‹ Mes mémoiresChapitre 21 sur 29 · MON ARRESTATION · texte numérisé non relu

MON ARRESTATION

J'en reviens à mon récit.

Marthe reposa près de moi pendant l'heure de sommeil que nous pûmes prendre en cette nuit affolante. Quand on me réveilla et qu'on me conseilla d'aller chez M. Hamard, tout ce qui s'était passé me revint à l'esprit. Et ma première pensée fut : « Il faut que je dise exactement ce que les journalistes m'ont dit. Il faut que je ne change rien à cette histoire. Sans cela, Marthe et moi, nous serons perdues. Ils «îe l'ont bien dit. » J'avais tant souffert, que j'étais plongée dans une sorte de torpeur ; je ne sentais rien ; j'étais calme, tout m'était indifférent... sauf une chose. Je songeais à la foule, à la multitude terrible, dans l'impasse, qui voulait nous lyncher, qui voulait brûler la maison... J'embrassai Mme Chabrier et lui donnai quelque argent pour s'occuper de Marthe, s'il m'arrivait quoi que ce soit. Je dis à Mariette de dire la vérité ; je dis au revoir à tout le monde... L'air froid, dans le jardin, me fit du bien. Quand je franchis la grille et pénétrai dans l'impasse, avec Marthe et M. Chabrier, je fus tout étonnée de la trouver complètement vide. Il n'y avait là pas même un sergent de ville... Un taxi nous attendait.

— Où allons-nous ? demanda le chauffeur.

— A la Sûreté, dis-je.

M. Hamard n'était pas encore levé, naturellement.

Il était environ quatre heures et quart. Nous attendîmes. Puis le chef de la Sûreté arriva, vêtu à la hâte, les cheveux en broussailles, des pantoufles noires aux pieds et une chemise de nuit sous son veston. Il avait l'air bouleversé.

Quelqu'un me dit : M. Hamard va écrire tout ce que vous direz.

Je dis, ou plutôt je répétais tout ce qu'on m'avait fait dire pendant la nuit : Pas d'hommes en robes noires ; pas de bijoux volés ; Alexandre Wolff le coupable.

— On vous confrontera, vous et WolfF, me dit M. Hamard.

M. Leydet arriva. Lui aussi avait l'air bouleversé, plus encore que le chef de la Sûreté.

— Vous vous êtes moquée de nous ! s'écria-t-il. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit la vérité ?...

Je répondis :

— Pardonnez-moi.

Et, en le regardant, je pensais : « Si seulement il avait eu plus de ténacité, plus d'énergie, s'il avait suivi l'affaire des robes volées, sans perdre un instant, on aurait trouvé les trois hommes et la femme rousse ! »

Plus tard, Me Antony Aubin arriva.

— Qu'avez-vous fait ! Que se passe-t-il ? Voilà que vous accusez WolfF, maintenant !

On amena Wolff. (Il avait été arrêté à sept heures du matin.) On lui lut mes déclarations. Il devint blême de rage et nia tout, d'une façon terrible, presque sauvage... Je tremblais. Evidemment, j'avais des soupçons sur Wolff, mais ma nouvelle déposition, ma nouvelle version m'avait été en grande partie inspirée par les deux journalistes et par les lettres anonymes... Je ne savais que faire et m'en tins à ce qu'on m'avait fait dire pendant la nuit.

Mariette était là, elle aussi. Et elle parla de son dévouement pour moi... Wolff décrivit ce qu'il avait fait pendant la nuit du 30 au 31 mai... Il avait vendu une jument le matin du samedi 30, et l'avait

conduite à la gare de l'Est pendant l'après-midi. Il avait pris quelques consommations avec l'acheteur de la jument, avait dîné avec un ami et avait passé la soirée avec lui. Les deux hommes s'étaient séparés à onze heures et demie. En rentrant chez lui, Wolff avait rencontré des amis et ils étaient allés dans divers débits de vins. Wolff s'était couché vers une heure et demie ou deux heures.

Le 31, il avait vendu un cheval dans les environs de Paris et n'avait entendu parler du crime que le 1er juin.

Quand j'avais été interrogée pour la première fois par M. Hamard, ce matin-là, devant M. Leydet, j'avais dit, en me tournant vers Mariette : c C'est votre fils Alexandre que j'ai vu entrer dans ma chambre la nuit du crime. Il m'a bâillonnée et ligotée. » Ensuite, après les explications de Wolff, je dis : « C'est Wolff qui est entré dans ma chambre... ou sans cela il faudrait que ce soit quelqu'un qui ait toute sa figure et tous ses traits... » (Dossier, cote 67.) Enfin, le même jour, plus tard, devant M. Leydet et devant Wolff, je déclarais : « ...Alexandre, vous étiez dans ma chambre dans la nuit du crime, vous pourriez nous aider à trouver le coupable... » (Dossier, cote 70.) Et je lui fis des excuses. On peut juger de l'état de mon esprit par ces trois déclarations contradictoires... et absurdes.

Toute la journée — ce 26 novembre 1908 — on m'interrogea et me confronta... et je n'avais pas eu plus de deux ou trois heures de repos pendant les cinq derniers jours. Le lecteur sait, en outre, par quelles épreuves de toutes sortes j'avais passé !

Wolff me traita de folie et d'hystérique... Il n'était pas loin de la vérité, hélas ! Mais je me disais : « Couillard et Wolff sont arrêtés. Couillard a déjà donné des détails importants. Le tour de Wolff va venir. Lui aussi parlera, et il paraît qu'il en sait long. On me l'a tant dit. »

Et je repensais aussi à l'Allemand. On allait tout découvrir, enfin !... Je ne me doutais guère que ce

jour-même, Couillard serait remis en liberté. Quant à Wolff, il ne fut prisonnier que pendant quelques heures.

Une ou deux fois, M Antony Aubin me prit à part et me supplia de ne pas accuser Wolff... Ensuite, lui et M. Hamard me demandèrent de réfléchir, de me ressaisir. « Vous perdez la raison, me dirent-ils. Rétractez vos accusations contre Wolff. » Ils parlaient avec sympathie, avec pitié... Mais je pensai : a On veut de nouveau tout arranger, parce qu'il s'agit d'un crime politique, parce qu'il y a dans cette affaire un mystère que je ne dois pas connaître. Mais il faut que je résiste, que je lutte jusqu'au bout. Ces trois hommes et cette femme rousse, il faut qu'on les trouve. J'ai trop souffert, je suis allée trop loin pour renoncer maintenant au fruit possible de tant d'efforts et tant d'épreuves.

Quelqu'un me dit : « Si vous persistez dans vos accusations contre Wolff, on va vous arrêter, vous et votre fille. »

Encore ma pauvre fille ! Les journalistes, la justice, tout le monde espérait me faire taire et m'intimider en se servant de mon amour pour ma fille! J'étais indignée, douloureusement. Qu'on m'arrête donc ! Que m'importait ! Tout m'était égal, pourvu qu'on découvre la vérité, qu'on arrête les assassins et que le cauchemar cesse.

Marthe n'était coupable en rien ; pourquoi l'aurait-on arrêtée ? Quant à moi, qu'avais-je fait ? J'avais mis une perle dans le portefeuille de Couillard pour le faire parler. Je méritais d'être punie pour cela, s'il était complètement innocent. Mais puisque de tous les côtés on m'avait poussée à dénoncer mon valet de chambre et que cela était facile à prouver, on comprendrait, on pardonnerait peut-être. Couillard lui-même comprendrait mon affolement... Mais si lui et Wolff étaient pour quelque chose dans le crime, ils avoueraient — et l'on me féliciterait d'avoir eu le courage de les dénoncer !

Marthe arriva, accompagné de M. Chabrier. Comme elle était pâle ! Comme ses yeux étaient rouges ! Elle se blottit dans mes bras comme je me blottissais autrefois dans ceux de mon père. Elle se cramponna à mes bras et en sanglotant me dit : « Maman, on veut nous arrêter toutes deux ! N'y a-t-il rien à faire ? Dis-leur bien tout ce que tu sais ...»

Puis M. Grandjean, substitut du procureur, l'arracha de mes bras et, méchamment, s'écria : « Ah ! vous aimez votre fille ! Eh bien, on la fera souffrir pour vous obliger à parler ! » Ni Marthe ni moi n'avons oublié ces tristes paroles.

Plus tard, ma fille m'apprit que, pendant l'aprèsmidi de cette atroce journée, le même M. Grandjean l'avait menacée de la faire arrêter, ainsi que M. Chabrier, qui fondit en larmes.

De quatre heures et demie du matin jusqu'à sept heures du soir, avec quelques moment de répit et une heure où il me fut permis de parler à Marthe et de prendre un peu de nourriture, je subis des interrogatoires.

C'est vers cinq heures de l'après-midi que mon arrestation fut décidée. On me conduisit de la Sûreté au Palais de justice par une longue suite de couloirs et d'escaliers. J'étais accompagnée d'inspecteurs, du juge, du chef de la Sûreté, de mon avocat et de ses secrétaires... On se hâtait, car il y avait des nuées de journalistes partout, et les inspecteurs étaient obligés de les repousser.

On confronta encore une fois Wolfi avec moi, et c'est alors que, cessant de l'accuser avec autant de force, je lui demandai de m'aider « à trouver le coupable ! »

— Il était temps que vous parliez de cette façonlà ! s'écria-t-il. Je n'allais tout de même pas me faire guillotiner pour vous faire plaisir !

On dit bien des choses devant moi, et on m'en dit beaucoup, mais je n'entendais plus rien. Je n'étais plus un être humain...

Quand M. Leydet me dit : « Vous êtes arrêtée ! » cela ne me fit aucun effet. Arrêtée ?... Et après ?... Je ne saisissais pas tout ce qu'il y avait d'épouvantable dans ce mot.

Je sortis. Me Antony Aubin m'attendait en dehors, avec Marthe... Elle pleurait.

— On t'a arrêté aussi, toi ? lui demandai-je.

— Non, non, dit Me Aubin. Elle est libre. J'essuyai les larmes de mon enfant et lui dis : « Il

ne faut pas pleurer. Tu sais bien que je ne suis pas la seule qu'on ait arrêtée. Il y a eu Marie-Antoinette, et bien d'autres... »

Ma fille m'étreignit, m'embrassa longuement et nous nous séparâmes. Elle m'a dit que je souriais, très tranquille, mais que mes yeux n'étaient plus des yeux « vivants ».

Je suivis Me Aubin à la Sûreté, et là nous entrâmes dans le cabinet de M. Hamard. Mon avocat m'a dit depuis que je m'assis et que j'attendis, silencieuse, que M. Hamard me demanda si je désirais manger quelque chose, et je lui répondis : « Oh ! oui, du thé et un peu de jambon, je vous prie. » Quand le plateau fut apporté, je m'installai à une petite table et dis au chef de la Sûreté : « Vous n'allez pas me laisser manger toute seule. Vous prendrez bien une tasse de thé avec moi ? » M. Hamard me répondit doucement : « Je suis trop occupé... »

J'entendis quelqu'un étouffer un sanglot derrière moi. C'était un inspecteur, un de ceux qui, depuis plus de cinq mois, m'avait aidée, avait cherché les assassins de mon mari et de ma mère.

Quand j'eus fini mon thé, M. Hamard me dit : « Allons, madame, il est temps de partir. Bon courage ! »

Les derniers mots de Me Aubin furent : « Dans huit jours, je vous le promets, vous serez auprès de votre petite Marthe. »

Je descendis un escalier avec les inspecteurs que je connaissais si bien.

— Où allons-nous ?

— A Saint-Lazare, madame.

Je n'avais jamais entendu parler de Saint-Lazare. Je ne connaissais que la gare de ce nom. Je pensai qu'il s'agissait d'une maison de santé pour femmes. Nous montâmes dans un taxi. En route je regardai par la portière. Paris me sembla une ville que je ne connaissais pas, une ville nouvelle. Nous arrivâmes à Saint-Lazare. Je regardai la grande maison; elle me fît l'impression d'un couvent... Il y avait beaucoup de portes. Nous passâmes par une cour, puis par un couloir, et nous arrivâmes dans une chambre.

— Votre nom ? dit quelqu'un.

— Pourquoi ?

— Il faut l'écrire ici, tenez...

— Oui, madame, dit l'un des inspecteurs. Ecrivez votre nom, votre âge.

J'entendis une cloche. Les inspecteurs, très émus, me dirent : « Adieu et courage ».

On me conduisit dans une autre chambre. Il y avait des meubles verts ; c'était bas de plafond ; ce n'était pas une jolie chambre, mais elle était confortable. Je vis un monsieur qui paraissait avoir quarante-cinq ans. Il avait une figure énergique, des yeux clairs, les cheveux blonds, une petite barbe. Quelqu'un me dit : C'est M. le Directeur.

— Alors, c'est vous qui me mettez ici ? lui dis-je. Voilà un bon fautueil.

J'étais convaincue qu'on me donnerait une chambre pareille à celle-là.

Le directeur me parla d'un ton calme, posé. Puis il sonna. Un gardien entra avec une sœur de charité. Elle avait une robe noire et une grande cornette blanche encadrait son visage très bon et pourtant sévère. Elle semblait avoir cinquante ans... Plus tard, j'appris son nom : sœur Léonide, et c'est un nom que je n'oublierai jamais et que je bénis tous les jours.

Sœur Léonide m'a dit que les premiers mots que

je prononçai quand elle entra dans le cabinet du directeur furent : « C'est moi, ma sœur. N'est-ce pas que c'est étrange que ce soit moi ! »

Je la suivis. Je commençai à être surprise, inquiète. Elle m'emmena le long d'un couloir qui n'en finissait plus. Tout au bout, dans un angle, il y avait un lit. Un homme se trouvait là ; il saisit une énorme clef et ouvrit la porte. La sœur me prit par la main en disant : « C'est un peu sombre... » Nous arrivâmes à un escalier.

— Comme c'est lugubre et humide ici, ma sœur !

Je me tenais à la rampe... Cette rampe me rappelle celles qu'on trouve encore dans certaines vieilles maisons de Montbéliard, près de mon cher Beaucourt.

Une autre porte. Puis je vis une autre sœur assise près d'une table, dans une chambre. A la fenêtre, il y avait de gros barreaux de fer. J'eus peur... Un autre long couloir, puis une porte énorme, que la sœur ouvrit.

— Où allons-nous, ma sœur ? Tout est si sombre, si sale ici. Vous ne vous trompez pas de chemin ?

— Non. Venez chercher vos draps.

Elle referma la grosse porte et je remarquai pour la première fois que la sœur avait un trousseau de grosses clefs pendu à sa ceinture.

Elle ouvrit une porte avec une de ces clefs et me dit :

— Je vais vous donner des bons draps... Vous devez être bien fatiguée.

— Oh non ! ma sœur, je ne suis pas fatiguée... J'espère que Marthe n'est pas trop malheureuse. Je suis contente qu'elle ne soit pas venue ici, avec moi.

— Chut ! dit la sœur. Il ne faut pas parler ici... Prenez ces draps.

Je les regardai. J'avais vu des draps de soldat, mais jamais des draps aussi épais et rugueux. La sœur me regarda et murmura : « Oui... n'est-ce pas... »

— Mais où me menez-vous, ma sœur ?

— A votre cellule, ma pauvre enfant...

Une autre sœur encore arriva, tourna une grosse clef dans une serrure grinçante, deux fois, tira un verrou gros comme trois doigts et la porte s'ouvrit. La sœur tenait une lanterne et me dit d'entrer.

Je vis deux visages de femme ; elles étaient couchées dans des petits lits et elles me regardaient. Les murs étaient noirs ; il y avait deux fenêtres à barreaux de fer et trois autres lits vides.

— Faites votre lit, là...

Le pied de « mon » lit touchait celui d'un lit où je vis une femme aux cheveux noirs, très pâle, avec des yeux curieux qui me fixaient. Je frissonnai...

Il y avait un petit poêle à trois pieds avec un long tuyau, au milieu de la cellule. Il n'était pas allumé. Il faisait très froid. Il manquait des dalles au plancher et il y avait de l'eau partout.

Une des sœurs me montra une planche au-dessus de « mon » lit et me dit : « Vous pouvez mettre vos affaires là... Mais donnez-moi votre chapeau, vos épingles à chapeau, vos gants... Vous ne pouvez garder que votre robe. »

Je m'étendis presque entièrement habillée sur le lit. J'entendis une horloge sonner minuit. Je me demandais encore où j'étais, mais je voyais bien que ce n'était pas une maison de santé... Je ne comprenais pas pourquoi on ne m'avait pas misej seule, dans une chambre. Les sœurs partirent, sans bruit. J'entendis la porte se fermer, le bruit de la grosse clef, le grincement du verrou qu'on poussait... Les femmes se mirent à me parler toutes à la fois. Je ne comprenais pas leurs questions.

Je pensais à Marthe et je pleurais... je pleurais. Et puis, tout à coup, je m'abîmai dans un sommeil profond comme la mort...

Je me réveillai le lendemain... dans la cellule. Les femmes étaient encore là... Je me sentais comme si on m'avait rouée le corps et la tête de coups. Tout d'abord, je ne me rendis pas bien compte de l'endroit où j'étais, et ce que je faisais là... Je vis

le carrelage rouge à mes pieds, la saleté, la porte avec le judas rond au petit volet de bois qu'on soulevait du dehors pour voir ce qui se passait dans la cellule, les petits lits de fer avec les paillasses et les traversins remplis de varech, et les gros draps de toile gris-jaune comme la toile à voiles. Je vis les planches fixées dans le mur, au dessus de chaque lit, e petit poêle, le tas de charbon dans un coin — il n'y avait pas de pelle et quand un morceau était trop gros, on le cassait avec un autre morceau — les terrines de terre brune et jaune, les couteaux aux lames émoussées et les petites tables étroites. Je vis les murs peints en noir et suintant; la vermine qui grouillait dans les trous, les flaques d'eau sale là où le carrelage était cassé ou absent et les grosses poutres vermoulues du plafond d'où pendaient des toiles d'araignées, grises et épaisses. (Saint-Lazare, je l'appris plus tard, est une des plus anciennes prisons de France). Je vis les deux fenêtres avec leurs gros barreaux de fer et leurs treillages métalliques aux mailles si serrées que je devais trouver, dans la suite, difficile de passer des miettes de pain aux moineaux et aux pigeons si nombreux qui hantent les vieux toits de Saint-Lazare... Et je compris que j'étais en prison.

Mais, que m'importait ! Dans huit jours tout se^ rait arrangé, Me Antony Aubin me l'avait dit, et l'on saurait enfin la vérité, et j'irais vivre, tranquille enfin, avec ma fille. Mais c'était bien dur d'être dans cette cellule, d'être une prisonnière... et je me mis à pleurer.

Les femmes me regardaient. Elles m'appelaient par mon nom. Comment savaient-elles qui j'étais ?

— Oh ! dit l'une d'elles, nous savons tout ce que nous voulons savoir. On ne permet pas les journaux ici, mais quand on a un avocat gentil, il vous les passe, au parloir, sans que personne s'en aperçoive. D'ailleurs, il arrive tous les jours des fournées de femmes qu'on vient d'arrêter. Elles savent

les dernières nouvelles, et quand elles se promènent dans la cour, on n'a qu'à les écouter parler.

Un bruit de pas suivi du bruit de la clef tournée dans la serrure et du verrou tiré, ce bruit sinistre que je devais entendre plusieurs fois par jour pendant toute une année, mais auquel je ne m'habituai jamais tant il me crispait les nerfs — interrompit les explications de ces femmes.

L'homme blond, à la figure énergique, que j'avais vu la veille au soir, entra, suivi de la sœur qui m'avait donné les draps et que j'appellerai désormais par son nom, sœur Léonide. Les deux femmes se levèrent et dirent obséquieusement : « Bonjour, monsieur le Directeur. »

Il se tourna vers moi et, d'un ton glacial, me dit :

— Etes-vous satisfaite ? Y a-t-il quelque chose dont vous ayez besoin ?

— Oui, m'écriai-je, je voudrais voir ma fille. Il ne répondit pas à cela, mais me dit :

— Votre avocat viendra sans doute vous voir... et partit.

— Comme vous avez été maladroite, dit l'une des femmes. Vous auriez pu obtenir n'importe quoi. Pour que le directeur se dérange comme ça, à cette heure-ci, il faut qu'il s'agisse d'un crime politique.

Cette observation me stupéfia.

— Vous auriez dû demander un autre poêle pour notre cellule, dit l'autre femme. Celui-ci ne tire pas... Ou bien une couverture en plus...

Et toutes deux se mirent à me dire ce que je devrais demander à la prochaine visite du directeur.

La porte s'ouvrit et une jeune sœur, aux joues roses et rondes entra.

— Que désirez-vous, aujourd'hui, madame ? me demanda-t-elle.

Je ne pouvais pas comprendre.

— C'est sœur Ange, la sœur de la cantine, me dit-on.

— La cantine ?

— Oui ; sœur Ange se charge de commander à

la cantine ce dont vous pouvez avoir besoin... Vous pouvez demander du pain, deux sous de lait ou deux sous de café ; vous pouvez acheter du beurre et certains jours même, de la confiture... Vous pouvez lui commander de l'encre, du savon, du fromage...

— Je voudrais un peu de café, mais dans quoi pourrai-je le préparer ?

Les deux femmes éclatèrent de rire.

— On l'apporte tout prêt, naturellement !

— Je vous demande pardon, je ne savais pas... La sœur, doucement, m'expliqua :

— On monte le café tout préparé. Il n'est pas très bon, mais vous pourrez le réchauffer sur le poêle.

Je lui remis quelques sous et la priai de me faire envoyer du café, du sucre et de quoi écrire.

— Voulez-vous un petit ou un grand pot ?

Je ne répondis pas ; tout était si nouveau, si étrange... Soeur ange continua :

— Je vous apporterai un bol comme ceux-ci. Vous pouvez tout manger dedans, et on vous enverra aussi une cuiller... Non, non pas de fourchette, c'est défendu ici. Mais vous pouvez obtenir un couteau, un couteau émoussé, bien entendu...

— Puis-je acheter du pain ?

— Vous avez droit à du pain, madame. Vous recevrez une demi-boule de pain noir par jour.

Quand j'essayai de ce pain, j'y trouvai deux cafards et je poussai un cri, ce qui amusa beaucoup les deux femmes dont je partageais la cellule. Elles me dirent qu'il fallait s'attendre à trouver n'importe quoi dans les « boules ».

Je reçus ce que j'avais commandé, mais le café n'était pas buvable. Quatre mois plus tard, après P « instruction » André, je demandai Pautorisation de préparer mon café moi-même, car c'était presque la seule chose que je pouvais prendre. Ma fille m'apporta du café moulu et je me fis une sorte de passoire avec deux morceaux de bois, un bout de laiton

pris à mon chapeau et un morceau d'un de mes mouchoirs.

Les deux femmes nettoyèrent la cellule et je les aidai. Nous allumâmes le feu, fîmes nos lits et déjeunâmes. Puis elles se remirent à me poser des questions, à me causer, et j'appris qui elles étaient.

L'une était Alba Ghirelli, une brune d'une quarantaine d'années, corpulente, avec des yeux à fleur de peau et de fortes lèvres. Elle avait été récemment condamnée à Versailles à six mois de prison. Elle avait fait appel et avait été transférée à Paris en attendant son nouveau procès.

L'autre s'appelait Marguerite Roselli. Elle était plus jeune et avait l'air plus avenant ; elle avait des yeux bleus et des cheveux châtains. Elle était accusée du vol d'un collier de diamants et attendait d'être jugée. (Trois semaines après, elle fut condamnée à un an de prison, mais fut presque aussitôt, mise en liberté provisoire). A la fin de décembre, Ghirelli fut jugée et acquittée.

On sonna trois fois. Ghirelli et Roselli s'écrièrent:

— C'est sœur Léonide... C'est elle qui s'occupe des pistoles...

— Les pistoles ? Qu'appelez-vous les pistoles ? Elles se mirent à rire :

— Vous êtes dans une pistole ici ! Il faut payer 7 fr. 50 par mois pour être dans une pistole, dans une cellule comme celle-ci. C'est ce qu'il y a de mieux dans la prison. Dans les cellules ordinaires, il y a beaucoup de prisonnières. Dans les pistoles, il n'y en a jamais plus de cinq.

Sœur Léonide entra.

— • Votre avocat est en bas, me dit-elle. Suivezmoi !

En route, elle me dit :

— A l'avenir, on vous appellera le numéro 16170, mais, comme c'est difficile à se rappeler, on vous nommera « 01 ». Quand vous entendrez sonner une fois et quelqu'un crier : « 61 », cela voudra

dire qu'on a besoin de vous. Alors, moi ou une autre sœur viendrons vous chercher.

Elle parlait d'un ton sévère, mais une flamme de bonté éclairait ses yeux.

— Ma sœur, dis-je, faut-il absolument que je reste avec ces deux femmes ? C'est terrible pour moi. Ne peut-on m'enfermer seule, dans une cellule ?

— Ma pauvre enfant, me répondit-elle de sa grosse voix masculine ; il n'y faut pas songer. On ne vous laissera jamais seule. C'est contre les règlements. Dans une crise de désespoir, vous pourriez... Allons, n'ayez pas l'air si navré. Je parlerai de cela à la sœur supérieure et à M. le directeur.

Sœur Léonide marchait près de moi. Nous suivîmes les longs corridors où j'avais été si effrayée la veille. Tout était délabré, sale et sombre. Des femmes, sur notre chemin, s'arrêtaient pour me regarder et elles murmuraient : « C'est la Steinheil ! » d'un ton plein de haine. J'en frissonnais...

Au haut d'un escalier, sœur Léonide me dit :

— Descendez, vous arriverez à une porte ; frapper, un gardien vous ouvrira.

Le gardien me demanda brusquement :

— Qui êtes-vous ?

Je me rappelai ma leçon et répondis :

— Je suis le numéro 61.

Il avait l'air d'un ancien soldat, avec son air martial et sa figure basanée.

— Ah ! c'est vous, oui, oui, je sais. 61... C'est votre avocat qui est là...

J'entrai au parloir. Quelle salle lugubre et froide. Il y avait une longue table, très large, avec des chaises de paille tout autour. Le gardien me désigna une chaise en face de Me Antony Aubin et de Me Steinhardt, et me dit : « Asseyez-vous ! »

Me Aubin avait l'air sombre.

— Ah ! pourquoi n'avez-vous pas suivi mes conseils, commença-t-il. Si seulement vous n'aviez pas écrit cette lettre à la presse ! Si seulement vous n'aviez pas repris l'affaire, si...

Toutes ses phrases commençaient par le mot « si ».

— Couillard et Wolff ont-ils parlé ? demandai-je. Connaît-on enfin la clef du mystère ? Ont-ils parlé ?

— Parlé !... Mais ils ne font que cela ! On les porte en triomphe. Ce sont les héros du jour... Les journaux chantent leurs louanges...

— Comment ! Mais c'est impossible. Ne sont-ils pas en prison ?

— On les a mis en liberté hier.

— Alors, on va me relâcher aussi, moi ?... Vous avez dit que je serais auprès de Marthe dans huit jours. On n'a plus besoin de moi, n'est-ce pas ?... Seulement, nous ne saurons jamais la vérité maintenant, maintenant que Wolff et Couillard sont libres. Quand puis-je m'en aller d'ici ?...

Les deux hommes se regardèrent. Ils hésitaient. Je pouvais lire sur leurs visages qu'ils avaient à m'annoncer une grave nouvelle et qu'ils n'osaient pas.

Je ne pouvais plus attendre.

Me Aubin était profondément ému ; de grosses larmes coulaient de ses yeux. Je le suppliai de me parler...

— Soyez brave, me dit-il enfin... Il faut que vous restiez ici... plus longtemps que je ne croyais... Ah ! pourquoi avez-vous mis cette perle dans le portefeuille de Couillard ? Vous ne vous imaginez pas la fureur du public contre vous. On vous déchirerait en morceaux si on vous voyait dans une rue...

— Combien de temps devrai-je rester dans cette prison ? Vous m'aviez dit huit jours. Faudra-t-il que j'y reste deux semaines, trois semaines ?...

— Je ne sais pas...

• — Comment ! Un mois entier ?

— Davantage...

— Mais, c'est impossible... Alors, deux mois, trois mois !

— Je ne sais pas, je \ous jure que je ne sais pas. J'aimerai mieux vous dire la vérité, quelque terrible qu'elle soit, mais je ne sais rien. Il faudra que vous

soyez interrogée par un juge d'instruction ; cela prendra beaucoup de temps. Des semaines, des mois peuvent s'écouler... mais vous vouliez à tout prix savoir la vérité, n'est-ce pas ? Eh bien, on la saura. On va faire des enquêtes sérieuses, complètes. Je vous tiendrai au courant. Je vous aiderai...

Il me sembla que j'avais été assommée d'un couj> de massue sur la tête. C'était effroyable : plusieurs semaines, plusieurs mois... en prison î

Je me mis à sangloter...

Ils me firent promettre d'essayer de manger. Ils firent venir le gardien et Me Aubin lui dit : « Il faut qu'elle mange », et le gardien alla à la cantine chercher un plat de pommes terre en purée... Les derniers mots de mon avocat furent : « Vous pouvez en être certaine : on retrouvera les assassins. »

Je retournai à ma pistole. Ghirelli et Roselli m'accablèrent de questions et se montrèrent très irritée quand je refusai de leur répondre... Je me mis à écrire à ma famille...

La cloche. Un coup. Une voix crie : « 61 ! ». C'était pour moi. Sœur Léonide entra et me dit : « C'est votre fille... »

Ma fille... Mon Dieu ! Marthe allait me voir ! Il ne fallait pas que j'aie l'air trop malheureuse ; elle avait besoin de courage, la chère petite !... « Ma sœur, peut-on voir que j'ai pleuré ?... »

On me conduisit au cabinet du directeur. Celui-ci était là, assis près d'une fenêtre. Puis je vis Marthe, avec M. Chabrier. Elle s'élança dans mes bras et, pendant un long moment, nous nous embrassâmes en pleurant, et il nous fut impossible de parler. Le directeur, M. Pons, nous dit : « Je ne peux vous accorder qu'un quart d'heure. » Mais il eut la générosité de nous laisser ensemble une demi-heure.

Au bout d'un moment, quelqu'un rentra et dit que la foule était menaçante et voulait forcer les portes de la prison, que la police était débordée et qu'il serait difficile de faire sortir Mlle Steinheil.

L'économe de la prison, qui se trouvait là, dit :

« Il faudra cependant qu'elle sorte par où elle est entrée !

— Vous ne voulez pourtant pas qu'on fasse du mal à cette enfant, répliqua le directeur. Je vais donner des ordres.

Le taxi emportant Marthe et M. Chabrier passa par plusieurs cours et arriva à l'allée menant à la porte dite « des condamnées » (par laquelle les condamnées à mort sortaient autrefois). Depuis bien longtemps on n'avait pas ouvert cette porte et il fut difficile de l'ébranler. On y réussit enfin. La foule était massée autour de la porte principale. Quand elle aperçut le taxi qui emmenait Marthe il était trop tard pour lui barrer le passage.

Je remerciai le directeur pour ce qu'il avait fait pour ma fille et pour m'avoir permis de la voir dans son cabinet, et non dans le parloir de la prison.

— Oui, me dit-il, vous avez lieu d'être satisfaite. Songez aux pauvres femmes qui ne peuvent pas même voir leurs enfants dans le parloir, mais à travers deux grilles, entre lesquelles est assis un gardien.

Pendant les douze mois que je passai à Saint- Lazare, j'ai toujours trouvé en M. Pons un directeur très sévère, mais profondément juste et « humain ».

On me reconduisit à ma cellule. Je pouvais à peine marcher et quand j'y parvins, je m'affalai sur mon lit. La pensée d'avoir à rester en prison pendant trois mois peut-être, me rendait folle. Ghirelli et Roselli me parlèrent... Elles voulaient savoir ce qui s'était passé... Pauvres femmes ! Des nouvelles, quelque tristes qu'elles soient, rompent la monotonie de la vie de prison... Mais j'étais plus morte que vivante, et je restais sur mon lit, pleurant et pensant à Marthe.

Dans la soirée, on vint me dire qu'un pasteur désirait me voir. Je mis mon manteau et quittai la cellule. Sur le « boulevard des Pistoles » — nom donné au corridor sur lequel donnent les portes des cellules dites pistoles — une main toucha mon bras

et une voix bienveillante murmura : « Ma pauvre sœur. Je ne vous connais pas, mais je connais votre famille, et j'ai lu les journaux ; j'ai appris que vous étiez ici... Je suis le pasteur Arboux ; je visite régulièrement les personnes protestantes dans cette prison-ci et dans d'autres. Voilà vingt ans que je visite les prisons... Comme vous devez avoir souffert... Suivez-moi ; nous causerons un peu et nous prierons. »

Je le suivis dans une petite chapelle qui contenait quelques chaises et une sorte de bureau qui faisait office de chaire sur lequel se trouvait une grosse bible. Je regardai M. Arboux. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, fort, avec une petite barbe grise, des yeux francs et des traits fins.

— Vous avez vu votre fille, me dit-il en s'asseyant près de moi. Cette visite à dû vous donner du courage. Quelle brave enfant elle doit être. Elle a beaucoup souffert, elle aussi. J'espère que vous avez un bon avocat...

Il me posa plusieurs questions. J'y répondis et il conclut : « Je sens que vous êtes innocente. Je l'ai d'ailleurs toujours pensé.

— Innocente de quoi ? demandai-je. Je ne suis pas innocente. Vous devez savoir que c'est moi qui ai mis la perle dans le portefeuille de Couillard, mon valet de chambre.

— La perle, la perle ?... M. Arboux avait l'air presque effrayé... La perle ? Alors, votre avocat vous a dit que vous étiez ici à cause de cela ?

— Non ; Me Aubin ne m'a rien dit, sauf qu'on me garderait ici peut-être pendant deux ou trois mois... Il ne savait pas.

Profondément troublé, M. Arboux me dit :

— Alors, prions, prions, mettez-vous à genoux et prions...

Nous nous agenouillâmes et il pria, à haute voix : « O Dieu, toi qui a permis que celle qui est ici perde l'esprit et commette un acte de grande injustice,

pardonne-lui et donne-lui le courage de tout supporter, même l'horrible vérité... »

Il s'arrêta et j'attendis, haletante, me demandant ce que j'allais apprendre. Le pasteur fit un effort et reprit, la voix rauque d'émotion : « Donne-lui la force d'endurer l'accusation terrible qui pèse sur elle... »

— Une accusation terrible ! Quelle accusation ?... Je saisis la main du pasteur et le suppliai de tout

me dire. Tout à coup, je compris — plutôt je crus comprendre...

— Quoi ! on m'accuse de ...

— Oui... on vous accuse d'avoir...

Je l'interrompis et criai :

— Ne le dites pas, ne le dites pas. Mon Dieu !..". Et, malgré moi, je dis moi-même ce que je ne

voulais pas entendre :

— On m'accuse d'avoir tué mon mari et ma mère... Et je tombai en avant en sanglotant convulsivement.

M. Arboux me releva, me fit asseoir et me dit :

— Oui, et c'est pour cela que je suis venu ici ce soir. Je me disais que peut-être vous ne saviez pas et que vous souffririez un peu moins si c'était un pasteur qui vous faisait part de cette épouvantable nouvelle... J'ai vu tant de misère dans ma vie...

Il essaya de me consoler.

— Soyez brave. On trouvera peut-être les assassins, qui sait ? On va interroger tous ceux qui vous ont connu, tous ceux qui sont venus chez vous, chez votre mari, quelque temps avant le crime... Il faudra bien qu'on découvre la vérité. Ce sera une dure épreuve pour vous d'être dans cette prison en attendant la décision de la justice, mais il ne faut pas perdre courage. Il faut expier vos fautes passées... Essayez d'oublier le monde brillant au milieu duquel vous avez vécu si longtemps... Toutes les semaines je viendrai vous voir et nous prierons celui qui peut tout. Croyez-moi, ce ne sont pas les hommes qui

tous donneront la force de vivre, de vous résigner à votre sort et d'espérer, quand même...

Il prit la bible sur le bureau et me la mit dans les mains :

— Voici le vieux livre ; il a consolé les plus malheureux... Je viendrai vous voir toutes les semaines.

Le pasteur Arboux tint sa promesse, d'une façon admirable. Il me donna le courage, la volonté de vivre, me réconcilia avec ce monde. Pendant cette longue année d'agonie physique et mentale, il vint me voir deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, et me consacra chaque fois au moins une heure.

Malgré les bonnes paroles du pasteur, je passai la nuit à pleurer... Moi, Marguerite Steinheil-Japy, être accusée de meurtre ! Etre accusée par la justice d'avoir assassiné ma mère et mon mari ! Gomment pouvait-on sérieusement concevoir une telle monstruosité ? Quand mon martyre finirait-il ?...

Le lendemain — samedi 28 novembre — personne ne vint me voir et le jour me parut interminable. Encore une nuit blanche, et puis un autre jour se leva, un dimanche... Assise sur mon lit, je me lamentais... Ghirelli et Roseili, une fois de plus, m'assaillirent de questions, mais, pendant l'après-midi, sœur Léonide entra et sa grosse voix me dit : « Prenez vos affaires. Vous allez dans une autre pistole. »

J'ai su plus tard que ce changement avait été motivé par les indiscrétions attribuées à Me Camille Dreyfus, avocat de la Ghirelli et reproduites par un journal du matin.

Sœur Léonide me conduisit dans une cellule plus grande et plus claire que l'autre, mais aussi sale et délabrée. Il y avait deux fenêtres, à barreaux de fer et à treillage, comme celles de l'autre pistole. Les fenêtres avaient des carreaux de verre dépoli, de sorte que, pour voir dehors, il fallait ouvrir ces fenêtres. Quand elles étaient fermées, il fallait écouter la pluie et deviner le soleil.

— Vous voyez, on vous gâte, me dit sœur Léonide pour tâcher d'atténuer mon accablement... Regardez cette belle cellule, et vous y serez presque seule I

Elle ouvrit une des fenêtres. Il pleuvait et le peu que je pouvais apercevoir du ciel à travers le treillage de fer et de barreaux, était gris et lourd. La sœur me désigna la cour, au-dessous.

— Regardez ! Il y a même des arbres... Et puis, voilà le bassin où les femmes viennent laver leur linge... Et il y a des pigeons partout. L'été, c'est très gentil, vous verrez...

Je regardai la bonne sœur. Elle me comprit et se hâta de dire :

— Bien entendu, bien entendu... vous ne serez pas là l'été prochain ; je voulais simplement vous expliquer...

Il faisait très froid et je tremblais. Pourtant, c'était beaucoup de pouvoir voir autre chose que les murs noirs d'une cellule et les morceaux de carrelage... Et je restai à la fenêtre.

Mais sœur Léonide me tira en arrière :

— Il vaut mieux que vous ne restiez pas là trop longtemps. Les femmes en bas pourraient vous voir, et elles vous insulteraient. Elles ne savent pas ; elles ne comprennent pas... Tout le monde sait que vous êtes ici, mais, que voulez-vous, ces femmes ne vous connaissent pas...

Une sœur entra, poussant devant elle une toute jeune femme qui sanglotait.

— Voilà votre compagne de cellule, me dit sœur Léonide. Elle est bien plus gentille que les autres et elle est très malheureuse. Par conséquent, elle saura vous consoler.

— Pourquoi est-elle si malheureuse ? Qu'a-t-elle fait ?

— Je suis ici, dit la nouvelle venue, parce que j'ai essayé de voler trois blouses dans un magasin. Je voulais me faire belle pour mon amoureux, mais, madame, savez-vous ce qu'ils m'ont fait ? Ils m'ont donné quatre mois. Quatre mois, pour trois malheu-

reuses blouses ! Je n'arriverai jamais à vivre ici quatre mois et, quand je sortirai, si je vis, il sera

Papauvre fille. Elle était frêle, délicate. Elle avait de grands yeux bruns et elle était toute menue, bile me faisait penser à Marthe.

Comment vous appelez-vous ? lui demandai-je.

— Firmin.

— Eh bien, Firmin, il faudra que nous nous consolions l'une l'autre.

Sœur Léonide nous laissa ensemble. De nouveau l'horrible bruit de la clef et du verrou. Firmin sanglotait encore, et la voyant si navrée, j'oubliai ma propre douleur, un instant. Elle me conta toutes les horreurs que les prisonnières, non pas les « simplepolice », mais les « condamnées » disaient sur moi.

__ Je suis, me dit-elle, bien reconnaissante a M. Desmoulins de m'avoir fait mettre dans cette cellule, avec vous.

Qui est M. Desmoulin ?

Il visite les prisonnières, mais ce n'est pas un

prêtre. C'est un peintre, un artiste... Mais il s'intéresse aux prisons et il va et vient comme il veut ici II est à Saint-Lazare aujourd'hui. Il est très bon. Il y a longtemps que je serais morte sans lui... Ah I madame ! Songez donc ! Je suis en prison. Que diront mes parents. IK ne savent encore rien...

Et la malheureuse fondit en larmes. Pauvre Fiiv

mNous entendîmes du bruit, des voix, et un monsieur entra, assez grand, avec une barbe et des moustaches grises et l'air d'un artiste. Il devait avoir une cinquantaine d'années. Il causa avec Firmin pendant un moment, près de la porte. Je 1 entendis dire • « H faut faire tout ce que vous pouvez pour elle, Firmin... » Il regarda de mon côté et me dit : « Courage, madame... » et partit.

C'était M. Desmoulin, me dit Firmin.

La nuit vint de bonne heure. '

— Je vais allumer le feu, dit ma compagne, et les

sœurs m'ont dit qu'il fallait que je vous fasse manger.

Firmin alluma le feu, m'aida à me déshabiller car j'étais très faible, me mit au lit et me força à boire un peu de lait. Je ne pus pas dormir. Firmin alors s'écria : « J'ai un bout de bougie ! »

— Il n'y a donc pas de lampes, ici ?

— Non, madame, mais j'ai une bougie. Je l'ai achetée. Je n'ai pas d'argent, mais je couds, je travaille et je gagne de l'argent. Il faut coudre toute la journée pour gagner un peu d'argent, et pour coudre le soir, il faut une bougie.

Elle se mit à coudre, près de mon lit. Je l'aidai.

Tout à coup, j'entendis la voix masculine de sœur Léonide criant : « Voulez-vous vous taire, vous taire, vous toutes, ou j'appelle les gardiens ! Je vous dis qu'eue n'est pas là... »

— Les femmes trouvent sœur Léonide sévère, mais moi je la trouve très bonne et très juste, me dit Firmin. Ecoutez !... Vous entendez ! Elle prend votre parti.

On jetait violemment toutes sortes d'objets lourds contre la porte de ma cellule et on me criait des injures ignobles... « Assassin ! Etrangleuse !... La guillotine, c'est trop beau pour toi !... On sait que tu es là, va !... A mort, charogne !... »

Firmin m'étreignait les deux mains et tremblait comme une feuille.

— C'est terrible, madame. N'écoutez pas !

— Qu'est-ce qu'elles jettent contre la porte, Firmin ?

— Je ne sais pas. Leurs sabots, sans doute, et puis elles se ruent contre la porte, elles donnent des coups de pied...

Puis le bruit en dehors de la porte cessa. Mais cela recommença presque aussitôt, cette fois derrière un des murs. Le bruit venait évidemment d'une cellule voisine, où l.'on venait d'enfermer ces énergumènes. Les insultes recommencèrent, horribles, obscènes, infâmes... Les moins ignobles étaient

celles-ci : « Tu as étranglé ta mère... Si on te tenait, nous, on t'arracherait les yeux, la langue, canaille ! »

Et elles essayaient de démolir le mur qui nous séparait. Une sueur froide me coulait le long des tempes. Firmin était blême et me suppliait de ne pas faire attention ; elle me disait qu'elle avait entendu des choses bien pires... « Ici, les femmes sont presque calmes. Elles attendent de passer en justice, mais en bas, où j'étais, il n'y a que des femmes condamnées. Si vous saviez comme elles m'ont insultée et battue quand elles ont su que j'allais venir ici et que je serais près de vous... »

Je l'entendais à peine, tant le vacarme, à côté, était assourdissant. Puis, le bruit cessa. Les sœurs arrivaient. Mais aussitôt que la ronde eut passé, le bruit recommença, et les menaces, les injures furent plus atroces que jamais.

Firmin et moi, affolées, nous mîmes du papier dans nos oreilles et, nous glissant sous nos couvertures, nous couvrîmes nos têtes avec nos vêtements. Mais j'entendais quand même les femmes...

Encore une nuit blanche ! Encore une nuit de torture !

Le lendemain, j'entendis la cloche et une voix cria ce « soixante et un » auquel je commençais déjà à m'habituer. C'était Marthe.

Nous restâmes ensemble pendant une demi-heure et je revenais à la vie, tant la présence de mon enfant me faisait du bien. Comme elle était brave, ma petite Marthe ! Comme elle essayait de retenir ses larmes, pour ne pas m'attrister...

Mon avocat aussi vint, et M. Arboux...

Je suppliai celui-ci d'intercéder en ma faveur. Je sentais que je ne pourrais pas supporter ces insultes et ces menaces bien longtemps. Je me sentais, de nouveau, devenir folle...

— Je verrai, me dit M. Arboux ; mais on ne peut pas vous faire des faveurs spéciales.

Il envoya chercher de la ouate et me la remit, en disant :

— Servez-vous de ceci, vous et votre compagne, et ne perdez pas courage...

Après une prière, à genoux, il partit.

Je passai encore trois jours et trois nuits dans cette pistole n° 11, et, nuit et jour, j'entendis des injures chaque fois que les femmes passaient dans le corridor. Elles soulevaient le judas de ma porte et me crachaient leurs insultes. Firmin et moi, pour ne pas être vues, nous nous mettions tout contre le mur, de chaque côté de la porte.

La nuit, une autre prisonnière nous rejoignait. C'était une Bretonne ; elle devait avoir quarante ans et se nommait Marie Jacq. On l'avait récemment condamnée à deux ans de prison, et elle avait déjà subi sept condamnations, la malheureuse ! Elle servait de fille de service, à la prison ; elle entrait dans notre cellule vers huit heures, le soir, et partait à six heures du matin. La malheureuse semblait n'avoir qu'un désir : boire.

Malgré la ouate, j'entendais les cris et les injures, et il m'était impossible de dormir... On craignit sérieusement pour ma raison...

Un matin, sœur Léonide vint me dire :

— Vous allez encore déménager une fois. On m'a donné l'ordre de vous mettre à la pistole 12, où vous serez tranquille. D'un côté, vous aurez votre ancienne pistole, et de l'autre, une chambre « de réserve » (sorte de chambre de débarras). Vous pourrez au moins respirer en paix... et dormir...

Firmin me suivit dans cette cellule et Jacq aussi. Elle avait reçu l'ordre de me surveiller...

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