L INSTRUCTION
Mon instruction commença le 5 décembre 1908 et se termina le 13 mars 1909. Elle eut lieu, par intervalles, dans le cabinet de M. André, juge d'instruction, au Palais de Justice.
Je ne suis pas superstitieuse, mais je puis dire, pour ceux qui s'intéressent à de telles coïncidences, que la cellule où je fus enfermée aussitôt après mon arrestation avait le numéro 13, que mon instruction dura 13 semaines, que mon dernier interrogatoire eut lieu le 13 mars et que le jury de la cour d'assises se retira pour décider de mon sort le 13 novembre.
Avant mon premier interrogatoire, je vis Me Aubin qui me dit :
— L'instruction commence aujourd'hui. Appelez à votre aide toute l'énergie dont vous êtes capable, madame. André est un juge très tenace et impitoyable ; il fera tout son possible pour vous faire vous contredire e: il ne manquera pas de tirer les conclusions les plus terribles de vos contradictions. Vous êtes innocente, mais il vous traitera comme si vous étiez coupable. Chaque hésitation, chaque erreur, aussi petites qu'elles soient, chaque réticence de votre part deviendra une arme formidable entre ses mains. N'accusez personne ; ne parlez pas de Couillard ou de WolfT ; ne parlez pas de ce que vous m'avez dit au sujet de M. de Balincourt, de
1* « Allemand » et d'autres. Même s'il examine votre vie privée — et il ne manquera pas de le faire — ne parlez pas de votre liaison avec M. B..., le procureur général, ou de votre intimité avec le Président Faure... Tâchez d'oublier que vous avez reçu dans votre salon des ministres et des diplomates, de hauts fonctionnaires et des magistrats éminents... même si on vous demande les noms de ceux qui vous fréquentaient. Contentez-vous de répondre aux questions qu'André vous posera. Dites simplement « oui » ou « non » chaque fois que cela sera possible, car il disséquera vos réponses chaque fois qu'il croira qu'il peut y trouver quelque chose qui fasse du tort à votre cause... André est absolument convaincu que vous êtes coupable, et il se figure évidemment qu'il vous fera avouer votre culpabilité. Tout cela est terrible, est monstrueux... c'est tout ce que vous voudrez, mais... c'est ainsi !
Marthe vint ce matin-là et le pasteur Arboux également. Sœur Léonide et une autre sœur m'accompagnèrent jusqu'au guichet, en me prodiguant des paroles d'encouragement.
En bas, sous la voûte qui mène à la grande porte de la prison, je vis trois des inspecteurs que je connaissais si bien. On me fit monter en taxi. Un des inspecteurs s'assit à côté du chauffeur et les deux autres à côté de moi. Ils étaient armés de revolvers et regardaient anxieusement par les portières. Notre voyage se fit sans encombre.
— Avez-vous découvert quelque chose ? leur demandai-je. A-t-on trouvé une piste nouvelle ? Etesvous sur la trace des assassins ?...
— Hélas ! non, madame...
— L'instruction durera-t-elle longtemps ?
— C'est probable... Ah ! ce juge ! il nous en fait faire ! Il nous envoie dans toutes sortes d'endroits. Nous sommes sur les dents. M. André nous tue !
— Tant mieux ! répondis-je vivement, ne pensant qu'à ces recherches qui, je l'espérais ardemment, aboutiraient... enfin !
Les deux inspecteurs éclatèrent de rire...
Nous arrivâmes au Dépôt, près de la Sainte-Chapelle, dont je vis de loin la pure silhouette, ce qui me rappela mes pèlerinages à ce bijou gothique, en compagnie de Marthe, qui avait une passion pour les vitraux peints par son grand-père.
Après m'avoir souhaité bonne chance, les inspecteurs me confièrent à un gardien qui, à son tour, me conduisit jusqu'à la porte des sœurs. Le gardien aussi était poli et prévenant. Chaque fois que j'allais au Dépôt, il me saluait militairement, me demandant comment j'allais, et me disait gravement :
— Tâchez de manger, madame, et... bon courage ! Une sœur me mena à une petit cellule et referma
la porte sur moi. Mais bientôt, on entra et j'entendis une voix annoncer : « La sœur supérieure. » Je levai les yeux et fus émerveillée. J'ai vu bien des femmes belles dans la vie et dans l'art, mais aucune ne m'a jamais parue plus belle que l'être qui pénétra alors dans ma cellule au Dépôt... L'ovale du visage était un enchantement ; les yeux étaient deux turquoises, ni vertes ni bleues, et si transparentes. La sœur supérieure était la grâce incarnée malgré l'uniforme peu seyant, les nombreux jupons superposés et le bourrelet qui déforme la taille. Sa voix était une harmonie. Ses mains étaient d'une patricienne et elle avait le port d'une reine. Son expression n'était pas de ce monde tant elle était noble et sereine.
Plus tard, après plusieurs entretiens, je ne pus m'empêcher de lui poser, discrètement, quelques questions. Je voulais savoir qui elle était, sa vie, son histoire... Elle mit sa main sur mon front et me dit très simplement :
— Je suis la sœur supérieure du Dépôt... et j'ai beaucoup souffert autrefois...
Je n'osai plus jamais la questionner, mais je me suis souvent demandé qui elle était et quel grand chagrin elle avait vaguement évoqué...
Ma cellule du Dépôt était pire que ma pistole de Saint-Lazare. Elle était très petite et très basse ; il y avait un lit, une planche encastrée dans le mur et qui servait de table, et un tabouret retenu au sol par une chaîne... Mais quand la sœur supérieure entrait dans ce taudis, il était illuminé par sa beauté céleste et transformé.
Elle me força à manger un peu, me parla de ma fille et s'efforça de me donner du courage. Puis le directeur du Dépôt entra.
— L'instruction va vous fatiguer ; vous aurez besoin de beaucoup de force physique et morale, madame...
Après son départ, la sœur supérieure me conseilla de m'étendre jusqu'à ce qu'on vienne me chercher, et je suivis ce conseil.
...Une sœur vint et me conduisit à une porte où deux gardes municipaux m'attendaient. Ce fut un coup bien dur pour moi. Il ne m'était pas pénible d'être accompagnée par les inspecteurs ; je les connaissais et je leur étais reconnaissante pour tout ce qu'ils avaient fait ; mais être escortée par des soldats !...
Ils mirent la main au shako, et quand, plus tard, je leur demandai pourquoi ils me saluaient toujours, moi, une femme accusée d'assassinat, comme ils auraient salué un officier, l'un d'eux me répondit, avec une gaucherie touchante :
— Je n'en sais rien, madame, mais je ne peux pas faire autrement !
Les deux gardes m'emmenèrent le long d'un corridor ; nous passâmes devant une rangée de cages, dans lesquelles se trouvaient des hommes à visages épouvantables. Ils m'invectivèrent... et les gardes me dirent de me presser... J'appris plus tard que le nom de cet endroit était la « Souricière ».
Nous parvînmes à un autre corps de bâtiment. Les autorités craignaient tant les journalistes que des gardes avaient été placés en faction devant toutes les portes.
Je pénétrai dans une chambre où étaient réunis mes trois avocats. Après m'avoir adressé quelques paroles d'encouragement, Me Antony Aubin me mena au cabinet du juge d'instruction.
Je me sentais horriblement triste, indignée et... honteuse.
Je vis M. André. Il était en redingote et avait une cravate noire. Il paraissait un homme d'environ cinquante ans. Il était très gros, barbu, avec une tête congestionnée. Il était presque chauve. Ses yeux semblaient sautiller derrière son pince-nez et le regard était fuyant et cruel.
— Asseyez-vous, inculpée I commanda-t-il, d'une voix de gendarme.
Il était assis à une longue table. Me Aubin et ses secrétaires étaient assis derrière lui. En face de lui se trouvait le greffier, M. Simon. Quant à moi, j'étais assise au bout de la table, avec les deux gardes derrière moi, et en face il y avait la fenêtre, de sorte que j'étais en pleine lumière.
M. Simon était grand et mince ; il avait l'air futé mais bon. Il était calme et méthodique. Que de fois, durant cette instruction douloureuse et si partiale, il me lança un regard de sympathie ! Que de fois, quand j'avais une réponse heureuse ou même victorieuse, il me regarda d'un air ravi et bon enfant comme pour me dire : « Ça marche... très bien... continuez ! »
Derrière moi, les gardes, après un rude assaut où j'avais triomphé, toussaient, ou, tout en se mouchant, arrivaient à me dire dans leur langage imagé : « Epatant !... Enfoncée, la justice ! »
Quant à Me Aubin, mollement enfoncé sur une chaise très dure, il suivait la terrible lutte où j'étais engagée, d'un air placide et confiant. Et quand tout allait bien pour moi, il souriait dans son épaisse barbe et regardait le juge d'un œil un peu narquois.
Le duel commença. M. André attaqua d'une façon dramatique — il me porta un coup, qu'il considé-
rait évidemment comme fatal. Il me tendit une lettre que j'avais écrite autrefois à mon mari :
— Ceci est-il bien votre écriture ? demanda-t-il d'un ton foudroyant.
— Oui, monsieur, c'est moi qui ai écrit cela.
— A qui cet écrit était-il adressé par vous ?
— C'est à mon mari...
— A quelle date ?
— Je ne m'en souviens pas. Probablement au cours d'une discussion. J'en ai eu souvent avec mon mari, sans importance, des discussions d'argent ou à l'occasion de ma famille.
— Pourquoi écriviez-vous à votre mari, puisqu'il vivait près de vous ?
— Toutes les fois qu'il y avait une bouderie entre mon mari et moi, je lui écrivais pour éviter toute discussion, car j'avais horreur des discussions... (Dossier. Cote 3206.)
Et M. André me conduisit à dire que mon mari et moi n'étions pas en de très bons termes et que « je ne l'aimais pas ». Je voulais dire par là, naturellement, que je ne l'aimais pas d'amour, mais la phrase avait été prononcée, et écrite. « Je n'aimais pas mon mari et elle devint l'une des preuves de ma culpabilité... Vous n'aimiez pas votre mari — vous l'avez dit vous-même... Donc, vous l'avez tué. »
Ayant gagné ce remarquable commencement de victoire, le juge d'instruction se mit, du ton le plus agressif, à m'interroger au sujet de mes amis, mais prit bien garde de ne pas me parler du procureur général ou du Président Félix Faure, et comme Me Aubin me rappelait ses recommandations par des signes très compréhensibles, je ne parlai pas de ces amitiés « fastueuses ».
M. André, ensuite, me posa mille et une questions au sujet de mes bijoux. Ayant déjà expliqué à fond ce problème des bijoux, il semble inutile que j'y revienne. Il est inutile également que je cite entièrement le dossier de l'instruction. J'en ai déjà cité plusieurs passages essentiels et je compte reproduire
en entier le dernier épisode de ces longues journées de torture.
De temps à autre, M. André cessait de me questionner pour se livrer à de petites expériences dont le but était toujours le même : me prendre au dépourvu, me faire me contredire ou me compromettre d'une façon quelconque, ou simplement m'affoler.
Dès la première heure de la première journée d'instruction, il interrompit lui-même l'interrogatoire, se tourna vers moi et s'écria brusquement :
— Votre voile est baissé ! Pourquoi votre voile est-il baissé ? Il est baissé parce que vous êtes coupable ! Relevez-le, inculpée ! Je vous ordonne de le relever !
Une autre fois, il se leva, se pencha vers moi et tonna : « L'assassin, c'est vous ! » A mon tour, je me levai, et perdant mon sang-froid, je m'écriai : « C'est vous qui êtes un assassin ! Vous êtes en train de nous tuer, moi et ma fille ! »
Il était furieux.
— Je vais vous faire arrêter !
— Je le suis déjà I
M. André trancha l'air d'un geste impétueux, pénétra dans la chambre voisine et claqua la porte.
M. André, d'ailleurs, se retirait toujours dans la chambre voisine quand il m'arrivait de faire une réponse à laquelle il était impossible de répliquer.
Il fumait la cigarette sans discontinuer, pendant mes interrogatoires, et soufflait la fumée de mon côté. L'impertinence était si évidente, si voulue et mon irritation le satisfaisait tant qu'un jour, je ne répondis pas à une de ses questions.
— Pourquoi ne répondez-vous pas, inculpée ! Vous vous rendez compte qu'il serait futile de lutter plus longtemps contre toutes les preuves de votre culpabilité I
— Non ; seulement, je ne peux pas parler, à cause de la fumée.
M. André continua de fumer, mais désormais, souffla la fumée dans une autre direction.
— C'est vraiment surprenant, me dit-il un jour. Est-ce que vous ne comprenez pas que si vous étiez innocente, vous demanderiez à votre famille, à vos amis de venir vous voir à Saint-Lazare. Vous avez honte, parce que vous êtes une criminelle !
— De telles paroles me crispaient le cœur, mais je trouvai la force de répondre : Mme Steinheil-Japy ne reçoit pas dans le parloir d'une prison.
L'incident le plus extraordinaire, — je dirais comique s'il ne s'était passé entre un juge et une femme accusée du plus horrible des crimes — eut lieu à la fin de l'instruction.
M. André, hanté comme toujours par la conviction de ma culpabilité, bondit, et s'écria de sa voix furieuse et rauque, en soulignant chaque mot dun geste menaçant : « Oui, vous êtes coupable ! Je vous dis que vous avez étranglé votre mari et votre mère de vos propres mains, de vos grosses mains, de vos puissantes mains d'assassin ! »
Or, j'ai les mains fort petites, et bien souvent Bonnat et Henner les ont peintes ou dessinées et se sont moqués de leur petitesse.
J'étendis les bras et mis mes mains sous les yeux du juge d'instruction. Malgré sa rage aveugle, Il vit qu'elles étaient petites...
Je me mis à regarder ses mains, à lui...
— Qu'est-ce que vous regardez comme ça ?
Je regardai fixement les mains du juge, des main» énormes, mal soignées, rouges, velues et puis mon regard remonta le long de son bras jusqu'à ses yeux...
Je tremblais de colère — et de douleur. Cet homme, depuis le premier jour, m'avait traitée en assassin et m'avait torturée comme les deux journalistes de la « Nuit des Aveux », mais plus cruellement, plus impitoyablement encore... Eux, ils avaient une excuse , ils étaient en quête d'une copie sensationnelle. Mais lui n'en avait aucune. Il était là pour chercher et pour faire la lumière, pour faire éclater la vérité, pour faire œuvre de justice. Et comment un juge
peut-il, irrémédiablement, considérer comme coupable la personne qu'il interroge !...
— Qu'avez-vous à me fixer ainsi ? demanda M. André.
— Je regarde vos mains, monsieur le juge...
— Et après ?
— ...Et ...je me disais, monsieur le juge, qu'il est bien heureux pour vous que vous ne soyez pas accusé d'un crime, vous, car, alors même que vous seriez aussi innocent que je le suis, la taille et l'apparence de vos mains vous dénonceraient irrévocablement — si vous aviez à faire à un juge au* mêmes idées que les vôtres.
M. Simon, le greffier, n'écrivait plus. Me Aubin souriait, ravi, et je pouvais entendre les deux gardes, derrière moi, ricaner. M. André se retira dans la salle voisine et, pendant un long moment, nous l'entendîmes marcher de long en large, pesamment, bruyamment.
Chaque instruction durait de midi à sept heures. On me reconduisait au Dépôt où j'attendais une heure et quelquefois plus longtemps avant d'être ramenée à Saint-Lazare, par les inspecteurs. Il était parfois dix ou onze heures lorsque, épuisée, et n'ayant pris aucune nourriture depuis mon départ le matin, c'est-à-dire depuis plus de douze heures, je rentrais dans ma cellule où Firmin et Jacq m'attendaient. Firmin ne se couchait jamais avant mon retour.
Sœur Léonide aussi m'attendait ces soirs d'instruction et, me voyant si défaite quand je rentrais du Palais de Justice, elle se mit à me faire des « surprises... » Un soir, elle me donna une petite assiette d'un sou. Mais quel luxe ! Quelle joie de pouvoir manger dans une assiette et non dans une terrine de terre brune...
Malgré les soins de sœur Léonide, les visites de Marthe, le dévouement de mes trois avocats, ces instructions minaient le peu de forces qui me restait. C'était terrible d'avoir à répondre à toutes
sortes de questions insidieuses, de questions « à piège », pendant sept ou huit heures de suite : et cela d'autant plus que le questionneur ne manquait pas une occasion de me faire comprendre qu'il me croyait coupable. Selon lui, j'avais commis le double assassinat, seule, sans aide ! Plus tard, après avoir lu les rapports des experts, il voulut bien m'accorder quelque complice !
M. André me croyait coupable, mais il aurait à soumettre le dossier de cette instruction à ses supérieurs. Ce dossier irait devant la Chambre des mises en accusation qui déciderait s'il fallait me mettre en liberté ou m'envoyer devant la Cour d'assises. Il fallait donc que M. André accumule le plus de témoignages accablants contre moi, il fallait démontrer pourquoi il me croyait coupable, jusqu'à un certain point tout au moins, et cela n'était pas facile (puisque j'étais innocente) ! C'était la difficulté même de sa tâche qui le rendait si agressif, si menaçant et si profondément injuste par moments... Du moins, j'aime à croire que c'est là l'explication de son attitude vraiment féroce.
Tous les procédés, tous les tours, tous les moyens lui semblaient bons.
A chaque instruction, il s'occupait de tout, et de tout à la fois... Et quand j'hésitais, quand je me trompais, quand je ne répétais pas exactement la réponse faite d'autres fois à une même question, il tressautait de joie et s'écriait : « Je vous tiens ! »
Un autre procédé favori de ce juge d'instruction était de me poser d'un trait toute une série de questions — certaines de ces séries couvrent deux grandes pages du dossier ! — Et malheur à moi si j'omettais de répondre à l'une de ces questions I Parfois, je me révoltais et demandais qu'un certain détail me fût répété, mais alors, d'un ton mélodramatique, le juge m'expliquait que mon but était de gagner du temps, de pouvoir réfléchir... et l'innocence n'a pas à réfléchir, et la vérité n'hésite jamais, elle éclate !
Quand je faisais un grand effort et paraissais calme et maîtresse de moi-même..., je cachais mon jeu ; donc, j'étais coupable.
Quand, épuisée par cette lutte inégale, cette torture continuelle, ces injustices flagrantes, ou par des questions pénibles sur ma vie intime, je me mettais à pleurer... ma faiblesse et mon chagrin étaient du remords ; donc, j'étais coupable.
Quand je criais mon innocence, je jouais une comédie ; mais mes grimaces ne le trompaient pas ! J'étais une comédienne ; donc, j'étais coupable.
Quand je ne parlais pas de mon innocence, c'était que la honte m'accablait ; je n'avais pas même l'audace de dire que je n'étais pas coupable ; donc, j'étais coupable !...
Huit mois après la fin de l'instruction, M. d6 Vallès, mon juge en Cour d'assises, devait déclarer . « Je sens le frisson de l'erreur judiciaire... », et le jury m'acquitta... huit mois après ! Pourquoi M. André ne le connut-il pas, ce frisson !... Parce que, et c'est la seule excuse de sa conduite, il avait l'obsession, l'idée fixe de ma culpabilité, et que, inconsciemment peut-être, il s'appliquait à faire s'adapter tous les faits, tous les détails de l'affaire à cette conviction, et que, en même temps, il passait outre à tout ce qui ne s'y adaptait pas, ou s'assurait à lui-même que ces faits ne s'emboîtaient pas, dont il ne pouvait pas se servir pour étayer, pour affermir et compléter son accusation, n'avaient aucune importance et devaient être ignorés !
Je prouve mon assertion, irréfutablement, en citant quelques passages du dossier de l'instruction André, pages qui sont signées par lui, par M. Simon et par moi-même :
(M. André me parlait de certaines contradictions dans mes déclarations...)
R. — ...A ce moment-là, je n'avais pas la tête à moi, la question de mes bijoux m'était bien indifférente... Je n'étais tourmentée que par le chagrin d'avoir perdu ma mère...
(M. André m'interrompit et s'écria :) D. — Vous n'aviez donc pas de chagrin d'avoir perdu votre mari !
R. — Mais si, naturellement...
(Dossier. Cote 3310.)
Autre exemple :
D. — Il est peu admissible que le vol ait été le mobile du crime, car on conçoit difficilement des voleurs qui après avoir commis, afin d'agir tout à leur aise, un double homicide, auraient dédaigné et laissé sur les lieux tout le butin que voici : 1° dans la chambre où était votre mère, trois bagues sont restées sur un plateau ; 2° une broche en diamants, deux pendentifs de valeur, deux épingles à petites pierres que, dans son petit sac de voyage, votre mère avait apportés chez vous au moment où elle s'y installait, en mai, ont été retrouvés après le drame ; 3° dans la chambre occupée par votre mari, les vêtements de celui-ci n'ont pas été fouillés alors qu'ils étaient disposés en évidence sur une chaise et qu'ils contenaient une montre en or ainsi qu'un porte-monnaie renfermant une somme de 80 francs ; 4° dans le petit salon, un billet de banque de 50 francs a été laissé, bien qu'il fût en évidence ; 5° des déclarations que vous nous faisiez tout à l'heure, il résulte que n'ont pas été soustraits une partie des bijoux de votre fille que vous indiquiez comme se trouvant cette nuit-là dans sa chambre, c'est-à-dire dans la chambre occupée par vous.
R. — Que voulez-vous que je vous réponde. On peut trouver drôle tout. Des gens ayant tué n'ont peut-être pas eu tout le calme que vous croyez pour emporter tout.
(J'expliquai ensuite que le sac de :::a mère n'était pas dans la chambre où elle était couchée, mais dans un coin du cabinet de débarras...)
D. — Comment expliquez-vous que ce sac n'ait
pas été ouvert par les voleurs et le contenu emporté par eux ?
R. — La porte de ce cabinet était fermée, quoique non fermée à clef.
D. — L'explication est peu satisfaisante.
R. — Je maintiens mes dires. Tout ce que je comprends, c'est que des gens, après avoir commis deux crimes aussi épouvantables et avoir cru faire de moi une troisième victime, aient pu perdre la tête et n'avoir plus dans l'idée que de se sauver le plus rapidement possible.
(Dossier. Cote 3239.)
Quelle raison y avait-il de croire que ces gens étaient venus pour tuer ? M. André semblait le croire et faisait cette remarque extraordinaire qu'ils avaient tué « afin d'agir tout à leur aise ». Personnellement — et mon opinion est partagée par tous ceux que j'ai consultés et qui ont étudié cette affaire sérieusement — je crois que les hommes vinrent pour voler, et se voyant dérangés, surpris par l'apparition de mon mari, armé d'un alpenstock, et par les cris de ma mère, ils tuèrent... Effrayés de ce qu'ils venaient de faire, car cambrioler et tuer deux personnes n'est pas la même chose, ils s'enfuirent sans emporter tout ce qu'ils auraient pris s'il n'y avait pas eu le double assassinat. Ils emportèrent toutefois plusieurs milliers de francs et une vingtaine de bijoux appartenant à ma mère ou à moi (sans compter les dix grosses perles !)
D. — Depuis votre précédent interrogatoire, nous avons comparé le récit du drame, tel que vous l'avez fait, au récit que vous avez fourni depuis le début de l'information. Nous avons constaté notamment que, alors que vous avez signalé comme violences proprement dites de la part des malfaiteurs envers vous-même, un seul coup à la tête et le piétinement de votre ventre, vous avez antérieurement dénoncé d'autres violences : le 31 mai 1908,
au commissaire de police, vous indiquiez que des coups de bâton vous avaient été portés sur la tête. Le 31 mai, au commissaire de police, puis à M. Leydet, vous disiez avoir été saisie à la gorge dès le début de la scène. A M. Leydet, le 31 mai et le 5 juin, vous déclariez que l'un des hommes vous avait étreint le poignet. Enfin, le 26 juin, devant M. Leydet, à qui vous n'avez jamais parlé que d'un seul coup reçu sur la tête, vous précisiez que ce coup avait été comme un coup de massue porté avec un corps dur, que ce coup avait été selon l'intention évidente des malfaiteurs en quelque sorte le coup de grâce. Comment expliquez-vous tant de variations dans vos récits successifs ?
R. — Il ne faut pas tenir compte des déclarations que j'ai pu faire le 31 mai, car je ne savais pas alors ce que je disais, étant affolée, apeurée de tout. J'ai bien été étreinte au poignet par l'un des hommes... Le 26 juin, quand j'ai parlé du coup à la tête avec plus de précision, c'est que depuis le drame je m'efforçais d'en faire revivre par la pensée tous les détails.
D. — Le 26 novembre (après la nuit dite « des veux ») vous avez déclaré avoir imaginé de toutes pièces le récit des hommes à barbe, de la femme rousse et des robes noires.
R. — i Ça, c'est le résultat de l'œuvre des journaux; ils m'avaient conduite à l'affolement.
D. — En tous cas, l'étrange histoire des fantômes noirs est remplie d'impossibilités matérielles. Dans quel but, au début de la scène, les malfaiteurs auraient-ils jeté sur votre visage un linge puisque ce linge ils ne l'y maintenaient pas, et que, immédiatement après, il fut possible de vous en débarrasser. Comment s'expliquer ces lanternes sourdes, qui, malgré le grand éclat des rayons qu'elles projetaient sur votre personne, ont pu faire naître et persister chez les malfaiteurs la méprise qu'ils se trouvaient en présence d'une jeune fille, tandis que malgré l'ombre où restaient les personnages, vous les dis-
tinguiez, vous, si parfaitement que vous avez pu vous livrer à un examen complet de chacun des acteurs de la scène, remarquer jusqu'à l'absence de cols de leurs vêtements spéciaux, constater toutes les laideurs de la femme rousse, lire nettement l'expression de la physionomie de l'homme blond ? Comment s'explique que, alors que toutes les portes se trouvaient ouvertes, vous n'ayez pas entendu votre mari se lever de son lit, prendre son alpenstock et aussi que vous n'ayez pas entendu crier, pendant qu'ils étaient étranglés, ni votre mari, ni votre mère ? R. — Je maintiens qu'au début un linge me fut jeté sur le visage. Je ne sais si les lanternes étaient des lanternes sourdes. En tous cas, leur lumière était d'autant plus grande qu'elle était reflétée par les cinq glaces de la chambre de ma fille... Que les malfaiteurs m'aient pu prendre pour ma fille, rien d'étonnant, car si j'ai bien vieilli depuis, j'étais alors d'un aspect tout à fait jeune, au point que le plus souvent on me prenait, non pas pour la femme, mais pour la fille de mon mari. Quant aux portes qui étaient bien ouvertes au moment de notre coucher, je ne sais si les malfaiteurs les avaient laissées ouvertes. Je n'ai entendu, je vous le répète, que le mot de « Meg », prononcé par ma mère, au moment où je l'ai dit.
(La question suivante, posée sans transition quelconque, fut) :
...Le 20 novembre, vous avez placé la perle dans le portefeuille de Rémy Couillard ?...
(Dossier. Cote 3240.)
On m'avait recommandé de ne pas parler du Président Faure (et d'ailleurs pour des raisons que j'ai données, je ne tenais pas à ce qu'il fût question de cette amitié) même si l'on m'interrogeait sur mon passé, ni du collier de perles, même si l'on m'interrogeait au sujet des bijoux volés... Il fut
néanmoins question de ce collier, mais pas par ma faute.
M. André, qui n'aimait pas les demi-réponses et qui me forçait à parler quand j'hésitais à le faire, fit une exception bien remarquable, ainsi que le lecteur pourra en juger d'après les citations suivantes du dossier :
(M. André avait interrogé récemment un nommé Brun, décorateur et ami de mon mari, qui, plusieurs années auparavant, avait, à la requête de M. Steinheil, engagé certains bijoux m'appartenant au Montde-Piété. Il fut question du collier de perles accidentellement. M. André me questionna au sujet de M. Brun et de ces engagements de bijoux, et je répondis que je me rappelais que, dix ans auparavant, M. Brun avait été au Mont-de-Piété pour mon mari.)
Le juge me demanda : « Ne savez-vous pas que l'engagement, par Brun, dont vous parlez, a porté sur un collier de perles ? »
R. — Permettez-moi de ne pas vous parler de cela. C'était un collier que j'avais reçu en cadeau... C'était un collier à cinq rangs de perles... Je l'avais donné à mon mari en lui disant qu'il pourrait en faire ce qu'il voudrait, qu'il pouvait le vendre quand il voudrait...
(Dossier. Cote 3308.)
M. André n'insista pas davantage.
Je lui expliquai que mon mari et moi vivions entièrement séparés, mais que je lui permettais de se servir de mes bijoux lorsqu'il était à court d'argent. Quand j'eus fini, M. André ne parla pas du collier, et poursuivit son interrogatoire sur d'autres sujets, comme si cette question de perles ne présentait pas le moindre intérêt.
Deux jours après, cependant, lors de mon « instruction » suivante, voulant sans doute savoir si le collier dont Brun avait parlé était le même que celui
qui m'avait été donné par Félix Faure, il me demanda quelques détails. Je répondis :
Sur interpellation. — Le collier de perles a cinq rangs, dont je vous parlais avant-hier, a été, au cours de ces dix dernières années, vendu petit à petit, c'est-à-dire par perle ou séries de perles, par mon mari. Je ne me suis pas occupée de ces ventes, car je vous ai déjà dit et je vous répète que mon mari avait à sa libre disposition tous mes bijoux, avec faculté de les vendre à sa guise. Tout ce que je sais, c'est qu'au moment du drame, il existait encore de ce collier quelques perles... Ces perles se trouvaient alors dans le tiroir inférieur de l'armoire à glace, où je plaçais habituellement mes écrins. J'ai vu pour la dernière fois ces perles au nombre d'une dizaine... vers le 5 ou le 6 mai. Je ne les avais pas emportées à Bellevue. Depuis le drame, je ne les ai pas revues. Ces perles ont donc été volées. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que mon mari les eût vendues entre le 5 et le 30 mai, et cela m'étonnerait, car mon mari était à Bellevue, près de nous, bien tranquille.
D. — Pourquoi donc n'avez-vous pas parlé du vol de ces perles, notamment au moment de l'établissement de la liste Azur ?
R. — A cause de ma fille. Je voulais faire le silence sur l'origine, c'est-à-dire sur le donateur de ces perles.
D. — En signalant le vol de ces perles, rien ne vous obligeait à indiquer leur provenance.
R. — Je n'ai pas voulu en parler.
(Dossier. Cote 3310.)
Et ce fut tout.
Au cours d'une autre instruction, un mois plus tard (Cote 3389), M. André revint une dernière fois sur ce collier et tâcha de me faire me contredire, en disant que ma description de la scène pendant laquelle M. Brun avait consenti à engager des bijoux
pour mon mari ne correspondait pas au récit de cette scène fait par M. Brun ; il déclara en outre que M. Mustel, le fabricant d'orgues bien connu, qui avait entendu parler des perles, avait décrit autrement que moi une scène de famille, chez moi, au sujet de dettes de ma mère, que j'avais dit être prête à payer en vendant certaines perles...
Mais tout cela avait bien peu de rapport avec le fameux collier. La preuve en est que M. Brun déclara qu'on ne lui avait donné que 150 francs, au Mont-de-Piété, pour le collier qu'il y avait engagé. (Dossier. Cote 1929.) Donc, il ne pouvait être question de perles à cinq rangs du Président !...
Une enquête au Mont-de-Piété démontra que : L'engagement d'un collier de perles, soit au nom des Steinheil, soit au nom de M. Brun, n'est pas mentionné sur ses livres (les livres du Mont-de- Piété).
(Dossier. Cote 1919.)
Il ne fut pas question du collier dans l'instruction finale, résumant toutes les autres, ni dans l'acte d'accusation, et on n'en parla pas à mon procès. Peut-on me donner tort si je dis qu'il a toujours été dans ma pensée que « les autorités » savaient l'existence de ce collier, mais ne tenaient pas à ce que son origine fût discutée, pas plus qu'elles ne voulaient savoir que certains des bijoux volés pendant la nuit du 30 au 31 mai venaient d'un Président et deux au moins d'un Procureur général. J'ai toujours cru aussi qu'on n'ignorait pas l'existence des documents.
Quant à ce mystérieux individu, Y « Allemand »s que j'appelais aussi le « journaliste Allemand », parce qu'il s'était targué, peu de temps après la mort de Félix Faure, de faire cesser les insinuations des journaux, grâce à ses attaches journalistiques, quelques recherches furent faites, notamment à l'Elysée, car l'homme avait déclaré à mon mari qu'il ferait
signer au Président Fallières le portrait dessiné par M. Steinheil, mais ces recherches n'aboutirent à aucun résultat.
(Dossier. Cotes 103, 161 et 164.)
A Saint-Lazare, un jour — au temps de l'instruction — deux gardes vinrent me chercher pour m'escorter au Palais de Justice.
Je demandai où étaient les inspecteurs.
— Madame, me répondit-on, ce n'est plus M. Hamard qui vous fait chercher, mais M. André et, évidemment, celui-ci a donné des ordres nouveaux.
Le sous-officier, très poliment, me fit monter dans un fiacre fermé. Il s'assit près de moi, le garde se mit en face.
— Savez-vous au moins pourquoi les inspecteurs ne sont pas venus ? demandai-je.
— C'est difficile à dire... En tous cas, votre juge n'a pas l'air commode et nous savons qu'il n'est pas bien disposé à votre égard.
Comme nous arrivions près du Palais, je m'aperçus que le cocher ne prenait pas le chemin habituel et n'allait pas au Dépôt.
— Nous sommes obligés de vous mener à la Souricière, finit par m'avouer le sous-officier.
— Quoi î On va me mettre dans une de ces cages? Est-ce que la Souricière des femmes est comme la Souricière des hommes ?
— Oui madame... Il faudra que vous attendiez là que le juge soit prêt à vous recevoir... Croyezmoi, nous sommes venus le plus tard possible pour que vous n'ayez pas à rester trop longtemps à la Souricière.
Je remerciai le sous-officier, entrai par une porte nouvelle pour moi et fus menée, à travers un long couloir, à la Souricière. Saint-Lazare est repous* sant ; le Dépôt l'est plus encore, mais la Souricière est une abomination.
Que le lecteur s'imagine deux rangées de cages,
l'une au-dessus de l'autre, avec des marches en bois pour atteindre le rang du haut. En face, sut une sorte d'estrade, est assise une sœur qui peut voir à travers les barreaux de fer de chaque cage.
Quand elle me vit, la sœur de service, la bonne sœur Berthe quitta son estrade. Elle était vieille et dodelinait de la tête. Elle me dit de la suivre et me fit entrer dans une des cages vides.
Je n'exagère pas en disant « cages ». Chacune d'elles a environ deux mètres de haut, un mètre de large et deux mètres de profondeur. On peut à peine s'y retourner. La porte forme un des côtés ; elle est percée, en partie, d'un trou barré de fei dans les deux sens. L'air et la lumière pénètrent par ce trou. La porte ouvre en dehors, bien entendu. A l'intérieur, il y a un tabouret et... un cabinet d'aisance tellement immonde et pestilentiel que les malheureuses qui sont obligées de rester dans une de ces cages étroites plusieurs heures, en reviennent malades... Il semble incroyable qu'un endroit aussi répugnant et même mortel — 'le mot n'est pas trop fort, car on respire dans ces cages un air empoisonné et l'on y claque des dents à cause du froid ou de la fièvre — soit toléré au vingtième siècle, à Paris !
Je n'avais pas passé cinq minutes dans ma cage que j'étais déjà malade. Mais il me fallut rester là, frissonnante de froid et d'écœurement pendant trois heures... car M. André m'avait fait chercher vers neuf heures. Des femmes, dans les autres cages, à côté et au-dessus de moi, m'injuriaient. Elles ne pouvaient pas se voir, mais elles m'avaient vu arriver et, je ne sais comment, elles avaient su que c'était moi. Parfois, une d'elles prenait mon parti, surtout pour le plaisir de contredire les autres... « Je vous dis que c'est une « gosse », et les gosses ça n'a pas la poigne qu'il faut pour supprimer un homme et une femme !» Il y avait des querelles terribles de cage à cage ; tout tremblait et le vacarme était effrayant. La sœur continuait de trico-
ter, tranquillement, sans lever la tête. Quand les femmes étaient fatiguées de hurler, elles se taisaient et puis, au bout d'un moment, on entendait des supplications : « Donnez-moi une cigarette, ma sœur... Nous savons que vous en avez pour celles qui se taisent. Donnez m'en une et je ne dirai plus rien... »
J'attendis trois heures dans cette cage infecte, mais certaines de ces malheureuses y passaient toute une journée à attendre la voiture cellulaire ou leur juge d'instruction.
Une journée dans une de ces cages î... Je pensai à un juge d'instruction, M. L..., que j'avais beaucoup connu autrefois. Il abandonnait souvent sa tâ,che pour venir faire de la musique avec moi ou me conter fleurette... Et je le trouvais charmant I Mais, maintenant, je me rendais compte que chaque fois qu'il abandonnait son poste, des malheureux ou des malheureuses avaient à se morfondre, pendant des heures entières, à la Souricière, jusqu'à son retour ! Et j'eus honte de n'avoir pas deviné, alors, que le magistrat, comme le médecin, a des malades qui ne peuvent pas, qui ne doivent pas attendre.
J'étais plus morte que vive quand j'entrai dans le cabinet de M. André, et je lui dis :
— Vous ne me reverrez plus ici. Vous m'avez envoyé chercher à Saint-Lazare de bonne heure et je viens de passer trois heures dans une des cages de cette immonde Souricière, et cela sur votre ordre, paraît-il ! Comment voulez-vous que je réponde à vos questions, après ce que je viens d'endurer ?
Par trois fois je dus attendre à la Souricière avant l'instruction, mais, ensuite, un contre-ordre fut donné et j'attendis, de nouveau, le bon plaisir du juge d'instruction au Dépôt où je revis le gardien si poli, le directeur si courtois et la sœur supérieure au visage de madone, qui me consolait et me rendait des forces par sa beauté radieuse et sa
sérénité, ses paroles douces et sages et la flamme divine de ses grands yeux purs.
Je citerai maintenant le procès-verbal de la dernière instruction, qui eut lieu le 13 mars 1909. Je ne puis concevoir un document plus dramatique et plus poignant. Après deux années, en le relisant, je puis à peine croire que c'est à moi que ces questions furent posées, que c'est moi qui fis ces réponses, dans le cabinet d'un magistrat qui m'accusait d'avoir assassiné mon mari et ma mère !
L'an mil neuf cent neuf, le treize mars, devant nous, André, a été amenée :
Veuve Steinheil.
D. — Sous les réserves et restrictions que nous vous avons fait connaître lors de votre précédent interrogatoire, le docteur Balthazard a émis 'l'avis que le crime peut n'avoir été commis par une seule personne. En tout cas, l'ensemble de l'information paraît établir votre participation personnelle iau crime et nous avons aujourd'hui, dans un interrogatoire que nous considérons comme devant être le dernier, à vous rappeler l'ensemble des présomptions et des charges relevées contre vous.
R. — Je vous crie de toute mon âme que je suis innocente et vous avez dans votre dossier la preuve de mon innocence.
D. — En quoi prétendez-vous que nous ayons cette preuve ?
R. — On ne tue pas sans raison péremptoire ; or„ vous savez que j'adorais ma mère et que j'ai fort bien vécu avec mon mari pendant dix-huit ans.
D. — Au cours de l'information, le 26 novembre, a l'occasion de la procédure suivie contre Couillard, vous avez attibué le crime à Alexandre Wolff, tout en produisant, au cours de la même journée, à propos des circonstances dans lesquelles Alexandre Wolf aurait agi, des versions différentes et contradictoires, puis vous vous êtes rétractée et d'ailleurs.
les investigations faites à propos de Wolff n'ont pas justifié les soupçons portés sur lui.
R. — Je n'ai imaginé ce que j'ai dit d'Alexandre Wolff que sous la pression des journalistes, ainsi que je l'ai expliqué. Je vous répète une fois de plus que Wolf est innocent.
D. — Depuis le début de l'information jusqu'au 20 novembre, puis constamment depuis lors, vous avez attribué le crime à quatre individus, dont trois hommes et une femme rousse, tous quatre vêtus de grandes robes noires, et les hommes portant des chapeaux hauts de fond et larges de bord.
R. — Sur ce point, je ne change rien à mes déclarations.
D. — Votre récit des quatre personnages en robes noires garde toute son invraisemblance romanesque, tout son caractère inacceptable que domine cette fantaisie de malfaiteurs, qui, dans l'inexplicable préoccupation de masquer non pas leurs visages, mais leurs vêtements, se seraient résolus à empêtrer au cours des plus délicates opérations criminelles tous leurs mouvements dans les plis flottants de leurs vêtements leur retombant jusque sur les mains. Nous n'en avons pas moins, d'une façon constante et jusqu'au bout laissé à vos investigations le champ le plus illimité, même en ce qui concerne la réalité et l'identité des quatre personnages dépeints par vous.
Tous les efforts faits par vous dans ce but n'ont pas eu plus de succès que ceux qui ont été faits depuis les premiers mois de l'information.
(Ce qui, au fond, en revenait à me dire : Vous n'avez pas pu trouver ces assassins ni dire qui ils sont, donc, l'assassin, c'est vous !)
R. — Je ne puis que maintenir ce que j'ai dit dès le début à M. Hamard, dans toute la sincérité de mon âme, des hommes et de la femme rousse que j'ai vus et bien vus, autour de mon lit, dans les circonstances que j'ai dites. Vous trouvez invraisemblable que des gens aient pu, pour voler, s'em-
K&fi MÉMOIRES 295
pêtrer dans des robes, cependant, dans l'assassinat de M. Rémy, qui a suivi, de huit jours, le double assassinat qui vous occupe, sont intervenus des hommes entièrement nus. Cela n'est pas plus surprenant que les gens en robe noire que j'affirme. Or, si je vous avais parlé de gens complètement nus, vous m'auriez certainement traitée de folle et d'hystérique.
D. — Les raisons diverses qui amènent à éliminer l'hypothèse d'assassins, mus par l'appât d'un vol, constituent autant de raisons de penser que le crime a été un crime domestique. Et, comme à ce crime vous avez survécu dans des conditions toutes particulières, comme à propos de tous les détails se rapportant à ce crime, vous avez entassé invraisemblances, mensonges et contradictions, comme vous aviez bien à ce crime un intérêt personnel, la révélation s'est faite peu à peu que vous avez pris au crime une part directe.
R. — Je n'ai pris au crime aucune part quelconque. Pourquoi donc l'aurai-je fait ?
D. — Non seulement vous avez survécu, mais vous n'aviez d'une victime que les apparences. Votre ligotage, même en s'en tenant uniquement à la description que vous en avez faite vous-même, était un ligotage des plus inoffensifs, des plus complai sants. Ce ligotage n'avait du reste laissé autour de votre cou aucune trace quelconque et ce ne sont que des empreintes fugitives qu'il avait marquées à vos poignets et à vos chevilles... Ce n'est certes pas avec mansuétude que vous auraient liée et immobilisée sur votre lit des malfaiteurs capables de commettre un double assassinat.
R. — Il m'est impossible de vous expliquer ce qui a pu se passer dans la tête de ces monstres. Peut-être ont-ils cru m'avoir suffisamment attachée. En tous cas, si, comme vous le croyez, j'avais pu être mêlée au crime et avoir pour cela un complice, j'aurais eu certainement l'intelligence et la présence d'esprit de me faire traiter plus durement,
puisque ce qu'on me reproche, c'est d'être restée vivante.
(M. André énuméra alors les diverses traces des violences que j'avais subies et conclut que « ces lésions insignifiantes ne pouvaient être considérées comme violences dues à de redoutables brigands. »)
R. — Je n'ai pas à répondre sur tout cela. Si je n'ai pas eu de marques extérieures, j'ai eu des douleurs internes qui m'ont rendu absolument malade pendant deux mois, ainsi que vous en avez la preuve dans votre dossier.
D. — A côté de la très significative absence de violences réelles que nous vous indiquions, entrait en jeu pour vous accuser tous les persistants efforts que vous avez déployés pour dissimuler la réalité des faits. Dès le début et pendant toute l'information, vous avez affirmé n'avoir jamais connu et vous avez attribué aux assassins qui les auraient apporté de l'extérieur, l'alpenstock ainsi que le gant d'homme trouvé dans le petit salon. Or, à la suite de nos recherches, il est devenu absolument vraisemblable que l'alpenstock était l'un des accessoires de l'atelier de votre mari. Ensuite, la preuve est acquise que le gant vous avait été personnellement donné, que ce gant vous appartenait depuis plusieurs années.
R. — Je n'ai jamais connu l'alpenstock dans l'atelier de mon mari ni dans la maison. En admettant que le gant soit l'un de ceux que m'ait donnés M. Ch..., je ne m'en souviens pas. (Je demandais parfois les vieux gants à des amis, car je m'en servais pour arranger mes fleurs, et lorsque je faisais des travaux qui pouvaient m'abîmer les mains.) Si j'avais eu un souvenir quelconque, tant pour l'alpenstock que pour le gant, je me serais empressé de le signaler. Je n'avais aucune raison de ne pas le faire.
D. — Les coups que vous avaient portés les assassins et l'émotion que vous aviez ressentie au cours de l'accomplissement de leur forfait, vous auraient, dites-vous, occasionné une longue maladie. Les vio-
lences dont vous parlez comme de l'une des causes de la maladie en question, nous vous rappelions tout à l'heure combien la manifestation extérieure a été peu convaincante. Quant à l'agitation nerveuse qui — le fait est incontestable — s'est manifestée chez vous après et depuis le drame, la secousse morale de votre participation au crime, le poids même d'une si lourde responsabilité pénale, les inquiétudes des actes de l'information suffiraient simplement à l'expliquer.
(M. André oubliait évidemment que je craignais si peu les recherches et « l'information » que pendant des semaines entières et sans relâche je poussai la police à redoubler d'efforts, j'obsédai M. Hamard de mes insistances, fis des démarches auprès de M. Leydet et du Procureur, des inspecteurs... et sollicitai même l'aide de la presse, tant je tenais à ce que l'affaire de l'impasse Ronsin ne soit pas classée ! Après avoir une fois de plus discuté la question du tampon d'ouate et celle de l'argent et des bijoux volés, M. André conclut :)
D. — Toujours et à propos de tout, vous avez menti. C'a été de votre part le mensonge systématique. D'une telle attitude, il n'y a qu'une explication possible, c'est que vous avez pris à tâche de détourner de vous les soupçons et, par suite, que vous avez bien eu dans le crime une part directe.
R. — Vous voulez voir de ma part le mensonge partout. Si j'ai menti, c'est uniquement pour cacher la réalité de ma vie, les « amis » qui étaient dans ma vie.
(La remarque que fit ensuite M. André est inouïe :)
D. — Il est intéressant d'observer, tout au moins comme bizarrerie singulière, que c'est au coin de votre imagination personnelle que paraissent être marqués le récit que vous avez fait du crime comme sa mise en scène elle-même. En effet, l'intervention dans votre récit de grandes robes noires, ressemble beaucoup à quelque réminiscence des per-
sonnages de plusieurs tableaux de votre mari. D'autre part, bien des détails, des faits ont une analogie frappante d'une cause célèbre où était impliqué le percepteur de Montbéliard qui, en 1885, alors que vous aviez seize ans accomplis, passionna longtemps la région de Montbéliard, c'est-à-dire la région où vous viviez.
R. — Je n'ai pas pu perdre la tête au point d'avoir dit avoir vu des personnages en robes noires alors que cela n'aurait pas été vrai. Les personnages des tableaux de mon mari, dont vous parlez, ont de grandes robes noires qui ne ressemblent en rien aux lévites dont étaient revêtus les assassins, c'està-dire aux vêtements simples, droits, à manches collantes que portaient les assassins. Quant au crime de Montbéliard dont vous parlez, je n'en ai aucun souvenir, je n'en ai même jamais entendu parler. Dans ma famille on (les enfants) ne lisaient pas les journaux. Montbéliard est à une heure de voiture de Beaucourt. Quand j'y allais pour mes leçons de piano, j'y allais soit en voiture, soit en chemin de fer.
(M. André essava ensuite de prouver ma culpabiU lité par le fait que je m'étais débarrassé du chien Turc et que j'avais attiré ma mère chez moi à la fin de mai. Il déclara en outre que ma décision de passer la nuit du 30 mai à Paris n'avait pas été causée par l'aggravation dans l'état de ma mère, mais avait été arrêtée dans mon esprit « tout au moins dès deux heures de l'après-midi ». Je répondis en disant l'exacte vérité — et mes dires avaient d'ailleurs été corroborés par le docteur Acheray .
— Le samedi 30 mai, c'est bien au dernier moment, quand j'ai vu que ma mère ne pouvait pas se tenir debout, que nous avons décidé de ne pas rentrer coucher à Bellevue.)
D. — Au cours des quelques mois qui ont suivi le drame, les événements ont, sur un double point, dérouté vos prévisions. Troublé par la suspicion existant contre vous dans beaucoup d'esprits,
M. Bdl et aussi la famille Buisson s'étaient éloignés et restaient éloignés de vous. Dans ces circonstances couraient le risque d'être irrémédiablement compromis, non seulement l'avenir de Marthe tel que vous l'aviez conçu, mais encore vos ambitions du côté de M. Bdl. Donc, sous peine de voir échapper une large part des avantages du double crime, la nécessité d'une justification devant l'opinion publique s'imposait à vous. De là, le 30 octobre, le coup d'audace de votre lettre au journal L'Echo de Paris, c'est-à-dire de la réclamation publiquement faite par vous d'une prolongation de l'information contre les assassins de votre mari et de votre mère.
Et, en définitive, puisque la prolongation de l'information a abouti à révéler votre culpabilité personnelle, l'attitude prise par vous montre simplement que vous avez poussé jusqu'à la témérité la volonté d'avoir et conquérir quand même le fruit de votre double crime.
R. — Non. Et c'est justement là que vous avez encore une preuve de mon innocence. Si j'avais eu la moindre des choses à me reprocher, je n'aurais pas alors repris l'affaire bravement, sans avoir peur de qui que ce soit. Si j'avais été coupable, je n'aurais pas eu certainement une telle témérité ; un homme n'aurait pas fait cela parce que l'homme est trop lâche et une femme l'aurait encore moins fait parce que la femme est trop faible.
D. — Il résulte de la procédure, que vous êtes inculpée :
Primo : D'avoir, à Paris, dans la nuit du 30 au 31 mai 1908, volontairement donné la mort au sieur Adolphe Steinheil ;
Et ce avec préméditation.
Secondo : D'avoir, dans les mêmes circonstances de temps et lieu, volontairement donné la mort à Mme veuve Edouard Japy, votre mère légitime.
R. — C'est une abominable et monstrueuse accusation contre laquelle je proteste de toute mon âme. Et je prie de tout mon cœur ceux qui vont être
appelés à examiner et à juger votre dossier — je les en prie au nom de mon enfant — de se rendre compte que je n'ai pu tuer ni ma mère, ni mon mari. Je ne puis être accusée en définitive d'un crime aussi abominable, aussi infâme. Rien dans ma vie ne saurait expliquer une telle chose de ma part.
L'inculpée pleure et sanglote.
Lecture.
A signé : Veuve Steinheil.
Simon.
André.
(Dossier. Cote 3423.)
...L'inculpée pleure et sanglote... Quatre petits mots, mais quel abîme de douleur ils représentent î
Dans ces procès-verbaux, les paroles prononcées par l'inculpé sont rarement reproduites littéralement, et pour cette raison : Le juge a devant lui la liste des questions qu'il a préparées avant l'interrogatoire ; il pose une question ou une série de ques^ tions comme on l'a vu, et, au fur et à mesure, écrit rapidement la réponse de l'accusé ou plutôt les points essentiels, ou qu'il trouve essentiels, de cette réponse, il y a constamment des interruptions, des lambeaux de discussion, de « conversation » presque, qu'il juge inutile de noter, car « on n'en finirait plus, alors », comme disait M. André. Puis le juge d'instruction passe ses notes — question et réponse — au greffier qui les écrit d'une façon lisible et définitive... Et le résultat inévitable de ce procédé, c'est d'abord, que tout n'est pas écrit, qu'il y a des nuances (qui peuvent être très importantes) qui manquent, et secondement, que le procès-verbal, la plupart du temps, semble avoir été écrit par la même personne, tant le style des réponses ressemble à celui des questions. Je trouvai plus tard dans le dossier complet que ^Yolff, Couillard, Mariette,
certains modèles de mon mari, se servaient des mêmes expressions, du même style compliqué et « judiciaire » que tel ou tel inspecteur, ou commissaire de police, et il n'y avait guère de différence entre le style du plus humble et du plus illettré des témoins avec celui de telle ou telle femme du monde ou de tel ou tel personnage distingué et instruit. Il est évident, en ce qui me concerne, que je ne m'étais pas servi d'expressions comme celles-ci, qui m'étaient attribuées dans ce dossier : « J'ajournai la confection d'un grog... », « J'assurai l'exécution de l'ordonnance... » Tout cela n'a pas d'importance quand il s'agit de menus détails, mais il est facile de concevoir tout le tort que peut faire à une inculpée une rédaction trop vague ou trop résumée de ses réponses...
D'habitude, à mes instructions, je n'écoutais pas ce que M. André dictait à M. Simon. Pendant ce* quelques instants de répit, je me reposais et tâchais de calmer mes esprits. Pendant cette dernière instruction, toutefois, j'essayai, bien qu'elle fût la plus pénible et la plus révoltante de toutes, d'écouter ce que le juge dictait à son greffier, et, bien des fois, je déclarai qu'il ne répétait pas exactement mes paroles ou qu'il omettait certaines de mes réponses, et, généreusement, il fit droit à mes légitimes réclamations.
A la fin de chaque instruction, le procès-verbal m'était lu, afin que je puisse y apposer ma signature. Parfois, je n'écoutais pas, parce que j'étais trop épuisée, et je signais machinalement ; parfois aussi, je faisais des objections, mais Me Antony Aubin, toujours calme, toujours maître de la situation, me disait : « Signez donc, madame ! » et dans son sourire, il y avait une grande confiance dans l'avenir, et il semblait me dire : « La Justice parfaite n'est pas de ce monde, mais ne craignez rien, nous gagnerons la victoire... »
Donc, malgré tout ce que j'avais dit et fait, malgré tout ce qui prouvait mon innocence, cette inno-
cence qui devait éclater aux yeux du jury, et qui devait être proclamée par ce jury, huit mois plus tard, M. André qui m'avait cru coupable dès le début, ne changea pas son opinion, et, très tranquillement, avec un sourire d'évidente satisfaction, m'annonça que j'étais accusée d'avoir assassiné mon mari et ma mère !
Mon avocat était près de moi avec ses deux secrétaires. Je fis un effort surhumain et me levai. M. Simon me tendit la plume pour que je signe ce dernier procès-verbal. Je l'entendis murmurer : « Ne pleurez pas, madame ; il n'y a rien contre vous dans le dossier, et je m'y connais S » Puis il signa à son tour et tendit la plume à M. André qui revenait de la pièce voisine où, selon son habitude, il était allé causer à son autre greffier.
M. André signa. Tandis que je passais devant lui en me retirant, il me dit : « Au revoir, madame ! » — La lumière se fera, malgré tout, monsieur le juge, répondis-je.
M. André, congestionné, mais triomphant, alluma une cigarette et sortit.
Il avait accompli une grande œuvre. Bien qu'il n'y eût aucune preuve véritable de ma culpabilité, il avait réussi — il le croyait du moins — à échafauder, avec des détails insignifiants, certaines déclarations un peu vagues, quelques réticences et de menues contradictions puériles, et surtout à l'aide de ses préconceptions, une accusation, la plus grave entre toutes, contre une femme malheureuse, malade, épuisée et innocente.
Quelle victoire ! Décidément, la vie était belle, l'instruction une institution sublime et un juge d'instruction un sauveur de la société î... M. André avait rendu un signalé service à son pays, à la Justice. Et M. André était sûr désormais de son avancement...
Comme tant de magistrats que j'ai connus — et seul mon livre d'adresses, saisi lors de mon arrestation et qui ne me fut jamais rendu, après mon
acquittement, malgré mes réclamations répétées, pourrait fournir le nombre de tous ceux qui fréquentaient ma maison, venaient assidûment à mes réceptions et me racontaient de si piquantes anecdotes sur leur carrière et leurs travaux ! — M. André soutirait de la maladie que Brieux, dans La Robe Rouge, a si justement définie : « ...la fièvre de l'avancement, qui change tant d'honnêtes gens en mauvais juges. »