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MON SALON

Mon salon était une vaste chambre qui, lorsque les portes de la grande véranda et celles de la salle à manger étaient repliées, devenait une salle qui pouvait contenir plusieurs centaines d'invités. Au fond, de chaque côté de la cheminée, en bois sculptée, monumentale et ancienne, il y avait une vitrine plein de bibelots rares, camées, porcelaine, menus objets précieux, reliques artistiques de siècles passés. Les meubles étaient de style Louis XIV et Louis XV. A gauche, il y avait un orgue et divers instruments à corde ; à droite, un piano à queue et un clavecin exquis décoré de peintures dans le goût chinois. Les murs étaient tendus de Gobelins représentant l'histoire de Judith, d'Assuérus et d'Holopherne, encadrés de la classique bordure de fleurs et de fruits. Il y avait une profusion de plantes et de fleurs partout.

La vie parisienne, brillante et fatigante, trépidante et artificielle, est par-dessus tout grisante, et j'avais besoin de cette griserie. La verve, l'esprit, le goût, l'imagination de tant d'hommes et de femmes autour de moi, leurs conversations, leur sympathie, leurs enthousiasmes, leurs qualités et même leurs défauts me devinrent absolument nécessaires.

La vie ne pouvait être ennuyeuse dans leur société, quelles que fussent leurs idées, leurs habitudes ou même leurs manies.

Parmi les personnes que je connaissais, il y avait des êtres frivoles et presque dangereux à force d'in-

souciance, mais qui étaient en même temps pleins d'esprit et de culture... Paris est le foyer du Paradoxe... ÎI y avait, entre autres, M. X... qui, bien que ministre et fort intelligent, n'hésitait pas à se déguiser, à porter une perruque et une fausse barbe lorsqu'il entreprenait une expédition en des lieux de plaisir très vulgaires, et M. Z..., un banquier connu, dont la maison avait été aménagée de telle sorte qu'il pouvait se livrer à de véritables orgies à l'antique, avec ses compagnons de débauche, sans que sa femme puisse rien entendre.

Il y avait des femmes charmantes et séduisantes, qui n'étaient ni belles, ni intelligentes, et des femmes dont on ne découvrait la réelle supériorité, le talent, ou même le génie, qu'au bout de plusieurs semaines.

Parmi les hommes, quelques-uns n'aimaient que les choses chères et les plaisirs excentriques ; d'autres, plus sensibles, voyaient plus avant dans la vie, mais étaient souvent trop taciturnes. J'avais des amis qui adoraient ce qui est beau, et d'autres qui n'appréciaient que ce qui est « chic ».

Parmi les très nombreuses mondaines qui fréquentaient mon salon, il en était dont la suprêmeambition semblait être de devenir « reine de colifichets » et dont le modèle idéal devait être Pauline Borghèse. Je connaissais deux femmes, par exemple, l'une, l'épouse très mûre d'un éminent magistrat, et l'autre une opulente et un peu extravagante mondaine, qui, toutes deux, passaient dix heures, sur les quatorze heures de veille qu'elles s'accordaient, à soigner leur beauté !

Un grand nombre de ceux et de celles qui fréquentaient ma maison, me faisaient leurs confidences bien malgré moi. J'ai toujours inspiré la confiance, excepté à quelques politiciens et à un ou deux juges. J'appris de grands secrets et j'entendis aussi des confessions qui étaient surtout risibles, bien que les belles pécheresses vissent les choses autrement et semblassent jouir de l'atmosphère artificielle de

danger, d'aventure et de terreur dans laquelle elles croyaient s'être plongées avec une témérité sublime, afin de satisfaire leur passion pour « les frissons nouveaux » .

Au nombre de toutes les personnes qui fréquentaient mon salon, il en était, inévitablement, d'un peu « fêlées ». J'ai connu trois jeunes gens qui voulaient créer une nouvelle religion, et un professeur de chimie qui prétendait fonder les Etats- Unis d'Europe « en moins de dix années ». Il y a quinze ans de cela... Je connus un industriel qui, après avoir fait une grosse fortune dans la manufacture de peignes — son château s'appelait « Peignefin », en un mot ! — vint m'annoncer superbement : « Madame, je viens de décider de consacrer ma fortune et le reste de ma vie à la recherche de l'Absolu ! » J'ai connu un homme de sport qui, après un chagrin d'amour, se voua tout entier à l'étude de certains minéraux, et un gentilhomme, sain d'esprit, mais qui décorait sa maison, de la cave au grenier, avec les écailles d'huîtres qu'il avait gobées et les bouchons des bouteilles de Champagne qu'il avait vidées, après avoir soigneusement inscrit sur ces souvenirs gastronomiques les dates des agapes intimes qu'ils lui rappelaient !

Parmi cette foule si diverse de connaissances, il est trois hommes qui furent mes amis très fidèles et très sûrs, trois hommes de grand talent et très modestes, trois hommes au cœur d'or et à l'intelligence ouverte : le peintre Bonnat, le compositeur Massenet et le poète Coppée.

C'est il y a une vingtaine d'années que je ren-. contrai Bonnat pour la première fois. Il signait les lettres qu'il m'envoyait « votre vieux grandpère dévoué », où, plus brièvement : « Votre Mathusalem ». Le grand peintre adorait la musique classique et la comprenait. Pendant les vingt années de notre amitié, il assista à presque tous les concerts donnés chez moi. Gomme mon père, il avait une prédilection pour la musique de chambre,

et je suis convaincue qu'il aurait écouté avec joie le septuor de Beethoven tous les jours de sa vie. C'est M. B..., le procureur général, qui me l'avait présenté. J'allais souvent voir Bonnat dans sa maison.

Il avait une curieuse méthode de travail. Il s'occupait à peine de son modèle, directement, et préférait l'observer dans un miroir qu'il tenait dans sa main gauche, en même temps que sa palette. Au fond de l'atelier se trouvait une grande psyché qui reflétait la toile à laquelle le peintre travaillait. Il regardait les deux images réfléchies et... peignait.

Bonnat travaillait en silence. Il ne croyait pas devoir faire causer ceux qui posaient pour leurs portraits, afin de découvrir leur psychologie ; iï se contentait de peindre ce qu'il voyait. Il me rappelait en cela Rodin, le plus grand sculpteur depuis Michel-Ange — à mon humble avis, du moins — que j'entendis dire un jour : « L'artiste ne peut pas embellir la nature ; la beauté, c'est tout simplement la vie. »

Je passai bien des heures exquises dans son atelier. Bonnat me pria même de l'arranger et de le décorer à mon goût, car il n'ignorait pas quelle grande joie j'éprouvais à manier les choses belles et anciennes, et le culte que j'avais des proportions, de l'harmonie et des jeux de couleurs.

Il était l'ami de mon mari autant que le mien et était l'un des rares êtres à savoir que nous n'étions pas aussi heureux que nous prétendions 1 être, Bonnat savait que, dans le « Monde », bien des femmes et bien des maris portent des masques, plus ou moins transparents... et il faisait de son mieux pour nous donner ces joies et ces intérêts qui ajoutent tant à la vie, surtout lorsque le ressort essentiel est cassé et qu'il faut faire aller la machine, quand même, tant bien que m

•Massenet, ie compositeur de Manon, Thaïs, Sapho, Werther et de tant d'autres opéras charmants, me fit, pendant de longues années, l'insigne honneur de s'intituler mon « respectueux, obéissant, fidèle, dévoué et ponctuel accompagnateur ». Je le trouvai toujours gai, primesautier, espiègle et génial. Il avait une façon amusante, quand il pénétrait dans mon salon, de faire signe au domestique qui allait l'annoncer, de s'effacer, puis de crier lui-même son nom : « Massenet !... » Une fois, il ajouta solennellement : « Grand officier de la Légion d'honneur, auteur d'une vingtaine d'opéras, membre de plusieurs Académies 1 »

Aussitôt qu'il m'avait causé et qu'il avait serré les mains de quelques amis, il s'adonnait à son petit jeu favori : faire des calembourgs et lancer des épigrammes. Il avait une manie de conclure les discussions les plus sérieuses, même sur la musique, avec un bon mot, et je crois sincèrement qu'il jouissait du succès de ses mots autant que de celui de ses œuvres. Il disait lui-même : « Je suis un compositeur, c'est exact, et je n'y puis rien ; mais j'adore la gaieté et la jeunesse, et les gamins de soixante ans, voyez-vous, sont encore les plus incorrigibles. »

Ses lettres étaient fort amusantes. Il y ajoutait des croquis et des mesures de musique pour souligner ou commenter sa pensée... Elles contenaient toujours quelque remarque sur ses travaux : « Je sors de l'Opéra-Comique. Je suis à bout. Mais l'interprétation a été admirable à cette répétition : l'orchestre, les chanteurs, tout le monde. Et Calvé ! Elle est divine !... Ah ! le quatrième acte, vous verrez ce qu'elle en fait !... » Mais, bien avant que sa lettre me parvienne, il venait lui-même, bien qu'il fût « à bout », pour me jouer ce fameux quatrième acte et me le faire chanter — sous les regards

extasiés de ma petite Marthe. Massenet avait un véritable culte pour elle et la juchait invariablement sur le piano quand il jouait chez moi.

Pour que Marthe puisse m'accompagner, il eut la jolie pensée de composer quelques chants pour moi, aux accompagnements très faciles et sans octaves — ses petites mains ne pouvaient les atteindre. Le jour où, pour la première fois, ma filette joua un de ces chants, Ne donne pas ton cœur, Massenet se livra à une orgie de calembours, ce qui, chez lui, était l'indice certain de la satisfaction suprême.

François Coppée, un vieux camarade de mon mari et l'un de mes « fidèles », comme il le disait lui-même, vivait près de l'impasse Ronsin et entrait souvent pour causer, regarder les fleurs de ma serre ou écouter un peu de musique.

Il était bon, tendre et familier, le type même du Parnassien populaire et sentimental. Il parlait simplement, autant en bon chrétien qu'en poète, et la modestie de cet académicien, de cet immortel couvert d'honneur, était charmante.

Me trouvant un soir, lisant des vers de Hérédia, il me dit :

— Vous m'êtes infidèle, mon amie...

— J'aime tous les bons poètes et celui-ci m'ouvre des horizons nouveaux. Il voit très loin...

— C'est vrai ...Moi, j'arrive à peine à y voir de près, dit Coppée, souriant.

Marthe était très fière du poète, ce qui ne l'empêchait pas de se servir de lui. Elle lui fit chercher des coquillages pendant des heures, tous les jours, sur une petite plage de Normandie où nous passions l'été, et les lui faisait garder pour elle dans le grand chapeau mou qu'il portait d'habitude. C'est là qu'un jour, au hasard d'une promenade, Coppée nous mena à un rocher, dans un trou secret et bien abrité duquel il me montra une énorme boîte de cigarettes.

— Le docteur me défend absolument de fumer, me dit-il, et ma sœur (le poète était célibataire et vivait avec sa sœur qui était bien la personne la plus dévouée qui se puisse concevoir) veille très sévèrement à ce que les ordres du docteur soient obéis. Voilà pourquoi je viens fumer ici... La vie sans tabac, vous savez...

Puis, me conduisant de l'autre côté du rocher, il me montra du doigt le sable semé de centaines de bouts de cigarettes :

— C'est mon cimetière, dit-il.

Marthe, qui avait alors sept ans, avait souvent entendu dire que Coppée était un grand homme et trouvait que tout ce qui venait d'un grand homme mérite d'être gardé. Tandis que nous nous promenions en causant, Coppée et moi, Marthe ramassa les bouts de cigarettes, les cacha, et, le lendemain, les mit dans une boîte sans laquelle, désormais, elle ne voulut plus sortir. Coppée lui demanda ce que la boîte contenait de si précieux. Il croyait, comme moi, qu'il s'agissait de coquillages, et il fut très touché quand, ouvrant la boîte, elle lui dit de sa voix flûtée : « Moi aussi, je voulais quelque chose de vous, et je l'ai ! »

A Paris, je voyais souvent le poète quand je passais devant le Café des Vosges, son « coin » favori, à quelques centaines de mètres de l'impasse Ronsin. Il me saluait, payait rapidement le garçon, me rattrapait et ensemble nous allions jusque chez moi en causant de livres.

Il organisa lui-même une représentation, à ma villa, de son Passant, le délicieux acte qui l'avait rendu célèbre quand il avait vingt-sept ans et qu'il était encore employé au ministère de la Guerre.

Pendant l'Affaire Dreyfus, dans laquelle il joua un rôle assez important comme l'un des fondateurs de la « Patrie Française », je le vis de moins en moins. Le rencontrant un matin dans le jardin du Luxembourg, je lui demandai pourquoi il me négligeait.

— Ah ! mon amie, me dit-il, en hésitant, j'aimerais bien venir souvent vous voir comme par le passé, mais... il y a trop de dreyfusards chez vous.

Par une curieuse coïncidence, Emile Zola vint chez moi, ce soir-là, mais ne resta que quelques instants :

— A mon grand regret, je suis obligé de vous quitter, madame, me dit-il. Et il ajouta tout bas : Il y a trop d'antidreyfusards ici !

L'auteur de YHistoire des Rongon-Mac quart était énergique et brave, tout en étant un romancier de talent considérable, bien qu'antipathique à beaucoup, mais il avait, à mon avis, un défaut : il détestait le talent des autres, et un péché mignon : il était gourmet. Aussi les trois ou quatre fois qu'il dîna chez moi, je commandai un menu que Brillât- Savarin lui-même aurait approuvé, et je pris soin de ne pas inviter d'autre écrivain 1

Zola manquait dans sa conversation de ce qui manquait à son style : la délicatesse, la légèreté, la

stinction. Il était lourd

Je le taquinai un jour :

— Comment va la chasse au document humain ?

— Fort bien, madame. Je poursuis ce gibier-là partout et toujours. Des documents humains, des tranches de vie, des caractères fouillés, réels, c'est tout ce qu'il y a, ou devrait y avoir en littérature.

— Mais la personnalité de l'auteur, qu'en faitesvous ? N'a-t-elle aucune importance ?

— Non ; je tâche d'éliminer totalement la mienne de mes livres.

— Et vous n'y réussissez pas ?

— J'ai le malheur d'avoir un tempérament dont je n'arrive pas à me débarrasser, hélas !

Après avoir relu La Terre, je lui dis un jour :

— Vous êtes un pessimiste, monsieur Zola. Vous ne voyez qu'un côté de la vie, le côté animal et laid, et qu'une espèce de gens, la mauvaise. Et, pardessus le marché, tous exagérez. Vous vous croyez

un réaliste, mais, au fond, vous êtes un idéaliste.., avec un vilain idéal.

Je vis qu'il n'était pas content. Je poursuivis toutefois :

■ — J'ai vécu à la campagne pendant bien des années et je vous assure que nos paysans de Beaucourt et de Belfort ne ressemblent que de très loin aux brutes que vous décrivez. J'ai aimé nos paysans sans...

— Et moi, madame, moi, je les ai observés !

Ce soir-là, après le départ de mes invités, je ne continuai pas la lecture de La Terre, mais rafraîchis mon esprit en me lisant pour la dixième fois Le Crime de Silvestre Bonnard, et fus très reconnaissante à Anatole France.

Et j'ai connu Loti, le mélancolique évocateur de tant d'idylles exotiques parlait admirablement, mais d'une voix monotone et sourde. Le soir, il y eut un concert, et un Breton chanta plusieurs de ses œuvres, des chants de la mer très rudes et réalistes. Loti, l'officier de marine, et Loti, l'auteur de Pêcheurs d'Islande, était ravi, transporté et, se tournant vers moi, il dit :

— N'est-ce pas qu'il est admirale, mon ami ? En l'écoutant, on voit l'Océan se gonfler, on sent l'air de la mer, le souffle du large...

— Oui, dis-je, et l'on sent même le mal de mer et la saumure. Car certains détails de ces chansons donnaient la nausée.

Loti m'en voulut un peu et, pour me faire pardonner, je lui parlai de ceux de ses livres que je préférais : Le Roman d'un Spahi, Mon Frère Yves, et Propos d'exil. Nous voyageâmes bientôt de concert vers l'Extrême-Orient et débarquâmes dans une île du Pacifique... Alors, il me décrivit, ce que je crois aucun autre écrivain n'aurait pu faire aussi bien, la musique, la couleur et même les parfums de la nature tropicale, et cela avec une telle originalité, un pouvoir si magique et si subtil que je fus à la fois éblouie et grisée.

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