A LA COUR D ASSISES
Enfin, on me conduisit à la salle des Gardes, à côté de la Cour d'assises. Comme je m'asseyais dans un coin, j'entendis un garde municipal dire à un de ses camarades :
— Regarde sa robe ; tu vois, les journaux disent des blagues.
Plus tard, je découvris le sens de ces paroles. On avait raconté, paraît-il, — toujours par souci de la vérité et pour me rendre sympathique I — que je m'étais fait faire une merveilleuse robe de deuil par Worth ou Paquin, que je comptais arborer au procès !... La réalité était autre : je portais la même robe noire toute simple que je portais le jour où j'avais été conduite à Saint-Lazare, un an auparavant.
J'appris, par un des gardes, que, en dehors des juges, des témoins, du jury, de la presse, des avocats et d'une centaine de personnes, au fond de la salle — car tout procès doit être « public » — il n'y aurait personne...
Toutes sortes d'inconnus vinrent me donner toutes sortes de conseils... contradictoires.
— Ne soyez pas hautaine ou sûre de votre fait ! me dit l'un, car cela déplairait au jury.
— N'ayez pas l'air déprimée ou honteuse ! dit un autre, car on vous croirait coupable.
— Tâchez d'avoir l'air naturel, me recommanda un avocat.
— Surtout, n'ayez pas l'air naturel, fit un autre, car une femme accusée de meurtre ne peut pas se ressembler à elle-même 1
M. Desmoulin, toujours dévoué, vint me dire qu'il assisterait à mon procès, qu'on lui avait réservé une place non loin de moi ; et il ajouta :
— Votre long martyre touche à sa fin. Soyez brave et ne faites que ce que votre avocat vous dira. Ne changez rien à vos précédentes déclarations, et tout ira bien.
Le docteur Socquet — que je n'avais jamais vu, et qui me soigna pendant les jours du procès avec un zèle et une délicatesse admirables — vint me donner une potion calmante.
Les gardes fumaient. Quelques-uns me regardaient d'un air soupçonneux ; mais la plupart avaient un bon sourire encourageant. J'entendis un grand bourdonnement, qui venait de la Cour d'assises, le bruit de centaines de pas et de centaines de voix qui chuchotaient, des exclamations, des rires même... le bruit qu'on entend dans un théâtre le soir d'une grande première avant le lever du rideau. Mon cœur battait dans ma poitrine comme un marteau très lourd. J'avais d'étranges douleurs dans la tète, j'étouffais, et cependant mes mains, mes pieds étaient glacés.
— Suivez-moi, madame, dit une voix.
Je me levai, machinalement, et, entre deux gardes, je marchai le long d'un corridor. Une porte s'ouvrit. J'entrai dans la Cour d'assises et m'assis au banc des accusés. Il y avait des gardes à mes côtés et derrière moi, plus haut. Le silence était absolu. Tout me semblait sombre. Je frissonnais... J'entendis des voix, devant et au-dessous de moi... Mes trois avocats étaient là, debout à leur banc. Ils me parlaient, ils me disaient d'être courageuse. Je rejetai mon voile en arrière et tâchai d'écouter, de comprendre Me Antony Aubin. Je le voyais pour la première fois
en toge noire. Ma vie, celle de ma fille, dépendaient en grande partie de ce que cet homme en noir allait dire, allait) faire... Quelle effroyable responsabilité... Je m'habituai à la demi-obscurite et je levai la tête...
Là, en face de moi, sous de grandes fenêtres par lesquelles filerait un jour blafard^ étaient assis des hommes qui me regardaient... C'était le jury. Près du jury, à une sorte de bureau surélevé, je vis un homme en robe rouge, que je connaissais bien. C'était M. Trouard-Riolle, l'avocat général. Je regardai bien cet homme au long nez mince, au crâne dénudé, au regard dur sous le pince-nez, au double menton et à la bouche mauvaise sous la petite moustache raide... Entre le jury et moi, il y avait inv espace libre, et, devant la barre des témoins, une table avec les pièces à conviction : des morceaux d?ouate, Falpenstock, la bouteille de rhum et puis des cordes...
A droite, sur une sorte d'estrade, assis derrière une longue table, je vis M. de Vallès entre deux autres juges, tous trois en robes rouges. M. de Vallès jouait avec un couteau à papier. Près de lui, se trouvait l'énorme dossier... Derrière, dans l'ombre, quelques personnes étaient assises, des invités de marque, sans doute.
A gauche, une foule d'avocats et deux avocates. Plus loin, des journalistes et, tout au bout, derrière une cloison, le public, « les cent veinards », comme j'entendis plus tard quelqu'un lès appeler !...
Je ne me souvins pas de ce qui se passa tout d'abord. Je revois seulement des centaines de visages tournés vers moi et flottant en quelque sorte sur la mer sombre des robes noires... Les seules notes claires étaient les rabats des avocats et les quatre robes rouges... Je me sentais très faible et pourtant jamais je n'avais eu tant besoin de force physique et morale... Un greffier lut, d'une voix monotone, blasée, l'acte d'accusation. Je le savais par cœur, naturellement, et, sans doute, cette foule, autour de
moi, le savait par cœur aussi, puisqu'on l'avait publié !...
Je regardai le jury. Donc, c'étaient ces hommes-là qui, dans quelques jours, décideraient si j'avais ou non assassiné mon mari et ma mère !... Je me demandais à quoi ils pensaient et je tâchais de deviner qui' ils étaient. J'avais vu une liste de leurs noms et de leurs occupations. Lequel était lé compositeur de musique, lequel était le boulanger, lequel le maçon ? Où étaient les deux mécaniciens, les employés de commerce, et quels étaient ceux qui étaient « propriétaires » ?...
Au plafond, lourd de décorations, je vis les symboles de la Justice : les balances et le glaive,, et puis mes yeux se portèrent vers le mur, derrière les juges. Autrefois, j'étais venue dans cette Gour d'assises pour admirer le Christ peint par mon vieil ami Bonnat. Le Christ n'était plus là. On l'avait enlevé après la S-éparation de l'Eglise et de l'Etat...
Tout à coup* M. de Vallès me parla.
Le duel commençait...
Je fis un effort suprême pour retenir mon esprit qui tournait, tournait... J'avais passé douze mois en prison ; pendant dix-sept mois, j'avais subi tous les chocs et toutes les épreuves, traversé toutes les dbu^ leurs, et maintenant, après cinq cents jours d'un martyre continuel, où tant de fois ma raison avait failli sombrer, il me fallait livrer la plus grande bataille de ma vie !
M. de Vallès tint sa promesse. Il me posa, au début de son interrogatoire, des questions sans grande importance sur mon enfance et ma jeunesse, et je pus rassembler mes esprits, jusqu'à un certain point. Mais; bientôt les questions et les remarques se firent plus pénibles et je chancelai sous les insinuations révoltantes... Il me fallut nier que mon père ait été un alcoolique et affirmer que ma conduite de jeune fille avait été irréprochable et que mon père n'était pas mort de chagrin !... Impitoyablement, on me posa des questions sur l'innocente idylle de ma jeu-
nesse. On discuta mes relations avec le lieutenant Sheffer. Je luttai désespérément et puis, épuisée déjà par l'effort que j'avais fourni, je me mis à pleurer...
Une allusion fut faite au Président Félix Faure. Mais, me rappelant ma leçon, bien que le juge me demandât de ne rien cacher, de dire « tous les noms », je n'insistai pas et dis qu'il fallait laisser dormir les morts...
M. de Vallès se plaignit de mes contradictions et je répondis que pendant des heures entières j'avais été assiégée par certains journalistes qui m'affirmaient que j'étais perdue si je n'abandonnais pas ma version du crime et ne faisais de déclarations nouvelles. J'affirmai qu'on m'avait affolée et que les assassins étaient bien les hommes aux robes noires et la femme rousse dont j'avais toujours parlé...
Le président se plaignit du manque de méthode dans mes réponses et je répondis que j'avais pensé qu'on m'accusait d'avoir menti mais que depuis de longs mois je savais être accusée d'avoir assassiné un mari que je respectais et une mère que j'adorais. Devant une telle accusation, il ne m'était pas possible d'être méthodique. Je disais les choses telles qu'elles venaient à mon esprit...
Puis l'on me posa des questions, pénibles entre toutes, sur ma vie intime, sur les jours qui avaient précédé le crime. Avais-je attiré ma mère à Paris... pour la tuer, elle comme mon mari ?... Le lecteur est déjà au courant des arguments de l'accusation et des faits réels. Il est donc inutile que j'insiste.
Mon interrogatoire par le président dura trois jours... A la seconde audience (jeudi 4 novembre), M. de Vallès m'interrogea sur la nuit du crime. Je répétai publiquement ce que j'avais dit à M. Bouchotte, le commissaire de police ; à M. Hamard et à M. Leydet, le 31 mai au matin, et à M. André, huit mois après. M. de Vallès, au lieu de faire comme ce dernier, de traiter mon récit de fable et les assas-
sins de « fantômes noirs » créés par mon imagination, tâcha, par une critique serrée des événements et de mon récit, de faire le plus de lumière possible sur ce mystère troublant.
Mais qu'on ne croie pas que, parce que j'avais tant et tant de fois raconté les détails de cette nuit tragique, il ne m'ait pas été douloureux de la faire revivre dans cette Cour d'assises. Et puis, il régnait, quand je parlais, un silence si impressionnant dans cette vaste salle où tant de gens, depuis des années, avaient été mis en jugement et condamnés à mort, je sentais tant de regards peser sur moi, les jurés m'observaient avec une telle fixité et il y avait tant de dureté et de sarcasme dans les yeux de l'avocat général, qu'une sueur glacée me coulait le long des tempes... Je parlai, je criai la vérité, je criai mon innocence... Et tandis que je parlais, je sentais Marthe près de moi qui m'approuvait, qui m'encourageait et qui attendait que je sois acquittée, réhabilitée, libre... Je fis un effort surhumain, et quand j'eus fini d'expliquer, de lutter, de faire toucher du doigt la vérité à ces jurés qui me regardaient, qui buvaient mes paroles, je retombai sur mon banc...
— L'audience est suspendue, me dit Me Aubin.
— Venez, madame, dit un des gardes ; venez vous reposer un peu...
Mais je ne pouvais arracher mes mains de la cloison qu'elles agrippaient nerveusement... Le docteur Socquet vint à mon aide dans la chambre des Gardes, où l'on m'avait emmenée... Une demi-heure après, un timbre sonna. Il fallut rentrer dans la Cour d'assises. Le duel recommença...
Tout à coup, on apporta une lettre à Me Aubin, qui la parcourut, puis la tendit au président, qui lut à haute voix :
« Comme je ne puis supporter plus longtemps le poids de mon crime, je suis venu vous dire que j'ai été un des complices dans l'assassinat de M. Stein-
heil. C'est moi qui étais la femme rousse. J'ai apporté la perruque...
« Jean Lefèvre. »
Un jeune homme à longs cheveux bruns, très pâle, fut introduit. D'une voix hésitante* il dit qu'il s'appelait Lefèvre, qu'il avait vingt et un ans... Je le regardai : il ne ressemblait à aucun des quatre personnages que j'avais vus pendant la nuit du crime... Il raconta qu'il s'était déguisé, qu'il avait mis une perruque rousse, que les robes noires avaient été brûlées dans la forêt de Montmorency... Il s'était déguisé dans une ruelle derrière le Panthéon. Il était venu avec un ami qui lui avait dit qu'il y avait de l'argent chez les Steinheil... L'ami avait disparu dans une des chambres. Tous deux s'étaient enfuis. L'autre avait volé 8.000 francs. Lui, Lefèvre, n'avait rien eu...
Il s'agissait évidemment d'un fou ou d'un imposteur. Lefèvre fut arrêté, et M. de Vallès se remit à me poser des questions. Cette fois, l'interrogatoire roula sur les taches d'encre et sur le ligotage.
Torturée par la nécessité de répondre à des questions auxquelles j'avais répondu tant et tant de fois, et qui me semblaient inutiles et incompréhensibles puisque j'étais innocente, épuisée et le cœur déchiré par cette discussion macabre sur la nuit du crime, je tombai sur mon banc et éclatai en sanglots... Et ce n'était que la fin de la seconde audience ! Et mon avocat m'avait dit qu'il y en aurait au moins dix autres.
Le lendemain, à peine assis, le président expliqua au jury que le jeune homme de la veille ne s'appelait pas Lefèvre, mais Collard, qu'il avait résolu de voir Mme Steinheil et qu'il avait trouvé ce moyen extraordinaire de pénétrer dans la Cour d'assises, moyen que lui, M. de Vallès, n'avait pu prévoir... L'incident était clos.
Se tournant vers moi, il me questionna au sujet de la pendule du vestibule, qui marquait minuit
douze quand on l'avait regardée le lendemain du crime, et, après avoir observé que j'avais déclaré avoir entendu ma mère crier : « Meg, Meg... » presque aussitôt après que cette pendule avait sonné minuit, il exprima sa surprise devant la rapidité avec laquelle les assassins auraient tué deux personnes, bâillonné et ligoté une troisième et fouillé les tiroirs en quête d'argent et de bijoux.
Si j'avais été en état de raisonner, de discuter, j'aurais pu dire que mon mari avait peut-être été tué avant ma mère, que c'était peut-être onze heures et non pas minuit que j'avais entendu sonner, que les misérables s'étaient peut-être sauvés en toute hâte parce que, comme j'en étais convaincue, ils étaient venus pour voler et non pour tuer... Effrayés de ce qu'ils avaient fait, ils avaient agi à la hâte, d'où le fait qu'ils avaient négligé de fouiller les poches des vêtements de mon mari, par exemple, et qu'ils ne m'avaient pas ligotée aussi solidement qu'ils l'auraient fait s'ils n'avaient été si pressés de quitter la maison du crime... Mais je n'avais qu'une pensée : moi, Marguerite Steinheil-Japy, suis accusée d'avoir tué ma mère et mon mari. Et je répétais :
— C'est horrible, c'est monstrueux, je ne les ai pas tués !
Et comme M. de Vallès s'impatientait, je m'écriai :
— Ah ! vous ne voulez pas que je proteste ! Vous ne voulez pas que je crie mon innocence. Mais qu'est-ce que vous feriez, vous, si l'on vous accusait d'avoir tué votre femme et votre père ?...
Je demandai pardon, le lendemain, à M. de Vallès de lui avoir parlé de cette façon, et je dois dire qu'en lisant, plus tard, le compte rendu de ce procès terrible dont je fus, hélas ! l'héroïne, j'ai été frappée, plus encore qu'au procès même où je souffrais trop pour apprécier les choses à leur juste valeur, par sa parfaite impartialité. Il fut sévère, très sévère à certains moments, quand il s'agit, par exemple, de la façon dont j'avais dénoncé Couillard, en mettant,
dans un moment d'aberration, une perle dite volée dans son portefeuille, mais il n'hésita pas, d'autre part, à rendre pleine justice à mon désintéressement, à mon activité et à mes qualités de maîtresse de maison, et quand mon ancien valet de chambre fut appelé à la barre des témoins, il déclara qu'il ne lui demanderait pas son opinion sur moi, attendu qu'il ne voyait pas la nécessité d'entendre les racontars d'office...
Une fois seulement, le président dévia de son attitude rigoureusement juste et généreuse. Trouvant, à un moment donné, que ma réponse à une de ses questions n'était pas satisfaisante, il dit au jury, dans un mouvement d'humeur :
— Je m'en doutais... Regardez bien cette femme, messieurs les Jurés. Elle se trouve mal chaque fois que je lui pose une question à laquelle elle trouve difficile de répondre ; vous allez la voir s'évanouir !
Ou des mots analogues. En réalité, j'eus bien des crises de larmes durant cet affreux procès où se jouait ma vie et celle de mon enfant, car elle serait morte de chagrin et de honte si sa mère avait été condamnée ; mais je ne m'évanouis pas une seule fois.
Le président, je l'ai dit, fut très sévère en ce qui concerne ma dénonciation de Couillard. Et je méritais qu'on fût sévère, très sévère pour moi... Mais j'avais passé une année en prison à regretter cette dénonciation et j'avais quelque excuse, le lecteur en conviendra peut-être, — Couillard a dû par fois l'admettre — et je perdis tout sans-froid. Quand le président tonna que je n'avais pas le droit d'agir comme je l'avais fait, je ne pus m'empêcher de répondre que la justice se servait parfois des mêmes moyens...
— Je vous défends d'insulter la justice... me dit-il. Et je répondis à peu près ceci :
— Je parle en connaissance de cause. Il y a des juges d'instruction qui torturent leurs prisonniers, qu'il y ait des preuves de leur culpabilité ou non, et
qui ont recours aux moyens les plus injustes, les plus inhumains pour arracher des aveux à leurs victimes...
— Vous ne savez pas ce que vous dites, madame. Je proteste ! me dit le président.
— Je dis la vérité, répliquai-je...
Et je la disais, la vérité. Hélas ! j'avais connu de très près des magistrats plus ou moins « éminents » qui m'avaient gaiement raconté leurs « trucs » et leurs « procédés » et s'étaient vantés que pas un inculpé ne sortait indemne de leurs mains... Et d'ailleurs, n'avais-je pas moi-même été torturée par un juge d'instruction ?... Et j'ai cité des pages entières de mon instruction pour qu'on ne puisse crier à l'exagération...
Cette audience fut terrible. Il y eut des éclats, des incidents, et M. Trouard-Riolle s'oublia au point de me traiter de menteuse. Me Aubin bondit et s'écria :
— Je vous défends d'insulter ma cliente...
Le tumulte, dans la salle, était assourdissant... Quand le silence fut rétabli, j'expliquai pourquoi j'avais accusé Couillard, puis Wolff...
Quand l'audience fut levée, on m'emmena, comme chaque soir, et je rentrai dans ma petite cellule du Dépôt, où m'attendaient les bonnes sœurs de Marie- Joseph, aux cornettes blanches et aux longs voiles azur...
M. Desmoulin vint me voir et le pasteur Arboux aussi. On ne l'avait pas autorisé à assister au procès, hélas ! — encore une injustice ! — mais il vint chaque soir, tant que dura ce procès, me prodiguer ses exhortations. Puis, j'essayais de manger un peu. Je causais longuement avec la sœur supérieure, avec le directeur du Dépôt... Dans la soirée, une sœur me faisait boire quelque chose qui, m'assurait-elle doucement, me ferait dormir, et je me couchais... Mais, vers deux heures, j'étais réveillée en sursaut par des cris, des lamentations, des jurons... C'était l'arrivée de malheureuses arrêtées cà et là dans des bouges, sur des trottoirs... Et je
ne dormais plus, je pensais à Marthe ei me demandais quand je la tiendrais enfin dans mes bras. Je pensais à mon mari aussi, à ma mère, à mon père adoré... Puis, pour changer mes idées, j'écrivais à M6 Antony Aubin de longues lettres, lui faisant des recommandations, le suppliant de dire ceci ou cela...
Le matin venait enfin... Une sœur me conduisait à la chapelle, la petite chapelle des sœurs, où il y avait des fleurs, de la paix, de beaux tableaux et une madone dont le regard était une caresse... Non loin de là, dans les sous-sols, il y avait les cellules où Camille Desmoulins, Bailly, Danton, Mme Roland et d'autres grandes figures de la Révolution avaient attendu l'heure de l'exécution...
Avec la cinquième audience (samedi 7 novembre), commença le défilé des témoins. Rémy Couillard vint d'abord à la barre, en uniforme de dragon.
Me Steinhardt m'avait dit : « Couillard, c'est le pivot de l'accusation. » Mais, chose curieuse, mon ancien valet de chambre fit des déclarations qui contredisaient singulièrement ses déclarations antérieures. Il affirma, par exemple, qu'il avait d'abord défait les cordes de mes pieds, puis celles qui liaient mes poignets ; que j'étais entièrement recouverte d'un drap, que mes mains étaient croisées sur ma poitrine et qu'il n'y avait pas de corde autour de mon corps. Me Aubin, bien entendu, rappela à Couillard que le 31 mai il avait déclaré que j'étais découverte, que mes mains étaient liées au-dessus et derrière ma tête, aux barreaux du lit, qu'une corde passait autour de mon corps et sous le lit et qu'après avoir détaché les cordes de mes poignets, il avait, avec M. Lecoq, défait celles de mes chevilles... Ces contradictions firent sensation, on le conçoit, et, par le fait même de ces contradictions, la déposition de Couillard me fut favorable.
D'ailleurs, le même phénomène se reproduisit plusieurs fois au cours de cet extraordinaire procès : nombre de témoins « à charge » se contredirent tellement ou firent des déclarations si manifeste-
ment dictées par l'animosité qu'ils rendirent service à ma cause. Par contre, plusieurs témoins à décharge, dans leur désir d'aider la défense, se laissèrent aller à des exagérations presque ridicules sur l'union de mon ménage et mon bonheur conjugal, furent ainsi plus nuisibles qu'utiles à ma cause.
Quant à Gouillard, il avait souffert, il avait été emprisonné par ma faute, et je lui devais une réparation. Je lui fis des excuses, dans cette Cour d'assises, aussi sincères que complètes. Je l'ai, en outre, dédommagé, récemment, d'une façon plus matérielle.
Après la lecture des déclarations faites par M. Lecoq, qui se trouvait alors en Amérique, M. Albert Bonnot, qui, en 1880, avait épousé une des sœurs de M. Steinheil, et dont le jardin n'était séparé du nôtre que par un petit mur, vint à la barre des témoins.
M. Bonnot n'hésita pas à piétiner une femme à terre.
Puis vint M. Geoffroy qui, lui aussi, avait épousé une sœur de M. Steinheil. Gomme M. Bonnot, il dit des choses très désobligeantes sur mon compte et se montra d'une ingratitude vraiment rare.
Je passe rapidement sur la partie si pénible de cette audience où des membres de la famille de mon mari me traitèrent si durement et si injustement.
M. Bertilion, le célèbre expert en anthropométrie, vint ensuite déclarer qu'il avait été impossible d'identifier certaines empreintes de doigts, notamment sur la bouteille de rhum, et le docteur Lefèvre affirma qu'il n'avait pas dit : « C'est de la frime ! » en parlant du ligotage, mais qu'il avait pensé que je n'étais pas liée très solidement...
Pendant les suspensions d'audience, toute une foule se pressait autour de moi, et j'entendais dire :
— Ça va très bien... Vous gagnerez... L'accusation ne se remettra jamais des coups qu'elle a reçus... Encore quelques efforts...
On aurait dit qu'on me parlait d'un championnat
de lutte ou d'un combat de boxe... Et puis, j'entendais dire ce mot, que tous ceux qui m'approchaient avaient sur les lèvres :
— Courage !... Courage !...
Je ne voyais jamais Me Antony Aubin après les audiences, mais d'autres venaient me dire d'être calme, d'être discrète... Et je m'étonnais un peu de cette dernière recommandation...
Le dimanche (8 novembre), j'eus la visite de M. Arboux, et la sœur supérieure aussi vint me voir... Mais je fus seule presque toute la journée. Il faisait si froid dans ma cellule que je marchai pendant longtemps dans une cour pour tâcher de me réchauffer un peu. Ah ! la tristesse poignante de ce dimanche interminable, de cette réclusion, et l'horreur de ne pas savoir ce qui se passerait quand tout serait fini, quand les jurés se retireraient pour délibérer, l'horreur d'attendre, d'attendre...
Le lendemain lundi, j'étais encore à la chapelle quand on vint me dire que les gardes m'attendaient.
Quand le président et ses collègues entraient, après que l'huissier avait annoncé : « La Cour, messieurs ! » tout le monde se levait et s'asseyait de nouveau, à un signe du président, mais je restais debout, pour la seule joie d'entendre M. de Vallès me dire : « Asseyez-vous, madame. » Ce petit mot, « madame », au lieu du mot usuel, « accusée », me réchauffait un peu le cœur, me faisait sentir qu'aux yeux de ceux qui me jugeaient je n'étais pas déchue et que je n'étais pas condamnée...
A mesure que le procès s'approchait de son terme, l'avocat général devenait plus agressif, plus cassant et moins impartial. Le docteur Acheray s'étant contredit s'attira une sérieuse algarade... 11 y eut des exclamations, des murmures de protestation dans l'auditoire, et M. Trouard-Riolle eut la maladresse d'exprimer son mécontentement, ce qui augmenta, bien entendu» les murmures... Les témoins se succédaient rapidement. Il y eut des incidents nombreux entre M. Trouard-Riolle et certains témoins,
et d'autres plus graves entre lui et mon avocat... Et je me demandais comment tout cela finirait...
Je pleurais... Puis des docteurs, des experts vinrent à la barre, et ce fut horrible pour moi d'entendre tous ces détails macabres, infiniment douloureux... Le docteur Courtois-Suffit émit l'opinion que,, selon lui, ma mère avait été tuée avant mon mari ; il ajouta qu'il croyait à la pluralité des criminels... Le docteur Augier affirma que les corps des victimes ne contenaient aucune trace de narcotique ou de poison, et le docteur Balthazard fit une longue et pénible conférence sur les autopsies auxquelles il avait procédé, sur les taches d'encre trouvées sur le tapis, sur les tampons...
Tout cela était si technique, si compliqué, tellement sinistre que, faisant un grand effort pour ne pas écouter, je regardai pour la première fois les gens qui étaient là, cette foule à ma gauche. Je vis M. Renouard, M. Sem et d'autres artistes qui dessinaient, et des photographes aussi... Il y avait là M. Claretie, le directeur du Théâtre-Français ; M. Bernstein, l'auteur dramatique ; M. Paul Adam... J'aperçus un ou deux des inspecteurs qui, pei.dant tant de mois, avaient cherché les assassins. Je vis Séverine, je vis Rochefort, toujours sur la brèche, toujours amer et attaquant toujours ; à trente-cinq ans, il attaquait M. de Morny et le gouvernement impérial ; à quatre-vingts ans, il attaquait encore, n'importe qui, n'importe quoi, mais toujours furieusement.. Il avait été un boulangiste acharné, un anti-dreyfusard acharné, et maintenant il était un anti-steinheiliste acharné — s'il m'est permis de forger ce mot.
Je n'ai pas eu d'ennemi plus féroce ou plus injuste. Chaque jour, pendant mon procès, il écrivit un article, non pas sur moi, mais contre moi. Plus tard, j'en ai lu quelques-uns, hélas !... Il est impossible d'imaginer des attaques plus venimeuses, des insultes plus viles, ou un procédé plus lâche et plus coupable. Le nombre d'épithètes mauvaises que
trouva pour moi le marquis de Rochefort-Luçay est inouï et fait honneur à son imagination plutôt qu'à son bon goût ou à son sens de ce qui est juste. Quelle qu'ait été son opinion personnelle sur moi, il n'avait pas le droit, dans un journal, de traiter de « panthère noire » (je cite l'expression la moins féroce) une femme qu'on jugeait en Cour d'assises.
J'étais si nerveuse, le lendemain (mardi 10 novembre), qu'au début de l'audience, exaspérée par certaines questions, je menaçai de n'être plus discrète. Me Antony Aubin bondit et me supplia de me calmer. Je crois même qu'il alla jusqu'à me dire qu'il s'en irait si je parlais encore de cette façon ! Pauvre Me Aubin... Quel soupir de soulagement il a dû pousser quand le procès a pris fin !
A cette sixième audience, plusieurs témoins déposèrent. M. Souloy, le bijoutier, qui établit ce fait que, sur douze de mes bijoux et les onze bijoux de ma mère, dix-huit n'avaient jamais été retrouvés ; M. Boin, qui prouva que dans quelques cas, du moins, je possédais des bijoux en double ; M. et Mme Chabrier... et d'autres.
Puis vint le tour des deux journalistes de la Nuit dite des Aveux, MM. de Labruyère et Hutin. M. de Labruyère parla d'un ton chagriné, mais M. Hutin essaya de se montrer spirituel.
— Mme Steinheil était très déprimée, dit-il par exemple, et il ajouta finement : Moi aussi !
Quand je me levai et rappelai à M. Hutin la façon dont il m'avait torturée, il répondit :
— Votre mémoire, madame, est sans doute plus fidèle que la mienne !
M. de Labruyère fit un récit de la Nuit des Aveux qui était l'écho du récit de M. Hutin, et, comme son collègue, cela se conçoit, il nia m'avoir torturée...
Je me tus, parce que mon avocat m'en priait.
M* Antony Aubin résuma en quelques mots mon sentiment et celui du public à ce sujet :
— Les journalistes ont subi l'impulsion professionnelle, mais où en arriverions-nous, où en se-
raient les garanties de la justice si de pareils procédés se réalisaient jamais ?
A l'audience du mercredi 11, ma vieille Mariette vint témoigner. Quelqu'un l'a décrite ainsi : « On dirait une vieille paysanne tirée d'un des romans de Balzac. Elle est petite, sèche et ronde. Ses rares cheveux gris sont aplatis au-dessus d'un front bosselé, étroit, têtu. Elle a le nez fort et les yeux sont terribles, mais elle sait les rendre presque doux. Il y a à peine d'intervalle entre le bout du nez et le menton, qui est petit, rond et plissé comme une pomme d'api desséchée. La lèvre est mince. Mariette ne donne pas l'impression d'être cruelle, méchante ou même haineuse ; il y a surtout de l'obstination et de la ruse un peu goguenarde dans ce masque intéressant. On sent qu'elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire et qu'elle n'est pas femme, toute fruste et simple qu'elle est, à se laisser prendre dans un piège, quelque subtil qu'il puisse être. »
Elle porte une vieille robe sombre, une toque noire, un manteau étriqué et un bout de fourrure. Elle prête serment d'une voix ferme.
Mariette dit qu'elle est née en 1854, qu'elle est veuve depuis quinze ans et qu'il y a seize ans qu'elle connaît les Steinheil.
Elle a des façons extraordinaires de ne répondre ni oui ni non, et elle a réponse à tout.
— Mme Steinheil s'occupait de son ménage ?
— Oui, monsieur le Président.
— Elle vous aidait parfois ?
— Oui...
— Même pour les gros travaux ?
— Oui...
— Elle était forte, n'est-ce pas ? Elle pouvait manier des meubles lourds ?...
Mariette comprend qu'on pourra peut-être conclure d'une réponse affirmative à cette question qu'une femme qui peut déplacer une grosse armoire a la force nécessaire pour étrangler quelqu'un et traîner un cadavre !... Et d'ailleurs, je ne déplaçais
pas les meubles, j'aidais parfois à les déplacer... Mariette répond :
— Madame faisait ce qu'elle pouvait, comme tout le monde.
Maintenant, M. de Vallès l'interroge sur le Vert- Logis, sur les personnes que j'y recevais. Elle parle de M^fe et de M. B...
Puis^B*ï>résident lui demande si elle se rappelle m'avoir entendu dire : « Enfin, je suis libre ! », après le crime. Mariette répond que j'étais malade à ce moment-là, qu'on dit bien des choses quand on est malade et que ces mots signifiaient simplement que j'étais heureuse que la garde-malade soit sortie, car elle ne m'était pas très sympathique...
Mariette fait songer à ce Normand qui, lorsqu'on lui demandait des nouvelles de son verger, disait : « Pour dire qu'il y a des pommes, y a pas de pommes, mais pour dire qu'il n'y a pas de pommes, y a des pommes... »
On lui demanda si j'aimais mon mari ? Elle doit le savoir, car les domestiques en savent long surç leurs maîtres.
— Les domestiques voient tout, mais ne doivent rien dire, répond Mariette.
On lui demande ce que contenait une certaine boîte qu'elle me rapporta de Bellevue, quelques jours après le drame.
— Je n'en sais rien, répond-elle ; une domestique n'a pas à savoir ce que contiennent des paquets.
— Avez-vous porté une robe de chambre de Mme Steinheil chez le teinturier ?
— Je ne me rappelle pas. C'est possible... J'avais fait teindre un de mes peignoirs en noir
parce que j'étais en deuil.
— Connaissez-vous les tapisseries que Mme Steinheil a dit avoir été volées à l'atelier ?
— Je ne les ai jamais vues.
— Alors, vous êtes en contradiction avec Mme Steinheil !
— Je n'avais rien à faire à l'atelier ; j'y allais
rarement. La place d'une cuisinière est dans sa cuisine...
Mariette décrit ce qu'elle sait de la nuit dite des Aveux. Elle parle avec conviction et avec véhémence... Elle nie qu'elle ait voulu se suicider...
M. de Balincourt fait une très brève déposition.
Des témoins, encore des témoins... J'écoute à peine... J'en reconnais un ou deux... Pouce, l'inspecteur Pouce, s'écrie bravement :
— Même si Mme Steinheil m'avait dit qu'elle était coupable, je ne l'aurais pas crue...
Un homme à l'allure militaire se dirige vers la barre. Je ne sais pas qui c'est. Il prête serment de dire toute la vérité, rien que la vérité... Et sa voix me fait frissonner. Je la connais cette voix. Elle me rappelle mon père, Beaucourt, ma jeunesse... C'est Sheffer, mon premier amour, mon fiancé de quelques mois... il y a vingt ans ! Des larmes brouillent ma vue...
Doucement, tristement, M. Sheffer dit l'histoire de notre beau roman, naïf et pur... Mon Dieu, mon Dieu ! J'avais dix-huit ans alors et j'étais la plus heureuse jeune fille du monde. Le jeune lieutenant m'aimait et je l'aimais ; tout était beau et souriant...
Il est là, mon fiancé... Je ne l'ai pas vu depuis vingt ans. Il est là, debout, à la barre. Il parle de moi, de nous... Je sens ses yeux se poser sur moi, parfois... Il parle :
— Elle était charmante, modeste, artiste... Elle adorait son père et sa mère... La Marguerite que j'ai connue est incapable d'avoir commis le crime monstrueux dont on l'accuse...
Et c'est moi, cette Marguerite Japy dont il parle ! C'est moi qui suis là, prisonnière, qui suis accusée de ce crime monstrueux dont il parle !... Quand tout cela finira-t-il ?... Mon martyre n'a-t-il donc pas encore assez duré ?...
M. Sheffer se tait... Il se tourne pour s'en aller et nos yeux se rencontrent. Il y a de la pitié tendre dans son regard, il y a des larmes dans mes yeux...
Et puis, il y a un bruit, une ondulation dans la salle... L'homme en robe rouge, en face de moi, se lève, dégage ses poignets de ses larges manches et se met à parler... L'heure tragique est venue. L'avocat général parle... Quelles accusations va-t-il faire ? Quelle condamnation va-t-il demander pour ce crime que je n'ai pas commis !