‹ Mes mémoires [microform]Chapitre 27 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

2i2 ]»1ÉM8IRE$

et sauva le second. Hîppolyte sauva le troisième.

Toute cette repêcherie fut raflaire de cinq minutes et cependant l'un des trois baigneurs avait déjà perdu connaissance, de sorte que le voyant couché , les yeax fermés et sans soufQe, je le crus mort. Ma mère qui savait qu^il n'était qu'évanoui, el à qui mon père assurait qu'il ne courait aucun danger de la vie, profita de ce spectacle qui m'impressionnait profondément pour me faire un sermon plein d'éloquence sur le danger d'aller jouer sur les bords du canal. Jamais sermon n*eut un auditoire plus attentif, jamais prédicateur n'eut un converti pins fervent.

A partir de ce moment, on ne m'eût pas , pour tous les trésors de l'enfancfe , chevaux galoppants, moulons bêlants,

D'ALEXANDRf. DUMAS. 2i3

chiens aboyants, on ne m'eût pas fait cueillir une fleur sur les bords du canal.

Une chose m'avait frappé encore, c'étaient les formes merveilleuses de mon père, ces formes pour lesquelles on semblait avoir fondu dans un même moule les statues d'Hercule et d'Antinous, comparées aux formes grêles et pauvres d'Hippolyle.

Il en résulte que je vois mon père , quand je le vois, nu, ruisselant d'eau, et

souriant d'un divin sourire, comme un homme qui vient d'accomplir un acte qui régale à Dieu, c'est à dire qui vient de sauver un autre homme.

Voilà pourquoi je demandais à Pierre s'il savait nager : c'est que le voyant s'aventurer dans des flaques d'eau de deux pouces de profondeur, je songeais

k ce jeune homme évanoui sur les gazons du canal, et que je ne voyais là^ pour nous sauver, ni mon père ni Hippolyte.

Hyppolyte, excellent nageur, coureur dératé, assez bon cavalier, était loin d'avoir, comme je crois l'avoir déjà dit, des facultés intellectuelles correspon* dantes à ses qualités physiques. Deux exemples donneront une idée de son intelligence.

Un soir que ma mère craignait une gelée de nuit et qu'elle voulait en préserver quelque belles fleurs d'autpninc placées sur un petit mur d'appui et dont la vue égayait les fenêtres de la salle à manger, elle appela Hippolyte.

Hyppolite accourut et attendit l'ordre qu'on allait lui donner, ses gros yeux écarquillés et ses grosses lèvrfes ouvertes.

d'aLËXÀNDRR DU.HAS. 245

— Hippolyle, lui dit ma mère, vous rentrerez ces pots-là ce soir , et vous les mettrez dans la cuisine.

— Oui, madame, répondit Hippoljte»

Le soir, ma mère trouva effectivement les pots dans la cuisine , mais empilés les uns sur les autres, afin de prendre le moins de place possible sur les terres de Marie, la cuisinière.

Une sueur froide passa sur le front de ma pauvre mère, car elle comprenait tout.

Hippolyte avait obéi à la lettre. Il avait vidé les fleurs et rentré les pots.

Les fleurs brisées, entassées, les unes sur les autres et toutes brillantes de gelées, furent retrouvées le lendemain au pied du mur.

On appela Pierre, leur médecin. Pierre

â46 uÉMoiaiiS

en sauva quelques-unes , mais la plus grande partie se trouva perdue.

Le second fait est plus grave. Je l'avais offert a Alcide Touzet, pour qu'il le plaçât dans la Sœur de Jocrisse^ mais il n'osa l'utiliser.

J'avais un charmant petit friquet que Pierre avait attrapé. Le* pauvre petit, volant à peine , avait voulu s'aventurer comme Icare à suivre son père i et était passé de son nid dans une cage , où il avait grossi et oîi son aile avait pris tout le développement nécessaire.

C'était iaippolyte qui était chargé spécialement de donner du grain à mon friquet et de nettoyer la cage.

Un jour je trouvai la cage ouverte et mon friquet disparu.

De là, cris, douleurs, trépignements, et enûn intervention maternelle.

D ALKXÀNDRK DUMAS. 347

— Qui a laissé cette porte ouverte?

demanda ma mère à Hippolyte.

~-^ C'est moi, madame, répondit celuici, jojeux comme s'il avait fait Tactioù la plus adroite du momie.

— El pourquoi cela ?

— Dam! pauvre petite béte, sa cage sentait le renfermé.

Il n'y avait rien à répondre à cela. Ma mère n'ouvrait-^lle pas elle-même les fenêtres et les portes des chambres qui sentaient le renfermé, et ne reconmiandait-elle pas aux domestiques d'en faire autant en pareille circonstance ?

On me donna un autre friquet^ et Ton enjoignit à Hippolyte de nettoyer laçage assez souvent pour qu'elle ue sentît plus le renfermé.

Je ne me rappelle pas s% obéit bien ponctuellement. D'ailleurs, un autre éré-

nement préoccupait la maison : le garde Mocquet arait le cauchemar.

Savez-vous ce que c'est que le cauchemar? Oui, car vous avez vu ce monstre aux gros yexxx^ assis sur la poitrine d un homme endormi et haletant.

De qui est la lithographie, je ne m'en souviens pas; mais je Tai vue comme vous Tavez vue.

Seulement, le cauchemar de Mocquet, ce n'était pas un singe aux gros yeux, monstre fantastique éclos dans Fîmaginafion d'Hugo, et reproduit par le pinceau de Delacroix, par le crayon de Boulanger ou par le ciseau de Feuchère ; lion, c'était une petite vieille^ habitant le village d'Harainont, distant d'un quart de lieue de notre château des Fossés, et que Mocquet tenait pour son en^ nemie personnelle.

Mpcquet entra un jour, dès le matin, dans la chambre de mon père, encore couché, et s'arrêta devant son lit.

— ^ Eh bien ! Mocquet, demanda mon père, qu*y a-t-il ? Et pourquoi cet air funèbre.

— Il y a, mon général, répondit gravement Moèquet, que je suis cauchemardê.

Mocquet, sans s'en douter, avait enrichi la langue française d'un verbe passif.

— Tu es cauchemardét Oh ! oh ! fit mon père en se soulevant sur le coude.

— Oui, général.

Et Mocquet tira son brûle-gueule de sa bouche, ce qu'il ne faisait que rarement et dans les circonstances graves.

Ce brûle-gueule était devenu non pas

2S0 JUÉMoraus

un accessoire de Mocquet, mais une partie intégrante de Bfocquet.

Nul ne pouvait dire avoir jamais vu Mocquet sans son brûle-gueule. Quand par hasard, il ne le tenait pas à la bouche, il le tenait k la main.

Ce brûle-gueule, destiné à accompagner Mocquet au milieu des fourrés les plus épais , devait présenter le moins de . prise possible aux corps solides qui pouvaient amener son anéantissement.

Or, l'anéantissement d'un brûle-gueule bien culotté était pour Mocquet une perte que les années seules pouvaient réparer, et encore !

Aussi, la tige du brûle-gueule de Mocquet ne dépassait jamais cinq ou six lignes, et encore pouvait-on toujours, sur les cinq ou six lignes , parier pour moitié en tuyau de plume.

d'ali.xandre du)ià$. 251

Cette habitude de ne pas quitter sa pipe, laquelle avait creusé son étau entre les incisives et les cauines de Mocquet, avait amené chez lui une autre habitude qui était celle de parler les dents serrées, ce qui donnait un caractère d'entêtement particulier a tout ce qu'il disait; car alors rien n'empêchait plus ses dents de se rejoindre.

— Et depuis quand es-tu cauchemar dé ^ mon pauvre Mocquet? demanda mon père.,

— Depuis huit jours, général.

— Et par qui î

— Oh ! je sais bien par qui, dit Mocquet les dents plus serrées que jamais.

— Mais, enfin, peut-on le savoir?

— Par celte vieille sorcière de mère Durand, général.

^o2 MÉMOIIIBS

— Par la mère Durand d'Haramont!?

— Oui, par elle.

— Diable, Mocquet,. il faut faire atten-* tion à cela.

— Je fais attention aujssi, et elle me le paiera, la vieille taupe.

La vieille taupe était une expression de haine que Mocquet avait empruntée à Pierre, lequel n'ayant pas de plus; grand ennemi que les taupes, donnait le nom de taupe à tout ce qu'il détestait.

— Il faut faire attention à cela, Mocquet, avait dit mon père.

Ce n'est pas que mon père crut au cauchemar de Mocquet, ce n'est pas même qu'en admettant Texistenoe de ce cauchemar, il crût que c'était la mère Durand qui cauchemardait son garde. Non ; mais mon père connaissait les préjugés

I D*ALEXANDEfi DUAIÀiS. 255

de nos paysans ; il savait que la croyance aux sorts est encore fort répandue dans les campagnes. Il avait entendu raconter quelques exemples terribles de vengeance de la part d'ensorcelés, qui avaient cru rompre le charme en tuant celui ou celle qui les avait charmés^ et Mocquet en dénonçant la mère Durand à mon père, avait mis dans sa dénonciation un tel accent de menace, il avait serré la crosse de son fusil de telle façon, que mon père avait cru devoir abonder dans le sens de Mocquet, aïin de prendre sur lui cette influence, qu'il ne fît rien sans le consulter.

— ^^ Mais avant qu'elle ne paie, mon cher Mocquet, — lui dit mon père, — il faudrait bien t assurer qu'on ne peut pas te guérir de ton cauchemar.

— On ne peut pas, général.

254 ntMoncs

— Comment, on ne peut pas?

— Non, j ai fait Timpossible.

— Qu as-tu fait?

— D'abord, j'ai bu un grand bol de rin cbaud ayant de me coucher.

— Qui ta conseillé ce remède-la?

Est-ce M. Lecosse.

Lecosse était le médecin en chef de Villers-Colterets.

— M. Lecosse ? fit Mocquet, est-ce qu'il connaît quelque chose aux sorts^ lui?

Non, pardieu pas, ce n'est pas M. Lecosse.

— Qui est-ce donc?

— C'est le berger de Longpré.

— Mais un bol de vin chaud, animal ; tu as dû être ivre-mort après l'avoir bu.

— Le berger en a bu la moitié.

— Je comprends l'ordonnance, alors;

D'âLBtANDRK DUMAS. ^55

et l6 bol de vin chaud n'a rien fait?

— Mon général, elle est venue piétiner sur ma poitrine cette nuit^là, comme si je n'avais absolument rien pris.

— Et qu'as-tu fait encore?

— J'ai fait ce que je fais quand je veux prendre une bête fausse.

Mocquet avait une phraséologie qui lui était particulière. Jamais on n'avait pu lui faire dire une bête fauve. Toutes les fois que mon père disait : une bête fauvej Mocquet reprenait : Oui, général, une bête fausse , — parce que , général , sauf votre respect , vous vous tromper.

— Gomment, je me trompe?

— Oui, on ne dit pas une bête fauve, on dit une bête fausse.

— Et pourquoi cela î

— Parce que bête fauve, cela ne veut rien dire.

256 MÈMOiftES.

— Et que veut dire bêle fausse ?

— Ça veut dire une bête qui ne va que la nuit, ça veut dire une bêle qui trompe, ça veut dire une bête fausse enfin. La définition était si logique qu'il n'y avait rien a répondre. Aussi mon père ne répondit-il rien , et Mocquet triomphant, continua d'appeler les bêtes fauves y des bêles fausses.

Voilà pourquoi k la question de mon père :

— Et qu'as-tu fait encore?

Mocquet répondait :

— J*ai fait ce.que je fais quand je veux prendre une bête fausse*

— Et que fais-tu, Mocquet ?

— J'ai préparé im, p^r/jfe.

C'était la façon de Mocquet de prononcer le mot piège.

U^AL&XArft>R£ MUMAS. 257

— Tu as préparé ua piège pour prendre la mère Durand ?

Mocquet n'aimait pas qu'on prononçât les mots autrement que lui. Il reprit :

— J'ai préparé un pierge pour la mère Durand.

— £t où l'as-tu miS) à ta porte ?

— Oh! bien oui, à ma porte; est-<3e qu'elle passe à ma porte, la vieille sorcière? Elle entre dans ma chambre à coucher, je ne sais pas seulement par où.

— Par la cheminée, peut-être?

— Il n'y en a pas. Et d'ailleurs je ne la vois que lorsque je la sens, quand elle me piétine sur lajpoitrine : v'ian ! v'ian ! v'ianl

— Enfin, où as-tu mis le piège?

— Le pierge ? Je l'ai mis sur mon estomac, donc.

258 MÉMomES

— Et quel piège as-tu mis ?

— Oh I un fameux pîerge^ avec une chaîne de fer que j ai passée à mon poignet. Il pesait bien dix livres. Oh ! oui, dix à douze livres au moins.

— Et celte nuit-là ?

— Oh ! celte nuit-là , ça été bien pis. Ordinairement c'était avec ses galoches qu'elle me pétrissait la poitrine; cette nuit-là, elle est venue avec ses sabots.

— Et elle vient comme cela ?

— Toutes les nuits que le bon Dieu fait. Aussi j'en maigris que je deviens étique; mais ce matin j'ai pris mon parti.

— Et quel parti as-lu pris, Mocquet ?

— J'ai pris le parti de lui flanquer un coup de fusil, donc.

— C'est un parti sage. Et quand doistu le mettre à exécution ?

d'aLBXANSRK DUMASr 259

— Oh! ce soir ou demain, général.

— Diable ! et moi qui voulais t'envoyer . à Villers-Hellon.

— Oh ! ça ne fait rien, général. Elail-ce pressé, ce que j'allais faire ?

— Très pressé.

— Eh bien! je peux aller à Villers- Hellon, il n'y a que quatre lieues, et être revenu ce soir. Ca fait huit lieues dans la journée. Nous en avons avalé bien d'autres en chassant, général.

— C'est dit^ Mocquet. Je vais te donner une lettre pour M. CoUard, et tu partiras-

— Et je partirai. Oui, général.

Mon père se leva et écrivit à M. Collard.

Nous dirons plus tard ce que c'était que M. Collard; en attendant, conten-

260 MiAlOIHES

tons-nous de consigner ici que celait un des bons amis de mon père.

La lettre était conçue enf ces termes :

« Mon cher CoUard ,

» Je vous envoie nion imbécile de garde, que vous connaissez. Il s'imagine qu'une vielle femme le cauchemarde toutes les nuits , et pour en finir avec son vampire, il veut tout simplement le tuer. Comme la justice pourrait trouver mauvaise cette manière de se traiter soimême des étouffements, je vous Tenvoie so«s un jH^élexte quelconque. Envoyez-le chez Dauré de Vouty, qui, sous un autre prétexte, l'enverra chpz Dulauloy, lequel, avec ou sans prétexte, renverra au diable, s'il veut.

» En somme, il faut que sa tournée dure une quinzaine de jours. Dans quinze

jours, nous habiterons Antilly, et alors, comme il ne sera plus dans le voisinage d'Haramont, et que probablement son cauchemar le quittera en route, la mère Durand pourra dormir tranquille, ce que je ne lui conseillerais pas de faire , si Mocquet demeurait dans les environs.

» Il vous porte une douzaine de bécassines et un lièvre que nous avons tués hier en chassant dans les marais de Wualue.

» Mille tendres souvenirs à votre belle Hermine, et mille baisers à votre chère petite Caroline.

» Votre ami,

ALJSX. DUMAS.

» P. S. Nous avons reçu hier des nouvelles de votre filleule Aimée, qui se porte bien; quanta Berlick, il grandit

^62 l^lÉMOiUES

d'un pouce par mois, et court toujours sur la pointe des pieds. »

» Les sabots n y ont rien fait. »

Mocquet partit une heure après la lettre écrite, et, trois semaines écoulées, vint nous rejoindre à Antilly.

— Eh bien ? lui demanda mon père, le voyant gaillard et bien portant ; eh bien \ la mère Durand? ^

— Eh bien, général, elle m'a quitté, la vieille taupe. Il paraît qu'elle n'avait de pouvoir que dans le canton.

Maintenant le lecteur a le droit de me demander une explication sur le /?05/scriptum de mon père et d'exiger que je lui dise ce que c'était que ce Berlick qui grandissait d'un pouce par mois et qui courait sur la pointe des pieds sans que lei sabots y Qssent rien.

d'àJLEX ANDRE DUltfAS.' 203

Berlick, c'était moi.

Voici à quelle circonstance je devais ce charmant sobriquet.

Pendant la grossesse de ma mère , avait eu lieu, comme d'habitude, le jour de la Pentecôte, la fête de Villers-Cotterets*

Fête charmante, sur laquelle je reviendrai, qui se passe sous les feuillées^ . nouvelles, au milieu des fleurs qui s'ouvrent, des papillon^ qui voltigent, des^ fauvettes qui chantent.

Fête qui autrefois avait sa réputation^ fête à laquelle on venait de vingt lieues à la ronde, et qui, comme toutes les fêtes, à commencer par la Fête-Dieu, n'existe plus guère que sur le calendrier.

Donc, à cette fête où venait tant de monde, était venu un homme portant

3<64 MEMOIBES

sur son dos une barraque, comme lescargot porte sa coquille.

Celte barraque contenait le spectacle essentieUen&ent national de Polichinelle, spectacle auquel Gœthe a emprunté son drame de Faust.

En effet, qu'est-ce que Polichinelle? un libertin usé, blasé, rusé, qui enlève les ifemmes, qui baffoue les frères et les maris, qui rosse le commissaire et qui finit par être emporté par le diable.

Qu'est-ce que Faust sinon un libertin usé, blasé, peu rusé, c'est vrai, qui enlève Marguerite, qui lue son frère, qui rosse les bourgmestres, et qui finit par être emporté par Méphistophélès î

Je ne me hasarderai pas à dire que Polichinelle est plus poétique que Faust, mais j'oserai soutenir qu'il est aussi philosophe et plus amusant»

D ALliXAXDRR PUMAS. 265

Donc, notre homme à la barraque arait étabtt son spectacle sur la pelouse, et donnait trente ou quarante représentalions par jour de cette sublime farce qui nous a tous fait rire^ enfants, et fait réfléchir hommes.

Ma mère, enceinte de sept mois, alla voir polichinelle. Notre homme à la barraque était un homme d'imagination. Au lieu d'appeler son diable tout simplement le diable, il lui avait donné un nom. V

Il rappelait Berlick.

L'apparition de Berlick frappa singulièrement ma mère.

Berlick était noir comme un diable.

Berlick avait une langue et une queue écarlates. Berlick ne parlait que par une espèce de grognement qui ressemblait au bruit que fait un s^^phon d*eaij de seltz

au moment où il se vide, bruit inconnu a celte époque où ces syphons n'étaient pas inventés, mais par cela même d'autant plus effrayant.

Ma mère resta préoccupée de cette figure fantastique au point qu'en sortant elle s'appuya sur sa voisine en disant :

— Ah ! ma chère, je suis perdue, j accoucherai d'un Berlick.

Sa voisinç, qui était enceinte comme elle, et qui s'appelait madame Duez, lui répondit :

— Alors, ma chère, si lu accouches d'un Berlick, moi qui étais avec toi, j'accoucherai d'un Berlock.

Les deux amies rentrèrent a la maison en riant, mais chez ma mère le rire n'était pas franc, et elle demeura convaincue qu'elle mettrait au monde un

» ALEXAMDIU5 DVMA6. 2C7

enfant qui aurait le visage noir , une queue rouge et une langue de feu.

Le jour de raecouchement arriva.

Plus ce jour approchait plus la croyance de ma mère prenait d'intensité. Elle prétendait que je faisais des bonds comme un diable seul pouvait en faire , et que quand je lui donnais des coups de pied, elle sentait les griffes dont mes pieds étaient armés.

Enfin arriva le 24 juillet, la demie sonna après quatre heures du matin , et je naquis.

Mais en venant au monde, il paraît qu'à force de me tourner et de me retourner, je m'étais pris le cou dans le cordon ombilical, de sorte que j'apparus violet et à moitié étranglé.

La femme qui assistait ma mère poussa un cri. .

268 MÂMOIRES

— Ah ! mon Dieu ! murmura ma mère, — noir, n'est-ce pas ?

La femme n'osa répondre. Du violet au noir, il y avait si peu de différence, quece n'était pas la peine de la démentir.

En ce moment je voulus crier, comme fait en entrant dans la vie cette créature destinée à la douleur, que Ton appelle l'homme.

Le cordon me serrait le cou, je ne pus faire entendre qu'une espèce de grognement, analogue à un bruit qui n'était que trop présent a l'oreille de ma mèrev

— Berlick ! s'écria-t-elle désespérée,, Berlick!

Heureusement l'accoucheur se hâta de la rassurer, il me dégagea le cou et ma face reprit sa couleur et mon cri fut un vagissement d'enfant et non un grognement diabolique.

UALBXANDRR DUMAS. 269

Mais je n'en étais 'pas moins baptisé du nom de Berlick et le nom m'en resta.

Quant au second paragraphe du post^ scripium .

« Il çaurt toujours sur la -pointe de ses pieds et les sabots Jiy ont rien7ait. »

Il avait trait a une particularité de mon organisation , qui fit que jusqu'à l'âge de quatre ans , je marchai ou plutôt je courus, car je ne marchais jamais

et je <îourais toujours ; je courus, dis-je,

$ur Fextrême pointe des pieds.

Elssler, près de moi, eût paru danser sur les talons.

Il résultait de cette manière toute particulière de me mouvoir, que, quoique je ne tombasse pas plus souvent qu'un autre enfant, ma mère avait plus qu'une autre mère, la crainte ;de me voir tomber, et demandait conseil atout le monde

272 UÊJklOtUlCS

qui lui était due comme prisonnier k Brindisi, et de plus se faire ordonnancer le paiement de sa solde arriérée de Tan VII et de l'an VIII.

Nous partîmes pour Paris.

Oh ! ce voyage , c'est autre chose. Je me le rappelle parfaitement^ noti pas précisément le voyage dans sa partie de locomotion 9 au contraire, je me vois tout arrivé à Paris. C'était vers le mois d'août ou de septembre 1806. Nous étions descendus rue Thiroux, chez un nommé DoUé, ami de mon père.- C'était un petit vieillard, portant redingote grise, culottes de velours, bas de coton chinés, souliers à boucles ; il était coiffé en ailes de pigeon et avait une petite queue serrée d'un ruban noir et terminée par un pinceau bl^c. Le collet de sa redingote fai-

n'ALRXAI^DRE DUMAS. 275

sait remonter celle queue vers le ciel de la façon la plus menaçante.

Sa femme avait dû être très jolie, et je soupçonne mon père d'avoir été Tami de la femme avant d'être devenu celui du mari.

On rappelait Manette.

Je cite tous ces détails pour prouver combien ma mémoire est sûre et com« bien je puis compter sur elle.

Notre première visite fut pour ma sœur. Elle était dans une excellente pen- ' sion tenue par une madame de Mauclerc et une demoiselle de Ryan, Anglaise, qui nous prit depuis toute une petite fortune dont nous devions hériter. Cette pension était située rue du Harlay , au Marais. C'était un de nos cousins, Tabbé Conseil, ancien gouverneur des pages du roi

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