‹ Mes mémoiresChapitre 4 sur 29 · MARTHE. — VIE PARISIENNE · texte numérisé non relu

MARTHE. — VIE PARISIENNE

Mon mari me supplia de le suivre à Paris, et je me laissai faire. Je n'oublierai jamais mon entrée dans la capitale. C'était un dimanche matin. M. Steinheil avait prévenu sa sœur de l'heure de notre arrivée. Il causa quelques instants avec la concierge dans la loge, près de la grille d'entrée, puis me rejoignit au jardin, où j'attendais patiemment, sous une pluie battante, et me dit : « Je suis désolé. Ma sœur est à la messe, paraît-il, et c'est elle qui a les clefs de la maison. »

Je passai un demi-heure chez les concierges, écœurée par l'odeur d'oignons frits qui venait de leur cuisine. Mlle Marguerite Steinheil revint enfin de l'église. Elle portait une toilette que je n'aurais certainement pas tolérée à ma femme de chambre- Il était neuf heures du matin et j'avais très faim, mais on ne parlait pas de déjeuner. J'eus une impression pénible en pénétrant dans la maison — ma maison... — Le hall était poussiéreux ; il n'y avait pas de tapis et rien n'était prêt pour l'arrivée d'un jeune ménage. Je demandai le chemin de ma chambre à coucher et fondis en larmes.

Une nouvelle vie commença. Mlle Steinheil vivait avec nous. Elle était très affectueuse, à sa façon, mais incroyablement « vieux-jeu ». Mon mari était entièrement sous sa domination et sous celle des autres membres de sa famille.

Dès le lendemain de mon arrivée à l'impasse Ronsin, je décidai de métamorphoser le salon, qui

était froid, sombre et aussi peu accueillant que possible. Je transformai les rideaux, changeai certains meubles de place, mis des fleurs partout, posai ici une bergère, là un fauteuil Louis XVI, pris parmi les meubles qui m'avaient été envoyés de Beaucourt, et fis porter à l'atelier de mon mari tout ce qui ne me plut pas.

Ravie d'avoir enfin arrangé le salon à mon goût, j'allai chercher Adolphe pour lui soumettre mon œuvre. Il fut fort troublé et commença par me dire : « C'est bien embarrassant tous ces meubles que vous avez envoyés dans mon atelier, et ce qu'il y a de curieux, c'est que vous en avez retiré, pendant mon absence, les choses qui me sont nécessaires pour mes tableaux, comme fonds, comme accessoires... »

A ce moment, ma belle-sœur entra. Elle jeta un coup d'œil autour d'elle, regarda son frère, puis, se tournant vers moi : « Ma chère petite, fit-elle d'un ton religieusement scandalisé, jamais, vous m'entendez bien, jamais on n'avait bougé ces meubles de place, depuis la mort de notre vénéré père. » Son ton me glaça jusqu'aux moelles et me révolta quelque peu. En même temps, je regrettai de lui avoir fait de la peine et d'avoir « démoli » les fonds de tableaux de mon mari.

Il me fallut tout remettre en place. Ce fut pénible. J'avais réussi à faire de ce lieu solennel, un peu ridicule et tout à fait inhospitalier, un salon familier, presque pimpant et joli.

Le cœur très gros, je défis tout mon travail. J'enlevai les vases de fleurs, les coussins et les broderies que j'avais posées çà et là pour donner des notes de couleur et un peu de vie et de chaleur à cette salle lugubre. Le soir tombait ; je voulus allumer le gaz, mais, doucement, ma belle-sœur décréta : « Il fait encore assez jour... et le gaz, c'est cher. »

Je me réfugiai dans ma chambre et mon mari m'y suivit. Je lui demandai de me laisser meubler et décorer ma chambre à mon goût. Il y consentit avec joie. Il avait été navré de ce qui s'était passé :

« Prends patience, me dit-il, tout s'arrangera plus tard ; l'essentiel est de n'être pas pressé. » Il avait quarante ans ; j'en avais vingt. Il était calme, indifférent, se contentait de peu, comparait la vie à une pilule désagréable que chacun doit avaler... La philosophie de mon mari n'avait aucun attrait pour moi.

Au bout de quelques jours, quand je compris que je ne me heurtais pas à du mauvais vouloir ou à de l'opposition délibérée, mais qu'au contraire, mon mari et sa sœur avaient à cœur de me voir heureuse, bien que, appartenant à une autre génération, ils avaient une nature et des idées entièrement différentes des miennes, je me dis qu'avec beaucoup de tendresse et de persuasion, j'arriverais à transformer mon mari. Quant à Mlle Steinheil, le problème me paraissait plus difficile à résoudre.

Je demandai à x\dolphe :

— Combien de temps crois-tu qu'elle restera auprès de nous ?

— Elle a toujours vécu avec moi, répondit-il. Mais j'espère qu'un jour elle se mariera.

Ces mots me firent bondir d'espérance, et je pensai : Je vais lui trouver un mari ! Je m'appliquai à cette recherche avec acharnement et mes efforts furent couronnés de succès : Six mois après mon arrivée à Paris, Mlle Steinheil épousa un fonctionnaire qui la rendit parfaitement heureuse. Et quand, plus tard, je lui racontai mon petit manège, elle eut l'esprit d'en rire et m'exprima sa gratitude d'une façon aussi charmante que sincère.

Le jour même de ce mariage, je célébrai ce que j'appelais ma victoire en changeant tout, non seulement dans le salon mais dans toutes les chambres. et en faisant de ma maison le nid dont j'avais si longtemps rêvé.

Comme cadeau de noce, j'offris à ma belle-sœur tous les chers meubles qu'elle m'avait défendu de toucher ainsi qu'une collection de pendules rococo et de fleurs en cire, sous globes, qui étaient égale-

ment sacrées. Mais, comme me l'avait dit un jour mon père, « l'amour est illogique », ma belle-sœur relégua les meubles sévères et inhospitaliers, les pendules surchargées d'ornements, et les fleurs de cire au grenier de sa nouvelle demeure.

J'aimais mon mari et, bien que je me sois bientôt rendu compte que sa timidité n'était pas la réserve respectueuse d'un homme très aimant, mais le fond même de sa nature, que ses hésitations constantes étaient en réalité de la faiblesse, qu'il n'avait ni ambition, ni courage, et que son idéal était La Tranquillité, je me refusai à croire qu'avec mon énergie, ma tendresse, ma vitalité que Ton disait contagieuse, je n'arriverais pas à triompher de tous les obstacles ; je me refusai à croire que le bonheur fût impossible, et notre union irrévocablement condamnée.

Je réorganisai notre maison, tâchai de lui insuffler de l'ambition, le réconfortai quand il était déprimé, l'entourai de confort et l'aidai dans ses travaux. Je faisais moi-même les costumes historiques dont il avait besoin pour ses modèles et lui servais de modèle à l'occasion. Mais je ne réussis pas à diminuer son apathie ou à lui donner le goût de la lutte et de l'effort.

C'était pitoyable, car Adolphe avait un talent très réel et aurait pu s'affirmer comme peintre de grande valeur. Mais il lui aurait fallu faire certaines visites, certaines démarches indispensables, ne pas toujours céder et s'effacer... or, il ne consentait à quitter son atelier pour me conduire dans les salons de ses amis ou pour m'entendre chanter.

Il me parlait souvent de son oncle et maître, Meissonier, mais il n'allait plus le voir, à cause d'une « histoire de famille » et Meissonier mourut sans que je l'aie rencontré. Certains tableaux de mon mari avaient tellement la facture des œuvres de son illustre parent qu'en Amérique beaucoup de Steinheil, paraît-il, étaient vendus pour des Meissonier. Adolphe, comme son maître, peignait des « mi-

niatures à l'huile » et avait une prédilection pour les sujets de genre et les petits tableaux à costumes.

Je fis bientôt la connaissance de la plupart des grands peintres et sculpteurs de France. Je me souviens de mes visites à l'atelier de Bartholdi. Le sculpteur de la statue de la « Liberté éclairant le Monde », érigée sur l'île de Bedloe, dans la baie de New-York, était un vieil ami de mon mari. Il avait beaucoup d?intelligence et une originalité d'esprit remarquable, mais sa vanité était aussi colossale que... sa statue. Me montrant un jour la maquette de la Liberté, il me dit très simplement : « Les Américains se figurent que c'est la Liberté qui éclaire le monde, mais, en réalité, c'est mon génie. »

Je n'ai jamais rencontré un être aussi naturellement et inconsciemment vaniteux, sauf peut-être un certain orientaliste aussi savant que célèbre. Je le rencontrai un jour à l'Institut. Il portait l'habit vert et l'épée, et sur sa poitrine s'étalaient des décorations de toutes espèces. Il m'en désigna une de son index parcheminé : « Vous voyez ce joujou, madame, dit-il d'un ton détaché, il n'y a que trois personnages qui aient le droit de le porter : un empereur, un roi et... moi. Je n'y attache aucune importance. » Et il me quitta pour aller dire exactement la même chose à tous ceux qui voulaient bien s'arrêter pour l'écouter.

Je fis également connaissance de Gounod. Le vieux compositeur vint plusieurs fois à l'impasse Ronsin et nous chantions ensemble un duo qu'il aimait beaucoup, intitulé : D'un cœur qui t'aime. Il me joua un jour presque toute sa Rédemption, la trilogie sacrée qu'il avait dédiée à la reine Victoria. Je ne le connus pas longtemps, car il mourut en 1893, à Saint-Cloud.

Je rencontrai aussi Ferdinand de Lesseps, le grand Français. Il avait alors quatre-vingt-sept ans et était très faible. Je n'ai jamais connu d'homme

dont la bonté et la modestie égalassent celles de ce géant qui avait donné au monde le Canal de Suez.

Onze mois après mon mariage, ma fille naquit et je faillis mourir. La venue de cet enfant fut une source de joie merveilleuse pour moi et j'oubliai tous mes soucis et mes amères désillusions. Mon bonheur, hélas, fut de courte durée. Pour une raison que je n'ai pas à divulguer ici, je décidai de divorcer. Je consultai le meilleur ami de mon mari, M. B..., le fameux procureur général. Il me conseilla d'aller à Beaucourt avec mon cher bébé, et de ne pas prendre de décision irrévocable. Deux fois par semaine, durant les longs mois que je passai auprès de ma mère, je reçus des lettres du procureur général qui en revenaient toutes à ceci : « Ne divorcez pas, à cause de l'enfant. Rentrez à Paris. Tâchez de pardonner. Nous ferons tous de notre mieux pour vous distraire et vous faire oublier... » Ma mère, qui était l'indulgence incarnée et qui avait une sainte horreur du divorce, me donnait les mêmes avis.

Je retournai un jour à Paris avec mon précieux fardeau — ma petite Marthe — et j'eus avec mon mari un long et pénible entretien. Il fut résolu que, pour l'amour de notre fille, nous ne divorcerions pas, que nous serions, à l'avenir, des « amis », chacun de nous vivant à sa guise. M. Steinheil devait dire plus tard à un de ses intimes, qui le répéta au cours de mon procès : « Ma femme n'est pour moi qu'une amie ; je lui laisse la plus grande liberté et ne contrôle pas ses actes. » Il fut en outre décidé que, lorsque nous aurions à échanger des vues sur un sujet important, nous le ferions par écrit. Grâce à cette méthode, personne ne put deviner que, bien que vivant sous le même toit, nous étions séparés, mon mari et moi. Cette méthode de discussion par correspondance offre bien des avantages, et les époux les plus unis devraient l'adopter. Elle permet d'éviter les mots qui blessent et les domestiques ne peuvent pas entendre. En outre, il arrive souvent

qu'en relisant la lettre que l'on vient d'écrire, on se calme et se rend compte de sa futilité.

Malgré notre séparation, je continuai d'aider mon mari de mon mieux. Je dirigeais la maison et l'assistais dans ses travaux comme par le passé. Mais ai-je besoin de dire que mon rêve bien légitime, d'amour et de bonheur, était complètement anéanti et que, sans Marthe, la vie m'aurait paru insupportable.

On a dit souvent qu'une union mal assortie ou la faillite de son bonheur conjugal mène toute femme intelligente et sensitive vers les aventures et la pousse à vivre d'illusions. Je ne crois pas m'etre jamais bercée de chimères, si ce n'est aux temps bénis où mon père créait autour de moi un monde féerique, et pourtant réel, de joies idéales et sans cesse renouvelées, mais il est certain qu'après m'être débarrassée de rabattement pénible qui pesait sur moi comme un manteau lourd et insupportable, je me rendis compte que, pour vivre, il faudrait que j'occupe mon esprit, que je dépense mon activité et me crée partout et toujours des intérêts nouveaux. J'étais incapable de résignation muette. Lutter, agir, furent toujours des besoins essentiels en moi. Je vis clairement que je ne vivrais qu'à condition de vivre intensément, ardemment, fiévreusement même, et d'avoir plus à faire chaque jour que je ne pouvais faire. Je m'intéressai donc, passionnément, aux choses, aux gens, aux événements j'étudiai la musique, l'art, et même la politique, et ma vie, désormais, fut partagée entre ma fille et le Monde.

Sans bien se rendre compte de ce qui se passait chez moi et en moi, mes amis, instinctivement, m'entourèrent de plus de sympathie, surtout M. B..., le procureur général. Il venait presque tous les jours à l'impasse Ronsin, me lisait et créait autour de moi une atmosphère qui, bien qu'artificielle, me grisait un peu et me faisait presque oublier ce que j'avais tant besoin d'oublier.

Mon mari et moi passions souvent nos soirées

dans son salon où toute la magistrature se donnait rendez-vous ainsi que les avocats en vedette. C'est là que je rencontrai une femme extrêmement belle et élégante, entouré d'une cour d'admirateurs, et son mari qui me fit des compliments... banaux. Je les rencontrai souvent dans la suite dans divers salons parisiens... L'homme était M. Trouard-Riolle et devait être, bien des années auprès, l'avocat général à mon procès !

C'était, alors, un homme tiré à quatre épingles et un ennuyeux poseur qui paraissait croire que toutes les femmes s'éprenaient de lui et qu'aussitôt les présentations, un simple regard ou une seule remarque suffisait à les fasciner.

D'un salon j'allai dans un autre et, bientôt, je connus ce qu'il est convenu d'appeler le « Tout- Paris ».

Parmi les hommes intéressants qui m'adulaient le plus et « flirtaient avec moi », nul ne m'était plus sympathique que M. B... Je fus peu à peu conquise par son éloquence, son intelligence, ses manières exquises, et par sa façon capable et autoritaire d'organiser ses affaires et de diriger sa vie — et celle des autres — qui contrastait tant avec l'attitude du plus grand nombre de ceux qui m'entouraient, de ces hommes qui se laissaient vivre, paresseux, insouciants, satisfaits...

M. B..., le procureur général, était grand, blond, avec de petits favoris ; ses yeux étaient rusés et un peu sensuels ; c'était un causeur fort spirituel, aux lèvres duquel tout le monde était suspendu. C'était un honneur que d'être reçu dans son salon et il était très aimé, surtout des femmes, car, bien que blasé, inévitablement, il avait conservé ce charme naturel et teinté de romanesque qui a tant d'attraits pour le sexe faible.

Je recevais beaucoup. Je donnais des soirées, des concerts, des dîners. J'avais un jour de réception par semaine et, entre deux et sept, trois à quatre cents personnes passaient par les salons de ma

villa. Il venait des hommes d'Etat et des diplomates, des écrivains et des compositeurs célèbres, des artistes, des généraux et des amiraux, des savants et des fonctionnaires, des brasseurs d'affaires et de grands financiers, des Conseillers d'Etat, des explorateurs et toute une armée de magistrats.

Et puis, il y avait l'Opéra, les bazars de charité, les visites aux pauvres de mon quartier, la musique de chambre, des représentations théâtrales d'amateurs, la chasse, les Salons, la Grande Semaine, les' premières, les concerts, les réceptions à diverses ambassades, à l'Elysée. Et tous les ans revenaient les séjours à Biarritz ou sur la Riviera, les étés au bord de la mer. Et il y avait les travaux de mon mari, et ceux que je faisais avec lui, et la musique, les visites de ma mère, et puis, surtout, il y avait ma fille, ma petite Marthe.

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