II. s
mier dans les villages, livrait tout au pillage, et que souvent il fallait se contenter de son rebut ou de ce que son intempérance abandonnait.
» Il est inutile de vous parler de notre boisson» nous vivons tous ici sous la loi de Mahomet : elle défend le vîn^ mais, par contre, elle dous fournit abondamment de Teau du ciel. .
')j Faut-il vous parier du pays situé sur les deux rive? (Ju Nil ? Pour vous en donner une idée Juste et précis^, ili&ut entrer dans la marche fopographique du fleuve.
» Deux lieues au dessous du Caire, il se divise en deux branches; lufie descend a Rosette, l'autre à Damiette. L'entre-deux de ces eaux est le. Delta, . pays extraordinairement fertile quarrose le Nil. Aux extrémités des deux branches,
du côté des terres, est une lisière de pays cultivé, qui n'a guère qu'une lieue de large, tantôt plus, tantôt moins. Passez au-delà, vous entrez dans les déserts, les uns at>outissant à la Lybie, les autres aux plaines qui vont à la mer Rouge. De Rosette au Caire, le' pays est très habité. On y cultive beaucoup de riz, du blé, des lentille£r',dublé de Turquie. Les villages sont les uns- sur lés autres. Leur construction est exécrable; ce n'est autre chose que de la boue travaillée avec les pied3 et entassée, avec des trous pratiqués dessus. Pour vous en donner une plus juste idée, rappelez-vouJs les tas de neige que font les enfants chez nous; les fours qu'ils construisent ressemblent parfaitement aux palais des Egyptiens.
» Les cultivateurs, appelés communément fellahs, sont extrêmement labo*-
IIG méuoirës
rieux; ils vivent de très peu de chose, et dans une malpropreté qui fait horreur.
J'en, ai yu qui buvaient le surplus de Teau que mes chameaux et mes chevaux laissaient dans rabreuvoir.
» Voilà cette Egypte si renommée par les historiens et les voyageurs !
, » A travers joutes ces horreurs, à travers tous les maux qu'on e«îure, je conviens cependant que c'est le pays le plus susceptible de donner à la France une colonie dont les proûts lui seront incalculables. Mais il faut du temps et des lipmmes. Je me suis aperçu que ce n'est point avec des soldats qu'on fonde les colonies , avec les nôtres surtout. Ils sont terribljes daûs les combats, terribles peut-être après la victoire, sans contredit les plus intrépides du monde ^ mais peu faits pour des expéditions lointaines. Us
se laissent rebuter par un propos incon* séquent et lâcheJ Ils en tiennent eaYmêmes. On en a entendu qui disaient^ en voyant passer les généraux :
» — Les voilà, les bourreaux des Français !
» Le càliêe est versé ; je le boirai jusqu'à la lie. Jai pour moi la constance, ma santé, un courage qui , j'espère, ne m'abandonnera pas, et, avec cela, je pouss^ai jusqu'au bout.
» J'ai vu hier le divan que compose le général Bonaparte* Il est composé de neuf personnes. J'ai vu m^uf automates habillés à la turque, de supcrheâ turbans, de magnifiques barbes, et des costumes qui me rs^ppellent les images des dou2e apôtres que papa tient dans Tar-imoirç. Quant à reprit, aux connaissances, au génie et au talent, je ne vous en
118 MÉMOlttES
dis rien : ce chapitre est toujours en bjanc en Turquie^ Nulle part autant d'ignorance, nulle part autant de richesses, nulle part aussi mauvais et aussi sordide usag^ lemporel.
En voilà assez sur ce chapitre* J'ai voulu vous faire ma description, j'ai sans contredit omi^^bien des articles, le rapport du général Bonaparte y sup* pleera.
» Ne soyez pas inquiet pour mon - compte : je souffre, mais c'fôt avec toute Tarmée, Mes effets me sont parvenus.
J'ai dans nos adversités tous les avantages de la fortune. Soyez tranquille , je jouis d'une bonne santé.
» Ménagez les vôtres : j'aurai, j'espère, le bonheur de vous embrasser «vant un an. J;3sais l'apprécier d'avance, et vous le prouverai.
d'Alexandre dumas. 119
» J'embrasse bien tendrement mes sœurs, et suis avec respect votre très soumis 61s.
» fiOYER. »
Comme on le voit, l'opinion sur l'expédition était unanime : chacun sooffrait j chacun se plaignait , chacun demandait la France.
Le souvenirdeces plaintes, la mémoire de ces rébellions prêles à éclater sans cesse, poursuivait Bonaparte à Sainte- Hélène.
• Un jour, raconte-t-il, gagné par l'humeur, je me précipitai dans un groupe de généraux méconteos, et m'adressant à l'un d'eul de la plus haute stature : « Vous avez tenu des propos séditieux, liii dis* je avec véhémence, prenez garde que je ne remplisse mon devoir, vos cinq pieds
liO ':■ 31EMOI&ES
six pouces Devoir empêcheraient pas d'être fusillé dans deux heures. >
Ce général de haute stature auquel il s'adressait, c'était mon père.
Seulement Bonaparte n était souvent pas plus exact dans ses récits que dans ses bulletins.
Nous allons raconter à notre loiir comment la chose se passa.
Après la bataille des Pyramides, à laquelle mon père, toujours son fusil de chasse a la main , prit part en simple soldat, faute de cavalerie, il alla voir
Bonaparte à Ghizelh; il s'était aperçu
que depuis la réunion de Damanhour, le
général en chef le boudait, et il voulait
ayuir une explication.
L'explication ne fut pas difficile à ob- / tonin En l'apercevant, Bonaparte fronça
le souh^tl, et enfonçant son chapeau sur sa tête :
— Ah l c'est vous, dit-il, tant mieux! Passons âaiiS:Ce cabinet.
£t, en disant ces mots, il ouvrit une porte.
Mon père passa le premier, Bonaparte le suivit, et derrière lui ferma la porte au verrou.
— Géqéral, lui dit-il alors, votis vous conduisez mal avec moi. Vous cherchez à démoraliser Tarmée. Je sais tout ce qui s est passé à Damanhour.
Mors liion père fit un pas en avant, et^ posant sa main sur le bras que Bonaparle appuyait sur la garde de son sabre :
— Avant de vous répondre, général, lui dit-il, je vous demanderai dans quelle intention vous avei fermé celle porte
12ii MÉMOIRES
et dans quel but vous voulez t^îen nfaccorder l'honneur du têle-à-têle?
— Dans le but de vous dire i qu'à mes yeux le premier et le deraier de mon armée sont égaux devant la discipline, jet que je ferai , l'occasion s'en présentant, fusiller un général comme un tambour.
— C'est possible général ; mais je crois cependant qu'il y a certains hommes que vous regarderiez à deux fois à foire ftisiller.
— Non, s'ils entravent mes projets»
— Prenez garde général, tout à l'heure vous parliez de discipline, maintenant vous ne parlez plus que de vous. Eh ! bien, à vous, je veux bien donner une explication. Oui, la réunion de Damanhour est vraie ; oui, les généraiix décourages dès la première marche, se sont
DALhXATSDUE DUMAS. 123
demandé quel était le but de celte expédition; oui 9 ils ont cru y voir non pas un motif d'intérêt général, mais d'am^ bition personnelle; oui) j'ai dit ique pour la gloire et l'intérêt de le patrie , je ferais le tour dû monde; mais que s'il ne s'agissait que de votre caprice, je m'arrêterais dès le premier pas» Or, ce que j'ai dit ce soir-là, je vous le répète, et si le misérable qui vous a rapporté mes paroles vous a dit autre chose que ce que je vous dis, c'est non seulement un espion, mais pis que cela, c'est un calomnis^teur.
Bonaparte regarda un instant mon père , puis avec une certaine affection.
— Ainsi Dumas, lui dit-il, vous faites deux parts dans votre esprit, vous mettez la France d'un côté et moi de l'autre. Vous croyez que je sépare mes intérêts
de$es iDtéré(s, ma fortune de la sienne? — : Je crois que les intérêts de la France doivent passer avant ceux d'un homme, si grand que soit cet homme. Je crois que la fortune d'une nation ne doit pas être soumise a celle d'un individu.
— Ainsi, vous êtes prêt à vous séparer de moi ?
— Oui , dès que je croirai voir que vous vous séparez de la France.
— Vous avez tort, Dumas, dit froidement Bonaparte.
— C'est possible , répondit mon père, mais je n'admets pas les dictatures, pas plus celle de Sylla que -celle de César.
— Et vous demandez,....
— A retourner ien France par la première occasion qui se présentera.
— C'est bien. Je vous promets de \^ mettre aucun obstacle à votre départ.
^ 1) ALEXANDRE DiJ>IAS. 125
— Merci, général, c'est la seule faveur que je sollicite de vous.
Et, s'inclinant, mon père marcha vers la porte, tira le verrou et sortit.
Mïi quart d'heure après, mon père racontait à Dermoncourt ce qui venait dé se passer entre lui et Bonaparte, et vingt fois depuis, Dermoncourt m'a raconté à son tour, sans y changer un seul mot, celte conversation, qui eut une si grande influence sur l'avenir de mon père et sur le mien.
Le 1®^ août eu lieu la bataille d'Aboukir, dans laquelle la flotte française fut détruite. Il ne fut donc plus, momentanément du moins, question de retour .pour personne^ pas plus pour mon père que pour les autres.
Cette £atale bataille d'Aboukir eut un terrible ittentissenjent dans l'armée. Au
i26 lIltAlOIRES
premier moment , Bonaparte lui-même en fut atterré, et comme Auguste s'écriant : « Varus, qu'as-tu fait des mes légions! » Bonaparte s'écria plus d'une fois : « Brueys ! Bmeys ! qu'as-tu fait de nos vaisseaipL!»
Ce qui tourmentait surtout Bonaparte, c'était cette incertitude sur son retour en France. La flotte détruite, il n'était plus maître de lui-même. Cette perspective qu'il avait envisagée froidement, de rester six ans en Egypte, lui était devenue insupportable. Un jour que Bourrienne voulait le consoler et lui disait de compter sur le Directoire :
— Votre Directoire, s'écria-t-il, mais vous savez bien que c'est un tas de J . . . . f . . . . quf m 'envient et me haïssent ; ils me laisseront périr ici^ et puis ne
d'aLËXAXD&C DUMAS* 4^7
voyez-vous pas toutes ces figures ? C'est à qui ne restera pas.
Cette dernière boutade était suscitée surtout par les rapports qu'on faisait à Bonaparte du mécontentement général.
Dans ces rapports, Kiéber n'était pas plus épargné que ne Tavait été mon père. 11 sut que Bonaparte parlait de lui comme d'un opposant, et le 22 août 1798, il lui écrivit la lettre suivante :
> Vous seriez injuste, citoyen général, si vous preniez pour une marque de faiblesse ou de découragement la véhémence avec laquelle je vous ai exposé mes besoins. Il m'importe peu où je dois vivre, où je dois mourir, pourvu que je vive pour la gloire de nos armes et que je meure comme j'aurai vécu. Comptez donc sur moi dans tout concours de circonstances, ainsi que sur ceux à qui
4i8 MÉHblKES
VOUS ordonnez de lii obéir. Je vous l'ai déjà mandé, 1 événement du 14 (1) n'a produit sur les soldats qu^indignation et désir de vengeaîice. »
Bonaparte répondit :
« Croyez au prix que j'attache à votre estime et à votre amitié. Je crains que nous ne soyons tin peu brouillés. Vous seriez iii juste à votre tour si vous doutiez de la peine que j'en éprouvais. Surlesol de l'Egypte , les .nuages, quand il y en a, passent en six heur^ ; de mon côté, sil y en avait , ils seraient passés dans trois.
>> L'^estime que j'ai pouf vous est au moins égale à celle que vous m'avez témoignée, quelquefois. »
ïl y a loin de ces froides lettres à cet enthousiasme qui aurait fait dire à Klé-
(!) 14 Ihermidor. — l*v août.
D ALEXANME DUMAS. 1 29
ber portant la main sur Tépaulc de Bonaparte :
« Général , vous êtes grand comme le monde. »
On a beau dire, ce sont les poètes qui font l'histoire ) et l'histoire qu'ils font est la plus belle de toutes les histoires.
Rayez le mot de Bonaparte aux Pyramides , rayez le mot de Kléber à Bona* parte, et vous supprimerez le cadre d'or qui enferme cette grande expédition d'Egypte, la plus folle et la plus inutile des ^péditions, si elte n'en est la plus gigantesque et la plus poétique.
Cependant une certiaine abondance dans les vivres avait succédé à la famine et faisait oublier momentanément aux soldats rentrés dans le bien-être matériel les fatigues et les souffrances du commencement de la campagne. Mal-
17)0 3iÉM0mr-s
heureusement ^ en échange , le numéraire manquait absolument.
Ce fut alors que Bonaparte écrivit a Kléber la lettre suivante, qui doit prendre date avant celle que nous venons de citer, et qui va nous servir à expliquer cette fameuse insurrection du Caire , dans la répression de laquelle mon père joua le principal rôle :
« Bonaparte 9 général en ehef^ au général de
division Kléber. .
y> Au quartier «général du Caire , 9 Ihermidor an VI.
» Nous avons au Caire, citoyen général, une très belle monnaie. Nous aurions besoin de tous les lingots que nous avons laissés à Alexandrie, en échange de quelque numéraire que les négociants
]) ALUXAt^D&Ë DUMAS. 151
nous out donné. Je vous prie doue de faire réunir les négociants auxquels ont été remis lesdits lingots , et de les leur redemander. Je leur donnerai en place des blés et denrées dont nous avons une quantité immense.
o Notre pauvreté en numéraire est égale à notre richesse en denrées, ce qui nous oblige absolument à retirer du commerce le plus de lingots et d'argent que nous pouvons , et à donner en échange des denrées.
» Nous avons essuyé plus de fatigues que beaucoup de gens rCavaient le courage d'en supporter ; mais dans ce moment-ci nous nous reposons au Caire, qui ne laisse pas de nous offrir beaucoup de ressources; toutes les divisions j sont réunies.
» L'élat-major vous aura instruit de
152 MiSMOlllKS
l*évéDement militaire qui a précédé votre entrée au Caire, il a été assez brillant : nous avons jeté deui mille mameludLs des mieux montés dans le Nil.
» Envoyez-nous les imprimeries arabes et françaises ; veillez à .ce que Ton embarque tous les vins, eaux-de-vie^ tentes, souliers ; envoyez tous ces objets par mer à Rosette et sur la croissance du Nil, ils remonteront facilement jusqu'au
Caire*
» J'attends des nouvelles de votre santé j je désire qu elle se rétablisse promptement et que vous veniez bientôt nous rejoindre.
» J'ai écrit à Louis de partir iJOur Rosette avec tous mes effets.
» A rinstant même^ je trouve dans uû jardin des màmelucks une lettre datée du 21 messidor j ce qui prouve qu'un de
1I*ALIX ATfBRC BWMAS . 1 55
ttog GOfiiriani a été mferceptë pnr les ma* melucks.
» Salut,
)l BOriAPÀRTB. »
Verg ce temps, où la pénurie (Ju numéraire se faisait sentir à ce point |que Bonaparte ne craignait pas de redemander aux négociants les lingots d'or et d'argent qui étaient pour eux le gage de l'argent prêté, leur offrant en échange des grains qui, dans le pays, n'avaient aucune valeur. Mon père, en faisant des embellissements dans la maison qu*il occupait et qui avait appartenu à un bey, trouva un trésor. Ce trésor, que le propriétaire de la maison, dan$ sa ftiîte rapide, n'avail pas eu le temps d'emporter, fut estimé k près de deux millions.
1 54 MÉiMOIRES
Mon père écrivit à Finstant même a Bonaparte.
« Citoyen général,
)) Le léopard ne change pas de peau, Thonnête homme ne change pas de conscience.
» Je vous envoie un trésor que je viens de trouver et que Ton évalue à près de de deux millions.
» Si je suis tué ou si je meurs de tristesse ici, souvenez-vous que je suispauvre et que je laisse en France une femme ^ et un enfant.
» Salut et fraternité.
Cette lettre, imprimée officiellement dans la correspondance de rarnàée d'Egypte, fit, au milieu de certaines accu-
DALEXAMIRE l#yMAS. 155
satiûiis qui pesaieut sur certains cbefs, un grand effet. Reproduite par les journaux de New-Yorck et de Philadelphie, elle eut un si grand succès au milieu de cette république naissante, que cinquante ans après, dans un royage que je fis, appelé en Hollande par le jeune roi, a propos de son couronnement, l'honorable M. d'Avejsae, ministre des Etats- Unis à la Haje, me l'a répétée mot pour mot
Cependant, ce défaut de numéraire dont se plaignait Bonaparte, se faisait sentir de plus en plus, on iie savait comment faire pour payerj 'armée, sans re-:
courir aux avances. Celait un moyen odieux, qui eût rappelé le mode de perception de ces fameux Mamelucks. — qu'on était, disait-^on, venu exprès pour punir de leurs vols et de leurs dépréda-
156 Uf^MOIRES
tiens. Il était donc impossîbled'y aroîr recoure Dans cet embarras ^ Foussielgiif , l'adnûoi&lrataur-génëral des finances, proposa au généra) en cbef d'ëtaMir le droit d'exuregistrement sut toutes les concessions de propriétés qui s'étaient faîtes depuis l'arrivée en Egypte ou qui se feraient à rarenir, toutes ces concessions étant temporaires, pouvant être retirées ou renouvelées, selon le caprice du général en chef, lia ressource était incalculaMe. )
Ceoojen fiscal iaconnu jusqu'alors en Orient y M considéré oofiajofie une avanie déguisée et portant préjudice asxL grands concessionnaires turcs ou arabes dont la majeure partie Iiabitail le Caire, fit de cette capitale un centre de révolte.
Un des premiers ordres donnés en ^i> rivant au Caire avait été de surveiller
l)'.ArEXA?f0RK DUMAS. 157
les crieurs des loosquées. Ces crieurs sont dans Fhabitude d'appeler trois fois par jour les fldèles à la prière. Pendant quelques temps on surveilla ces appels ; puis, peu à peu, on s'y habitua, et Ton négligea cette surveillance. Voyant cela, les muzzias substituèrent aux paroles consacrées des appels à la révolte ; dans leur ignorance de la langue y les Français ne s'aperçurent pas de cette substitution, et les Turcs purent librement conspirer, donner des ordres pour te* tarder ou avancer Tiieure de la cons];»ration, dont l'explosion fut enfin filée au matin du 21 octobre^
Le 21 octobre, à huit heures â« matin, la conspiration éclata à la fois sur tous les points p depuis Syèiié jusqu'à Alexandrie.
Mo» lière était malade et ewcore cou-
1 5S UtMOIKKS
che lorsque Dermoncourt se précipita dans sa chambre en criant :
« Général, la ville est en pleine insurrection. Le général Dupuis vient d'être assassiné, A cheval ! a cheval ! •
Mon père ne se fit pas répéter la nouvelle a deux fois. Il connaissait la valeur du temps en pareille circonstance. Il sauta à peu près nu sur un cheval sans selle, prit son sabre, et s'élança dans les rues du Caire, à la tête de quelques officiers qu il avait autour de lui.
La nouvelle annoncée était vraie en tout point. Le commandant du Caire, le général Dupuis, venait d'être blessé mortellement, sous Faisselle, d'un coup de lance qui lui avait coupé l'artère, et et dont l'avait frappé un (Turc caché dans une cave. Bonaparte, disait-on, était à, rîle de Roudha, el ne pouvait rentrer
d'alkxandrr mjmas. 159
dans lii ville. La maison du général CaffarelH avait été forcée, et tous ceux qui s'y trouvaient mis k mort. Enfin y les révoltés se portaient en masse chez le payeur-général Estève.
Ce fut sur ce point que se porta mon père, ralliant a lui tout ce qu'il trouvait d'hommes sur son chemin»
Il parvint a se trouver ainsi a 1^ tète d'une soixantaine d'hommes.
On sait Tadmiratidn qu'avait inspirée aux Arabes la beauté herculéenne de
mon père : monté sur un grand cheval de dragon qu'il maniait en cavalier consommé, offrant sa tête, sa poitrine et ses bras nus à tous les coups, s'élançant au milieu des groupes les plus acharnés avec celte insouciance de la mort qu'il avait toujours eue, mais que redoublait, en cette clrconslance, Fespèce de spleen
dont il était atteint^ il apparut aux Arabes comme Tange exterminateur à la flamboyante épée. En un instant, les abords de la trésorerie furent balayés, les Turcs et les Arabes sabrés, Eslève délivré.
Pauvre Eslève! je me le rappelle encore m'embrassanl tout enfknt et me disant t
— Rappelle-toi bien ceci, c'est que sans ton père, la tête qui t'embrasse pourrirait dans les fossfe du Caire,
La journée se passa en luttes continuelles et acharnées. Le^ membres de rinstitut d'Egypte qui habitaient la matson de Camin-^e^t dans un quartier assez éloigné , s'étaient retranchés et disaient le coup de feu comme de simples mortels. Ils se battirent toute la journée, et ce ne fut que vers le soir que mon
D*ALBXAN»KI DVMÀS. 141
père parvînt jusqu'à eux avec ses braves dragons et les délivra.
Vers la même heure, ou apprit qu'un convoi de malades appartenant à la dlvision Bejnier , et venant de Belbevs, avait été égorgé.
Bonaparte était-il à Roudha, comme le disent toutes les relations officielles, ou était-il à son quartier-général y comme laifirme Bourrienne? Se présenta-t-il inutilement à lune des portes du Vieux- Caire, à la porie de Tlnslitut, et ne put*U rentrer vei-s six lieuies du soir que par la porte de Boulak, où se trouva-t il cerné daiis son hdlel, sans moyen d'ac-* tion ? c*est ce qui €st resté dans Tobscuriié; mais ce qu'il y ade clair, de positif, de patent, c est qu*on ne le vit nulle part, dans celte première journée, et j'en appelle au souvenir des Egyptiens qui
14^ viMOinKs
vivent encore, c'est que Ton vil moa père partout.
Les premiers ordres donnés par Bonaparte eurent leur exécution vers cinq * heures du soir. Le bruit du canon tonnant dans les rues principales , le bruit d'une batterie d obusiers établie sur le Mokkalan , le bruit du tonnerre enfin , bruit si rare au Caire , qu'il épouvanta les révoltés, annonça que la résistance, jusqu'alors partielle et pour ainsi dire instinctive, prenait un accroissement et surtout une direction.
La nuit interrompît le combat. C'est un point de religion chez les Turcs, de ne point poursuivre là bataille engagée pendant l'obscurité. Bonaparte profita de la nuit pour prendre toutes ses dis* positions.
Au lever du soleil , la révolte vivait
BALEXANUait DUMAS. 145
encore; mais les révoltés étaient perdus.
Bon nombre d'entre eux j et surtout les principaux chefs, s'étaient réfugiés dans la ^ande mosquée d*£I-Meazar :
mon père reçut Tordre d'aller les y attaquer et de frapper ainsi au coeur ce qui restait de l'insurrection^
Les portes furent brisées à coup de canon, et mon père, lançant son cheval
au grand galop, entra le premier dans la mosquée.
«. Le hasard Ct qu'en face de la porte, c'est-à-dire sur la route que parcourait dans sa course le cheval de mon père, se trouvait un tombeau élevé de trois pieds à peu près ; en rencontrant cet obstacle, le cheval s'arrêta court, se cabra, et, laissant retomber ses deux pieds de devant sur le tombeau , demeura un ins-
144 MÉMOIHES
tant immobile^ les yeux sanglants cl jetant la fumée par les naseaux.
— L'ange ! Tange ! crièrent les Arabes, et leur résistance ne fut plus de la lutte, mais du désespoir chez quelques-uns, mais chez la plupart la résignation du fanatisme.
Les chefs crièrent Amhan! et se rendl* rent.
Mon père alla rendre compte a Bonaparte de la prise de la mosquée. Il connaissait déjà les détails de cette prise; il reçut parfaitement mon père avec lequel l'envoi du trésor avait commencé de le raccommoder.
— Bonjour, Hercule, lui dit-il, c'est toi qui as terrassé rhydre.
Et il lui tendit la main.
— Messieurs, dit-il en se tournant vers ceux qui l'entouraient, je ferai faire
D*ALEXANDR£ DUMAS. i 45
un tableau de la prise de la grande mosquée ; Dumas, vous avez déjà posé pour la figure principale.
Le tableau fut en effet commandé a Girodet; mais ce tableau, on se le rappelle y n'a pour figure principale qu'un grand hussard blond, sans nom et presque sans grade. C'est lui qui tient la place de mon père, qui , huit jours après l'insurreclion du Caire calmée , se brouilla de nouveau avec Bonaparte en insistant plus que jamais pour revenir en France.
Il <»
Nostalgie. — EvéocmenU de Rome et de Naples. *- Ferdinand. — Caroline.— Emma-Lyouna. — Nelson. •—Déclaration de guerre. — Proclamalion dQ prince Belmoute-Pignatelli. — Relation de la captivité de mon père, écrite par lui-même.
En effet, tiré un instant par Tinsurrection 4u Caire, de cette nostalgie à laquelle il s'était laissé aller, mon père y retomba bientôt ; un dégoût profond de toute chose s'était emparé de lui, avec le dégoût de la vie; et, malgré les conseils de ses amis, il insista obstinément pour
i48 MÉMOIRES
que Bonaparte lui accordât son congé.
Dans une dernière entrevue qu'il eut avec mon père, Bonaparte tenta un dernier effort pour le déterminer à rester. Il alla même jusqu'à lui dire qu'un jour ou Fautre lui-même passerait en France, et lui promettre de le ramener avec lui. Rien ne put calmer ce désir de départ, devenu une maladie.
Malheureusement, Dermoncourt, le seul homme qui eût quelqu'influence sur mon père, était retourné à son régi-
ment et stationnait à Bel-Beyss, lorsqu'il apprit que le départ de sou général était arrêté ; il accourut au Caire, et se rendit chez lui. Il trouva Tappartemcnt démeublé et mon père faisant une vente des objets qui lui étaient inutiles.
Avec l'argent de cette vente, il acheta quatre mille livres de café moka, onze
U ALfiXANORE DUMAS. i 49
chevaux arabes, dont deux étalons et neuf juments, et fréta un petit bâtiment nommé la Belle-Maltaise.
Le défaut de nouvelles, toutes inter* ceptées par les croisières anglaises, faisait qu'on ignorait complètement ce qui s'était passé en Europe.
Disons, pour Tintelligence des faits qui vont suivre, un mot des événements de Rome et de Naples. Nous serons aussi succinct que possible.
Ferdinand et Caroline régnaient à Naples. Caroline, sœur de Marie-Antoinette, avait en haine les Français, qui venaient de tuer sa sœqr, la révolution française, qui menaçait de précipiter de leurs trônes tous les souverains de la terre. C*é* tait une femme ardente à toutes les passions de la haine et de l'amour, luxurieuse à I4 fois de plaisir et de sang
J50 ]|l£i>10IRK&
Ferdinand était un lazzarone, à peine savait-il lire, à peine savait-il écrire. Jamais il n'avait connu d'autre langue que le patois napolitain, il avait dans ce patois fait une «parodie du panem et ctrcensés antiqw. Il disait : les Napolitains se gouvernent avec trois F. — Força, Festa, Farina. — Potence, Fête, Farine,
On comprend qu'un traité arraché par la terreur à de pareils souverains, ne pouvait avoir son exécution, que tant qu'ils demeureraient sous l'empire de cette terreur. Cette terreur, c'était Bonaparte qui la leur avait particulièrement inspirée. Or, non seulement Bonaparte était en Egypte, mais encore on venait d'apprendre la nouvelle que la flotte française avait été détruite à Âboukir, et à la suite de cette destruction, on tenait
Bopaparte pour perda, Tarmée française pour perdue.
Déjà au moment où Tescadre anglaise s'apprêtait à arrêter notre marche vers le but encore inconnu de notre expédî* lion, la flotte anglaise, au méprisde nos trailës avec le roi Ferdinand j avait été reçue dans le pwt de Naples avec des démonstrations non équivoques de sympathie. Ce fut bien autre chose après la bataille d'Âboukir.
A peine la flotte de Nelson eut-elle
été signalée en vue de Naples, traînant à la reinorque les débris de nos. vaisseaux, que le roi, la reine, l'ambassadeur d'Angleterre Hamilton et la belle Emma Lyonna, sa femme, s'embarquèrent sur des navires splendidement décorés et s'avancèrent à la rencontre du vainqueur.
i 52 MÉMOIRES
0 belle et fhtale Emma Lyonna , quel sera rhistorieo qui osera se faire le Tacite de votre vie? Quel sera le poète qui osera se faire le Juvénal de vos passions.
Favorite de Caroline, maîtresse de Nelson , quel sera le bourreau qui osera additionner le chiffre de vos victimes?
Toute cette splendide cour se rendit donc au devant de Tamiral.
Le roi , pour lui offrir une épée , la reine pour lui offrir une maîtresse. Le
soir, la ville fut illuminée, et il y eut bal au palais.
Nelson parut avec Ferdinand au balcon royal, et Ton cria : Vive Ferdinand! Vive Keison !
Et tout cela se passait en face de noire ambassadeur Garât, qui assistait à la
d'à LRX AKDAE DUMAS. i S5
chute de notre influence et à Taccroissèment de Tinfluence anglaise.
Aussi se plaignit-il.
Mais il lui fut répondu que la flotte anglaise n'avait été reçue dans le port de Naples qu a la suite de la menace qu V vait fait l'amiral ^elson de bombarder la ville.
La réponse était illusoire, et, cependant notre ambassadeur dut s'en contenter.
Ce fut ainsi qu'il vit s'organiser une armée de soixante mille hommes , à la tête de laquelle on mit le général autrichien Mack, auquel ses défaites successives attirèrent quelque célébrité.
Dès cette heure , la guerre contre la France fut résolue.
L'armée napolitaine, sous le cbmman-
15 i MËUOiass
dément du général autrichien, fut divisée en trois camps.
Vingt-deux mille soldats furent envoyés àSaint-Germano.
Seize mille occupèrent les Abbruzzes.
Huit mille campèrent dans la plaine de Sessa.
six mille s'enfermèrent dans les murs deGaële.
cinquante-deux mille hommes s*apprêlaient ainsi à envahir les Etats romains et k nous chasser de Rome que nous occupions.
Cependant, quoique résolue, la guerre n'était pas encore déclarée. L'ambassadeur demanda une seconde fois au gouvernement de Naples compte de ce qui se passait.
Le gouvernement répondit qu'il désirait plus que jamais la continuation des
D*ALIsXÀNDRC DUMAS. i55
bonnes relations entre le gouvernement napolitain et le gouvernement français, et que les soldats dont se préoccupait M. Garât, n'étaient dans leurs camps respectifs que pour s'instruire.
Mais quelques jours aprè.^, c'est à dire le 22 novembre, parut un manifeste dans lequel le roi Ferdinand rappelait les dé* iordres révolutionnaires de la France^ les changements politiques de l Italie, le voisinage des ennemis de la monarchie et de la tranquillité générale^ Voccupation de Malte^ fief du royaume de Siciley la fuite du pape et les périls de la religion; puis à la suite de cet exposé de griefs ,' il déclarait que par ces nombreux et puissants motifs, il conduirait une armée dans les Etats romains, afin de rendi e à ce peuple son légi' time souverain, son chef à la sainte Eglise et le repos aux peuples de son royaume
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Il ajoutait que, ne. déclarant la guerre à aucun monarque^ il engageait les armées étrangères h ne point contrarier la marche des troupes napolitaineSy qui n avaient d^au-tre but que de , pacifier Rome et le territoire du Saint-Siège.
En même temps, des lettres particulières des ministres du roi de Naplds aux minisires étrangers excitaient ceux-ci à faire aux Français , non une guerre loyale et ouverte, non pas une guerre de bataille rangée, mais une guerre A'assassinats et d'empoisonnements.
C'est incroyable, n'est-c© pas? c'est impossible, même, lisez une lettre du prince Belmonte-Pignatelii, ministre du roi de Naples, au chevalier Priocca, miiiistre du roi de Piémont
La voici :
« Nous savons que, dans le conseil de
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votre roi, plusieurs ministres circonspects, pour ne pas dire timides, frémissent à Vidée du parjure et du meurtre , comme si le dernier traité d'alliance entre la France et la Sardaigne était un acte politique à respecter. N'a-t-il pas été dicté par la force oppressive du vainqueur?
N'a-t-il pas été accepté sous l'empire de la nécessité? De pareils traités ne sont que des injustices du plus fort à l'égard de l'opprimé, qui, en les violant, s'en dédommage à la première occasion que lui fournit la faveur de la fortune. Quoi ! en présence de votre roi prisonnier dans sa capitale, entouré de baïonnettes ennemies, vous appelleriez parjure de ne point tenir les promesses arrachées par la nécessité, désapprouvées par la conscience ? Vous appelleriez assassinat l'extermination de vos t3Tans?Non, les ba-
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taillons français, pleins de confiance et de sécurité dans la paix , sont disséminés dans le Piémont ; excitez le patriotisme du peuple jusqu'à Tenthousiasme et la fureur , de sorte que tout Piémontais aspire à abattre à ses pieds un ennemi de la patrie.
» Ces meurtres partiels profiteront plus au Piémont que des victoires remportées sur le champ de bataille , et jamais la postérité équitable ne donnera le nom de trahison à ces actes énergiques de tout un peuple qui passe sur les cadavres de ses oppresseurs pour reconquérir sa liberté. Nos braves Napolitains , sous la conduite du brave général Mack, donneront les premiers le signal de mort contre l'ennemi des trônes et des peuples, et peut-être seront-ils déjà en marche quand cette lettre vous parviendra. »
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Or, c'était aux mains d'un gouvernement qui écrivait de pareilles lettres que mon père , général républicain , quittant l'Egypte à cause de son dévoûment à la République, qu'il voyait menacée par l'ambition de Bonaparte, allait tomber, et dans quel moment? au moment oii, battu de tous les côtés pac une poignée de Français , chassé de son royaume du continent, le chef de ce gouvernement était forcé de se retirer à Païenne avec ce cortège de haines , de colères et de vengeances qui accompagnent les défaites et conseillent aux vaincus les résolutions désespérées et fatales.
Aussi allons-nous voir le prince Belmonte-Pignatelli mettre en pratique sur mon père et ses malheureux compagnons les préceptes exposés par lui à son col-
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lègue le chevalier Priocca , minislre du roi de Piétnoot.
Je laisserai mon père lui-même raconter cette terrible captivité , et après quarante-cinq ans , une voix sortira du tombeau, qui, comme celle du père d'Hamlet, dénoncera au monde, le crime de se^ meurtriers*
« Rapport fait au gouvernement français, par le général de division Alexandre Dumas ^ sur sa captivité à Tarente et à Brindisi^ ports du royaume de Naples.
» Parti du port d'Alexandrie dans la soirée du 17 ventôse ah VII, sur le bâti« ment la Belle-Maltaise^ avec le général Mancourtet le citoyen Dolomieu et beaucoup d'autres passagers français, militaires ou employés de Tarmée d'Egypte, tous munis de congés signés Bonaparte,
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j'espérais^ à la faveur d un rent favorable et grâce à la renommée d'excellent voilier qu'avait notre bâtiment, échapper à la flotte anglaise et arriver en dix ou douze jours dans un port de France, Cet espoir était d'autant mieux fondé que le capitaine maltais qui le commandait, — ce capitaine se nommait Félix, — m'avait assuré qu'il suffisait de quelques réparations de peu d'importance.
A une lieue de la ville à peu près, comme nous venions d'Egypte, nous avions une quarantaine k faire, et croyant le pays de Naples jm pays ami, je tenais a me conformer aux lois sanitaires et à n'inspirer aux populations de la Calabre aucune crainte de peste.
À peine fûmes-nous mouillés, que j'envoyai le patron du bâtiment avec une lettre adressée au gouverneur de la ville.
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Cette lettre lui disait qui nous étions, lui exprimait notre détresse et réclamait de son humanité tous les secours qu'il pouvait avoir à sa disposition, secours dont nous avions le plus pressant besoin.
Deux heures après, le capitaine était de retour, il rapportait une réponse verbale du gouverneur. Cette réponse nous invitait h débarquer en toute confiance. La seule condition qui fut mise à notre débarquement, était de faire quarantaine.
Cette condition allait d'elle-même, personne ne songea à la combattre, et nous nous réjouîmes de cet heureux dénoûment à une situation si précaire.
Entrés dans le port, on nous fît descendre les uns après les autres et fouiller par quatre capit^^ines napolitains, dont les bâtiments avaient été brûlés de-
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vant Alexandrie, et à qui j'avais donne passage sur la Belle-Maltaise^ par pure humanité.
Ce premier traitement nous parut étrange. Cependant, nous étions si loin de concevoir des soupçons, que nous i attribuâmes à la rigueur des lois sanitaires, et que nous ne fîmes aucune résistance à ce qu'il s'exécutât»
A la suite de cette visite, on nous entassa confusément, généraux, officiers, passagers, matelots, dans une chambre si étroite , que personne de nous n'osa , en se couchant , empiéter sur les droits de son voisin.
Nous passâmes ainsi le reste de la journée et de la nuit.
Le lendemain , on mit à terre ce qui restait de nos effets et de nos équipages,
et l'on s'empara de nos lettres , de nos papiers et de nos armes.
Mes deux chevaux ne furent pas oubliés dans la confiscation, quoique pendant deux mois on m'en fit payer la nourriture, tout en me laissant croire qu'ils me seraient rendus.
Quarante^huit heures s'écoulèrent encore pendant lesquelles nous demeurâmes entassés dans notre chambre. Enfin, le troisième jour, sur ma réclamation et à prix d'argent, on nous donna, au général Manscourt, à Dolomieu et à moi, une chambre particulière pour y achever notre quarantaine.
Sur ces entrefaites , on nous annonça la visite du fils du roi de Naples.
Introduite près de nous, l'altesse royale s'informa de la santé des généraux Bo-
parte et Berthier et de la situation de rarmée d'Egypte.
Puis il Dous quitta brusquement sans nous dire adieu.
Ces étranges façons , jointes au mau- Tais italien qu'il parlait^ nous donnèrent quelques doutes sur son identité.
Huit jours après, les membres du gourernement vinrent nous annoncer que par l'ordre du prince François nous étions déclarés prisonniers de guerre.
Nous ne nous étions pas trompés.
Voici ce qu'était ce prétendu prince François.
Quatre aventuriers corses avaient résolu de soulever les populations en faveur des Bourbons ; mais , connaissant la lâcheté proverbiale du prince François, ils résolurent d'agir en son nom.
L'un d'eux devait se donner pour hii.
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C'était un nommé Corbara, vagabond sans aveu, mais brave.
Les autres, qui se nommaient de Cesare, Boccheciampe et Golonna, devaient passer : Colonna pour le connétable du royaume, Roccheciampe pour le frère du roi d'Espagne , et de Gesare pour le duc de Saxe.
Maintenant, qu'étaient ces hommes qui prenaient ces titres pompeux ?
De Césare, un ancien domestique à livrée.
Roccheciampe, un ancien soldat d'artillerie déserteur.
Et Colonna, une espèce de vagabond comme Corbara, son ami et son compatriote. ,
C'était à Monljari, dans la maison de l'intendant Girunda, que toute cetle comédie avait (fié jouée.
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Gironda, qui, en sa qualité d'intendant, était censé connaître Théritier de la couronne, avait, lui, pour mission de précéder les quatre aventuriers en les annonçant sous les divers noms et les différents titres qu'ils avaient pris.
Grâce à ces précautions, le voyage des
faux princes fut un triomphe , et devant eux, derrière epx, autour d'eux, toute la
province se sotdeva.
En attendant, le prétendu prince François, agissait en dictateur, cassant les magistrats, nommant des gouverneurs de ville , levant des contributions , et tout cela, il faut l'avouer, plus intelligemment peut-être, et a coup sûr plus hardiment que ne Feût fait le véritable héritier de la couronne.
Deux incidents qui eussent dû perdre nos aventuriers contribuèrent, au con-
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traire, a augmenter le crédit dont ils jouissaient. D'abord, FarchevêquA d'Otrante connaissait personnellement le. prince François ; Tarchevêque d'Otrante, prévenu par Girunda, reçut la fausse altesse royale comme il eût reçu le yrai prince, et pour Otrante, tout fut dit.
Ensuite, pendant son séjour à Tarente, les deux vieilles princesses, tantes de Louis XVI , qui venaient de Naples et qui allaient en Sicile , poussées par le gros temps, vinrent relâcher dans le port. Elles apprirent que leur parent était là, et demandèrent naturellement à le voir.
Force fut au faux prince de se présenter à ses prétendues tantes. Mais les deux vieilles princesses ayant appris dans quel but Corbara jouait ce personnage, et songeant au bien qui ressortait pour le parti bourbonnien de cette comédie,
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prêtèrent la main au mensonge et contribuèrent même par les démonstrations qu'elles donnèrent de leur amitié au prétendu petit-fils de Louis XIV, à le populariser dans l'esprit dès Calabrais.
Cette assertion serait presqu'incroyable si on ne la trouvait reproduite dans les mêmes termes a peu près sous la plume du général Coletta. (1)
(1) Ces imposteorg se dirigèrent vers la ville de Tarenlc, mais lorsqu'ils y farcnl arrivés, ils Tirent aborder le vaisseau qui portait, de Naples en Sicile, les Tieilles princesses de France. Nos avetitariers ne se déconceriferent point, et Corbara s'élant fait précéder par un message qui révélait aux princesses [les effets merveilleux de la crédulité du peuple, se rendit avec «ne pompe royale et l'assurance d'un parent, auprès de ces dames. Les princesses, malgré la fierté naturelle à la race des Bourbons, accueillîrent en petit fils cet aventurier obscur, et croyant servir ainsi la cause du roi, lui donnèrent le litre d'altesse, et lui prodiguèrent des témoignages de respect et 4'affectîon.
(Histoire de NapUs, dei73t à 1825, par Colclta). .