans le chemin de fer à voie étroite qui mène de Bayonne à Biarritz, je vis mon beau-frère aller à un petit monsieur à la redingote trop longue et au menton rasé. Je ne reconnus pas en lui le peintre de la photographie. Les deux hommes vinrent à moi et M. Herr me présenta M. Adolphe Steinheil. J'étais encore, à cette époque, aussi impulsive qu'une enfant et je ne pus m'empêcher de parler à M. Steinheil de sa transformation. Tout confus, il nous dit : « Ma barbe

commençait à grisonner, et hier j'ai décidé de m& raser. »

Dans le train, ma sœur m'ayant fait des reproches, je me retournai vers M. Steinheil et lui dis : « Il parait que je vous ai fait de la peine, monsieur. Je vous en demande pardon, cela m'est absolument indifférent que vous portiez la barbe ou que vous ne la portiez pas. »

Je rencontrai très souvent M. Steinheil après cette première entrevue. Un jour j'allais le voir à son travail. Je me l'étais figuré en petite veste de velours, noir ou en vêtements ordinaires, mais voici ce que je vis quand je pénétrai sous les voûtes de la cathédrale de Bayonne : un petit bonhomme vêtu d'une grande blouse blanche, comme un peintre en bâtiments, tenant une palette de proportions gigantesques et perché sur un immense échafaudage. J'éclatai de rire malgré la solennité du lieu. M. Steinheil se retourna, nous vit, lâcha sa palette et ses pinceaux, dégringola de son échelle et se mit à me faire des petits saluts raides et secs et tous de la même profondeur, comme j'avais vu saluer le président Carnot, à Paris, quelques semaines auparavant. Mes petites nièces et moi fûmes obligées de nous enfoncer nos mouchoirs dans la bouche !

Un peu déconcerté, M. Steinheil enleva sa blouse, et nous eûmes une nouvelle surprise. Je le supposais vêtu comme tout le monde, mais non, il portait un épais maillot brun, tricoté, par-dessus son gilet, et ce maillot descendait jusqu'à ses genoux et lui donnait une apparence des plus cocasses.

Nous fîmes lentement le tour de la cathédrale et le peintre me décrivit toutes les fresques, celles qui avaient été peintes par son père et celles que luimême venait d'achever. Il me parla de son père avec tant de ferveur que, songeant au mien, je devins toute sérieuse et me mis à écouter, dès lors, avec beaucoup d'attention, tout ce que M. Steinheil me disait.

Je commençai à m'intéresser à lui. Il vint dîner

chez ma sœur et je tâchai d'être plus aimable ; je promis même de ne pas le taquiner quand il me parlerait d'art... Quelques jours après, M. Steinheil se rangea au nombre de mes « soupirants », dont la liste comprenait déjà deux officiers, un avocat, un gros industriel et un professeur ! Je ne me sentais d'affection pour aucun d'eux, mais il est certain que c'est avec M. Steinheil que je préférais causer. Il me donnait des leçons de peinture et on le trouvait plus souvent chez ma sœur qu'à la cathédrale. Il devenait plus élégant : tous les jours il changeait de cravate et il avait fait raccourcir les pans de sa redingote. Je restai six semaines à Bayonne et son départ n'eut lieu que le lendemain du mien. Ses amis le taquinaient au sujet de son départ, sans cesse remis au lendemain, mais il répondait, de sa voix effacée : « Il y a un pli au manteau de mon saint Martin... » Ce pli, toujours inachevé, devint une expression courante dans la famille, plus tard.

Je retournai à Beaucourt avec mon beau-frère et fus ravie d'être de nouveau auprès de ma mère.

En janvier, ma mère reçut la visite de ma tante, Mme Octave Japy, qui lui apportait une lettre de M. Boch, un ami intime des Steinheil et des Meissonier. Dans sa lettre, M. Boch disait qu'après avoir vu son ami Adolphe Seinheil très malade, et après avoir causé avec la famille, il avait appris que le peintre ne se soignait pas, n'avait plus de goût à la vie, et qu'il était amoureux fou de Mlle Marguerite Japy. Toutefois, il n'avait pas osé demander sa main, convaincu qu'un éclat de rire saluerait une telle demande.

Je fus touchée, mais dis très franchement à ma mère que je n'avais jamais songé à M. Steinheil comme un mari possible. Ma tante, cependant, proposa d'aller à Paris pour « se rendre compte »...

A son retour, elle me parla du peintre dans les termes les plus favorables, de sa position, de sa villa... Puis, gaiement, elle m'avoua qu'elle avait été un peu interloquée en arrivant à la maison de

l'impasse Ronsin : « Je trouvai M. Steinheil, ditelle, en tricot bleu et en sabots. Il pleuvait, et il s'apprêtait à traverser le jardin pour aller chez son beau-frère, M. Bonnot, qui fait des vitraux avec lui. Il a été charmant, toutefois... mais il est furieux que son secret ait été découvert ! Il t'aime tendrement et dit qu'il ferait tout au monde pour te rendre heureuse. »

J'eus de longues conversations avec ma mère et ma tante. Toutes deux m'assurèrent que le bonheui était plus sûr et plus durable dans la compagnie d'un homme mûr que dans celle d'un jeune homme. Et puis, je me demandai ce que mon pauvre père aurait pensé d'un tel mariage, et il me sembla qu'il l'aurait approuvé... M. Steinheil semblait sérieux et bon, deux qualités que mon père trouvait essentielles, et il avait beaucoup de talent, ce qui n'aurait certes pas déplu à mon père. En outre, il m'avait souvent dit qu'un ménage n'est véritablement heureux que lorsque le mari et la femme peuvent être beaucoup ensemble. M. Steinheil, étant peintre, passerait presque tout son temps dans son atelier. Vivre à Paris me tentait, naturellement, et tout le monde semblait d'accord pour me garantir le vrai bonheur si j'épousais le peintre. Je m'habituai à la pensée de devenir Mme Steinheil et, finalement, consentis à revoir le peintre à Beaucourt.

Il arriva quelques jours après, descendit chez ma grand'mère et fit la connaissance de ma famille. Il plut à tout le monde, et ses façons dignes et calmes étaient tellement à l'unisson du caractère de ma mère qu'elle me demanda sérieusement comment je pouvais hésiter à épouser un être aussi idéal. Quant à la timidité de M. Steinheil, elle fut considérée comme un signe d'amour très profond.

Il était plein d'attentions pour moi et me parlait d'une manière si persuasive — bien que sans passion — du bonheur qui serait le nôtre, et il paraissait si anxieux de m'entendre lui dire « Oui »,

après .avoir demandé ma main, que je n'eus pas le cœur de dire « Non ».

Nos fiançailles durèrent quatre mois pendant lesquels nous échangeâmes des lettres qui devenaient de plus en plus tendres, et je me réjouis profondement de devenir la femme d'Adolphe Steinheil.

Notre mariage eut lieu en juillet, au temple de Beaucourt, auquel se rattachaient pour moi tant de souvenirs et où j'avais passé l'heure la plus poignante de ma courte vie.

M. Steinheil était catholique mais avait consenti à ce que notre mariage fût célébré au temple protestant et à ce que nos enfants, si nous en avions, fussent élevés dans la religion protestante. La famille Japy avait été très stricte sur ce point.

Le jour de mon mariage, toute la jeunesse de Beaucourt m'attendait sur deux rangs, à la porte du temple, tenant suspendus dans l'espace libre des guirlandes de roses et des rubans auxquels étaient légèrement attachées des tourterelles. En avançant, je brisais les guirlandes et les fleurs s'éparpillaient sur ma robe blanche et sur le sol, tout autour de moi. Les rubans, déchirés, laissaient s'envoler les tourterelles, une à une, au-dessus de ma tête. Sur le seuil même du temple, un des jeunes gens me fit un charmant « compliment », puis, toujours d'après la coutume, il barra le passage à M. Steinheil et lui fit briser un verre, en signe de renonciation à la vie de garçon. Ensuite, le « Chef de la Délégation » prononça un bref discours dans lequel il expliqua sans ambages, à celui qui allait être mon époux, quel immense honneur Beaucourt daignait lui faire en lui confiant, comme femme, « une demoiselle du pays ». On le priait de ne jamais l'oublier ; Beaucourt comptait sur lui pour la rendre heureuse.

Dans le coupé de ma mère, mon mari et moi, nous nous rendîmes à la gare, où nous primes le train pour Besançon. De là, nous allâmes en Italie, classiquement.

Nous devions y rester un mois, mais, au bout de huit jours, une telle tristesse et une nostalgie si intense s'emparèrent de moi que nous revînmes à Beaucourt où je me précipitai dans les bras de ma mère en déclarant que je ne la quitterais plus.

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