LE RÉQUISITOIRE, LA PLAIDOIRIE
Le soir est venu. On éclaire la salle. Je regarde l'avocat général, et il est facile de lire dans son expression qu'il est convaincu de ma culpabilité, comme M. André. Je me cramponne à la cloison et j'essaye d'écouter... D'ailleurs, je devine ce que M. Trouard-Riolle va dire ; j'ai lu le dossier, je connais, hélas ! l'acte d'accusation... Il n'existe que des présomptions contre moi, de menues coïncidences ; je me suis parfois contredite ; j'ai même menti plus d'une fois, et puis j'ai accusé, en des jours d'affollement, d'abord Couillard, puis Wolff... Mon mari et moi n'étions pas dans les meilleurs termes... Et puis, la nuit du crime, j*ai été épargnée et je n'étais pas ligotée assez solidement au gré de l'accusation, et le chien, Turc, avait été renvoyé... Et ma mère était descendue chez moi et non chez ma sœur !... Et puis, à l'âge de cinq ans, je mentais !...
Et c'est avec cela que l'avocat général va essayer de prouver que j'ai assassiné mon mari et ma mère !
Je cite quelques passages de ce long et pénible réquisitoire, d'après la Revue des Grands Procès contemporains (février 1910).
M. Trouard-Riolle passe d'abord ma vie en revue, rappelle qu'à cinq ans je mentais !... La famille de M. Sheffer dut avoir de bonnes raisons de ne pas vouloir que leur fils épouse la dangereuse Marguerite... J'épousai M. Steinheil parce qu'il habitait
368 MES MÉMOIBES
Paris, où je voulais briller... Il fouille ma vie intime et, une fois de plus, mes relations avec M. B... et avec M. BR§f sont discutées, examinées, pesées... mais, une fois de plus, il n'est pas question d'un certain Procureur général ou d'un certain Président de la République... Je suis une comédienne, une menteuse, une femme, non seulement immorale, mais mercenaire !... M. Trouard-Riolle a évidemment oublié que M. de Vallès a lui-même rendu hommage à mon parfait désintéressement !...
J'écoute l'avocat général parler et je me demande comment il ose critiquer ma vie ; mais Me Aubin, me voyant indignée, me calme d'un mot : « Laissez faire... Il rend ma tâche plus facile ! »
L'avocat général a une façon unique de trancher les difficultés et de tout expliquer contre moi ; il en arrive à cette conclusion que le mobile du crime a été mon désir de faire un riche mariage. D'après lui, je détestais mon mari et j'avais de graves difficultés financières... Puis se produit un coup de théâtre : Mme Steinheil a assassiné son mari avec ou sans complice, mais l'accusation de parricide n'est pas suffisamment établie... on la retire !
Vendredi 12 novembre. — M. Trouard-Riolle continue son réquisitoire... J'ai atteint l'extrême limite de l'endurance. J'ai peine à ouvrir les yeux. Pendant la nuit, j'ai été si malade qu'il a fallu faire venir un médecin. Mes sens sont comme figés, sauf le sens de l'ouïe. J'écoute l'avocat général... Il parle, parle, parle...
Il parle de la nuit dite « des aveux » : « ...On a beaucoup discuté le point de savoir si elle était abattue ou fatiguée, ou découragée, ou affolée ; mettons qu'elle ait été très abattue, très découragée, affolée même. L'affolement m'étonne chez l'accusée. Quand elle comparaît en justice elle a, au contraire, une sûreté d'élocution, une facillité pour se défendre qui rend absolument inconciliable l'affolement devant deux journalistes. L'affolement serait plus compréhensible lorsqu'on comparait devant la majesté de
la Justice, en présence des hauts et éminents magistrats que vous êtes. Affolée... je ne le crois pas ; elle ne l'a jamais été. Mais mettons qu'elle soit très abattue et très découragée. On l'aurait été a moins, à la suite des déclarations du bijoutier Souloy...
« Vous ne pouvez pas soutenir que vous avez été suggestionnée, hypnotisée, puisque vous avez dit tout à l'heure au juge : « C'est de ma propre inspiration « que j'ai fait tout cela. » Donc, ne soutenez pas que M. de Labruyère et M. Marcel Hutin vous ont inspiré des machinations pareilles. On a parlé d'un duel. S'il y a eu duel, il a été de la plus grande douceur !
« Vous avez remarqué la saisissante déposition de MM. Hutin et Labruyère. Tous deux vous ont dit qu'ils s'étaient mis à la disposition de Mme Steinheil pour chercher la vérité. Les plus grands efforts ont été faits et toute la presse se mettait à sa disposition pour faire la lumière. Vous allez me faire croire que ce sont ces honorables témoins qui lui ont donné des idées pareilles. C'est à faire hausser les épaules. »
L'avocat général supprime tout ce qui le gêne : les hommes en robes noires... Fable !... Le vol des lévites ?... Pure coïncidence ! D'ailleurs, « ...Dans tous les théâtres, quels qu'ils soient, il disparaît une quantité énorme de costumes... » Un côté politique au mystère... Fantaisie I On a pris Mme Steinheil pour sa fille, mais un témoin-jeune fille est aussi dangereux qu'un témoin-femme de trente-neuf ans !... « Si des cambrioleurs avaient tué sa mère et son mari, elle serait morte ; elle est vivante, donc elle a joué un rôle dans l'assassinat /... » Le ligotage ?... De la « frime ». Les bijoux ?... On n'en a pas volé... Sa maladie ?... « Elle a tué son mari : vous ne voulez pas qu'elle soit malade ? Elle assiste à la mort de sa mère, mort accidentelle, je le veux bien, et vous ne voulez pas que, lorsqu'on l'a transportée chez M. d'Arlon, elle ne soit pas atteinte de fièvre, qu'elle ne soit pas affolée, qu'elle n'ait pas les yeux ha-
gards ?... Mais cela est certain, mais là où j'établis la simulation, c*est pour les blessures, non pour la maladie. »
Enfin l'avocat général conclut en expliquant comment, d'après lui, le crime s'est passé :
« Mme Steinheil a son mari en horreur ; elle veut s'en débarrasser, parce qu'à côté de l'homme qu'elle considère comme indigne d'elle, il y a l'homme près duquel elle aspire vivre. Et alors elle se dit que, si on la trouve un matin ligotée sur un lit à l'impasse Ronsin, près du cadavre de son mari, oh ! c'est la condamnation certaine. Et, en effet, tous les témoins auraient surgi contre elle si on vous avait démontré sa culpabilité. Alors, avec le tempérament astucieux et perfide que nous lui connaissons, elle attire sa mère à Paris. Elle la fait venir à Paris. C'est établi. Elle l'amène au 18 de l'impasse Ronsin, elle l'y retient dans la nuit du 29 au 30, non pour la tuer — j'ai abandonné la prévention de parricide, parce qu'il n'est pas établi qu'elle n'aimait pas sa mère — mais elle a voulu avoir en sa mère un témoin de bonne foi du ligotage simulé, de l'agression simulée des cambrioleurs à lévites ; elle a voulu qu'on vienne ife lendemain du crime et qu'on la trouve, elle, sous les ficelles, sa mère avec un tampon dans la bouche, ligotée elle aussi sur un lit, qui n'aurait été qu'un lit de douleur. Et alors, trouvant dans son entourage plus ou moins immédiat, plutôt une femme qu'un homme, elle a fait venir cette femme, elle a fait venir cet homme, comptant sur leur silence. Si la main de la justice avait pu s'appesantir sur l'un ou sur l'autre, nous les aurions arrêtés ; nous n'avons pas trouvé de preuves suffisantes pour avoir et pour dire : c'est celui-ci ou celui-là ».
Je suis stupéfaite !... L'avocat général fait exactement ce que j'ai fait : sans preuves suffisantes, il accuse Wolff ou Mariette... Moi, j'avais l'excuse die l'affolement ; mais lui, M. Trouard-Riolle, quelle excuse avait-il ?... Que le lecteur examine froidement cette situation !...
Je bondis et voulus interpeller le président, car ce qui se passait était vraiment révoltant d'injustice... Mes avocats me saisirent les mains et me supplièrent de ne rien dire. Me Antony Aubin s'écria :
— Vous êtes trop loyal, monsieur l'avocat général, pour ne pas répondre à la question que je vais vous poser. Je désire savoir si c'est à Mariette et à son fils que vous venez de faire allusion ?
Tout l'auditoire applaudit... M. Trouard-Riolle fait un geste évasif, mais ne répond pas. Il se tourne vers le président qui ajourne l'audience... Les gardes m'emportent...
Samedi 13 novembre 1909. Midi. — La d-ernière audience. Mon martyre touche à sa fin. Je l'espère du moins, tandis que je m'assieds pour la dernière fois au banc des prisonniers, aidée par «les gardes, qui murmurent des paroles d'encouragement. On étouffe ; la salle regorge de monde... M. de Vallès remarque l'absence du président du jury. On lui dit que M. Poupard est malade. L'audience est suspendue.
1 heure. — On me ramène à la Cour d'assises. M. de Vallès lrt un télégramme : « Je suis malade. Veuillez me faire remplacer. Signé : Poupard. » On charge le docteur Socquet d'aller se rendre compte si le président du jury sera bientôt suffisamment rétabli pour assister à l'audience.
2 h. 30. — La sonnette, de nouveau. Pour la troisième fois, je reviens m'asseoir à mon banc. Le docteur Socquet annonce que M. Poupard souffre d'une bronchite sérieuse. Il est tombé malade la veille au soir et ne pourra pas reprendre ses fonctions. On fait prêter Serment à un juré « de réserve »...
Mariette s'avance à la barre des témoins.
— On a traité mon fils et moi d'assas-sins. J'exige des excuses...
Le président répond que ni elle ni Alexandre Wolff n'ont été formellement désignés, -déclare l'incident clos et prie Mariette de se retirer.-
Et maintenant Me Antony Aubin se lève pour prononcer sa plaidoirie.
« Messieurs de la Cour, Messieurs les Jurés,
« Après de longues hésitations et des doutes confessés hier devant vous, M. l'avocat général s'est affermi dans sa conviction de la culpabilité de Mme Steinheil... »
Je n'en entends pas davantage. Je n'ai plus de forces. Je laisse tomber ma tête sur mes mains, appuyées sur la cloison qui est devant moi... et j'attends.
Trois fois la plaidoirie de mon avocat fut interrompue par des ajournements ; trois fois on me traîna de mon banc à la salle des gardes, trois fois on me traîna de la salle des gardes à la Cour d'assises...
Tandis que j'écris, le texte de cette plaidoirie est devant moi et je veux en citer certains passages qui traitent des points qui ne sont peut-être pas encore très clairs dans l'esprit du lecteur, et d'autres dont, pour des raisons qui paraîtront évidentes, je n'aurais pas pu parler moi-même...
« ...Que n'aurait-il pu faire de sa femme, le pauvre Steinheil, si, ne se contentant pas d'admirer les dons de son esprit et de la trouver belle, il avait rivalisé d'énergie à côté d'elle et pour elle ? Son courage, son dévouement l'auraient assurément enchaînée uniquement à lui, car elle était affectueuse et bonne — et cette bonté est encore, précisément, un trait de caractère sur lequel je tiens à appuyer.
« Ne vous méprenez pas pourtant sur le sentiment qui me fait vous tracer le portrait de Mme Steinheil. Ici je ne cherche avec vous que le vrai. Qu'elle mérite l'éloge complet sans réticence, non. Mais elle échappe encore plus aux sévérités dont on la marque. Ni piédestal, ni pilori. M. l'avocat général s'est fatigué pendant cinq mois à l'étude du dossier,, mais il a passé à côté de la femme ; il ne l'a
pas étudiée, il lie la pressent même pas. 11 l'adapte à son dossier, mais le dossier n'est qu'un mirage. A proprement parler, il ne connaît rien d'elle. Mme Steinheil était bonne, serviable, attentionnée, dévouée à tous, aux siens, aux étrangers et, ce qui importe surtout dans ce procès, à son mari lui-même. Prouvons-le. Démontrer qu'elle fut parfaite pour les siens, Mme Seyrig sa jeune sœur, Julien son frère, Mme Herr sa sœur aînée, rien de plus facile. Pour Mme Seyrig, un seul exemple, pour Mme Seyrig lui rendant son affection, reconnaissante du passé, a tenu à faire le long et fatigant voyage de Bizerte à Paris, et qui tous les soirs vient, douloureuse, mais convaincue de l'innocence de sa sœur, se renseigner auprès de moi sur vos audiences. Cet exemple tient dans la lettre suivante que Mme Seyrig adressait à sa sœur :
« Bizerte, le 23 septembre 1903. « Ma chère Meg,
« J'espère qu'e tu es mieux et que tu te soignes. « Comme je voudrais être auprès de toi et t'entou- « rer de ma tendresse. Mais, hélas ! je suis loin. « Mon mari a eu l'imprudence de placer son argent « presque totalement en immeubles, qui ont aug- « mente de valeur, mais qui ne sont pas faciles à « liquider. Je te demande pardon, toi qui es malade, « mais je pense que toi, qui n'as pas hésité à sauce ver Julien, tu n'hésiteras pas à nous sauver. Je « ne vis plus ; j'ai bien peur de tomber malade si « Henri n'a pas ces 20,000 francs... »
« (Le service fut rendu.)
... Une lettre de Mme Japy à sa fille, lettre récente :
« Ma chère petite Meg,
« Comme il te faudrait une vie moins fatigante, « ma pauvre enfant, et combien je voudrais te voir
« la force die renoncer aux autres et de penser plus o à toi et aux soins absolus que réclame ta santé. « Apprends donc, ma Meg adorée, à penser à toi, « et à oublier de vouloir toujours faire plaisir aux « autres. Je t'en supplie, conserve-toi, en te soignant, « à ceux qui t'aiment et te veulent bien portante. <r Chère enfant, que je suis malheureuse d'être ainsi « séparée de toi ! »
« Et c'est vis-à-vis d'une pareille femme que la peine de mort est réclamée tacitement, implicitement, évasivement. La peine de mort, suprême ironie ! Il vous semble peut-être qu'on ait voulu l'écarter en vous parlant plutôt d'une accusée complice que d'une accusée auteur principal... ne vous y trompez point. Avec un verdict affirmatif sur l'une ou sur l'autre de ces questions, c'est la mort.
« La mort ! Mais, monsieur l'avocat général, si vous l'aviez proposée au jury, l'auditoire tout entier, soudainement frémissant, se serait révolté... « Je reviens à cette malheureuse suppliciée. « Entre Mme Steinheil ,et les humbles et les simples, l'opinion égarée a dressé une dure et mauvaise barrière. Eh bien î Que cette barrière soit renversée î Sachez-le, l'accusée ne demandait qu'à leur rendre service. Qui le dit ? C*est Marie Bourcard, sa dômes tique pendant dix ans et dont voici la déposition très nette, à l'instruction, le 12 décembre 1908 : « Mme Steinheil était dévouée aux malheureux. » « C'est un ancien valet de chambre, Duclerc : « Elle était très bonne pour ses domestiques et « son entourage, rendait service à tous et soignait « les pauvres du quartier. »
« Très bonne pour ses domestiques, convient-il de s'en étonner... Elle allait naturellement aux modestes, aux déshérités, par un besoin du cœur, un élan de nature. Ceux-là, du moins, lui rendaient son amitié. Les ingrats, c'est dans le « monde » qu'ils circulent le plus aisément ; c'est dans le « monde » qu'elle devait les trouver.
« Cherchons encore. Oh ! il m'a fallu fouiller sou-
vent et longtemps, dans ce volumineux dossier, pour faire les utiles découvertes. En voici une encore, c'est une pièce 3040 :
« De ses toilettes de rebut, elle tirait des vête- « ments qu'elle destinait à une œuvre charitable de « Beaucourt... »
« ...Lorsque Mme Steinheil chantait, c'était une fête inoubliable... Tenez, écoutez-la, chantant au piano... L'émotion, le génie de l'auteur la possèdent, l'envahissent, et la voilà emportée par sa nature, s'impressionnant jusqu'aux sanglots, jusqu'à l'angoisse...
« ...Si de façon aussi détaillée, je vous ai révélé la nature vraie, profonde, exacte de Mme Steinheil, si je vous ai fait pénétrer dans sa vie d'intimité, dans sa vie mondaine, insistant sur ses relations, sa façon d'être avec son mari, c'est pour en faire résulter cette démonstration : que tout répugne à l'idée qu'une femme semblable ait jamais pu être une criminelle. Dans une pareille existence, et chez une pareille femme, découvrir des pensées de meurtre ? Non, non, voyez-vous, c'est là une tâche impossible. Et pourtant on l'a tenté — oh ! combien faiblement, combien inutilement ! Du moment que le mariage avec M. B... disparaissait comme mobile, c'est en vain crue M. l'avocat général, en des gestes désespérés, a battu l'air vide !
« J'ai tenu à ce que M. Bdl vous fît bien entendre toute la vérité. Interrogé par moi sur le point de savoir s'il ne lui était pas arrivé de donner quelque espoir de mariage à Mme Steinheil, il vous a répondu qu'elle n'avait pu en concevoir aucun. J'ai insisté dans ma question, véhémentement; il a insisté aussi, lui, dans sa réponse : « Là-dessus, Mme Stein- « heil, à coup sûr, ne pouvait et ne devait se faire « aucune illusion... »
« Pour l'instant, je voudrais en terminer avec le
crime de parricide. Il y avait là une accusation d'une exceptionnelle gravité. Le juge d'instruction l'avait relevée, l'acte d'accusation l'avait reprise. Survient M. l'avocat général qui, lui, a étudié à fond le dossier et qui n'écoute que sa conscience. Le résultat ? Plus de parricide ; de sa mère, Mme Steinheil n'a jamais songé à faire une victime, mais un témoin... Et voilà, pour ce crime, ce forfait, l'instruction toute entière détruite, l'acte d'accusation saccagé.
« L'accusation de parricide est aujourd'hui, et devant vous, abandonnée ; on a justement redouté votre bon sens; mais pendant une année, en s'en référant à des charges vaines, empruntées à l'instruction et répandues par les journaux, à ce mot atroce imprimé tout vif, « qu'elle détestait sa mère », l'opinion l'a vue, l'a crue coupable. Et maintenant que la malheureuse Mme Steinheil, représentée comme une fille dénaturée, a été méprisée, haïe ; qu'à l'abri de cette monstrueuse accusation de parricide, a germé, poussé, grandi cette autre accusation d'assassinat du mari, votre conviction et votre loyauté, monsieur l'avocat général, lui tirent la révérence. C'est bien, c'est très bien pour vous ; ce n'est pas assez pour elle. Non, ce n'est pas suffisant pour cette pauvre femme, accusée hier de deux crimes, accusée aujourd'hui d'un seul. Et j'annonce que plus tard, quand on réfléchira sur ce procès, on la plaindra profondément, on s'indignera de tant d'erreurs accumulées contre elle, et qu'une honte restera sur l'instruction, d'avoir laissé cette femme, si longtemps aux prises avec l'opinion publique qui l'a abominée, la croyant parricide...
« Cédant aux suggestions de sa conscience, M. l'avocat général a répudié toutes ces inconséquences... et il a repoussé le parricide, ne voulant pas voir, ne pouvant pas voir, en Mme Japy, une victime.
« Seulement, ne l'imaginant plus victime, il l'a imaginée « témoin » — même, car l'expression est
de lui, « témoin de bonne foi » — et vraiment la transformation n'a pas été heureuse.
« Qu'est-ce à dire ? « J'ai, relativement à la mort « de Mme Japy, prononce gravement M. l'avocat gé- « néral, une version à moi, toute nouvelle, qui s'est « imposée à mon esprit. J'ai étudié, j'ai cherché, j'ai « douté ; puis, finalement, je suis arrivé à une expli- « cation. Reprenons le mot, car il en vaut la peine : « à une version. »
« La version, la singulière version, la voici : seul, le mari devait mourir ; sa mort était voulue, préméditée. On le devait tuer à deux ; le complice étant Alexandre Wolft", peut-être ; plus sûrement Mariette Wolff. Là, M. l'avocat général hésite, oscille, tout en marquant une préférence, semble-t-il, pour celle qu'il appelle la « mégère », pour Mariette WolfF. Mme Japy, elle, devait vivre, devait voir, afin de se dresser ensuite comme « témoin », et « témoin de « bonne foi », confirmant l'irruption des criminels ; seulement voilà... en lui enfonçant le tampon dans la bouche, on a agi avec trop de brutalité, trop de vigueur ; on ne voulait qu'un simulacre et on est allé jusqu'à une réalité, jusqu'à la suffocation, jusqu'à l'asphyxie. A la place d'un témoin vivant : un cadavre.
« Pourquoi ai-je déjà qualifié cette version de singulière ? Tout simplement car elle suppose les criminels décidés à laisser vivre Mme Japy. Or, il résulte des constatations du dossier que la mort de Mme Japy a été, tout au contraire, résolue et voulue, que même et presque sûrement, les assassins ont commencé par elle. Pour la tuer, les misérables ne se sont pas bornés à lui enfoncer dans la bouche un énorme tampon, avec une violence telle qu'une dent de son râtelier, poussée jusqu'au fond du gosier, s'est brisée. Ils ont tenu surtout à l'étrangler à l'aide d'une corde serrée deux fois autour du cou. Ainsi, avec cette mort causée volontairement par le serrage de la corde, il n'est plus possible de se servir de ce témoin « de bonne foi», dont Mme Steinheil et son com-
plice se seraient à l'avance préeautionnés. Et puis, vraiment, Mme Steinheil préparant ainsi le témoignage de sa mère pour accuser, si près d'elle, Mariette ou son fils, n'était-ce pas se compromettre ellemême et se perdre infailliblement ? Alors, Mme Japy aurait gardé le silence ; mais, se taisant, de témoin elle devenait complice... Vous le voyez, messieurs Les jurés, cette explication, cette version, ce n'est qu'une fantaisie de plus au milieu de toutes les fantaisies de ce procès. »
Ma Antony Aubin réfuta ensuite l'argument de l'accusation d'après lequel il n'y avait pas eu de cambriolage, parce qu'aucune porte n'avait été forcée et parce que les assassins s'étaient servis de corde et d'ouate trouvées dans la maison, et pour d'autre raisons encore qui ont été pleinement discutées déjà, au cours de ce livre ; pas de bijoux volés, pas d'argent volé, pas de désordre suffisant, ligotage pas assez sévère, pas de tampon mouillé, etc..
Me Antony Aubin n'eut pas de difficulté à expliquer que, comme une porte avait été laissée ouverte, il n'avait pas été difficile aux assassins de pénétrer dans la maison, même, au cas où ils n'auraient pas eu de fausses clefs. Ils avaient d'ailleurs placé une échelle contre une fenêtre qui avait été laissée ouverte. La corde qui avait servi à étrangler M. Steinheil venait d'une armoire de l'office, mais celle qui avait servi à étrangler ma pauvre mère et à l'aide de laquelle j'avais été ligotée ne venait pas de ïa maison. Quant à l'ouate, n'était-il pas tout naturel que les misérables se soient servis de l'ouate qu'ils trouvèrent à leur portée, puisque je m'étais servi d'ouate pour envelopper le vase de Sèvres, quelques
heures avant le crime, et qu'il en était resté sur une table ?
Quant à l'argument que je n'avais pas été malade, après le repas du crime, il était uniquement basé sur une déclaration faite par une Mlle Vogler, qui avait été ma garde-malade, du 5 juin au 5 juillet 1908, d'abord chez les d'Arlon, puis à Bellevue. Bien qu'on ait dû, pour me faire vivre, m'inoculer du sérum Quinton et me faire constamment des piqûres de morphine, cette garde-malade n'avait pas hésité à dire que ma maladie était de la comédie, que ma température était toujours normale, etc..
(Dossier. Cotes 3225-3230.)
Mon avocat se contenta de dire :
« On ne pense pas à tout. Mlle Vogler avait oublié cette lettre d'elle à Mme Steinheil :
« Vendredi, 6 novembre.
« Chère Madame,
« Quel martyre vous devez encore endurer ! On ne « vous en a donc pas fait assez subir î Ce matin, je « lisais dans le journal Le Matin, votre affreuse « journée passée à Boulogne. Comme vous devez « souffrir en vous rappelant cette affreuse journée « de torture. Si, toutefois, il était nécessaire de prou- « ver combien vous avez souffert par la fièvre et les « affreuses nuits de délire ? n'oubliez pas que je « me tiens à votre disposition pour le témoigner. « Je suis votre affaire tous les jours. Comme je se- « rais heureuse pour vous que l'on retrouve les « assassins. Si vous avez des ennemis, croyez, chère « Madame, que vous avez aussi des personnes qui « prennent part à votre malheur...
« Recevez, chère Madame, tous mes vœux de « prompt rétablissement et mes sincères saluta- « tions.
« Votre garde-malade.
« Marguerite. »
Cette lettre — il convient que je le dise — je l'avais remise à M. de Labruyère, qui désirait la publier dans le Matin (il s'était trouvé là quand je l'avais reçue et m'avait prié de la lui confier. Par malheur, il la perdit, mais la retrouva, à l'époque du procès, et, loyalement, la remit à mon avocat.
Encore une citation de la plaidoirie de Me Antony Aubin :
.Me Antony Aubin explique loute l'importance de la piste des lévites, décrit la nuit des aveux, critique certains journalistes pour le rôle qu'ils ont joué dans l'affaire Steinheil, cite certains témoignages et termine sa plaidoirie en ces mots : « Eh bien ! cette enfant (Marthe), sis pure et si noble, je l'appelle à mes côtés ; je la veux tout près de moi, oui, je la veux, tendant les bras vers vous, défendant sa mère !... Les deux malheureuses !... Combien de larmes elles ont déjà versées !... Combien de larmes elles verseront encore !... Ah ! messieurs les jurés, donnez-leur le moyen d'arriver à se consoler, à oublier ensemble — un peu seulement et dans bien longtemps, en bénissant votre justice.
Mon avocat a cessé de parler. Un silence, et ce silence m'arrache à ma torpeur. Je lève la tête, par un dernier effort, et je vois des centaines de visages tournés vers le juge...
M. de Vallès parle. J'entends à peine ; mais, d'après certains mots : « L'accusée a-t-elle... nuit du 30 au 31 mai... assassiné... préméditation... Steinheil... Mme Japy... » Je devine qu'il lit au jurés les questions auxquelles ils auront à répondre, affirmativement ou négativement.
Le juge se lève... Les jurés se retirent... Je sanglote. On m'entraîne, on me porte presque, à la salle où sont les gardes. L'air froid de cette salle me fait du bien. On me force à prendre un peu de thé... On m'entoure, on me félicite ! On m'encourage... Il paraît que je causai, que je ris même... Tout est possible...
Des gardes me tendirent des paquets de cartes postales — me représentant — en me suppliant de les signer. Je pouvais à peine tenir la plume, et il y en avait tant, de ces cartes à signer... Pauvres gardes ! ils avaient été bons pour moi, dévoués à leur simple façon, et ils me disaient qu'ils pouvaient vendre ces cartes très cher, à cause de l'autographe... Comme ils avaient l'air rayonnant...
Tout le monde me disait que, dans quelques instants, je serais acquittée, libre. Le bon docteur Socquet me dit : « Quand le jury rendra son verdict, j'écouterai, et puis j'accourrai si vous êtes acquittée... Si je ne viens pas, alors vous saurez... je n'aurai pas le courage de venir si ça va mal... Mais je viendrai ! »
Quelqu'un me dit qu'il était onze heures. Onze heures du soir ! Le jury délibérait déjà depuis un quart d'heure ! Il fallait donc tant de temps pour me trouver innocente. N'avaient-ils donc pas encore compris ?... Comment était-ce possible ? Un timbre sonna...
Je me levai... Mais l'on vint me dire que les jurés, voulant des éclaircissements... le président et Me Antony Aubin allaient les rejoindre.
Les gardes chuchotaient et, tout à coup, une terreur indescriptible s'empara de moi. Jusqu'à présent, ils avaient parlé à haute voix et gaiement. Alors,
c'est qu'il s'agissait d'un affreux secret qu'ils ne voulaient pas que je sache ?...
Onze heures et quart. Onze heures et demie. Minuit moins un quart. Minuit... Toujours rien !
Ce martyre ne finira-t-il jamais? De quel droit me fait-on souffrir ainsi ?... Et où est Marthe, mon enfant ?... Si elle était ici, je pourrais peut-être supporter cette angoisse... Gomme Marthe doit souffrir si elle sent combien je souffre...
On entre, on m'entoure de nouveau... Les deux huissiers viennent à tour de rôle auprès de moi. L'un est de Montbéliard et connaît mon pays, ma famille... L'autre, qui le soir fait fonction de maître d'hôtel à des dîners importants, m'avait vue souvent chez tel magistrat ou tel haut fonctionnaire...
J'entends deux voix d'hommes discuter dans le couloir, et l'un disait à l'autre : « Je te dis que lorsque le jury délibère longtemps, c'est mauvais. C'est parce qu'il hésite au sujet de la condamnation... Si les jurés voulaient l'acquitter, ils n'auraient pas fait venir le président... »
Je frissonne... Je vais tomber. Ce serait très doux de mourir, d'en finir avec toutes ces souffrances, toutes ces injustices. Mais un des huissiers vient tout près de moi et me dit : « Madame, ne soyez pas inquiète. La Cour d'assises, ça me connaît! Vos jurés sont de braves gens; j'ai vu ça tout de suite. Je vous jure que vous serez acquittée... Ecoutez! Aussitôt que le verdict sera connu, je viendrai à la porte, là... et je dirai : Hou! et alors, levez la tète, entrez bravement, pour la dernière fois, et faites-leur voir à tous qui vous êtes! »
Un garde me dit : « Madame, il est plus de minuit. Ce n'est plus le 13 novembre; c'est le 14! C'est de la veine, ça... »
Minuit quinze. Minuit trente... Le timbre sonne... Non, l'heure n'est pas encore venue. Les jurés ont encore besoin d'explications. Ce nouveau coup m'achève. Heureusement, car je souffre moins maintenant. On me donne à boire de l'éther, beaucoup
dether... Je ne me rends plus compte de rien. Je suis au bord d'un abîme; je sens vaguement que je vais y rouler, mais je n'ai môme plus d'émotion... Je puis attendre des heures, des journées ainsi. Peu m'importe... Je vois bien des gens se presser autour de moi; je les entends bien me dire : « Courage! Courage!... ». Mais je ne comprends pas bien pourquoi il me faut du courage... Pendant dix-huit mois, j'en ai eu du courage, j'en aurai encore, mais je ne sais plus pourquoi...
Une heure moins le quart... Une heure... Une heure et quart. Maintenant je le sens. J'en suis sûre. Il va se passer quelque chose !...
Le timbre sonne deux coups !...
J'essaye de réagir, pour la suprême fois ; j'avale encore un peu d'éther, qu'un docteur me tend... J'aperçois le docteur Socquet, très pâle... Une voix, derrière lui, crie : « Hou ! »... Et tout à coup, j'entends la tempête la plus formidable, la plus terrifiante que j'ai jamais entendue... Plus tard, j'ai appris que le grondement, la tempête, le tumulte que j'entendis à cet instant inoubliable, c'était les cris d'enthousiasme, et les applaudissements frénétiques de la foule, dans la Cour d'assises, à la nouvelle du verdict. J'étais acquittée, mais malgré le docteur Socquet, malgré le « Hou » du vieil huissier, je ne savais pas... Je ne pouvais plus comprendre.
Des gardes me portent, littéralement, à la Cour d'assises. La lumière m'aveugle. La tempête éclate de nouveau : des cris, des hurlements. Vaguement, je vois des centaines de mains levées vers moi, des centaines de visages radieux, des centaines de bouches qui crient : « Bravo, bravo ! Acquittée... Acquittée... »
Je ne comprends pas encore. Je me figure que ces cris sont des menaces ; que ces mains tendues veulent me saisir, me déchirer...
Je regarde le jury... et parmi ces douze visages, j'en vois un qui sourit... Je comprends enfin, et, usée
par tant d'émotions, je tombe en arrière, évanouie.
Hélas, hélas... Marthe n'était pas là...
Une chambre... Des mains serrent les miennes ; on rit, on pleure autour de moi, et le mot qui revient sans cesse sur toutes les lèvres, c'est : « Quel triomphe ! Quel triomphe ! »...
Un triomphe, mon Dieu !... Marthe n'est pas là î...
Le reste importe peu. Quelques mots suffiront : Il y eut des discussions sur ce qu'on allait faire de moi. Où me mènerait-on ? Comment éviterait-on les journalistes, la foule... Je réclamais ma fille à tout le monde et tout le monde me demandait de décrire mes « impressions » !... Je suppliai qu'on me conduise chez moi, à l'impasse Ronsin... J'entendis quelqu'un dire : « Il ne faut pas qu'elle y aille, on l'écharperait... »
On finit par me conduire en automobile à un hôtel, après mille détours pour dépister la presse. Me Landowsky, Me Steinhardt, un photographe, qui avait prêté l'automobile, et la femme de celui-ci étaient avec moi... On m'a dit que j'avais été gaie et rayonnante pendant le trajet !... A l'hôtel, on me fit poser pour ma photographie ; je devais bien cela à ceux qui m'avaient aidé à quitter le Palais de Justice, entouré, me disait-on, d'une foule immense et hostile !...
Je me reposai pendant deux ou trois heures... Au petit jour, on me conduisit, en automobile, au Vésinet, près de Paris, à une maison de santé. En route, je fus, paraît-il, gaie et rayonnante de nouveau et l'on me photographia plusieurs fois, et plus tard, le photographe écrivit, pour le Matin, des articles où toute ma gaieté et tout mon rayonnement étaient copieusement décrits...
Marthe n'était pas à Bellevue...
Le lecteur se demandera sans doute, comme je me le suis souvent demandé moi-même, ce qui,
exactement, se passa pendant les deux cents minutes de délibération du jury.
Indirectement, mais sûrement, j'ai pu l'apprendre. Une majorité écrasante avait décidé que j'étais coupable, mais les deux ou trois jurés qui croyaient à mon innocence discutèrent avec un bel acharnement.
Quand on sonna, la première fois, il s'agissait de poser des questions au sujet du meurtre de Mme Japy, car la majorité des jurés croyaient non seulement que j'avais assassiné mon mari, mais que j'avais aussi tué ma mère, et cela, bien que l'Avocat général lui-même avait renoncé à l'accusation de parricide !
Nouvelles discussions. Un ou deux jurés se mirent à hésiter... puis se rangèrent avec les partisans de l'acquittement. Second coup de timbre. Nouvelle consultation. Cette fois, il s'agissait de la formule de réponse aux questions. Une longue discussion s'ensuivit où les lévites volées jouèrent le rôle principal. Mon innocence apparut évidente, enfin ! à d'autres jurés, et, finalement, sept furent pour l'acquittement et cinq pour la condamnation. Je fus donc acquittée, après avoir été, si longtemps, hélas ! bien près de... l'échafaud !