‹ Mes mémoiresChapitre 8 sur 29 · CONFIDENTE DU PRESIDENT · texte numérisé non relu

CONFIDENTE DU PRESIDENT

Une nouvelle vie commença pour moi. Mon rôle de confidente avait ses difficultés et même ses dangers, mais il avait aussi ses attraits... Mon salon était plus couru que jamais ; on se ruait à mes réceptions. Les salons « ministériels » et les autres m'inondaient d'invitations. Mes amis étaient légion ; quant à mes ennemis — et toute personne qui a quelque influence en a — étaient de plus grands flatteurs que les autres... Et puis, il y avait ceux qui voulaient me convaincre d'une chose ou d'une autre, dans l'espoir qu'à mon tour j'influencerais le Président, et d'autres qui voulaient à tout prix savoir... ce que je savais.

Jeu difficile, mais quelle femme, plongée tout à coup dans ce tourbillon de passions, d'intrigues et de complots même, n'aurait pas lutté jusqu'au bout et rendu service à l'homme qui lui avait donné toute sa confiance ?... Que de fois j'ai été à même d'empêcher le Président de commettre une faute grave, peut-être même irréparable ! Que de fois j'ai pu empêcher à temps la nomination à quelque poste responsable d'un homme dont la carrière avait été brillante, dont le nom était sans tache, mais sous le masque impassible duquel j'avais découvert l'ambitieux sans scrupules !...

Je n'ai pas — et n'avais pas — à décerner de brevets de civisme et je n'ai pas la naïveté ridicule de vouloir donner à entendre que mon rôle et mon influence furent prépondérants ; je n'ai jamais eu

en main les rênes du char de l'Etat, pour employer l'expression consacrée. Je n'ai jamais été une Eminence grise... Mais une femme est parfois à même de découvrir bien des choses utiles à deviner avec beaucoup de sûreté là où un homme perdrait son temps à réfléchir mûrement. Il n'est pas d'homme complètement inscrutable pour une femme qui s'est mise en tête de sonder et de savoir, lorsque cette femme a un peu de chance et surtout lorsque personne ne la croit capable de s'intéresser à des choses plus sérieuses que les chiffons, les fleurs, la musique ou les succès mondains !...

Il va sans dire que je n'avais de préférence pour aucun parti. A cette époque où toute la France était divisée en deux camps, je comptais parmi les hommes que j'estimais et admirais le plus des dreyfusards ardents et des anti-dreyfusards convaincus. Je croyais alors, comme je crois aujourd'hui, dans la tolérance, la liberté et la légalité... Je ne pris jamais part à une discussion politique, pas même dans mon propre salon.

J'avais quelque influence dans la plupart des ministères et à l'Elysée, et ce fut pour moi — malgré certains déboires — une source de joie très réelle de pouvoir rendre des services à tant de gens qui semblaient en avoir grand besoin. Je me souviens, entre autres, d'un ministre qui, après certaines spéculations malheureuses, se trouvait criblé de dettes très criardes et se sentait perdu, à moins d'obtenir un portefeuille — et les émoluments attachés à ce portefeuille — dans le cabinet suivant, car le ministère auquel il appartenait venait de tomber. Ses amis me supplièrent d'intercéder en sa faveur.

— Il a rendu de piètres services, me dit le Président, mais pour vous être agréable je ferai en sorte qu'il soit nommé à un poste lucratif.

J'avais plaidé la cause de l'ex-ministre pendant une heure afin d'obtenir gain de cause... Ai-je besoin d'ajouter que celui-ci devint mon ennemi

acharné dans la suite ! L'ingratitude croît en raison de l'importance des services, hélas !...

Je pourrais écrire de longs chapitres sur les incidents de toutes sortes auxquels je fus mêlée cette année-là (1898), incidents étranges, tragiques, héroïques, affolants, comiques ou révoltants... Je me souviens d'une grande dame qui sacrifia sa fortune, sa réputation, son bonheur par dévouement pour un personnage impliqué dans l'Affaire Dreyfus, personnage en qui elle avait la plus entière confiance, mais qui avait commis une faute grave qui le plongea, lui et d'autres, dans une tragédie dont il n'était qu'indirectement responsable. Je me souviens d'un homme éminent qui, dans un moment de ferveur patriotique, fit une telle bévue que lui et toute sa famille furent écrasés par cette force toute-puissante et souvent injuste : le ridicule. Je me souviens d'un nain, en fait de taille et en fait de cervelle, qui devint célèbre, pendant quelque temps, et se tailla une fortune dans les idées des autres. Je me souviens un personnage très haut placé, que Félix Faure comptait au nombre de ses intimes. Un instinct me poussait à me méfier de cet homme et je parvins à éveiller à temps la méfiance du Président, à un moment où l'atmosphère du monde politique était si saturée d'électricité que la moindre erreur de jugement devenait une faute grave, de la trahison même, et déchaînait la tempête...

Après la mort du Président, je découvris, dans des circonstances bien étranges, que ce haut personnage avait eu pendant des années, comme maîtresse, une espionne au service de l'ambassade d'Allemagne. Quand il l'abandonna, le sort la conduisit vers moi, en quête d'un gagne-pain. Je découvris toute la vérité à son sujet et au sujet de son ami et compris alors combien j'avais été bien inspirée en empêchant Félix Faure de continuer sa confiance à l'individu.

Je pourrais citer une foule d'incidents semblables, mais j'aurais beau les décrire très vaguement, iks

seraient encore trop transparents, et je n'écris pas ces Mémoires par vengeance ou par haine... J'ai simplement, dans ce chapitre, désiré donner une idée du rôle que je jouais dans la vie du Président Faure.

Le Président s'aperçut au bout de quelque temps que certaines de mes lettres ne lui parvenaient pas et que certains documents disparaissaient de son cabinet de travail. Il fut alors décidé qu'à l'avenir, lorsque nous ne pourrions discuter sans témoins et quand l'un de nous aurait une communication importante à faire à l'autre, nos lettres porteraient un cachet blanc en cas d'urgence et un cachet bleu dans tous les autres cas, et que toutes ces communications seraient transmises par mon valet de chambre, qui pourrait toujours être prévenu par téléphone d'avoir à se rendre à l'Elysée.

J'entrais à l'Elysée — jusqu'où j'étais toujours accompagné par un agent spécial, choisi par le Président lui-même — par une petite porte au coin de la rue du Colisée et de l'avenue des Champs-Elysées, et après avoir traversé les jardins, j'arrivais au petit salon bleu, où Félix Faure m'attendait et où généralement nous nous attelions à notre tâche. Cette tâche, le lecteur l'a peut-être deviné, c'était les Mémoires du Président.

Félix Faure — malgré tout ce qui satisfaisait son amour-propre : le côté brillant de sa haute fonction, son importance relative et le fait qu'elle le rendait l'égal, ou presque, des souverains — songeait avec quelque impatience à la fin de son septennat et avait à cœur d'expliquer un jour sa conduite dans les divers événements politiques et diplomatiques auxquels il avait été et était mêlé de si près. Ces cahiers constitueraient une sorte d'histoire anecdotique et secrète de la France depuis

A ces Mémoires, je contribuais par une foule de notes et de commentaires, jetant un peu de lumière sur certaines personnalités et sur certains faits. Par-

fois nous travaillions chacun de notre côté et parfois nous collaborions. Bien souvent j'ai passé une après-midi tout entière à lire et à classer des documents, tandis que le Président, dans le salon voisin, donnait des audiences.

Nous écrivions ces Mémoires sur du papier écolier que j'apportais moi-même, car nous savions que le papier du Président était compté ! Tout était traité dans cet ouvrage volumineux : l'évolution des politiques intérieure et extérieure de la France ; le jeu des alliances et des ententes ; les dessous de l'Affaire Dreyfus ; les manœuvres des divers prétendants au trône de France... Il y avait des chapitres sur des problèmes financiers, sur l'expansion coloniale, les armements, les systèmes électoraux, les rouages de l'Administration, l'Armée et la Marine... Et, certes, si une étude critique, consciencieuse, impartiale, sobre — basée sur des faits et des documents irréfutables — des événements qui forment l'histoire non dévoilée de la Troisième République valait la peine d'être écrite — et qui pourrait le nier ? — alors Félix Faure avait raison d'utiliser chaque jour quelques heures de son temps — et du mien — à écrire ces Mémoires... Il est certain, toutefois, que s'ils avaient été publiés moins de dix ou quinze années après, un grand nombre d'hommes « éminents » auraient été obligés de disparaître pour échapper au mépris du monde entier et à l'exécration de leurs compatriotes.

Le Président avait naguère travaillé à ces cahiers avec Mlle Lucie Faure, sa fille, et également, paraît-il, je crois avec une certaine comtesse de ses amies. Mais c'était seulement pendant la troisième année de sa présidence qu'il s'était mis, avec moi, sérieusement à l'œuvre.

Les Mémoires étaient enfermés dans une boîte en fer qui n'était ouverte que pour ajouter des pages nouvelles à celles déjà accumulées. Puis, un jour, le Président me pria d'emporter les Mémoires et les documents chez moi, pour plus de sûreté. Je les

emportai, par petits paquets, et une fois la boite vide, nous la remplîmes de feuilles blanches, car un indiscret pouvait songer à la secouer !

Plusieurs fois, je crus être suivie, mais mon fidèle agent veillait et je pus mettre en sûreté tous les précieux papiers. Félix Faure m'avait chargée de les conserver, et m'avait remis une lettre à cet effet m'autorisant même à les publier, si je le désirais, après sa mort. Il me dit plus d'une fois : « J'ai le pressentiment que j'aurai le même sort que le Président Carnot. »

Félix Faure avait une haute idée de sa fonction, mais se plaignait du peu de pouvoir attaché à la Présidence.

— Pourtant, lui dis-je un jour, vous nommez vos ministres, vous contrôlez l'armée et la marine, la nomination de tous les fonctionnaires dépend de vous...

— Oui, mais au fond, c'est bien peu de chose... Vous dites que je contrôle la marine ! Et pourtant je sais pertinemment que la poudre de notre flotte est défectueuse, que les plaques de blindage de nos vaisseaux n'ont pas l'épaisseur commandée — tout cela représente d'énormes sommes pour ceux qui « s'arrangent » — et surtout que la plupart des chaudières ne valent rien... C'est la corruption presque générale, car il y a ceux qui volent et ceux qui se taisent... Je me suis révolté, j'ai menacé... mais en vain. L'heure n'est pas propice, paraît-il ; le pays est déjà assez troublé !... Et pourtant, vous savez avec quelle passion j'aime tout ce qui touche à la marine ?... C'est bien peu de chose, un Président, allez ! Si l'on me juge plus tard par ce que j'ai fait, on me jugera bien mal ; mais grâce à mes Mémoires, on saura ce que j'aurais voulu faire et pourquoi je n'ai pas pu le faire. Il n'est pas toujours question d'être énergique et viril ; le plus patriote, parfois, doit être le plus docile...

Il aimait à causer des choses de la marine :

— Je partage les vues de Delcassé, me dit-il un

jour — et, ce jour-là, il avait appris qu'un vaisseau de guerre français s'était échoué sur la côte de Madagascar. L'Angleterre est notre grande ennemie, parce qu'elle est la suprême puissance navale et se trouve si près de nos côtes. A moins d'en faire notre amie, il nous faut trouver le meilleur moyen de la harasser en cas de guerre. Et je ne vois rien de mieux que de ressusciter la guerre de course et de construire de petites unités, très rapides et suffisamment importantes pour porter une grande quantité de combustible afin de pouvoir tenir longtemps la mer sans refaire du charbon. Il faut que nous puissions détruire le commerce de l'Angleterre et affamer nos voisins. Nous devons éviter les grosses batailles navales et vaincre l'ennemi en détail. Nous n'avons ni les moyens ni l'argent dont l'Angleterre dispose pour construire vite, beaucoup et bien.

— Mais la course, objectai-je, me rappelant les longues causeries de mon père sur ce qu'il appelait avec raison la période la plus captivante de l'histoire de France, n'a produit aucun résultat utile pendant la Révolution et les guerres de Napoléon.

— C'est exact, répondit Félix Faure, mais comme le dit mon ami, l'amiral Fournier, il faut, avant tout, rendre à la France son pouvoir comme puissance maritime en lui donnant une flotte unique, comme valeur et comme nombre, de torpilleurs, de contre-torpilleurs et de sous-marins.

Le Président, qui adorait la marine, m'en parlait souvent. Il se plaignait sans cesse que nos navires passaient trop de temps dans les ports et ne s'exerçaient pas assez au tir. Il me citait, de mémoire, les « records » de tir de certaines unités anglaises et américaines. Puis, en guise de conclusion, il téléphonait à Lockroy, le Ministre de la Marine et le priait de faire telle ou telle enquête ou de faire faire telle ou telle inspection.

Les maux dont il se plaignait avaient tous, au fond, la même cause : les politiciens de la France d'aujourd'hui ne sont pas l'élite du pays. Les nom-

mes les plus capables ne se soucient guère de politique et, à quelques rares exceptions près, n'aspirent en rien aux fonctions officielles.

L'alliance franco-russe dant les premiers jalons avaient été posés sous le Président Carnot, mais à laquelle Félix Faure avait tant contribué, lui était une source de grande satisfaction. Il m'en expliquait l'utilité avec l'insistance de l'homme d'affaires satisfait d'un marché avantageux et qui, pour flatter son amour-propre continue de trouver toutes sortes de bonnes raisons, directes ou indirectes, au marché conclu. Il en recherchait même dans le passé :

— Napoléon, me dit-iî, par exemple, ne fut jamais aussi puissant que lorsqu'il fut l'allié d'Alexandre Ier. Il est également certain que c'est le même tsar qui empêcha, en 1815, la France d'être démembrée. Soixante ans plus tard, ce fut son neveu, Alexandre II, qui sauva la France d'une invasion allemande, cinq ans après la guerre de 1870-1871. Et qui sait, nous n'aurions peut-être pas eu cette guerre désastreuse si Napoléon III n'avait pas ignoré les avances de Gortshakoff.

Plus d'une fois, le Président se montra favorable à un rapprochement avec l'Angleterre — avant l'affaire de Fashoda — et cela était dû surtout à l'influence du prince de Galles, plus tard Edouard VII, pour qui il avait la plus vive sympathie et dont il admirait beaucoup la diplomatie. Qu'aurait dit Félix Faure s'il avait vécu quelques années de plus et vu que, malgré l'attitude si anglophobe de la France pendant la guerre du Transvaal, le roi Edouard VII réussit, par sa diplomatie subtilement simple et pleine de bonhomie contagieuse, par son tact souriant et son affection très réelle pour notre pays, à faire que la France toute entière étendisse à l'Angleterre la sympathie qu'elle avait pour lui.

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