‹ Mes mémoiresChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

mon salon (suite).

Parmi mes « fidèles », je ne dois pas oublier de citer Henner, le « grand peintre de la chair », comme il s'intitulait lui-même quand il était en veine de lyrisme, ce qui était rare.

Il était trapu, presque chauve, avait de gros traits mal équarris, une barbe hirsute et grisonnante, des mains toujours sales, et portait des vêtements dans un état pitoyable. C'était curieux et un peu choquant d'entendre ce vieillard, à la tenue plus que négligée, parler, avec le pire des accents alsaciens, de la Beauté, du Nu, de la Splendeur de la Femme, avec beaucoup de ferveur, mais dans un style terre à terre et prosaïque. Mais Henner était un grand artiste, et si sincère, si simple, si foncièrement honnête et bon...

Le peintre de la Chaste Suzanne et du Lévite de la Tribu d'Ephraïm n'appréciait rien tant qu'un bon dîner et le vieux vin de Bourgogne.

J'étais un peu alarmé lorsqu'il venait chez moi, car ce grand enfant gâté était incapable de ne pas appeler les choses par leur nom et de ne pas dire toute sa pensée, sans se soucier de l'étiquette ou des règles les plus élémentaires du savoir-vivre. Quelqu'un me supplia un jour de me servir de mon influence sur Henner pour le faire accepter une invitation qui lui avait été faite à plusieurs reprises. Le vieux célibataire qui détestait quitter son atelier, sauf lorsqu'il s'agissait d'un bon dîner en compagnie familière, finit par accepter. Il vint tard, comme toujours, et il était sale, comme toujours. Il

avait brisé le bouton de son plastron après l'avoir longtemps manié, car le centre de ce plastron portait des traces très évidentes d'une bataille.

Se tournant vers celui qui l'avait invité : « Ah ! c'est vous, dit-il, le fameux M. X... qui avez fait votre fortune en vendant des chemises. Si je faisais un croquis de vous, vous me payeriez avec une douzaine de cols, n'est-ce pas ? Car il paraît que vous possédez une belle collection de tableaux modernes et que vous avez obtenu en échange de chemises et de caleçons ! » Et il éclata de rire.

Je ne vis jamais Henner embarrassé. Désirant un jour lui faire comprendre que ses ongles étaient décidément trop noirs, je lui demandai s'il désirait se laver les mains avant le dîner.

Il regarda ses ongles, comprit et répondit, très calme :

— Je porte le deuil de l'Alsace-Lorraine.

S'il n'était jamais embarrassé, lui, par contre, il embarrassait souvent les autres. Une de ses habitudes les plus gênantes était d'examiner les bras et les épaules des dames décolletées avec une insistance que rien ne pouvait troubler. Et souvent, il disait :

— Je vous prie... un instant... je voudrais tâter le grain !

Une fort jolie femme de l'aristocratie hongroise, la comtesse S..., qui était venue à Paris passer sa lune de miel, raffolait de l'art d'Henner. Le rencontrant chez moi, à une réception, elle proposa au peintre de poser pour lui. Elle parlait mal le français et voulait dire, bien entendu, qu'elle désirait que Henner fasse son portrait. Il accepta, car le teint de la jeune Hongroise était nacré et transparent et ses cheveux avaient ces tons de cuivre qu'il aimait tant.

— Eh bien, et ce portrait ? demandai-je à la jeune femme, quelques jours après.

— Ne m'en parlez pas ! Votre Henner est un misérable. Je suis allé à son atelier avec mon mari.

J'avais mis ma plus jolie robe... A peine arrivée, M. Henner me dit : « Déshabillez-vous. » Et puis, comme s'il se parlait à lui-même, il ajouta : « Son corps nu étendu sur ce velours noir, les cheveux défaits, avec un fond sombre, ça va faire un chefd'œuvre ! » Mon mari était furieux... A la fin, M. Henner comprit son erreur. Il n'avait vu que mes cheveux et mon teint et ne s'était pas même demandé si j'étais une cliente ou un modèle. Il fit des excuses et offrit de peindre mon portrait dans n'importe quelle robe, mais le comte m'emmena brusquement...

Henner fit un jeu de mot et il n'en était pas peu fier. Comme on lui avait demandé quels compositeurs il préférait, il répondit : « Il y en a deux et ils ont le même nom : quand j'ai envie de musique sérieuse, je demande du Sébastien Bach, et quand j'ai envie de musique gaie, je demande de l'Offen- Bach ! »

Il aimait la musique. Il le disait, du moins. Mais de la musique, on en fait surtout après dîner... Or, après dîner, Henner se retirait au fumoir en compagnie d'un verre de vieux cognac et s'endormait... Le brait des instruments qu'on accordait le réveillait et il accourait au salon en criant : « Bravo ! Bravo ! Ach !... le joli morceau !... » Puis, sans transition, il ajoutait : « Et maintenant que j'ai entendu cette merveille, je vais me retirer. J'ai bien dîné, j'ai bien bu, j'ai causé avec des gens aimables, j'ai entendu de la belle musique, je m'en vais très content... » Et le cher vieillard disparaissait.

Je l'ai souvent comparé à mon ami Julius Oppert, le célèbre assyriologue, vieux, courbé, maigre, au long nez, et dont l'habit râpé avait des poches innombrables qui, toutes, contenaient au moins un volume ou un manuscrit. Quel excellent homme et quel original !

Il avait des attentions charmantes pour ma fille qui, pourtant, ne manquait pas une occasion de jouer des tours au vieux savant. Oppert avait l'ha-

bitude de bourrer les poches de derrière de sa redingote de gâteaux et de sandwiches, et la petite espiègle, un jour, ajouta des choux à la crème aux sandwiches d'un plateau. Gomme Oppert remplissait ses poches sans regarder ce qu'il faisait, il se trouva qu'en rentrant au salon, un ruisseau de crème coula de sa redingote, à la grande joie de Marthe.

Devina-t-il qui lui avait joué ce tour V Je l'ignore, mais je sais qu'à Noël, cette année-là, il envoya à Marthe, au lieu d'un jouet ou d'une poupée, une grammaire sanscrite, et au nouvel An me remit à moi — qu'il croyait peut-être la complice de ma fille — au lieu d'un sac de bonbons, son ouvrage sur Le Peuple et la Langue des Mèdes !

L'assyriologie me conduit à parler de M. et Mme Dieulafoy, que leurs fouilles à Suse et leurs livres ont rendu célèbres.

Tout le monde sait que Mme Dieulafoy est une des trois ou quatre femmes de France autorisées à porter le costume masculin. Ceci me rappelle un incident amusant. Mme Dieulafoy m'aidait un soir à m'habiller pour une représentation théâtrale qu'elle donnait dans ses salons. Ma femme de chambre, une jeune fille récemment arrivée de la campagne, avait disparu. Quand je rentrai chez moi, je lui demandai pourquoi elle avait quitté la maison des Dieulafoy où je l'avais emmenée pour m'habiller. Elle rougit, bégaya et finit par me dire : « Pardonnez-moi, madame... Mais quand j'ai entr'ouvert la porte et que j'ai vu un monsieur à vos pieds qui vous agrafait, je suis partie, gênée... comprenant qa'on n'avait pas besoin de moi ! »

Je ris de l'aventure comme j'avais ri, quelques années auparavant quand, dans la forêt de Fontainebleau, j'avais aperçu un vieillard à cheveux blancs, vêtu d'une blouse, et peignant... Je l'avais félicité et appelé « un brave vieux »... C'était Rosa Bonheur.

Epouse d'un peintre, je fis la connaissance non seulement de peintres et de sculpteurs, mais aussi

d'amateurs d'art et de collectionneurs, et parmi eux, de ChauChard et de Groult.

De Chauchard, le richissime fondateur des Magasins du Louvre, philanthrope et grand-croix de la Légion d'honneur, il y a peu à dire. Mais Camille Groult était intéressant parce qu'il n'avait pas de fausse vanité et avait véritablement le culte des belles choses. Il avait une propriété à Bellevue, près de ma villa, et je le rencontrais souvent. Groult avait fait sa fortune comme fabricant de pâtes alimentaires et il en était fier. Je n'ai jamais connu que lui qui fût capable de parler de tapioca, de riz, d'épices ou de sagou... avec lyrisme. Je me rappelle qu'il nous raconta un jour l'histoire de ses affaires de sagou — nous étions plusieurs amis à l'écouter. Ce fut merveilleux. Il nous mena à Bornéo, à Ceram et à d'autres îles du Pacifique, décrivit les sagoutiers et leurs troncs mûrs gonflés de la précieuse substance farineuse, les terres malsaines où ces arbres croissent, la vie des indigènes qui récoltent le sagou, le prix des sacs spéciaux dans lesquels le sagou voyage, les luttes acharnées d'autrefois, à Singapore, entre marchands européens, chinois et eurasiens... Après cela, je trouvai vraiment exquises les farines de Groult !

Si je devais donner quelques détails sur chacun des hommes politiques, fonctionnaires et diplomates que j'ai connus, ce volume serait vite rempli. Or, la partie essentielle de ces Mémoires est celle que je veux consacrer au mystère de l'impasse Ronsin, aux incidents qui ont précédé, accompagné et suivi le crime, à mon arrestation, à ma vie en prison et à mon procès.

D'ailleurs, bien peu, parmi ces arri\istes et ces arrivés, n'avaient de valeur réelle : la plupart désiraient avant tout de l'argent et de l'avancement, et lorsqu'ils atteignaient leur but, ils tâchaient de s'y maintenir.

Je rencontrai plusieurs fois le roi Edouard VII, alors qu'il était encore prince de Galles. Il me de-

manda un jour, à brûle-pourpoint, ce que je pensais de son français.

— Votre Altesse le parle très bien...

— Pour quelqu'un qui n'est pas Frauçais !

— • Pour quelqu'un qui n'est pas toujours en France. Mais peut-être Votre Altesse parle-t-elle notre langue un peu trop grammaticalement.

— Je vois... Mon Français est trop parfait pour... l'être !

Son don d'observation et sa mémoire étaient vraiment prodigieux. Il me rappela un jour tous les détails d'une robe que j'avais portée à une soirée de gala à l'Opéra, à laquelle je m'étais trouvée assise en face de sa loge, puis il se mit à décrire très exactement le diadème d'une de mes amies qui avait été près de moi ce soir-là. Il m'expliqua qu'il en avait tant admiré le dessin qu'il en avait fait faire un semblable pour un cadeau de mariage. Puis nous parlâmes musique et je fus stupéfaite de l'entendre citer les principaux numéros du programme de cette même soirée de gala.

Il avait beaucoup d'entrain et de verve.

— En France, me dit-il un jour, je m'amuse, je regarde et je cause ; en Allemagne, j'observe et je laisse les autres parler ; en Angleterre... je ne dois pas vous dire ce que j'y fais : ce sont des secretà d'Etat !

Parmi ceux qui fréquentèrent mon salon, à une époque ou à une autre, je dois citer l'amiral Gervais, dont la visite à Cronstadt à la tête d'une escadre française fut un des premiers jalons de ce qui devait devenir l'alliance franco-russe ; M. Sadi- Carnot, fils du Président et arrière petit-fils de l'Organisateur de la Victoire ; M. Dujardin-Beaumetz, le sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, sympathique et si obligeant, et apparemment inamovible ; et mon vieil ami M. Poubelîe, préfet de la Seine, puis ambassadeur à Rome, qui m'envoya, un matin, une boîte à ordures — la première « poubelle » ■ — remplie d'orchidées, au grand ébahissement de ma

femme de chambre, qui voyait toujours arriver les fleurs qu'on m'envoyait dans des corbeilles enrubannées !

J'ai connu, dans mon salon, beaucoup d'étrangers, des Espagnols, des Suisses, des Allemands, des Américains, des Hollandais, voire des Chinois et surtout des Russes.

Je me souviens d'un haut personnage moscovite qui quitta mon salon, un soir, pour retourner dans la salle à manger, où il vida rapidement non seulement ce qui restait dans les bouteilles et les carafons, mais encore les verres de mes quarante invités, même ceux qui ne contenaient que quelques gouttes ! Il tomba ivre-mort et on dut le transporter au jardin où un directeur de chemins de fer et le ministre de l'Instruction publique d'alors lui aspergèrent copieusement la tête à l'aide du tuyau d'arrosage. Un quart d'heure après, il était de retour au salon et nous captivait tous par une description limpide, sobre et profonde de la situation politique de l'Europe, d'après le gouvernement russe !

Pendant plus de quinze ans, c'est-à-dire depuis mon mariage jusqu'à la date fatale du 30-31 mai 1908, je connus cette sensation très spéciale dont on ne se passe pas facilement une fois qu'on l'a éprouvée, la sensation qui vient d'avoir beaucoup d'amis — et quelques ennemis aussi — d'être toujours très entourée (au point que la solitude devient une chose inconcevable), d'entendre, jour après jour, du nouveau et de l'inattendu, de renouveler constamment son petit bagage de connaissances, la sensation qui Aient de recevoir et de donner sans cesse des idées, des lambeaux de sympathie, des bribes de volonté... Qu'on le veuille ou non, on s'use le cerveau, les nerfs, le cœur... On s'appartient de moins en moins à soi-même et de plus en plus aux autres, au « monde »... Parfois, souvent, l'on reçoit moins que ce que l'on a donné et l'on rentre chez soi épuisée après une soirée où l'on a causé, lutté, conquis, conseillé, persuadé, consolé et joué, chanté —

et écouté. Et si l'on a encore assez de force pour penser, l'on se dit : je suis dupe non seulement de la vie mais de mon propre cœur, je ne vis que pour les autres, je me dépense pour eux, je fais du bruit à la porte de mon âme et je ne suis plus jamais seule à seule avec moi-même. Il faut plus d'égoïsme pour vivre heureux, et même pour vivre... tout court.

Mais le lendemain, après un sommeil trop bref, on parcoure le volumineux courrier que la femme de chambre apporte d'un air presque envieux, et une fois de plus le « monde » s'empare de vous, tandis qu'on lit :

Trois invitations à dîner ...et l'une dit : « Apportez un peu de musique, le célèbre Un Tel vous accompagnera... » Une amie me supplie de venir à son thé cet après-midi même, elle veut me consulter, quelque chose de désastreux vient d'arriver... Un membre de ma famille, un fonctionnaire, a eu une crise de colère... On me supplie d'intercéder auprès de son ministre et de le sauver... Mme Z... a joué et perdu, terriblement... Que doit-elle faire ?... Ma chère mère se sent bien seule et me demande instamment de venir passer quelques jours auprès d'elle, à Beaucourt... L'institutrice de Marthe est souffrante et me prie de la faire remplacer pour une quinzaine de jours... On me rappelle que j'ai promis de me rendre à une réception à l'ambassade d'Italie... Mon ami Mustel compte sur moi pour venir écouter son nouvel orgue, un véritable orchestre, une merveille... La duchesse de Y... attend impatiemment ses cinquante robes d'enfants que j'ai promis d'envoyer à son ouvroir... Ma couturière viendra à quatre heures... Mme C... écrit qu'elle passera me prendre à deux heures, car j'ai promis d'assister à la conférence que son mari, l'explorateur, doit faire à la Société de Géographie ; elle ne me pardonnera jamais si je ne viens pas... Et voici des lettres de mes chers pauvres, l'appel désespéré d'une mère dont les enfants ont faim... un vieil ou-

vrier qui a perdu sa place... il est de Beaucourt et, autrefois, a travaillé chez mon père... Deux pau vres filles auxquelles je donne des travaux de couture sont malades... Et il y a un chœur à répéter au Temple de l'Etoile, et une vente de vieille argenterie où j'ai promis de conduire une jeune femme qui n'y entend rien et qui voudrait apprendre, parce que son mari est collectionneur... Et voici Marthe qui vient me demander de lui consacrer toute ma journée... Chère petite âme, comme je voudrais pouvoir le faire !

Quelle vie ! Je me sens comme le propriétaire et le capitaine d'un vaisseau. Je l'ai construit, je l'ai lancé sur des mers inconnues ; il vogue vers le pays de Nulle Part. La vie mondaine n'a pas de but puisqu'elle est son propre but... Et pourtant, je sens que je ne puis abandonner mon vaisseau, ne fût-ce que parfois il m'arrive de sauver une sœur naufragée ou un frère qui se noie... et puis parce que je ne sais plus où est la terre ferme...

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