TROIS CENT CINQUANTE-TROIS JOURS EN PRISON
Le ciel est par-dessus le toit,
Si bleu, si calme...
Un arbre par-desus le toit
Berce sa palme...
La cloche dans le ciel qu'on voit
Doucement tinte, Un oiseau sur l'arbre qu'on voit
Chante sa plainte...
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille ; Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville...
Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse, Dis ! qu'as-tu fais, toi que voilà !
De ta jeunesse ?...
Verlaine.
Quand je retournai dans ma cellule, à Saint- Lazare, je n'avais pas perdu tout espoir. Me Antony Aubin m'avait dit, tandis que l'on me reconduisait au Dépôt :
— Il n'y a rien contre vous. On peut vous mettre en liberté d'un instant à l'autre. C'est le moment ou jamais d'avoir de l'espoir. (Peu importe André ! C'est le dossier qui est tout ; or, quand on le lira, ce dossier, on sera bien obligé de se rendre à l'évidence et de reconnaître votre innocence. Le fait que vous n'avez pas reçu une réponse favorable à
votre demande de mise en liberté provisoire ne prouve rien.
Cette demande, je l'avais remise à M. André, à la lin de l'avant-dernière instruction. Je la cite, parce qu'elle contient des allusions à des faits que le lecteur ne connait pas encore :
(N° 342). 8 mars 1909.
Monsieur le Juge d'instruction,
Avec l'opinion si terriblement surexcitée contre moi, mais qui, mieux renseignée, redeviendra forcément généreuse et juste, vous m'avez considérée comme une monstrueuse criminelle. J'ai subi vos dix interrogatoires, vos soixante heures de questions sans une faiblesse, protestant chaque fois de mon innocence. Vous ne m'avez pas crue, vous ne pouviez pas me croire après toutes les folies, 'les extravagances que j'ai dites, que j'ai faites (cette dernière phrase me fut dictée par Me Aubin, toujours prudent et conciliant) et que l'on m'a fait faire. Mon récit du crime vous paraissait à vous comme à tous inacceptable ; j'étais bien seule la coupable, ou bien j'avais avec moi, l'ayant entraîné, ou entraînée par lui, un complice.
Eh bien, monsieur le Juge, les assassins étaient bien ceux que j'ai dit, nombreux comme je l'ai déclaré. Et ce sont vos experts, dans leurs derniers rapports, votre dossier, dans son dernier état, qui en apportent enfin la preuve.
Moi, la seule criminelle ! Cette abomination matérielle et morale a pu être envisagée ! Seulement, comme pour lui donner quelque apparence, il fallait le narcotique ou le poison, des expertises s'imposaient. Or, après le docteur Ogier, déclarant que les viscères des victimes ne contenaient aucune trace de narcotique ou de toxique, voilà le docteur Balthazard qui donne cet irrésistible argument : que mon mari et mère étaient si peu empoisonnés, si
peu sous l'influence d'un narcotique, que l'une sortait de son lit et que l'autre a marché, passé dans le cabinet de toilette, tous les deux ayant été, incontestablement, tués à l'endroit et dans la position où l'on a retrouvé leur corps. Ainsi se trouve détruite l'odieuse hypothèse de la Veuve Tragique, verseuse de poison ou de narcotique, ayant tué seule son mari et sa mère.
Reste l'hypothèse où je serais criminelle quand même, mais avec un complice. Sans insister sur l'imprudence que représenterait le choix d'un complice quelconque, imprudence inadmissible et qui vous a paru telle puisque, si longtemps et avec tant de persistance, vous m'avez considérée comme seule coupable, à quels résultats dans cette voie est arrivée l'instruction ? A aucun !
Et cependant ce ne sont pas les pistes ouvertes, fouillées, qui manquent ! Vos dossiers sont pleins de recherches visant toutes les personnes qui m'ont fréquentée, depuis mes relations les plus éloignées jusqu'à mon propre frère ! Ce n'est pas tout. Ici encore, la raison et la science apportent leurs ren seignements. Les travaux de MM. Bertillon et Balthazard ont abouti aux constatations suivantes : sur la pendulette, maniée sûrement par un des assassins et jetée dans une armoire, une empreinte non identifiée ; sur la bouteille de rhum ayant servi aux grogs, bouteille montée le soir presque pleine, retrouvée le matin du crime presque vide, des empreintes nombreuses non identifiées également, empreintes se remarquant surtout autour du goulot, comme si les assassins avaient bu à même la bouteille. Sur le tapis, un semis de taches d'encre provenant de la flaque d'encre du petit salon et produit par le bas d'un vêtement flottant, vêtement qui ne pouvait être un des miens, puisque m'étant déshabillée le soir du crime dans le cabinet de toilette, où mes effets ont été retrouvés le dimanche matin, aucune tache d'encre n'a été constatée ni sur eux, ni sous eux. A qui ce vêtement flottant ? A qui
cette robe qui a ainsi laissé son empreinte sur le tapis ? N'est-ce pas à la femme que j'ai dénoncée ou à l'un des meurtriers vêtus comme je l'ai dit, l'un d'eux en me ligotant m'ayant d'ailleurs marquée d'une tache d'encre au genou ? C'est revenir à la piste des lévites, piste si ridiculisée ?
Eh bien, oui, cette piste que je n'ai jamais abandonnée, — si ce n'est en pleine folie et en pleine suggestion, pendant quelques jours — vous-même vous l'avez justement reprise ces derniers temps, et vous l'avez étudiée sans que rien n'ait disparu, au contraire, de cette coïncidence étrange et pour moi révélatrice : car, enfin, des lévites ont été volées, au Théâtre Hébreu, la veille du crime, vers six heures du soir, et l'on a découvert le lendemain, dans un wagon du Métropolitain, une carte d'invitation à l'exposition de mon mari, portant l'adresse qui a renseigné, à mon insu, la Sûreté sur le vol de ces lévites.
Permettez-moi d'ajouter que quatre lettres qui se trouvent au dossier viennent corroborer mon récit : deux émanées d'un sieur Arthur Rewer, dont l'une du 2 juin, trois jours après le crime ; une lettre mise à la poste à Boulognejsur-Mer, et la quatrième écrite par une femme italienne, et expédiée de Porto (Portugal).
Vous leur avez attribué assurément quelque importance, puisque notamment pour les deux lettres Arthur Rewert, un expert en écriture a été désigné par vous et que vous avez fait procéder à tout un ensemble d'investigations et d'enquêtes. Or, dans la lettre Arthur Rewer, du 2 juin, il est nettement affirmé que, la nuit du crime, le signataire a remarqué et même suivi, vers minuit et demie, quatre hommes et une femme qui sortaient de l'impasse Ronsin avec des sacs, et dont le signalement répond à celui que j'ai donné moi-même.
Je m'efforce de soumettre à votre haute conscience des preuves d'innocence puisées dans votre dossier, et combien en est-il d'autres qui rendent ma culpa-
bilité désormais impossible. Mais je vais plus loin, et vous rappelant combien, pour ma vie, pour ma fille, j'avais besoin de mon mari, combien j'aimais ma mère, je vous crie une fois de plus mon innocence.
D'ailleurs, quel mobile aurait pu me conduire à un crime aussi atroce ? Ce n'est pas le désir d'un mariage puisque la personne que vous savez ne pouvait et ne voulait se remarier avant huit ans ! Un intérêt d'argent ? Comment l'admettre puisque, si la mort de ma mère me procurait une faible rente, celle de mon mari me privait de revenus notablement supérieurs !
Pour les bijoux que je déclare avoir été volés, vous savez que, contrairement à ce qui a été répandu dans le public, il a été impossible d'en retrouver un seul, en dehors des quatre bijoux remis par moi le 12 juin à M. Souloy, ainsi que je l'ai déjà reconnu devant M. Leydet, et qu'aucun des bijoux également volés à ma mère n'a été retrouvé !
C'est pourquoi, monsieur le Juge, étant donné l'état actuel de l'instruction, je vous demande de me rendre à mon enfant et de mettre un terme àce supplice désormais inutile et dont votre conscience souffrirait un jour.
J'ai l'honneur de vous demander ma mise en liberté provisoire et je prends vis-à-vis de vous l'engagement formel de rester à votre disposition et de vous aider de toutes mes forces à la recherche de la vérité.
Signé : M. Steinheil-Japy.
Quatre jours après, c'est-à-dire le 12 mars — la veille de l'instruction finale — ma demande me fut retournée. Elle était rejetée « purement et simplement ».
M9 Antony Aubin m'avait dit qu'on me rendrait à la liberté aussitôt que le dossier aurait été lu. Je le crus et j'essayai d'attendre, patiemment...
J'ai interrompu le récit de ma vie pour décrire l'instruction. Je puis maintenant reprendre le récit douloureux entre tous...
Le 1er janvier 1909, plusieurs des sœurs vinrent me souhaiter une « heureuse année », mais malgré leur sincérité et leurs bons sourires, ces vœux me semblèrent bien amers...
Le pasteur Arboux m'offrit une Bible et M. Desmou'lin quelques mandarines, qui nous parurent, à Firmin et à moi, des fruits merveilleux. Sœur Léonide me donna sa lampe, une toute petite lampe à huile d'autrefois qu'elle possédait depuis bien des années. Je pleurai de joie en la recevant des mains de la bonne sœur. Rien n'aurait pu me faire plus de plaisir... La flamme de cette lampe n'éclairait guère plus que celle d'une chandelle, mais elle ne vacillait pas, cette flamme, et cela signifiait du repos pour mes yeux usés par la couture et par... les larmes. Qui aurait pensé qu'une petite lampe à huile aurait pu me gonfler le cœur de bonheur, à moi qui aimais tant m'entourer de toute la lumière possible et qui ne trouvais jamais une chambre assez éclairée ! Avec le papier d'argent qui enveloppait les mandarines, je fis un joli abat-jour !
Ce jour-là, par les soins d'une société de bienfaisance, des brioches étaient distribuées aux prisonnières. Il y avait quelque chose de pénible à voir leur joie folle... et de navrant à voir constater que quelques-unes des mères arrachaient leurs brioches à leurs petits, qui se mettaient à sangloter. Une femme peut donc tomber si bas qu'elle perd même l'instinct maternel !
Un jour — c'était après la fin de l'instruction — sœur Léonide vint me dire :
— Le directeur me prie de vous demander une de vos bottines. M. Hamard en a besoin.
Je dus faire ce qu'on me demandait, mais chargeai mon avocat de se plaindre de ces procédés arbitraires. L'instruction était terminée ; j'avais le droit qu'on me laisse en repos, et je devinais bien
qu'il s'agissait d'une nouvelle absurdité. Quelques jours après, Me Aubin vint à Saint-Lazare. Je ne l'avais jamais vu si gai. Il éclatait de joie et riait tant qu'il avait peine à parler.
— Mais que se passe-t-il donc ?
— Ecoutez, c'est trop drôle. Le substitut, le procureur et d'autres sont en train de lire le dossier. Je suppose qu'ils sont un peu ennuyés de voir que ce dossier ne démontre pas, tant s'en faut, votre culpabilité. Ils doivent se demander comment rédiger l'acte d'accusation... Ils ont cherché, cherché, et tout à coup l'un d'eux s'est écrié : « La bottine ! Nous la tenons par la bottine !... » Vous ne comprenez pas ! Moi non plus, je ne comprenais pas, tout d'abord !... Eh bien, il paraît que sur une des photographies prises dans vos appartements, après le crime, on peut voir la trace d'un talon sur le parquet de la chambre de votre mari. On a examiné les bottines de toutes espèces de gens, en vain... Alors on s'est dit qu'il s'agissait peut-être d'une de vos bottines à vous ! C'est alors qu'on en a fait chercher une ici... Mais il a fallu se rendre à l'évidence ; votre talon ne correspondait pas !... D'ailleurs, s'il avait correspondu, qu'est-ce que cela aurait prouvé ? Que vous aviez été dans la chambre de votre mari !... Quoi de moins extraordinaire !... Mais attendez la fin ! C'est ce qu'il y a de plus drôle. Ces messieurs ont fini par découvrir que l'empreinte était celle du talon du photographe lui-même, du photographe qui avait pris la photographie de ce plancher et de ce talon !
Me Antony Aubin, changeant de ton, me dit sérieusement :
— Ah ! madame, je souhaite presque que le nonlieu que vous attendez ne vous soit pas accordé. Cela doit vous sembler cruel, et, évidemment, vous auriez à rester plusieurs semaines, des mois entiers peut-être, en prison ; mais, croyez-moi, un non-lieu ce serait la ruine de votre vie et celle de votre fille. Si on vous mettait ainsi subitement en liberté, le
public croirait à un pacte entre vous et les autorités. On vous soupçonnerait plus que jamais et votre vie serait rendue intolérable, tandis qu'à un procès, on vous verrait, on vous entendrait, on saurait ce qu'il y a au dossier, on connaîtrait la vérité, tout se passerait au grand jour, et après votre acquittement, qui ne ferait aucun doute, s'il y avait procès, vous seriez réhabilitée complètement aux yeux du monde entier, et tous ceux qui vous ont soupçonnée seraient les premiers à vous féliciter et à vous témoigner leur sympathie.
Me Aubin était sincère, comme toujours. Je savais qu'il ne songeait pas — l'eût-il fait que cela aurait été bien excusable — à la grande plaidoirie qu'il prononcerait à la cour d'assises, au rôle glorieux qu'il jouerait dans le dernier acte de ce drame retentissant, de cette cause célèbre ; il songeait à moi, à mon intérêt, à ce qui valait le mieux pour moi.
Hélas ! malgré mon acquittement, beaucoup de gens continuèrent de me croire coupable, et moins d'un mois après, se passa une petite scène bien caractéristique. Plusieurs personnes discutaient 1' « Affaire Steinheil » dans un salon, et presque tout le monde était d'accord pour me traiter de femme fatale et même d'assassin ! Nul ne savait qui j'étais. J'avais été invitée à cette soirée par une amie qui m'avait priée de garder mon incognito et qui me présenta sous le nom que j'avais adopté pour éviter toute indiscrétion. Je pris part à la discussion sur Mme Steinheil. Hommes et femmes m'entouraient et m'écoutaient parce que je semblais avoir étudié cette affaire de très près, comme le dit quelqu'un. Je déclarai même sans ambage que j'avais rencontré Mme Steinheil et que je l'avais trouvée bonne et sympathique, une femme de goût et une mère dévouée ; j'ajoutai qu'elle avait eu des faiblesses, comme tant de femmes, mais que je la savais absolument incapable d'un crime.
— Vous l'avez rencontrée, madame, dit un vieux monsieur en hochant la tête, mais vous ne la con-
naissez pas. Les femmes, surtout dans votre pays, qui est aussi celui de cette misérable, ont parfois des « faiblesses », comme vous les appelez. Mais si de telles faiblesses sont parfois excusables, le meurtre de son mari et de sa mère est quelque chose de monstrueux.
— Mais comment savez-vous qu'elle a tué son mari et sa mère ? demandai-je.
— Tous les journaux de son pays l'ont dit. Et si elle avait été innocente, on ne l'aurait pas arrêtée et jugée...
— Mais elle a été acquittée...
— Oui, évidemment. Mais je ne suis pas convaincu pour cela de son innocence. Et si jamais vous la rencontrez, madame, prenez garde... ou sinon, il pourrait vous arriver de partager le sort de M. Steinheil et de Mme Japy et d'être...
Depuis, j'ai passé bien des heures dans ce salon. Les maîtres de 'la maison et tous leurs amis savent maintenant qui je suis et je crois que, bien que je ne sois pas une « femme fatale », ils feraient tout au monde pour moi. Pour les gagner à ma cause et leur faire comprendre la monstruosité de cette accusation contre moi, il m'a suffi d'être moi-même. Ils me connaissent maintenant, et pourtant je ne leur ai raconté qu'une bien petite partie de ma vie.
J'espère et je crois que tous ceux qui m'ont condamnée et m'ont cru coupable « parce que tout le monde le disait » apprendront, après avoir lu ce récit douloureux et sincère de ma vie, à oublier la « Veuve tragique » et sympathiseront avec une femme qui a souffert, injustement, le plus cruel des martvres.
Firmin quitta Saint-Lazare quelque temps après la lin de mon instruction. Elle était gravement
malade et désespérée, et on la mit en liberté avant l'expiration de sa peine. Quand elle apprit la grande, la merveilleuse nouvelle, Firmin eut un beau cri :
— Oh ! madame !... Et moi qui espérais pour vous que vous seriez libérée avant moi !
Elle était toute triste de se séparer de moi, malgré son bonheur d'être libre. Elle fit ses paquets en silence et puis, quand ce fut fini, elle vint à moi et me dit, hésitante :
— Promettez-moi de m'accorder ce que je vais vous demander.
— Oui, Firmin, je le promets.
Pauvre jeune femme ! Pendant de longues semaines, nous avions partagé la même cellule, la même vie, la même nourriture, les mêmes espoirs et les mêmes chagrins... Et elle allait partir, et jamais plus, sans doute, je n'entendrais parler d'elle...
Elle s'approcha de moi, toute pâle, et très simplement me dit :
— Je voudrais vous embrasser avant de m'en aller...
Nous nous embrassâmes sur les deux joues, comme deux sœurs, et Firmin partit très vile, sans se retourner.
La lourde porte se referma. Je restai seule dans la cellule et tombai à genoux. Longtemps, je sanglotai en murmurant ce mot que je répétais si souvent :
— Pourquoi ?... Pourquoi ?...
Une autre prisonnière prit la place de Firmin. C'était une malheureuse que les privations et une affreuse maladie qui la rongeait avaient rendue mauvaise, hypocrite et dangereuse. Elle ne resta que quelques semaines avec moi... Puis, une autre
vint, une femme nommée Adèle, presque aussi neurasthénique que Firmin et, comme elle, dévouée et sincère... A mon grand regret, on l'emmena en province, pour une raison que j'ai oubliée...
Quelques heures après son départ, sœur Léonide entra dans ma cellule :
— J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Votre nouvelle compagne s'appelle Juliette. Elle s'appelle Juliette et c'est une brave femme, très propre, pleine d'énergie et même d'entrain. Elle sera ici bientôt. Je la connais bien ; c'est une très brave femme, mais elle vole. On la prend constamment et dès qu'elle sort de prison elle se remet à voler... Je suppose qu'elle a ça dans le sang. Elle a été ici plus d'une fois et je puis vous assurer que jamais vous n'aurez été soignée comme vous allez l'être par elle. Elle était institutrice autrefois ; elle a de bonnes manières et elle aime beaucoup lire, et elle est courageuse... Ça vous changera de Firmin et d'Adèle, qui avaient plus de courage à recevoir qu'à donner. Juliette a été récemment condamnée à plusieurs années de prison. On l'avait mise en bas, mais les autres femmes la détestaient et voulaient même lui faire du mal, l'écharper, parce qu'elle disait que vous étiez innocente... Depuis qu'elle est ici, elle demande à partager votre pistole ; elle va venir. Remerciez sœur Léonide, madame !
Juliette entra. Je fus toute surprise. Jacq, Firmin, Adèle étaient petites et frêles ; Juliette était grande, large, puissante. Elle devait avoir environ trente-six ans. Ses cheveux étaient bien coiffés ; elle avait le teint frais, « appétissant », comme disait sœur Léonide. Elle avait une expression franche et sympathique. Comment une telle femme pouvait-elle être une voleuse !
Elle lut la question dans mes yeux et après le départ de la sœur, elle me dit :
— Madame, ne me jugez pas trop sévèrement. Vous ne pouvez pas savoir... J'ai été élevée par des parents qui m'adoraient. Ils n'étaient pas riches,
mais ils arrivèrent à me donner une bonne éducation. Je passai mon brevet supérieur et je devins institutrice.
Elle me dit le nom de quelques personnes dont elle avait instruit les enfants, et parmi ces noms se trouvait celui d'un directeur au ministère des Finances que je connaissais fort bien. Elle me dit qu'elle était la femme d'un croupier et qu'elle avait une fille, âgée de quinze ans, qui était tout pour elle.
— A vivre près de gens riches, continua Juliette, un peu naïvement, je m'habituai au confort et au luxe et je voulus du confort et du luxe, moi aussi, non pas seulement pour moi, mais pour mon mari et pour ma fille. Un jour, dans un magasin, je vis une femme bien mise glisser une pièce de dentelle dans une de ses larges manches. Cette dentelle devait valoir plusieurs centaines de francs le mètre. Je racontai cela à une femme à qui je vendais des choses quand j'avais besoin d'argent. Elle me dit, sans hésiter : « Je vous paierai bien pour tout ce que vous m'apporterez. » J'essayai et je réussis. En une semaine je gagnai dix fois ce que je gagnais en un an comme gouvernante... Il y avait la joie de gâter ma fille, de lui donner de jolies choses, de l'habiller comme une princesse, et puis, l'attrait extraordinaire du vol... Ah ! c'est plus fort que soi ; on y revient malgré soi quand on y a goûté ! Je vois bien que vous êtes scandalisée, madame, mais je vous assure que je ne suis pas une mauvaise femme. Et puis, pensez au danger que je cours !... Je viens d'être prise, me voilà séparée de tous ceux que j'aime et je suis ici pour plusieurs années !...
Sœur Léonide ne s'était pas trompée quand elle m'avait annoncé que Juliette serait une compagne dévouée. L'instruction m'avait usée, et le docteur de la prison eut de sérieuses inquiétudes à mon sujet. Juliette vit bien vite que j'allais très mal et quand, le lendemain matin, je me mis à laver la cellule, elle m'arracha le torchon des mains, me porta, comme une plume, sur mon lit, releva ses manches
sur ses bras solides et, sans mot dire, se mit à frotter le carrelage comme il ne l'avait jamais été. Ensuite elle nettoya les planches et les tables, me transporta sur un autre lit, examina mes draps et s'écria :
— Vous ne pouvez pas dormir là-dedans...
— Il n'y en a pas d'autres ici.
— Mais si il y en a. Laissez-moi faire. Je n'en suis pas à ma première visite à Saint-Lazare... hélas !
Quand sœur Léonide vint nous voir, elle lui demanda la permission d'aller à la lingerie changer mes draps.
— Mais tous les draps de la prison sont pareils !
— Je le sais, ma sœur. Seulement, il y en a des neufs et il y en a des vieux. Je veux trouver la plus vieille paire... Plus les draps sont usés, plus ils sont fins...
Juliette revint avec des draps qui étaient pleins de trous. Elle les répara et quand je me couchai, le soir, elle me dit, d'un air triomphant :
— Eh bien ! madame, comment vous sentez-vous maintenant ?
Le changement était presque incroyable. Je le dis à Juliette, qui battit des mains comme un enfant.
Elle était intelligente, mais sa vie étrange, le contact avec des gens suspects et sans éducation lui avaient donné une personnalité déroutante. Parfois elle parlait avec beaucoup de raffinement et parfois faisait des remarques de femme sans instruction. Elle aimait les bons livres et critiquait avec discernement, et elle adorait les cartes. Elle s'était fait un jeu avec un crayon rouge, un crayon noir et des morceaux de papier, et elle passait des heures à se faire des réussites.
— Ah ! madame ! Ne riez pas ! me disait-elle parfois. Les cartes savent tout et disent tout... Tenez, regardez ! A l'instant je viens de lire qu'il y a une femme blonde près de mon mari... Le roi de trèfle, c'est mon mari. Vous allez voir... Vous voyez, cette
femme blonde, elle est là de nouveau, et ils vont voyager... Qui ça peut-il bien être ?... Et moi qui suis sûre de mon mari !...
Juliette n'aimait pas aller à la messe le dimanche, mais elle aimait entendre parler le pasteur Arboux quand il venait me voir et me faisait le culte dans la cellule.
Elle me parlait de sa fille et je lui parlais de Marthe. J'appris à Juliette toutes sortes de travaux d'aiguille, pour qu'une fois sortie de prison elle puisse gâter sa fille et la faire belle sans voler. Elle était adroite et apprit en très peu de temps, non seulement à faire bien, mais à faire vite.
Quant à moi, je continuais de faire de la frivolité. Je peignais aussi... Les sœurs m'avaient fourni des couleurs et quelques pinceaux, et je décorais de fleurs et de paysages des coussins, des boîtes à gants, des dessus de livre des abat-jour... Tout cela étaiU moins fatiguant pour mes yeux, mais il me semblait un peu amer de peindre des paysages... car je ne voyais que les murs d'une prison, hélas !...
L'aumônier (catholique) venait souvent voir Juliette. Je l'avais déjà vu quand il visitait Firmin. L'abbé Doumergue devait avoir plus de soixante-dix ans. Il était encore très droit et avait de larges épaules et la tête d'un saint homme. Il parlait d'une voix douce et égale.
— Ce n'est pas tant ce qu'il dit qui me plaît, m'expliqua Juliette un jour, que la façon dont il parle.
Mais ce que l'aumônier disait valait la peine d'être entendu. Il avait voyagé en Orient et connaissait bien la Palestine. Parfois, après nous avoir répété une des paraboles, il décrivait l'endroit où probablement le Fils de l'Homme l'avait prononcée...
Nous parlions de musique, souvent, car il m'avait dit aimer « de toute sa tête et de tout son cœur » la musique sacrée. Il appelait Sébastien Bach le père de la musique, et connaissait tous les oratorios dignes de ce nom... Je lui dis combien j'aimais le
chant des sœurs et lui fis, une fois, sans le savoir, un grand compliment :
— On joue l'orgue le dimanche matin, à la grande chapelle, d'une façon agréable, lui dis-je, mais quelle différence avec la musique que j'entends l'aprèsmidi, après les vêpres ! L'organiste ne doit pas être le même. Le matin, j'entends des accords justes et classiques, sans plus, mais le soir, c'est une musique du ciel...
— L'organiste qui joue quand je dis la messe, madame, répondit l'aumônier très simplement, est la sœur du guichet ; mais après vêpres, je joue chaque dimanche, tout seul dans la grande chapelle, et j'improvise, je me laisse aller. C'est ma grande joie...
A partir de ce jour-là, le vieil aumônier joua chaque fois qu'il avait un peu de loisir et me rendit ainsi une des joies dont j'étais tant privée en prison : la joie profonde, intense d'entendre de la bonne musique.
Parfois, il me parlait de la religion catholique. Il savait que Marthe s'était faite catholique, et, avec beaucoup de largeur d'idées, il m'expliqua la grandeur, la puissance et l'unité de la religion catholique.
Sous son influence et sous celle de M. Arboux, mon esprit se calma peu à peu. La blessure dont je souffrais était inguérissable et rien ne pouvait dissiper ma tristesse, mais ces deux hommes m'apprirent à respecter la douleur, à être triste sans amertume. Je ne pouvais pas m'habituer à l'atroce pensée que j'étais accusée d'avoir assassiné, d'avoir tué, mais je trouvais juste que j'aie à souffrir pour avoir accusé deux hommes sans avoir de vrais preuves contre eux.
Le merveilleux exemple des sœurs changea la pitié que je ressentais pour les femmes qui, si longtemps, m'avaient insultée, en sympathie sincère. Et un miracle se produisit : elles cessèrent de crier « Assassin I » et « A la guillotine ! » quand elles
me voyaient... Elles virent que je ne répondais jamais à leurs insultes et que j'essayais de les aider, et, peu à peu, elles se mirent à me respecter. Un jour, l'une d'elle, se promenant dans la cour, tandis que j'étais à ma fenêtre, cria :
— J'espère que vous serez bientôt libre, vous, là-haut !
Puis une autre me dit une parole bienveillante. Puis une troisième, une des terribles « gitanes », s'écria :
— Pourquoi ne venez-vous pas dans la cour ? Ça vous ferait du bien ! On ne vous fera pas de mal, allez ! On s'est trompé sur vous, voilà tout !
Les arbres bourgeonnaient. Les jours s'allongeaient ; il faisait moins froid dans ma pistole. Les prisonnières allaient plus souvent maintenant laver leur linge dans le bassin de la cour, et il n'y avait p'ius de glace à briser. Les enfants avaient appris à me connaître. A travers le grillage de ma fenêtre, je leur envoyais de tout petits morceaux de chocolat enveloppés dans du papier, et ils me disaient : « Bonjour, madame ! » et m'envoyaient des baisers. Parfois, quand je me rendais à la chambre où je voyais Marthe ou mon avocat, je rencontrais des petits enfants. Ils ouvraient de grands yeux en me voyant, me suivaient, touchaient ma robe et disaient : « Nous aimons bien madame. »
Le docteur me donna l'ordre formel de marcher pendant une heure dans la cour quotidiennement. Je tremblais un peu en m'y rendant la première fois. L'air frais me grisa, m'étourdit et je vacillai, mais plusieurs prisonnières s'élancèrent à mon aide et me firent asseoir sur le rebord du bassin, en me prodiguant des paroles d'encouragement... Et ces femmes étaient celles qui, quelques semaines auparavant, m'avaient injuriée de la façon la plus terrible et la plus obstinée...
Il arrivait qu'une femme qui venait d'être arrêtée se mettait à m'invectiver quand elle apprenait qui j'étais, mais les autres l'entouraient bien vite,
lui parlaient, et bientôt la femme venait près de moi, me demandait pardon et se mettait à me dire les dernières nouvelles sur mon affaire... Elle avait lu les journaux ; elle savait ce qu'on disait ; elle avait entendu des rumeurs ; et, presque toujours, la femme se montrait optimiste, pour me donner du courage et de l'espoir.
Je dois dire un mot de Blanc-Blanc, le chat de sœur Léonide. Il était tout noir, sauf entre les yeux où il avait une minuscule tache blanche. Il suivait la sœur partout, mais quand elle entrait dans ma cellule, il se glissait sous mon lit et ne sortait de sa cachette que lorsque sœur Léonide était sortie. Alors il venait se frotter contre ma jupe, et je savais ce qu'il voulait. Juliette prenait notre unique assiette — notre service de Sèvres, comme elle l'appelait — et nous donnions un peu de lait à Blanc-Blanc. Quand il entendait la porte s'ouvrir, il se plaçait contre le mur et, avant que la porte ne soit refermée, il se faufilait au dehors. Sœur Léonide savait parfaitement où son chat avait été, mais elle ne manquait jamais de dire : « Je me demande où Blanc-Blanc a passé l'après-midi ! »
Juliette trouvait que notre pistole manquait de confortable et que le mobilier laissait à désirer. Un jour, elle me dit :
— J'ai une idée ; nous allons faire une superbe chaise langue !
Là-dessus, elle prit lés paillasses des lits inoccupés (il y en avait trois, car notre pistole contenait cinq couchettes), les entassa l'une sur l'autre et plaça la « chaise longue » dans un coin, après l'avoir recouverte d'un drap. Devant, nous mîmes la « table du salon », qui était maintenant ornée non seulement des photographies de ma mère et de Marthe, mais encore d'un portrait de la fille de Juliette. Nous nous assîmes sur ce splendide canapé, et tout à coup la porte s'ouvrit...
Notre mère entra, suivie de sœur Léonide. Celle-ci vit tout de suite le nouveau meuble et elle eut beau-
coup de peine à ne pas rire. Notre mère le vit aussi. Avant qu'elle puisse me gronder, je la pris par la main et la suppliai d'essayer le canapé improvisé. Elle dut admettre que c'était infiniment plus confortable que les chaises si dures de la cellule... Mais les règlements sont les règlements, et, lugubrement, Juliette et moi nous nous apprêtâmes à défaire notre ouvrage. Mais notre mère nous dit, en s'en allant :
— Il faut défaire ce canapé, mais il n'est pas absolument nécessaire que vous le défassiez tout de suite...
Le vendredi saint, le pasteur Arboux vint dans ma cellule me donner la communion. Il avait été prendre le pain et le vin dans la petite chapelle où il m'avait reçue lors de sa première visite...
Le jour de Pâques, je me sentis infiniment triste. Pâques était une si grande fête à la maison. Ma mère — qui venait toujours à Paris à cette occasion — et moi, nous cachions des œufs de toutes tailles et de toutes couleurs dans le jardin. Chacun de ces œufs contenait une surprise, et Marthe passait la journée à les chercher. Autrefois, quand elle était petite, je lui avais donné des petits poulets. Elle les soigna et se fit si bien connaître d'eux qu'ils la suivaient partout ; et un jour de Pâques, elle entra au salon suivie de tous ses protégés ; et son coq préféré, « l'Effronté », se percha sur le piano à queue et chanta !...
Tous les ans, à Pâques, j'allais chanter au temple de l'Etoile, et le soir, je donnais un concert. Toute la famille était réunie et, pour une fois, tous désaccords étaient oubliés. Mon mari descendait de son cher atelier et jouait avec Marthe, qu'il adorait.
M. Arboux vint à Saint-Lazare de très bonne heure en ce jour de Pâques de 1909, car ce dimanche-là, naturellement, était très chargé. Mais il avait tenu à venir.
Après vêpres (Juliette était allée à la grande chapelle pour y assister et ensuite s'était rendue au
parloir), la sœur supérieure entra dans ma cellule. J'essuyai vite mes yeux... Très doucement, notre mère me gronda et m'annonça que plusieurs personnes venaient me faire une visite... Des sœurs entrèrent une à une et ma cellule fut illuminée de leurs bons visages, et l'air sembla vibrer des blancheurs de toutes ces cornettes.
Sœur Léonide me mit des primevères dans la main :
— Elles remplaceront, dit-elle, le mimosa de votre petite table. Ces fleurs nous ont été envoyées par une pauvre fille qui n'a pas oublié le peu que nous avons fait pour elle quand elle était ici prisonnière. Notre mère m'a permis de voi»s offrir ces fleurs.
Il y avait dix ou onze sœurs dans ma cellule maintenant ; toutes avaient un mot gentil à me dire et une surprise à me faire. Notre mère me donna une petite photographie d'une des madones de Raphaël ; une autre me tendit deux œufs frais que lui avaient envoyés ses parents, des fermiers près de Paris... Une sœur, toute jeune et qui avait de beaux yeux espiègles, me donna une branche de boules de neige fanée en disant :
— Sœur Léonide prétend que vous savez faire revivre les fleurs, même celles qui sont presque mortes... Quand pourrai-je venir voir le miracle ? Et quel est ce grand secret ?
— Demain, ces boules de neige, je l'espère, seront fraîches et belles, dis-je. Quant au secret, il consiste à couper le bout des tiges et à tremper ces tiges dans de l'eau chaude ; le tout est de deviner à quel point l'eau doit être chaude et combien de temps il faut les y garder. Parfois, il faut plusieurs bains...
Le lendemain, les sœurs vinrent voir les boules de neige, et la sœur supérieure parla de résurrection...
J'oubliai presque ma misère le soir de ce jour de Pâques, et quand les sœurs me quittèrent, il me sembla qu'elles emportaient une grande partie de mon chagrin sur les grandes ailes de leurs cornet-
tes... Je n'étais plus seule : j'avais des fleurs... Je déposai les primevères et les boules de neige devant le portrait de ma mère, comme sur une tombe...
Vers la fin du mois de mai, \îe Antony Aubin entra au parloir en coup de vent, l'air exalté, triomphant. Il me saisit les mains et s'écria :
— Vous êtes sauvée ; votre innocence va éclater... On a trouvé les assassins. En tous cas, c'est presque une chose sûre. Attendez-vous à être libérée triomphalement d'un jour à l'autre... J'ai rarement été aussi heureux !
J'avais eu tant d'amères désillusions, mon espoir avait si souvent été déçu que je n'osai pas partager l'enthousiasme de mon avocat.
— Mais, madame, il ne faut pas douter, cette fois... Ecoutez !...
Et il me raconta qu'un individu du nom de Allaire, qui avait déjà été dénoncé dans une lettre anonyme adressée à M. Hamard comme étant l'un des assassins du crime de l'impasse Ronsin, venait d'être arrêté à Versailles, où il avait volé, à une foire. Une enquête avait été ouverte et on avait découvert que Allaire avait pris part à un cambriolage d'église avec une femme à cheveux roux et un nommé Tardivel. Allaire avait nié avoir été mêlé à l'affaire Steinheil, mais avoir avoué que Tardivel lui avait longuement parlé de ce crime et lui avait déclaré que lui, Tardivel, y avait joué le rôle principal I
La nouvelle était sérieuse. Il me fut impossible de douter plus longtemps. Une fois de plus, je fus convaincue que la vérité allait être connue, que mon innocence serait proclamée, que mes morts seraient vengés et qu'on me rendrait enfin à ma fille bien-
aimée... Et pourtant, malgré moi, j'avais peur que cette nouvelle piste n'aboutisse à rien, comme tant d'autres pistes dans lesquelles j'avais cru, dans lesquelles tout le monde avait cru ! Je savais, par expérience, hélas ! que l'on ferait des recherches, que ces recherches seraient longues... Et alors, si cette piste Tardivel n'avait aucune valeur, elle ne servirait qu'à retarder le non-lieu que j'attendais encore ou mon procès en cour d'assises, et à me faire rester plus longtemps dans cette horrible prison !...
Mes craintes étaient bien fondées... L' « affaire Tardivel » prit deux mois à élucider complètement, et le résultat de toutes les recherches fut de démontrer qu'AUaire était un épileptique, que Tardive! était un fou et que, bien que tous deux fussent des cambrioleurs à leurs heures, ils n'avaient pris aucune part au drame de l'impasse Ronsin. Tardivel, pour en imposer à Allaire, s'était vanté d'avoir assassiné M. Steinheil et Mme Japy !...
Le dossier Tardivel comprend 234 pages et contient 36.000 mots... Je l'ai lu et relu ; il est là, sous mes yeux, et, en l'examinant, je comprends que Me Aubin ait pu me dire qu'on avait enfin trouvé les assassins.
On retrouva Tardivel. Mais il déclara, et je suppose, prouva qu'il « n'avait en rien participé au crime », et il ajouta : « Je suis l'objet d'une vengeance de la part du sieur Allaire... »
(Dossier. Cote 34.)
Marthe, naturellement, crut en la piste Tardivel, autour de laquelle, d'ailleurs, tous les journaux menaient grand bruit. Et quand elle venait me voir en prison, elle me suppliait d'avoir « encore un peu de patience ». Elle se réjouissait follement de ma prochaine mise en liberté, qui lui semblait inévitable, comme à tant d'autres... Mais rien n'arriva... Après de longues semaines d'enquête, pendant lesquelles je pus à peine dormir tant j'étais agitée et
impatiente, il fut démontré que ni Tardivel, ni Allaire n'avaient trempé dans le crime...
Pendant ce temps, certains journalistes, une fois de plus, faisaient le siège de ma maison, et Marthe, pour s'en débarrasser, eut recours à un moyen très simple : elle les inonda, à travers le judas de la porte d'entrée, à l'aide du tuyau d'arrosage.
Des gens de la province et beaucoup d'étrangers venaient demander à visiter la maison désormais célèbre, et quand Marthe était absente, et malgré ses ordres formels, on leur faisait faire le tour des appartements, moyennant finance !
Les jours succédaient aux jours, les semaines aux semaines, les mois aux mois... La faillite de la piste Tardivel avait été un coup pénible pour moi ; mais un coup plus terrible m'était réservé.
Depuis le 30 mars, le procureur avait le dossier devant lui. Le 18 juin, la Chambre des mises en accusation décida ma mise en accusation, et le 8 juillet, près de huit mois après mon arrestation, « à la requête de M. le Procureur général près la Cour d'appel de Paris, lequel fait élection de domicile en son parquet susdite ville au Palais de Justice, un huissier-audiencier à la Cour d'appel de Paris, me signifia et laissa copie de l'acte d'accusation ».
Il n'était plus question d'un non-lieu. On me croyait décidément coupable et je serais jugée en Cour d'assises...
C'est dans le cabinet du directeur de la prison que j'appris l'affreuse nouvelle. M. Desmouiin s'y trouvait avec M. Pons.
M€ Antony Aubin entra tout à coup, suivi de Me Landowsky.
— Je suis ravi, madame, s'écria mon avocat, je suis absolument ravi. Je vous vengerai, je vous justifierai, je prouverai votre innocence ! Réjouissezvous, madame ! Le grand jour va venir !
— Alors, c'est fini ; je quitte Saint-Lazare ?... Je croyais que Me Aubin parlait de ma libération.
— Quand puis-je partir ?
— Vers la fin d'octobre, je pense. On vous aura jugée, à ce moment, et acquittée, naturellement...
Je compris. La Cour d'assises. Plusieurs mois encore à passer en prison... Tout tourna autour de moi et je m'évanouis.
Quand je revins à moi, je vis sœur Léonide qui me soutenait et me faisait signe de ne pas parler. Me Aubin détournait la tête. J'entendis le directeur et M. Desmoulin murmurer : « Courage, courage ! », et sœur Léonide m'aida à regagner ma cellule.
Pendant plusieurs jours, je fus en proie au désespoir le plus profond, puis je connus une fois de plus le soulagement des larmes... Quand je fus un peu remise, Me Aubin vint me voir. Sa seule vue m'irrita. On est souvent injuste lorsqu'on souffre... Je lui dis qu'il était la cause de tout ce qui s'était passé, qu'il aurait dû me conseiller, et même m'ordonner de tout dire à M. André au sujet des papiers du Président Faure, au sujet du collier et de 1' « Allemand ». Je l'accusai de s'être laissé acheter par le gouvernement, d'avoir été placé auprès de moi pour exécuter des ordres d'en haut, de me faire des promesses mensongères...
Me Aubin attendit patiemment que j'aie terminée, puis se mit tranquillement à m'expliquer qu'il était honnête homme, indépendant et qu'il ne craignait personne...
— Vous n'avez que des soupçons sur cet Allemand, comme vous n'aviez que des soupçons sur Couillard et sur Wolff, et vous savez où cela vous à menée. Vos domestiques, Marthe et d'autres ont vu cet étranger, mais allez donc le chercher au bout de quatorze mois ! Et d'ailleurs, vous avez pu
vous tromper. Cette histoire du collier remonte à bien loin et ces documents aussi. J'ai fait mon devoir, je vous ai conseillée au mieux de vos intérêts... Traitez-moi comme vous voudrez. Vous avez tant souffert qu'il serait bien surprenant que vous soyez restée maitresse de vous-même. Tout ce que je puis vous dire, c'est que vous serez triomphalement acquittée et qu'il ne restera plus un seul soupçon contre vous... Et c'est là l'essentiel, n'est-ce pas ?
Il parla longtemps ainsi ; je l'écoutai, je le crus et je lui demandai pardon... Me Aubin m'était profondément dévoué et je n'aurais jamais dû douter de lui...
Mais malgré ses assurances, malgré la tendresse de Marthe, les exhortations de M. Arboux, de M. Desmoulin, des sœurs... je tombai gravement malade et, pendant trois semaines, ma vie fut en danger...
Quand j'allai mieux, Marthe vint me voir et d'un ton grave qui contrastait avec son apparence frêle et menue, elle me dit que la victoire ne pourrait être gagnée que si j'étudiais et « travaillais » le dossier...
— Il faut que tu le lises bien à fond, maman, pour pouvoir répondre à tout. Me Aubin te le dira aussi...
On me força à manger, à prendre toutes sortes de médicaments et, voyant ma fille si brave, si forte, je résolus de guérir et de lutter — une fois de plus.
Peu après, j'appris que le Président du tribunal qui me jugerait serait M. le conseiller de Vallès et que M. l'avocat général désigné était M. Trouard- Riolle.
Je n'avais jamais rencontré M. de Vallès, mais j'appris qu'il était vicomte, petit-fils de Charles d'Hozier, « le dernier généalogiste de France » et descendant d'un autre généalogiste, Pierre d'Hozier, qui, au commencement du xvne siècle, fonda, avec Renaudot et Richelieu, la Gazette, le premier journal
de France. On me dit en outre qu'il était archéologue distingué, un savant latiniste dont la joie était de s'enfermer dans sa bibliothèque dans la compagnie d'Horace ou de Lucrèce, qu'il avait environ cinquante-cinq ans, et que c'était un juge très capable et d'une impartialité exemplaire.
Sur M. Trouard-Riolle, je n'avais pas besoin de détails. Depuis quinze ans, je l'avais rencontré dans divers salons. J'avais bien connu Mme Trouard- Riolle et j'étais parfaitement au courant de la carrière de celui qui prononcerait le réquisitoire à mon procès, depuis l'époque où il avait quitté le Lycée de Rouen et était devenu docteur en Droit, jusqu'au jour où il avait été nommé avocat général à Paris.
Un matin on vint me dire : « M. de Vallès vous attend dans le cabinet du directeur. »
Je trouvai là, à côté de M. Pons, un homme, grand, à l'élégance sobre, aux traits pleins de distinction, aux cheveux et à la barbe grisonnants, au regard scrutateur et sévère, à l'expression empreinte d'une extrême dignité.
— M. le Président de Vallès, dit le directeur.
— Asseyez-vous, madame, dit le juge.
Un greffier lut à haute voix un document...
— La pensée d'avoir à paraître dans une Cour d'assises, accusée d'un crime que je n'ai pas commis, dis-je à M. de Vallès, est odieuse, mais j'espère encore qu'on finira par faire la vérité sur ce mystère. Mais monsieur le Président, votre tâche comme la mienne sera bien difficile... (Je pensais à certains faits qu'on V avait dit de laisser de côté...)
M. de Vallès m'interrompit :
— Je ne vous cache pas, madame, que l'opinion publique est très surexcitée contre vous... et il est impossible de ne pas reconnaître que votre mari vous aimait...
— Non, mon mari ne m'aimait pas ; il m'adorait, et comme il faisait absolument tout ce que je dési-
rais, je n'avais aucune raison de le tuer. Quant à ma mère, la lecture des lettres qu'elle m'écrivait et de celles que je lui écrivais auraient dû rendre impossible à M. André de maintenir son accusation.
Je vis clairement que M. de Vallès ne tenait pas à discuter l'accusation. Il me pria de signer le document lu par le greffier, puis il me dit d'un ton très courtois :
— Je vous conseille d'être calme, madame. Je conçois que la pensée de la Cour d'assises vous est profondément pénible, mais pour vous permettre de vous habituer, en quelque sorte, à l'atmosphère du tribunal, j'ai l'intention de vous poser tout d'abord des questions secondaires, des questions sans trop d'importance sur votre enfance, votre jeunesse. Vous trouverez sans doute facile d'y répondre, quelque tourmentée et accablée que vous puissiez être.
Je le remerciai, puis demandai :
— Est-il vrai que mon procès sera une sorte de spectacle où se rueront des femmes, avides de jouir de ma douleur... Si cela doit être, je sens, monsieur le Président, que je perdrai toute possession de moimême.
— Me Antony Aubin est un excellent avocat, me dit le juge, sans répondre à ma question... C'est un homme de coeur et de haute conscience. Suivez ses conseils et puisque vous dites que vous êtes innocente, que cette innocence vous donne la force et le pouvoir de convaincre les jurés.
M. de Vallès se leva, sonna... Un gardien entra et me reconduisit à ma cellule.
Le lecteur se demandera peut-être comment il se fait que je me rappelle cette scène, et tant d'autres,
avec une telle précision de détails. La réponse est facile. Je tenais une sorte de journal à Saint-Lazare et en remettais les feuillets à une personne qui me les rendit après mon acquittement.