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SAINT-LAZARE

Vers la fin du mois de décembre 1908, alors que j'avais déjà passé un mois en prison, j'eus de longs entretiens avec Me Aubin et également avec M. Desmoulin. Tous deux me donnaient des preuves constantes du plus entier dévouement. Je n'aurais pu avoir de meilleurs conseillers... Je leur dis toutes mes pensées, tous mes soupçons, je leur racontai en détail tout ce qui s'était passé dans ma vie depuis la mort du Président Faure ; je leur parlai de « l'Allemand » (qui, je le répète, n'était peut-être pas le moins du monde un Allemand, mais que mon mari et moi nous étions habitués à nommer ainsi, parce que ce mystérieux individu avait un accent saxon plutôt que méridional), et je leur fis part de tous les événements qui avaient marqué les semaines précédant le crime — événements que le lecteur connaît.

Quand M. Desmoulin apprit l'histoire du collier, des documents et du mystérieux individu, il me dit, textuellement : « Je vais parler au Président du Conseil... et dans quelques jours vous serez libre ! »

Un à un, lentement, les jours s'égrenèrent. M. Desmoulin venait souvent, mais, hélas ! au lieu de Ir. nouvelle que j'attendais avec tant d'impatience, il me faisait comprendre, de plus en plus, que je m devais pas espérer une mise en liberté prochaine...

Je me retournai vers mon avocat. Me Antony Au-

bin, lui aussi, sentait toute l'importance de ces perles et de ces papiers politiques et pensait qu'il y avait peut-être là une des clefs du mystère, mais il se demandait s'il valait la peine, s'il était vraiment utile à ma cause d'attirer l'attention sur ces faits.

— Toute cette affaire est déjà bien compliquée, me dit-il. Croyez-moi, nous aurions tort d'y ajouter de nouvelles difficultés. Vous n'avez pas parlé des perles et des papiers à M. Leydet, en tous cas pas d'une façon explicite ; vous n'en avez pas parlé à M. André jusqu'à présent. Il est toujours dangereux d'introduire de nouveaux détails, des faits nouveaux. On vous soupçonnera davantage, on ne vous croira pas, peut-être... Tout cela vous ferait plus de mal que de bien... Et puis, vous devez bien comprendre que le gouvernement, la justice ne seront pas très satisfaits si on parle de tout cela, s'il faut remuer le passé, fouiller la vie d'un ancien Président de la République ! Et il n'est jamais prudent pour quelqu'un d'inculpé d'ennuyer le gouvernement ou la justice... Après tout, je ferai ce que vous voudrez, moi, je suis ici pour vous donner des conseils ; je suis ici avant tout pour vous sortir de prison et vous rendre à votre petite Marthe... Vous n'avez pas assez de preuves pour ce collier. Ceux qui l'ont vu ne voudront pas l'avouer, pour ne pas être mêlés à toute cette affaire, d'autant plus qu'elle contient un mystère... Félix Faure vous l'a dit... A votre place, je n'en parlerais pas, puisque ça ne mènera à rien d'ntile. Donc, à quoi bon !

— Je croyais, répondis-je, qu'un avocat était un homme qui ne craignait rien ni personne, qui, la conscience et la volonté indomptables, élimine tous les obstacles,t et, à force de logique, fait triompher la vérité, toute la vérité.

— La vérité, madame, est une arme à deux tranchants. Le premier devoir d'un avocat est de sauver ses clients, et je vous sauverai bien facilement, car il n'y a -rien contre vous, et votre innocence

éclate dans tout le dossier de votre affaire... mais il faut me laisser faire et ne pas compliquer inutilement les choses.

Bien des fois, pendant les douze mois que je passai à Saint-Lazare, je me révoltai contre cette demimesure, cette obligation de ne pas tout dire, de cacher certaines choses... parce que c'était plus « sage ». Et l'on m'accusait de réticences, d'hésitations... Me Aubin resta inflexible, et je suis convaincue qu'il eut parfaitement raison.

Grâce à sa puissante logique et à son éloquente sincérité, le jury comprit que je n'avais rien fait pour qu'on puisse m'accuser d'un crime monstrueux et je fus acquittée. Je remercie de tout cœur Me Aubin et ses deux secrétaires, Me Steinhardt et M* Landowsky, de leur inlassable dévouement, mais je sais qu'ils me pardonneront si je dis que je regrette que toute la vérité n'ait pas été révélée à mon procès.

D'ailleurs, Me Aubin lui-même m'a répété bien souvent :

— Vous serez acquittée, madame... Après votre acquittement, vous pourrez faire connaître au monde entier tout ce que j'ai cru plus sage, dans votre intérêt, de ne pas dire.

J'ai suivi le conseil de M* Aubin.

J'écris mes mémoires et dis toute la vérité...

Saint-Lazare ! Que de fois l'on m'a demandé de décrire cette prison et la vie que j'y menai pendant une année !

S'il était atroce pour une femme comme Firmin, élevée de la façon la plus modeste, de vivre dans une cellule, combien plus atroce pour moi qui avais toujours vécu dans un luxe relatif et avais toujours été très gâtée. Elle avait été habituée à une petite chambre nue, à une mansarde, aux privations. Moi, à une grande maison, à des domestiques, au confort... Les joies intellectuelles et artistiques lui étaient presque inconnues, mais elles avaient été la meilleure part de ma vie. Elle était habituée à un

langage fruste, mais j'avais un dégoût insurmontable pour tout ce qui était vulgaire ou grossier. Elle ne s'inquiétait guère de ce qu'elle mangeait... Moi non plus, pourvu que la nourriture fût propre et servie proprement, mais rien n'est propre à Saint- Lazare, malgré la surveillance la plus vigilante et l'activité admirable des sœurs. Comment quoi que ce soit pourrait-il être propre dans une vieille bâtisse moisie, branlante, pourrie, où sont gardées des femmes qui n'ont pas même la notion de l'hygiène la plus élémentaire.

Il serait difficile, en vérité, de concevoir un endroit plus délabré et plus insalubre que la prison de Saint-Lazare. Les murs ont des lézardes où la vermine pullule ; dans les escaliers et les corridors, règne une odeur intolérable ; il y a une crasse épaisse partout ; on y manque de lumière et d'air ; les poêles des cellules sont primitifs et fonctionnent mal — si mal que, par deux fois, je faillis mourir asphyxiée — ; l'humidité suinte partout ; tout est imprégné de salpêtre. De temps en temps, on badigeonne les murs avec une sorte de peinture noire, mais l'humidité et le salpêtre s'y mélangent, formant une substance visqueuse et répugnante ; les plafonds sont bas, sauf au rez-de-chaussée, où se trouvent les bureaux. Il fait froid partout... Les marches des escaliers s'effritent et il y a des boiseries pourries. La saleté et les miasmes abondent...

Je pourrais donner d'autres détails — bien pires — mais me contenterai de dire quelques mots des bains. Ils se trouvent dans les sous-sols de la prison et, pour s'y rendre, on passe devant une série de cachots où, autrefois, étaient enfermés des prisonniers d'Etat qu'on y laissait mourir de faim» L'eau coule le long des murs de pierre mal équarrie. L'air est glacial dans ces sombres souterrains, à peine éclairés par de petits soupiraux.

Les baignoires sont séparées les unes des autres par des murs bas, et l'on entre dans ces stalles en soulevant un rideau. Il y en a une dizaine de ces

stalles, et quand je prenais un bain, Firmin devait monter la garde devant « mon » rideau pour empêcher les autres femmes de venir m'insulter ou me battre. Ces bains étaient si épouvantablement sales que j'étais obligée, pour éviter toute contagion, de me baigner dans un drap épais dont je recouvrais l'intérieur et les bords de la baignoire.

La prison de Saint-Lazare est dans un tel état de délabrement que depuis des années il est question de la démolir. Si l'on tarde encore quelques années, cela deviendra inutile, car le vieil édifice s'écroulera de lui-même. Saint-Lazare est un foyer d'infection et de souillure, d'ignominie et de pourriture matérielle et morale, Saint-Lazare où je passai toute une année à attendre un procès sans cesse remis à une date ultérieure ; Saint-Lazare, la prison des femmes au cœur de Paris, la Ville-Lumière !

Firmin travaillait pour gagner quelques sous. Je fis comme elle pour m'occuper et pour vivre, comme Firmin et les autres prisonnières. Nous cousions des draps, des torchons, des serviettes, des taies d'oreiller... Une partie de ce linge servait à la prison, mais le linge fin était vendu à de grands magasins.

Les jours étaient courts et il ne faisait jamais très clair dans ces cellules aux vitres en verre dépoli. Et les barreaux de fer et le treillage de fer enlevaient beaucoup de jour. Enfin, les fenêtres donnaient sur une cour, et nous étions en hiver. Nous travaillions donc, la plupart du temps, à la lueur d'une bougie plantée dans le goulot d'une bouteille. C'était très fatigant pour lies yeux.

Le carrelage était si froid, que nous étions forcées de nous asseoir avec nos jambes repliées et nos pieds sur les barreaux de nos chaises. Plusieurs fois par jour nous essayions d'enlever l'eau fétide qui s'accumulait dans les crevasses du carrelage. Les jours de pluie, l'eau pénétrait par les fissures du vieux plafond et coulait le long des murs. Le carrelage était si usé qu'il aurait été impossible de dire quelle avait été sa couleur d'origine. Les murs, peints

en noir, sauf une bande, près du plafond, formant frise, étaient si humides que, après quelques nuits passées en prison, je ressentis de telles douleurs dans mon côté, celui qui lorsque j'étais couchée, était proche du mur, que je demandai la permission d'éloigner mon lit de ce mur. J'évitai ainsi un peu de l'humidité du mur et aussi la vermine qui y courait la nuit.

Il y avait peu de souris et de rats, mais les cafards étaient légion. Un soir, Firmin et moi, nous en tuâmes, en frissonnant de dégoût, plus d'une centaine chacune, en moins d'une heure. La nuit, il y avait des cafards partout ; ils grimpaient sur nos tables, sur nos lits. Lorsqu'une de ces horribles bêtes me passait sur les mains ou le visage, j'avais des crises de nerfs. Je m'enveloppais la tête dans un torchon et me cachais sous mes couvertures, mais je pouvais entendre et sentir les cafards grouiller autour de moi.

— Cette femme finira par devenir folle, dit le docteur de la prison un jour. Et la permission me fut donnée de tirer mon lit chaque soir, au centre de la pistole. De temps en temps, je passais du pétrole sur les pieds de mon lit, et alors, je pouvais dormir presque en paix, d'autant plus que par ordre du docteur, sœur Léonide me donnait tous les soirs — et cela jusqu'au dernier jour — un soporifique, grâce auquel j'arrivais à dormir deux ou trois heures. Mais quand on se levait pendant la nuit, c'était terrible. On marchait littéralement sur des cafards, et l'horrible crépitement lorsqu'ils étaient écrasés sous les pas me soulevait d'un écœurement inexprimable.

J'entends un lecteur dire : Des flaques d'eau fétide dans une cellule, des souris, des cafards par centaines..., elle exagère ; elle décrit une prison d'un autre siècle.

Je n'exagère pas. Saint-Lazare est une prison d'un autre siècle. Tout y est si sombre, si délabré, si repoussant que bien des fois, en me rendant au

parloir ou au cabinet du directeur, je m'attendais presque, en plongeant mon regard à travers une porte ouverte, à voir les lourdes chaînes, les poucettes, la roue et autres accessoires d'une chambre de torture !

Jacq quittait la cellule à six heures et demie et, peu après, Firmin et moi, nous nous levions. Notre premier soin était d'allumer le poêle. Il fallait acheter le combustible. Le charbon était mis en tas dans un coin de la cellule, et je gardai notre bois sur la planche au-dessus de mon lit, pour qu'il ne soit pas trop humide. Ensuite nous balayions... La porte de la cellule s'ouvrait pour que nous puissions chercher de l'eau et vider nos eaux saies.

Il n'était pas facile de faire sa toilette. La prison ne tolérait qu'une petite jatte en terre — comme cuvette — une cruche — payée quatre sous à la cantine — un peigne et une brosse, une brosse à dent, un morceau de savon ordinaire, une petite glace de deux sous et un épais torchon. Il n'y avait pas de seau et il fallait profiter des deux ou trois fois par jour où la porte s'ouvrait pour vider nos jattes, dans lesquelles on devait se laver et faire la vaisselle !

A plusieurs reprises, ma fille voulut m'apporter du savon convenable et de l'eau de Botot, mais le gardien lui dit chaque fois : « Vous ne pouvez pas entrer avec ça : ce sont des articles de luxe ! »

Je portais une petite robe de flanelle noire, toute simple, que j'avais faite moi-même dans une aprèsmidi ; et quand je sortais de ma cellule, je m'enveloppais dans une pèlerine à capuchon. Je ne mettais la robe dans laquelle j'étais entrée en prison que lorsque j'allais au Palais de Justice, à mon instruction. Et je la portai aussi, un an plus tard, à la Cour d'assises.

J'avais le droit à une heure de promenade dans la cour de la prison, mais les prisonnières avaient une attitude si menaçante à mon égard que je dus y

y renoncer. Le manque complet d'exercice, les privations et le chagrin m'affaiblirent beaucoup.

Après le déjeuner — pain et café — j'ouvrais la fenêtre pour changer l'air de la cellule, et pour regarder au dehors.

En bas, je voyais la cour avec ses quelques arbres et le bassin plein d'eau, des femmes lavant ou tournant en rond... Plusieurs des prisonnières étaient mères et portaient leurs bébés. Il y avait même des malheureuses qui avaient deux, trois, quatre enfants en bas-âge... Ces petits — les aînés avaient cinq ans — jouaient avec la saleté et la terre, criaient, pleuraient, se battaient, s'accrochaient aux jupes de leurs mères. Tous étaient vêtus de haillons et presque tous étaient d'une saleté repoussante... La plupart de ces pauvres mères maltraitaient leurs enfants et leur parlaient d'une façon obscène, grossière, révoltante... Je vis une mère frapper son nourrisson en l'appelant « charogne !... »

D'ailleurs, le langage le plus vil est la règle à Saint-Lazare, où l'on « débarque » chaque jour des femmes qui sont l'écume même de la population, de pauvres êtres dégradés à un point inimaginable, et qui inventent des expressions que l'homme le plus vil et le plus bestial ne concevrait même pas.

Gomme elles se détestaient parfois ces femmes, et comme elles se traitaient ! Les sœurs osaient à peine intervenir, et ce n'est que rarement que les gardiens étaient appelés pour rétablir l'ordre. Un jour, je vis, à travers îles barreaux de ma fenêtre, deux femmes qui se déchiraient l'une et l'autre. C'étaient des bohémiennes, des « gitanes », des « noires », comme on les appelle à Saint-Lazare. Leurs cheveux étaient défaits ; leurs vêtements en lambeaux et elles se labouraient mutuellement le visage à coups d'ongles. Le sang leur coulait par plusieurs blessures, aux mains, aux joues, à la gorge ; leurs lèvres et leurs oreilles étaient déchirées et elles avaient l'air de véritables démons. L'une avait ramassé un morceau de silex et s'en servait pour balafrer la face

de son ennemie. Un grand nombre de femmes les regardaient et hurlaient de joie. Les sœurs, se voyant impuissantes, firent venir un gardien...

11 arriva, tranquille, lent... C'était un vieux gardien. Il en avait vu bien d'autres. Dans chacune de ses mains, il tenait un bol de soupe. Sans souffler mot, il tendit un bol à chaque combattante. Comme des bêtes, elles se jetèrent sur la soupe qu'elles se mirent à avaler goulûment, en se servant de leu^s mains comme de cuiller. Elle avaient complètement oublié leur querelle !

Je ne restais jamais bien longtemps à la fenêlre, car lorsqu'elles me voyaient, les femmes ne manquaient jamais de m'invectiver d'une façon effrayante...

J'aidais Firmin à coudre et en cousant toute la journée et une partie de la nuit, j'arrivais à gagner sept ou huit francs par mois. On payait un sou par torchon, serviette ou taie d'oreiller (cinquante centimes la douzaine), trois sous par nappe et par drap, mais il fallait payer pour ses aiguilles et son fil, et quand le travail n'était pas parfait, on le refusait ou bien on ne vous donnait plus d'ouvrage.

Avec ce que je gagnais, j'achetais de la nourriture à la cantine pour Firmin. J'aurais voulu pouvoir faire davantage pour elle, car elle m'entourait de soins touchants.

Les sœurs étaient si satisfaites de mon travail, surtout la brave sœur Modeste, qui était à la tête de l'ouvroir, qu'elle me chargèrent de la couture la plus fine ; elles me firent faire des piles entières de serviettes de table et de jolies nappes pour l'exposition de blanc du Printemps... Je compris alors comment les grands magasins peuvent vendre certaines choses si bon marché que les clientes s'écrient malgré elles — et je l'avais fait moi-même plus d'une fois : « Comment y arrivent-ils ? Comment peuventils y trouver un bénéfice ! »

Au bout de quelques semaines, cependant, mon doigt, usé par la couture, se mit à saigner dès que

je poussais l'aiguille. Mes mains d'ailleurs étaient complètement abîmées, car il fallait mettre le charbon dans le poêle sans pelle (une pelle, c'est une arme !), il fallait laver son linge, le repasser (ce que je faisais en l'appuyant contre le tuyau du poêle), laver le carrelage... Et tous ces travaux ne conviennent guère à des mains habituées surtout à jouer du piano et à écrire...

Firmin et Jacq voulaient tout faire pour moi, mais cela n'aurait pas été juste, et je voulus faire ma part de la besogne. Sœur Léonide me défendit de coudre et m'apprit à faire de la frivolité, pour laquelle il n'est pas besoin d'aiguille.

Quelles remarques sarcastiques n'auraient pas manqué de faire certaines personnes si elles avaient su que je passai plusieurs semaines, en prison, à faire de la frivolité ! N'avaient-elles pas trouvé extrêmement drôle que pendant mon enfance, j'avais appris l'équitation en montant une jument du nom de Cléopâtre !

Il y avait une bibliothèque à Saint-Lazare, mais je ne pouvais pas lire à cause de mes maux de tête constants, Firmin me faisait parfois la lecture, bien lentement, et d'une voix bien monotone... Mais je lui étais reconnaissante de tout mon cœur.

Marthe venait deux fois par semaine, et plus tard, après une période de sérieuse maladie, on lui permit, dès que je fus convalescente, de venir trois fois au lieu de deux. Ces visites de ma fille, c'était mon grand, mon seul bonheur. Comme elle savait bien, la courageuse enfant, trouver les mots qu'il fallait pour me donner la force d'attendre sa prochaine visite... Et dire qu'après mon procès, après mon acquittement, on réussit à l'éloigner de moi pendant près de deux années, à force de calomnies et de menaces... Marthe, affolée, déroutée, fit ce qu'on lui disait, et souffrit en silence jusqu'au jour, récent, où ayant épousé l'homme qu'elle aimait, un jeune peintre italien du nom de Del Peruglia, sans fr~*une mais au cœur généreux et à l'esprit sain,

elle m'écrivit pour me demander son pardon — comme si j'avais quoi que ce soit à lui pardonner ! — et vint vivre auprès de moi avec l'époux de son choix.

Me Antony Aubin venait aussi deux ou trois fois par semaine et non seulement me donnait d'excellents conseils, mais faisait de son mieux pour me donner le courage dont j'avais tant besoin... Et enfin, je recevais les visites de M. Arboux et de M. Desmoulin.

Je vis aussi à plusieurs reprises mon notaire, Me Jousselin, car j'eus à émanciper ma fille pour qu'elle ait le droit de signer certains papiers et me représenter en diverses circonstances. De temps en temps, le directeur de la prison me recevait dans son cabinet.

Mes heures préférées étaient huit heures du matin et huit heures du soir. C'était le moment de l'office des sœurs, dans leur petite chapelle qui se trouvait juste en face de ma cellule. J'aimais les entendre chanter et sœur Léonide qui le savait et qui se tenait au bout de la chapelle, c'est-à-dire près de la fenêtre, entr'ouvrait cette fenêtre pour que j'entende mieux.

Sœur Emmanuel, qui avait soixante-dix-huit ans et qui était à Saint-Lazare depuis plus de cinquante ans, me dit tout bas : « Vous savez, voilà bien des années que je n'ai pas chanté à la chapelle ; mais je m'y suis remise pour vous ! » J'étais si malheureuse et si sensible que cette pensée exquise m'alla droit au cœur et me fit pleurer d'émotion. Je demandai à sœur Léonide ce que je pourrais faire pour la vieille sœur.

— Faites-lui des pantoufles, me dit-elle. Je fournirai tout ce qu'il faut... On a si froid aux pieds dans cette prison...

Jamais je n'ai fait un ouvrage avec plus -de bonheur !

Quelle créature extraordinaire et sublime que la vieille sœur Emmanuel !

— J'aime mes femmes, m'expliqua-t-elle un jour, de sa pauvre voix cassée et aigrelette ; et plus elles sont mauvaises, plus elles ont besoin d'être aimées, et plus je les aime.

Les prisonnières l'adoraient comme une sainte et les plus sauvages d'entre elles lui obéissaient aveuglément. Sœur Emmanuel n'avait qu'à les regarder...

Lorsqu'on devait mettre la camisole de force à une femme à moitié folle de rage ou de chagrin qui se débattait désespérément, il suffisait de la présence de sœur Emmanuel pour que la femme se laisse faire.

Elle appelait toutes les prisonnières « mesdames » ou « mes petites ». A l'ouvroir, elle faisait la lecture à haute voix, mais souvent ses forces la trahissaient, le livre tombait de ses mains et elle s'endormait. Le silence se faisait dans la salle, car les femmes respectaient son sommeil... Sœur Emmanuel se réveillait en sursaut et frappant son bureau criait, par habitude : « Allons, mesdames, du silence !... »

Elle donnait du courage à tout le monde, s'intéressait à chaque femme, et recommandait invariablement d'aller en appel, sans même savoir si le jugement avait été rendu. Rien ne la rebutait ; rien ne la lassait ; son humeur était toujours égale ; elle était la sérénité qui passe, qui sourit, qui console...

Je me demandais quel était le secret de son influence merveilleuse. Pourquoi tout le monde s'inclinait-il devant cette septuagénaire courbée, au corps usé, émacié ; si petite que ses pieds ne touchaient pas terre quand elle était assise... Un jour, je la regardai bien en face et je compris : il y avait le saint Esprit dans ses yeux.

Elle avait des mots charmants. 'Comme une prisonnière la regardait, elle lui dit gaiement: « Je suis bien laide, n'est-ce pas, avec mon nez en pomme de terre ? Eh bien... j'ai toujours été comme Ça ! »

Un jour, où je venais de la voir empêcher de

punir une femme, une nouvelle venue, qui l'avait ignoblement injuriée, je lui dis, malgré moi : « Ah î ma sœur, vous êtes sûre d'aller tout droit au ciel ! » Elle se mit à rire et me répondit : « Si j'y vais, ça n'aura vraiment pas été bien difficile ! »

La sœur supérieure, <c ma mère », comme tout le monde l'appelait, avait un air imposant et des yeux bleus très bons. Elle venait de temps en temps me voir, ce qui était une grande faveur. Au début, elle s'était montrée froide et réservée, mais peu à peu, son attitude changea et ses visites se firent plus longues et plus fréquentes.

Des sœurs supérieures de tous les coins de la France venaient la voir quand elles passaient quelques jours à Paris, et elles entraient dans ma cellule, non par curiosité, mais par sympathie.

Je me souviens de la sœur supérieure d'une prison de province qui passa de longs moments auprès de moi. Elle me parlait avec tant d'affection que je lui dis un jour : « Mais, ma mère, je suis sûre que vous devez me mépriser. Ma vie n'a pas été exemplaire, tant s'en faut, et j'ai accusé un homme sans avoir de vraies preuves contre lui... » Elle prit mes mains dans les siennes et répondit : « Aucune créature humaine n'est méprisable ; nous ne savons jamais ce qu'une créature a été, sera, ou aurait pu être. »

Il y avait quatre petites tables dans ma cellule et sœur Léonide, un jour que j'étais plus abattue que d'habitude, leur donna des noms, pour m'égayer : la table du salon (également appelée table de toilette) sur laquelle se trouvaient le mimosa et les photographies de ma mère et de ma fille ; la table de la salle à manger sur laquelle Firmin et moi prenions nos repas ; la table-bureau, sur laquelle nous écrivions nos lettres et la table à ouvrage.

Marthe m'apporta un jour de l'étoffe pour réparer un jupon et avec les restes, je fis un tapis pour la table du salon ; de temps à autre, sœur Léonide me donnait une feuille de papier brun pour la table de la salle à manger.

Après chaque repas, nous ouvrions la fenêtre et donnions du pain aux pigeons et aux moineaux. Quand nous étions en retard, les oiseaux venaient frapper au treillage !...

La nuit, en dehors des cafards, il y avait les chats pour vous empêcher de dormir. Il y a tant de rats à Saint-Lazare qu'on est obligé d'avoir toute une armée de chats.

Le soir, avant « la fermeture » des cellules, et après que les prisonnières avaient fait leur provision d'eau, sœur Léonide et parfois deux ou trois autres sœurs venaient passer quelques minutes auprès de moi... Je pensais toute la journée à ces instants-là !

Ensuite, j'allais au bout du boulevard des Pistoles pour regarder les sœurs aller à la prière. J'aimais les sœurs. Leur vie était celle des prisonnières ; elles avaient des cellules semblables, mangeaient la même nourriture qu'elles. On les insultait, ces saintes, comme on m'insultait moi... Et toujours elles restaient calmes, patientes et bonnes. Leur vue seule me faisait du bien.

Je regardais la procession à travers la grille qui fermait le « boulevard ». L'abbé venait en tête, suivi par la supérieure et toutes les autres sœurs, l'une derrière l'autre. Elles passaient lentement, silencieusement, la tête baissée, les bras pendants. On n'entendait que le cliquetis de leurs trousseaux de clefs, et le bruissement doux des chapelets...

Dans l'ombre, leurs robes noires disparaissaient, et je ne voyais que leurs cornettes semblables à de grandes ailes blanches. Sous chaque cornette, il y avait un visage très pur, très beau parce que l'âme qui s'y reflétait était toute de charité et d'amour divin.

Quatre-vingts sœurs allaient ainsi à leur chapelle, et quand elles passaient près de la lourde grille derrière laquelle je me tenais, chaque sœur levait la tête et me souriait doucement comme pour me dire : Je prierai pour vous...

J'oubliais ma misère ; j'oubliais que j'étais accusée d'assassinat... Je rentrais dans ma cellule et à travers les barreaux de ma fenêtre ouverte, je voyais l'ombre d'une main contre la fenêtre de la chapelle, de l'autre côté de la cour. C'était sceur Léonide qui ouvrait cette fenêtre pour que j'entende...

J'écoutais les chants et les prières... Puis, j'allumais ma bougie, je me couchais et lisais une page de la Bible...

Ensuite, Firmin et moi, nous causions un peu. Nous chuchotions, mais parfois nos voix s'élevaient... Alors nous entendions la sœur faisant le service de nuit sur le boulevard des Pistoles répéter d'un ton monotone, à travers le judas : « Silence... silence... silence... »

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