L ACHAT DU DOSSIER
Quelques jours après, Me Aubin vint me voir et me dit :
— Nous allons recevoir le dossier, tous les documents de l'Affaire de l'impasse Ronsin, et nous pourrons lire les dépositions de tous les témoins et suivre, pas à pas, les différentes pistes suivies, voir de quelle façon elles ont été suivies, savoir exactement sur quoi est basée l'accusation monstrueuse érigée contre vous ; nous saurons ainsi à quoi nous en tenir et comment y répondre... Seulement, ce dossier, il faut l'acheter.
— L'acheter ! Payer le dossier ! Payer pour savoir pourquoi on m'accuse d'avoir tué mon mari et ma mère ! Payer pour pouvoir me défendre !... Vous n'êtes pas dans votre bon sens, Me Aubin I
— Vous avez parfaitement raison, madame ; c'est une infamie que vous ayez à acheter votre propre dossier. C'est scandaleux, honteux, c'est tout ce que vous voudrez. Mais il nous faut ce dossier, et il faut le payer.
— Mais, dis-je, supposez que je sois une pauvre femme, devrais-je me passer du dossier, ne pas savoir à fond, avec tous les détails, ce dont on m'accuse, devrais-je être dans l'impossibilité de me défendre comme on doit se défendre à un procès où il s'agit de vie ou de mort ?...
— Que puis-je vous dire, madame ! Evidemment, tout cela est profondément injuste... Mais votre dossier est énorme. Il contient, paraît-il, 4.000 documents, et 15.000 pages. Songez donc ! A 150 mots
par page, cela fait un total de deux millions un quart de mots ! On demande 1.800 francs.
— Ne pouvez-vous pas vous en passer pour plaider ?
— Si, évidemment... J'ai assisté à toute l'instruction et suis au courant de tout ce qui est essentiel... Mais sait-on jamais ! L'accusation peut, au moment où nous nous y attendons le moins, se servir d'un argument, d'un détail auquel ni vous ni moi n'aurons pensé, d'une phrase d'un dossier que je n'ai pas étudié... et nous serons embarrassés; or, il ne faut pas être embarrassé, jamais... Il vaut mieux, croyez-moi, que nous puissions étudier le dossier dans son ensemble et connaître à fond toutes les dépositions.
— C'est bien. Je me défendrai moi-même alors, sans dossier, sans avocat... et mon innocence éclatera quand même.
Le lendemain Marthe, très émue, me dit : « Tu n'as pas le droit de te passer du dossier, maman ; tu n'as pas le droit de risquer quoi que ce soit... ne fût-ce que par amour pour moi. Une injustice de plus ou de moins, vois-tu... D'ailleurs, si tu ne l'achètes pas, c'est moi qui l'achèterai !
Je dus céder, et chargeai Me Aubin d'acheter le dossier, avec mon notaire, et de marchander.
Le prix fut réduit. On voulut bien me laisser ce dossier pour la modique somme de 1.200 francs, au lieu de 1.800 ! Cette réduction semblait prouver que la Justice avait commis... une injustice de plus. On ne fait pas de rabais, en justice, quand il s'agit d'une somme qui est vraiment due /...
Nous étions au milieu de l'été. Il faisait déjà jour vers trois heures dans notre cellule, et Juliette accrochait le soir un drap devant la fenêtre pour
que nous puissions dormir plus longtemps. Je faisais de nouveau beaucoup de travaux d'aiguille pour les sœurs, mais je consacrais plusieurs heures par jour à l'étude du volumineux et extraordinaire dossier. Deux ou trois fois par semaine, Me Aubin venait « travailler » avec moi.
Je découvris d'étranges choses dans le dossier. Je trouvai par exemple que quatre-vingt-dix-neuf pour cent des personnes que je connaissais intimement, les recevant constamment chez moi, les visitant souvent chez elles, et échangeant avec elles une correspondance régulière depuis des années, et cela jusqu'à quelques jours avant le crime, avaient déclaré solennellement qu'elles me connaissaient « à peine ».
Un monsieur, brillant et inutile, que je connaissais depuis fort longtemps et que, par affection pour sa charmante femme, j'avais beaucoup aidé dans sa carrière, déclara qu'il m'avait rencontrée une ou deux fois, dans le monde, comme par hasard... H ne se doutait guère que je possédais et possède encore des paquets de ses lettres dans lesquelles il me demandait de l'aider, de le tirer d'affaire, d'intercéder en sa faveur auprès de tel ou tel personnage...
Une vieille dame, grande prêtresse d'un salon politique et dont le but principal en ce monde était le renversement de la République, m'invitait sans cesse — bien que je n'acceptasse jamais — à des réunions p'ius ou moins secrètes où l'on complotait (elle-même avait un lieu de rendez-vous pour les réunions les plus « graves » en Belgique) et qui venait très souvent chez moi, après avoir déposé qu'en février 1908, elle avait assisté à un dîner chez Mme Steinheil auquel avaient également pris part un sous-secrétaire d'Etat, la femme d'un ancien ministre et d'autres personnes notables, « de moralité incontestable... » raconta qu'elle m'avait vu quelques jours avant le crime, que je lui avais paru hallucinée, et qu'elle avait eu l'impression que je n'avais pas été sincère avec elle et que je m'étais
servie de sa position mondaine pour me faire des relations... Elle décida dès lors de ne plus me voir !...
Un autre document curieux était la déposition de la femme d'un financier bien connu : « ...A une soirée, en 1906, j'ai entendu chanter la dame Steinheil. J'ai fait à celle-ci les compliments d'usage, ce dont elle a immédiatement profité pour m'inviter à aller voir l'exposition que faisait son mari... Je me suis rendue à cette exposition et la dame Steinheil, très empressée auprès de moi, m'ayant demandé mon jour de réception, je le lui ai donné. Elle est venue à ce jour et m'a promis d'assister à une de mes soirées et d'y chanter. Quelques jours après, j'avais l'occasion de réunir du monde, j'ai invité la dame Steinheil, qui est venue avec son mari, et qui a chanté avec un certain succès. Comme je ne pouvais pas la considérer comme une artiste professionnelle à qui l'on donne un cachet, je me suis rendue impasse Ronsin, où j'ai acheté au sieur Steinheil un des tableaux de son exposition. Ce jour-là, la dame Steinheil m'avoua qu'elle était très gênée (!)... Je n'ai vu la dame Japy qu'une fois, c'est à l'unique soirée où je me suis rendue chez les Steinheil... C'est à cela que se sont bornées nos relations avec la dame Steinheil, à part la visite que nous lui avons faite, et par simple condoléance, au Vert-Logis, après le crime. Les rares fois où nous nous sommes trouvés en présence de la dame Steinheil, c'était toujours au milieu d'une affluence de personnes...
La vérité sur ces « rares » fois et cette « unique soirée » est différente. Pendant les trois années que durèrent mes relations avec cette dame, elle ne manqua presque pas une de mes réceptions ou de mes soirées. Elle arrivait vers 3 heures à mes jours et partait à 7 heures. Elle dînait chez moi une dizaine de fois par an et se servait de mon salon pour se faire des relations, utiles à elle-même ou à son mari. Lors d'un séjour que mon mari et moi fîmes à son
château des environs de Paris, elle me présenta um de ses amis, un sculpteur de talent, en me suppliant de faire mon possible pour qu'il soit décoré... Je le fis d'autant plus volontiers, qu'après avoir vu les œuvres de l'artiste, je fus étonnée qu'on ne lui ait pas encore donné le ruban rouge...
iLa femme du financier se prit d'une telle affection pour moi qu'elle m'écrivait constamment de longues lettres, qui commençaient invariablement par ces mots : « Ma chère petite Nell... ». Ce n'est pas une fois et « par simple condoléance » qu'elle et son mari vinrent me voir à Bellevue, comme il me serait aisé de le prouver, mais de nombreuses fcis...
Quant aux « amis » qui déclarèrent qu'ils ne me connaissaient pas du tout, leur nom ferait une longue liste... Je leur ai pardonné bien volontiers. Et, après tout, je préfère encore ceux qui m'ignorèrent à ceux qui ne se souvinrent de moi que pour médire et calomnier.
Chose curieuse, les seules personnes qui parlèrent de moi avec sincérité et sympathie ne furent pas des gens du monde, des gens riches ou haut placés, mais des domestiques que j'avais soignés quand ils étaient malades, et de pauvres artistes — homme et femmes, qui n'eurent pas honte de dire qu'ils me connaissaient et que je leur avais fait un peu de bien.
En vérité, ce dossier était une mine d'information psychologique. Il révélait, sous leur véritable jour, toute une série de gens en qui j'avais cru, que j'avais aidés de mon mieux pendant des années, quand je jouissais de quelque influence à l'Elysée et dans la plupart des ministères, et il jetait de la lumière sur un côté de la vie parisienne qu'il vaut mieux ignorer.
Je fus plus surprise encore quand je vis que diverses personnes, dont je n'avais jamais entendu parler, avaient déposé... contre moi ! Mais la plus extraordinaire découverte que je fis dans le dossier concernait le comte de Balincourt. J'avais appris bien des détails sur lui, mais je ne me doutais certes pas de ce que je lus dans un des documents du dossier.
Rien au monde ne pourrait me faire insinuer que M. de Balincourt et son ami M. Delpit aient trempé d'une façon quelconque, directe ou indirecte, dans le crime de l'impasse Ronsin. J'ai follement accusé Couillard et Wolff et l'ai amèrement regretté depuis ; mais je me suis souvent dit, après avoir lu ce document édifiant, qu'il a été bien heureux pour moi que je n'aie pas eu connaissance de ce document après le crime et avant mon arrestation. Car, dans mon état morbide, à cette époque, et dans ma soif, bien excusable, on en conviendra, de trouver les coupables, j'aurais sans doute aggravé mon cas en dénonçant non seulement Couillard et Wolff, mais encore M. de Balincourt, d'autant plus qu'il s'était introduit chez moi d'une manière un peu étrange, qu'il avait capté la confiance de M. Steinheil, qu'il m'avait menti au sujet de son adresse, qu'on parlait de lui dans les lettres anonymes que je recevais, et, enfin, qu'il savait que je possédais des papiers du Président Faure.
J'ai fait part à plusieurs inspecteurs, pendant l'été de 1908, de mes soupçons sur M. de Balincourt, et c'est vraiment miracle que je ne l'ai pas accusé, dans l'état d'énervement où j'étais, affolée par les dénonciations, anonymes et autres.
Je n'ai rien trouvé de grave dans le dossier contre Couillard ou contre Wolff, que j'ai accusés. Mais on conviendra que si j'avais accusé le comte et non pas mon valet de chambre et le fils de ma cuisinière, et que le document que je viens de citer ait été rendu public, on aurait peut-être été moins sévère pour moi... Et pourtant, je ne perdis la raison que parce
que j'étais obsédée par des lettres qui dénonçaient ces trois hommes. J'accusai l'un, puis l'autre cinq jours après. Si l'on ne m'avait pas arrêtée, j'aurais sans doute accusé M. de Balincourt, puis un quatrième...
(Dossier. Cote 1089.)
Le dossier contenait non seulement des aperçus étranges et nouveaux sur le caractère et la vie de bien des gens, et les preuves de mon innocence — ou si l'on préfère les preuves de ma non^culpabilité — mais, indirectement, il s'y trouvait la condamnation de certains procédés judiciaires qui ne devraient pas être tolérés dans un pays qui domine non seulement dans les domaines de l'art et de la science, mais encore dans celui des hautes aspirations et de la liberté.
Le dossier contient 15.000 pages ; il est donc impossible de le citer en entier ; d'ailleurs, le lecteur en connaît déjà les passages essentiels. Toutefois avant de clore cet aperçu des surprises que ce dossier me réservait, je voudrais citer un ou deux incidents intéressants :
J'avais une « amie » qui avait au moment du crime une cinquantaine d'années, et que je connaissais depuis quinze ans. Elle connaissait ma vie aussi bien que je connaissais la sienne. Elle venait constamment à l'impasse Ronsin avec son mari et son cousin, un avocat de talent. Nous nous écrivions régulièrement et étions dans les meilleurs termes. Je conçois, à la rigueur, et je puis pardonner certains commentaires méchants et pitoyables tels que ceuxci : « Mme Steinheil était très familière et très promptement familière avec tout le monde, hommes
et femmes. Elle tutoyait tout le monde, appelait les messieurs « mon' ami, grand ami », et les femmes « ma chérie, ma bonne chérie »... Elle a souvent donné l'impression d'être jalouse du bien-être de ses amies. A propos de tout, elle mentait constamment... Mes relations avec elle s'espacèrent. D'ailleurs, j'avais alors recueilli de fâcheux bruits sur sa conduite...
(Dossier. Cote 3058.)
C'est si humain, si caractéristique d'un certain monde... D'ailleurs-, j'étais en prison à cette époque ; je ne pouvais répondre à ces déclarations, ni les contredire... Mais il paraît qu'à cette époque — dans les premiers mois de 1909, cette dame parla de certaines lettres anonymes et de « chocolats empoisonnés », qui, crut-elle un moment, lui avaient, été envoyés par moi ! Et cela* c'était grave.
Je m'imagine l'émotion qui s'empara de tous dans son salon — et dans d'autres — quand il fut question de ces bonbons. On ne parlait partout que de l'Affaire Stëinheil, et cette maîtresse de maison avait connu cette horrible femme, la Veuve tragique, pendant de longues années. Et elle avait quelque chose de neuf à dire, à révéler, quelque chose de sensationnel; d'inouï : elle avait reçu: naguère une boîte de chocolats empoisonnés, très probablement de la femme qui était accusée d'avoir tué son mari et sa mère... Je vois d'ici les dames qui l'écoutaient, oubliant leur thé et leurs petits fours, se rapprochant de « mon amie », se penchant vers elle les yeux écarquilléSj la bouche ouverte, et tout à coup, murmurer : « Ce n'est pas possible !... Vraiment ! Mais c'est insensé!... Quel monstre que cette femme... Et dire qu'elle a été ici, dans cette chambre... Ma pauvre amie !... En' tous cas, comptez sur nous : nous ne soufflerons mot de cette affaire à qui que ce soit. Mais quel horrible secret I »
Le lendemain, bien entendu, tout-Paris en causait, et les journaux consacraient des colonnes enifcières à cette histoire de chocolats empoisonnés.
Tout s'expliquait. Le mystère était percé à jour ! Mme Steinheil avait empoisonné les victimes et ensuite quand» elles avaient été sans défense, elle les avait assassinées. Une fois de plus, l'opinion fut ainsi soulevée contre moi — au point qu'il n'était pas prudent de prendre mon parti — et c'était parmi ce public, qui lisait, à n'en pas douter, les journaux, que douze hommes devaient être choisis quelques mois plus tard — douze hommes qui devaient décider de mon sort !
J'ai à peine besoin dé dire qu'il n'y avait pas un atome de vérité dans cette atroce histoire. Au cours de sa déposition faite le 12 janvier 1909, mon « amie » déclara :
« ...Il y a trois ou quatre ans, je reçus deux ou trois lettres anonymes, plutôt taqumes que méchantes ; je supposai qu'elles m'étaient adressées par Mme Steinheil, mais je ne lui en ai jamais parlé. Vers la même époque, pour le 1er janvier, chez mon concierge fut déposée, à mon adresse, une boîte de chocolats, toute ouverte ou mal fermée. Je supposais qu'il s'agissait de bonbons purgatifs. Sans y avoir goûté, ni y avoir fait goûter qui que ce soit, pas même ma chienne, je transmis ces chocolats pour analyse, au Laboratoire municipal, sous un nom quelconque. Il me fut répondu que ces chocolats étaient absolument inoffensifs. J'avais pris la chose pour une taquinerie et je l'avais attribuée à l'auteur que je supposais pour les lettres anonymes dont je vous parlais, c'est-à-dire Mme Steinheil.
« Depuis, j'ai appris que ces bonbons m'avaient été offerts par le Dr Carlet. En tous cas, comme j'avais la pensée que les lettres anonymes venaient de Mme Steinheil, à partir de cette époque mes relations avec elle s'espacèrent... »
(Dossier. Cote 3058.)
Une enquête fut faite et ses résultats sont résumés dans un rapport, en date du 9 février 1909, adressé à M. Hamard par M. l'inspecteur Laurent, qui contient ces mots :
« ...Elle a perdu ou détruit la réponse secrète du Laboratoire, mais elle se souvient qu'il lui fut répondu que les bonbons étaient inofTensifs...
« ...Le Dr Charlet a fait connaître qu'il avait déposé au domicile de Mme... une boîte de bonbons en chocolat, mais il avait omis d'y joindre sa carte de visite, de telle sorte que cette dame n'a connu l'origine des bonbons qu'elle avait reçus que quand il lui a demandé lui-même si son envoi lui était bien parvenu... A aucun moment, Mme... ne lui a dit que ces bonbons étaient mauvais.
« ...Les recherches faites par les soins du Laboratoire municipal au sujet des bonbons en question sont demeurées sans résultat. On ne trouve pas trace que des bonbons de chocolat aient été donnés à l'analyse par Mme... ou à un nom quelconque à son adresse. »
(Dossier. Cote 3060.)
Donc, encore une légende dangereuse pour moi, discutée, publiée, répandue partout, commentée... et finalement reconnue fausse dans le dossier. Une fois de plus, un grand tort m'avait été fait, injustement !
'Cette histoire des bonbons empoisonnés eut une suite. Du moins, un certain rapport de dates me donne lieu de le croire. Peu de temps après « l'Affaire des bonbons empoisonnés », le corps de mon mari fut exhumé.
En décembre 1908, celui de ma mère avait été exhumé et maintenant on fit une seconde autopsie du corps de M. Steinheil pour voir si l'on découvrirait des traces de narcotique ou de poison. Le Dr Courtois-Suffit avait fait immédiatement après le crime toutes les recherches médico-légales nécessaires, mais M. André n'en crut pas moins devoir
confier à M. Balthazard le soin d'une seconde autopsie... Et je dois ajouter ici que bien que M. Steinheil fût enterré dans un caveau de famille au cimetière de L'Hay, on ne demanda même pas à Marthe son consentement pour l'exhumation. On viola la tombe de son père, sans même la prévenir, et ma fille ne sut ce qui s'était passé qu'après que le cadavre avait été re-enterré. Ces détails sont macabres et il m'est pénible de les rapporter, mais il n'est que juste qu'on connaisse jusqu'où peut aller l'arbitraire en France...
La conclusion du long rapport du Dr Balthazard fut la suivante :
« ...Le sieur Steinheil a succombé, sans avoir lutté, à la strangulation à l'aide d'un lien. Il paraît avoir été tué là même où son cadavre a été retrouvé...
« ...La dame Japy a succombé à la suffocation produite par l'introduction d'un volumineux tampon d'ouate dans la bouche. Avant qu'elle fût morte, un lien a été serré autour du cou. La dame Japy parait avoir été tuée dans son lit, à l'endroit même où l'on a retrouvé son cadavre...
« Le 1er mars 1909. Signé : Dr Balthazard. »
(Dossier. Cote 220.)
Il n'était pas même question de poison.
Un fait qui me surprit beaucoup fut celui-ci : on interrogea à mon sujet des personnes qui me connaissaient à peine, mais on ne posa pas une question à ceux de mes amis et connaissances que je voyais très fréquemment. Ainsi, dans cet extraordinaire dossier, pas un mot de Bonnat, de Massenet, de M. Viollet-le-Duc, de M. Delalande, consul général à
Naples, et récemment à Londres, qui me connaissait depuis mon enfance ; de M. Sadi-Carnot, de M. Duteil d'Ozanue et d'autres. On ne consulta à mon sujet pas un des généraux, amiraux, politiciens, fonctionnaires, ni, bien entendu, le Président Tassard, le Président Gillet, le Président Petit et tous les magistrats avec qui, et avec les femmes de qui, j'étais dans les meilleurs termes.
JGe dossier, plein de surprises, d'enseignements et de révélations, me rendit un grand service. Il piqua ma curiosité, me donna un nouvel intérêt dans la vie et sa lecture eut un effet très salutaire sur moi. Je cessai de me lamenter et de désespérer. La lecture de ce dossier révoltant galvanisa, en quelque sorte, ma volonté. Décidément, je ne me laisserais pas condamner ; je lutterais et je triompherais ; il était bien facile de démolir un à un les pitoyables arguments de l'accusation ; je dirais tout ce que je savais, ce que je pensais... Mais maître Antony Aubin secouait la tête et me disait : « Laissez-moi faire et surtout, à votre procès, n'attaquez personne. Tenons-nous-en à l'accusation et répondez-y point par point. Si vous recommencez à faire part de vos soupçons sur l'un ou sur l'autre, vous êtes perdue... »
Quand aurait lieu mon procès ? Quand serais-je de nouveau auprès de ma fille bien-aimée ?... A ces questions-là, pas de réponse... L'été avait fui ; on était en automne. A travers les barreaux de ma fenêtre, je regardais les feuilles se détacher des arbres de la cour, tourbillonner, tomber ; le ciel était gris comme en ce jour de novembre, près d'un an auparavant, où je m'étais éveillée un matin dans une cellule... Je connaissais tout le monde dans la prison, maintenant, et je connaissais chaque pierre de Saint-Lazare...
Marthe venait trois fois par semaine. Les sœurs avaient plus de dévouement que jamais ; M. Arboux, l'aumônier, et M. Desmoulin venaient me voir et m'encourager avec une régularité touchante. Et Juliette faisait tout au monde pour me rendre la vie
possible. Mais la fin d'un voyage est toujours la partie la plus pénible pour le corps qui s'épuise et pour l'esprit qui s'impatiente. Et, d'ailleurs, je n'étais pas absolument sûre, malgré mon innocence, que la fin de mon calvaire était venue... J'avais été traitée avec tant d'injustice, l'acte d'accusation était un tel tissu d'inexactitudes, et l'opinion — tout le inonde me le disait — était si surexcitée contre moi que, parfois, je me disais que je serais condamnée... Mais sœur Léonide, Juliette, mes avocats... tous me défendaient d'avoir de telles pensées, et l'espoir se glissait furtivement dans mon cœur glacé...
Il y avait plus de onze mois que j'étais en prison. Nous" étions à la fin d'octobre. Il pleuvait souvent. Il faisait de nouveau froid dans ma cellule et tout était humide... Juliette « faisait » les cartes cinq, huit, dix fois par jour, fébrilement, anxieusement. Elle voulait savoir ce qui se passerait à la cour d'assises, et chaque fois les cartes, maniées par la bonne Juliette, annonçaient mon acquittement. Et, chaque fois, elle recommençait, pour « être plus sûre »... et aussi pour essayer de me convaincre...
Je savais le dossier par cœur, malgré ses 15.000 pages. Mais ce procès, bien que chaque seconde écoulée m'en rapprocha, ne semblait jamais plus proche. Je savais pourtant qu'il commencerait le mercredi 3 novembre (1909), à midi...
Je passais des heures entières assises près de la fenêtre ouverte et tâchais de m'intéresser à ce que je voyais et que je connaissais si bien... La pluie oblique passait à travers le treillage de fer et entre les gros barreaux et venait rafraîchir mon front. Je posais mes mains, à plat, contre le treillage, car elles étaient toujours brûlantes, et parfois dans un élan de révolte je secouais convulsivement les barreaux et le treillage, croyant dans ma rage et mon affolement que je pourrais les briser et m'enfuir de cette prison détestée...
A la fin d'octobre, j'avais eu un long entretien avec Marthe et nous avions décidé qu'elle ne viendrait
plus à Saint-Lazare. Dans quelques jours, je devais aller à la cour d'assises. La pensée de ce procès nous bouleversait toutes deux, et, pendant les visites de Marthe, nous sanglotions dans les bras l'une de l'autre... Il valait mieux ne plus nous voir jusqu'au procès...
Je serai là pour te voir acquittée, maman...
furent ses dernières paroles.
Maître Antony Aubin vint me voir, me recommanda une fois de plus d'être calme et discrète, de ne pas introduire de faits nouveaux... Bref, il répéta ce qu'il m'avait dit à la veille de l'instruction. Je promis tout ce qu'il voulut ; j'avais la plus entière confiance en maître Aubin et il m'avait juré que je serais acquittée si je suivais ses conseils.
Je menaçai cependant de ne tenir aucune de mes promesses, si l'on admettait les femmes à la cour d'assises... Je pensais surtout à la femme, épouse d'un personnage assez considérable, que le Président Faure m'avait dit avoir reçue peu de temps avant ma brève visite, le 16 février 1899, et qui lui avait fait adopter ce remède dangereux, de l'abus duquel il mourut, sans doute... L'idée qu'elle serait là, à mon procès, libre et respectée, riant de mon malheur et de ma honte, tandis que je serais entre deux gardes, accablée de douleurs, et accusée d'un crime monstrueux, m'était insupportable. Je savais que cette femme me détestait... Et il y en avait bien d'autres à qui je pensais : des mondaines qui m'avaient reniée — j'en avais la preuve dans le dossier — des « amies » qui, après m'avoir vue pendant quinze ans dans mon salon ou dans les leurs, trouveraient drôle de me voir dans une cour d'assises!... Ah î qu'on ne dise pas : Mesquinerie, jalousie, rancune ou dépit ! Non, je n'avais rien dans l'âme contre mes ennemis ou mes ennemies ; je ne songeais qu'à une chose : être acquittée, sortir de cet enfer et avoir de nouveau mon enfant auprès de moi... Mais il me fallait toute ma tête, toutes mes forces pour ce procès, et je sentais bien — quelle
est la femme qui ne comprendrait pas ! — que si je voyais, autour de moi, des dames se gausser de ma misère, sourire, me fixer... ma douleur serait plus amère, l'épreuve plus pénible, la victoire plus difficile...
Maître Aubin fit-il ou ne fit-il pas des démarches? Je l'ignore. Mais quelqu'un me montra une coupure de journal — du Temps, je crois — qui annonçait que M. de Vallès ne tolérerait pas la présence de dames au procès Steinheil.
Le dimanche 31 octobre, mon avocat vint pour la dernière fois me donner ses conseils... Mais je ne savais plus que penser. J'étais épuisée ; depuis dixhuit mois, ma vie avait été un martyre ; pas une épreuve ne m'avait été épargnée ; j'avais soif de repos, de calme, d'oubli...
Le lundi 1er novembre, on me dit qu'on viendrait me chercher le lendemain à deux heures de l'aprèsmidi pour me conduire au Palais de Justice. Notre mère, sœur Léonide et plusieurs autres sœurs passèrent de longs instants dans ma cellule, mais nous pouvions à peine parler, tant nous étions émues... Le pasteur Arboux vint aussi et pria avec moi. Le vieil aumônier joua longtemps à l'orgue et depuis, lui aussi, vint me donner sa bénédiction...
Je ne pus pas dormir et la pauvre Juliette, toujours dévouée, passa la nuit, assise près de mon lit, me causant, tâchant de m'égayer, de me consoler...
Le lendemain — mardi 2 novembre — sœur Léonide m'apporta mon chapeau, mon manteau et mes gants ; et plusieurs sœurs vinrent me dire qu'elles avaient prié pour moi, qu'il fallait que j'aie confiance en Dieu... Toutes « savaient » que mon innocence serait reconnue, que le jury se rendrait à l'évidence, que je serais acquittée. Je les remerciai en pleurant.
Une horloge sonna deux heures. J'étais prête depuis midi. Trois heures sonnèrent, puis quatre heures, cinq, six, huit, dix heures ! Sœur Léonide entra :
On a décidé de ne pas vous emmener aujourd'hui. • On viendra vous chercher demain matin à cinq heures, ma pauvre enfant.
Pendant dix heures, j'avais attendu... Pendant dix heures, j'avais arpenté ma cellule... Sœur Léonide me supplia de manger ; puis je me couchai, on me fit prendre une potion et je m'endormis. Et je rêvai de Marthe...
Sœur Léonide me réveilla à quatre heures, car on devait venir me chercher à cinq heures pour un procès qui devait commencer à... midi !
J'étais fatiguée ; j'avais sommeil ; j'avais froid... Juliette m'embrassa et me dit adieu, sœur Léonide, les larmes aux yeux, comme moi, me demanda de penser quelquefois à Saint-Lazare et à elle, et me bénit. Je regardai autour de moi... J'allais quitter cette cellule où j'avais passé une année entière. Je serrai une fois encore la main de Juliette, et sortis. Je suivis sœur Léonide le long du boulevard des Pistoles, puis d'un couloir à un autre. On ne sonna pas pour que les autres prisonnières ne se doutent pas de mon départ... Je pensais sans cesse à mon arrivée à Saint-Lazare. J'y étais arrivée un soir de novembre, j'en sortais un matin de novembre... Il faisait très froid et le silence me donnait des frissons,..
Je remerciai sœur Léonide pour tout ce qu'elle avait fait cet été pour moi pendant cette année de douleur que je n'aurais pas endurée sans son sublime dévouement, mais il dut y avoir plus de reconnaissance dans mes yeux que dans mes paroles... On me conduisit à une voiture qui attendait... Je sortis de Saint-Lazare.
On m'emmenait au Dépôt. En route, je regardai Paris, cette ville qui pour moi n'avait plus de signification. Je comptais les becs de gaz, j'examinais les rares passants ; je vis la Seine qui semblait être de plomb, lourde, immobile, froide... Une pluie fine m'effleura le visage à travers mon voile noir, au
moment où je sortis de la voiture et j'entrai au Dépôt.
Là, la sœur supérieure que j'aimais tant me reçut. Elle me conseilla de me coucher dans ma cellule et j'obéis. Mais vers huit heures, il me fut impossible de rester tranquille et je me mis à tourner dans l'étroite cage... La vieille sœur, que je connaissais, vint me voir et m'apprit que des centaines de malheureux avaient passé la nuit en dehors du Palais de Justice pour vendre leur place aux amateurs de procès sensationnels. Plus tard , j'ai su que certaines personnes avaient payé jusqu'à cent et même cent cinquante francs pour ces « places ».
On entra pour me dire d'être prête à onze heures. J'étais prête, mais mon esprit ne l'était pas, car, à mesure que s'approchait l'heure où je paraîtrais devant mes juges, les forces m'abandonnaient davantage. Une grande lassitude me prenait. A quoi bon ce procès !... Tout cela me semblait si inutile, si absurde. Etre innocente 'et avoir à prouver son innocence... Etre accusée d'un crime qu'on n'a pas commis et avoir à se défendre, pour sauver sa propre vie !..