‹ Mes mémoires [microform]Chapitre 3 sur 29 · V . Jeân-Micheldè Violaine. — Long · texte numérisé non relu

V . Jeân-Micheldè Violaine. — Long

; pré^ officier public.

Ceci posé, que ni moi , ni mon père

o'-étions bâtards^ et en nous réservant de

prouver, a la fin de ce chapitre qfte mon

grand^^père ne Téiaitpaâ pluà que nous,

je coutinue : ' * • ' -

Quant à ma mère , Marie^Loûise-Eli-

D ALËllANDRE DUMAS. 15

sabeth I^bouret^ elle était fille ^ comme on Ta yu^jde Glailde ^abouret^ commaor dantrde lâL garde nationale et. prùptïétaire dé rhéiel éeVEck^ au^ilioment où il signait le contrat de mariage de sa filfê) mais anciennement premier maître d'hôtel de Louis-Philippe ^'Orléans^ fils de liouis d'Orléans, qui avait fait si peu de bfuity et père de Philippe^Jo* sephi, qui venait de prendre le Surnom de Philîpii^-Egalité, et qui en faisait tant. : ... ' iî . . .

, LouisrfbîJtippe était mort d'une atta-* que ^ gcrutleau château de Saint-Aâsise, le 18 novembre .1785. --» L'abbé Maury^ qui disputait fort alors contre le fils^ avait fait l'élqge ftinèbre du père à

Notre-Dame- ,

le mp, rappelle avoir tjrès souvent enteodu parler a joaioa grandrpère de ce

prince comme d'un homme excellent et assez charitable, quoique avare; mais c*étaît surtout madiime dé Montéssori que mon grandrpère iehaît en véritable ido^

lâtrië. '<

On sait que Louis-Philippe d'Orléans veuf en premièreè noces de cette fia^ inetise Louise-Henriétte de ^urbon* Conti dont les dérèglements amoùrèut avaient fait scandale inème à la cour de Louis XV, avait^ le -24 avril 1775 épousé en secondes noces Charlotte-Jeanne BérauddelaHàie dé Rion, marquise de Montesson, restée veuve e» 1709, du marquis de Alontesson , lieutenant des

armées du roi.

Ce mariage, quoiquie resté secret, s'était fait de l'agrément du roi Louis XV. Soulavie donne sur sa célébration jet son accomplissement quelques détails assez

d'aLÉXANDRE DUMAS. Il

curieux pour que nous les consignions

Ces détails ne manqueront pas d'intérêt, nous (l'espérons, dans une époque où les mœurs sont devenues si différentes de ce qu'elies étaient alors,

Posonsd'abord ceci en principe : c'est que madame de Montesson passait , à la cour et à la ville, po)^ aroir cette singulière idée de ne vouloir être la femme de M. le duc d'Orléans qu'après l'avoir épousé.

M. de Noailles a fait depuis, sur la résistance de madame de Vaintenon aux désirs de Louis XIV en pareille circonstance, un livrejqui lui a ouvert les portes de l'Académie.

Voyez à quoi tient Thomogénéité

des corps constitués. Si madame veuve

Scarron n'avait pas été vierge, ce qui i 2

est possible, M. dcNoailles ne faisait pad son livre, et rAcadémie, où le besoin de M. de Noailles se faisait sentir , restait incomplète et par conséquent dépareillée*

Cela ne faisait rien a M. de Noailles, qui restait toujours M. de Noailles.

Mais que devenait rAcadémie ?

Revenons à M. le duc d'Orléans, à son mariage avec madame de Montesson, et au récit de Soulavîe, que nous reproduisons textuellement :

« La cour et la capitale étaient ins^ truites des toiirments du duc d'Orléans et des rigueurs de madame de Montesson .

» Ce prince, conduit par Tamour, ne voyait jamais ni le roi, ni le duc de Choiseul, qu'il ne renouvelât la demande, d'épouser madame de Montesson.

«Mais le roi s'était £aiit une règle de politique, qui fût suivie pendant tout

d'aLEXANDR£ DUMAS 19

son règne, et qui ne permeltalt pas de légitimer ses enfants naturels , ni ceux des princes.

» Par les mêmes principes, il refusait à la noblesse du royaume la permission de contracter des mariages avec les princes du sang.

» Les débats interminables entre les princes légitimes et les princes légitimés par Louis XIV, les intrigues dangereuses du grand dauphin et de madiime de Maintenon, étaient les derniers exemples qu'on citait pour motiver les refus dont le roi et ses ministres accablaient M. le duc d'Orléans. Le sang royal de la maison de Bourbon était encore réputé divin. Son mélange était un crime pcdiitique.

» Du côté de Henri IV, prince béarnais, la maison de Bourbon se trouvait alliée

dans le Midi à plusieurs maisons d^uiie noblesse subalterne. La maison de Bourbon méconnaissait ces alliances, et il suffisait qu'un gentilhomme peu connu eût tenté de les faire valoir , pour être exclu des grâces de la"cour.

» Le ministre était d'ailleurs si isatisfait de tenir les d'Orléans sous sa dépendance, que Louis XV refusa avec

constance de faire madame de Montesson la première princesse du sang, par un mariage solennel, obligeant le duc d'Orléans de se contenter d*un mariage secret. Ce mariage, quoique légitime. Comme union conjugale» n'aurait aucun ca« ractère de ceux des princes du sang , et ne serait pas publié.

» Madame de Montesson ne voulait ni jouer le rôle forcé de première princeisse du sang, ni soutenir avec les prin-

cesses des hostilités d'étiquette qui n'é^ taient point dans son caractère.

> Déjà habituée à Tobservation des règles de la décence avec M. le duc d'Orléans^ elle parut contente de l'épouser comme madame de Sfaintenon tfVait épousé Louis XIV.

» L'archevêque de Paris ^ instruit de l'agrément du roi, accorda aux deux époux la dispense des trois publications de bans.

>Le chevalier de Durfort, premier gentilhomni^e de la chambre du prince, en survivance du comte de Pons et Périgny, l'ami du prince, furent les témoins du mariage béni par l'abbé Peufart, curé de Saint-Euslache, en présence de M. de Peaumont, archevêque de Paris.

n Le jour du mariage, le duc d'Orléans

avaiit à Yillers-Ck>tterêts une cour très nombreuse.

» La veille et le matin de la cérémonie^ il avait dit à M. de Valençaj et à ses plus intimes qu'il touchait enfin k une époQue et au moment d'une sorte de bonheur qui n'avait que le seul désagré*^ ment de n'être pas connu.

» Le matin du jour qu'il reçut à Paris la bénédiction nuptiale, il dit :

» Je laisse la compagnie , je reviendrai plus tard; je ne reviendrai pas seuly mais bien avec une personne avec laquelle vous partagerez V attachement que vous portez à mes intérêts et à ma personne.

Le château fut pendant toute la jour* née dans la plus grande attente. Monsieur d'Orléans, sans proférer le mot c marfa^e.^ avait laissé la clef des secrets de la journée.

D*ALKXA?IDRE DUMAS. 25

» Le soir^ on le vit rentrer au saloo de compagnie, qui était fort nombreux, tenant par les mains madame de Montesson, sur laquelle se réunirent tous les regards.

»La modestie était le plus beau de ses ornements. Toute la compagnie fut touchée de ce premier instant d'embarras.

» Le marquis de Valençay alla vers elle, et, la traitant avec les manières et les égards dus à une princesse du sang, il fit les honneurs de la maison en homme initié dans les mystères de la matinée.

» L'heure du coucher arriva.

» Il était d'usage chez le roi et dans la maison des princes , que le seigneur le plus qualifié, recevant du valet de chambre la chemise, la présentât au prince.

Si MÉMOIRES ^

quand il se couchait. A la cour , le premier prince du san^ aVait les prérogatî- Yes de la donner au roi. Chez lui il la recevait du premier diambellan.

» Il est dit dans les lettres de madame de Sévigné du premier janvier 1680, que :

« Dans les mariages de la famille • royale, les nouveaux époux étaient » couchés, et les chemises étaient don- » nées par le roi et par la reine. Quand » Louis XIV eut donné la chemise au » prince et la reine à la princesse, I^ » roi Tembrassa tendrement quand elle » fut au lit, et la pria de ne rien contes- » ter^à M. le prince de Conti, mais d'être » obéissante et douce. »

)) Au mariage de Monsieur le duc d*Or. léans, la cérémonie de^la chemise eut lieu de cette sorte : d'abord un moment

-ïv^

d'aLUXANDRB DUMAS. ' 25

d embairas le précéda ; le duc d'Orléans et le marquis de Valençay temporisèrent quelque temps, d'un côté avant de la demander, de l'autre avant de la recevoir.

» il y avait dans M. d'Orléans raiqiable retenue d'un homme modéré dans les jouissances les plus pures.

> Yalençaj, enfin, la présenta au prince, qui, en se dépouillant de celle de la journée, jusqu'à la ceinture, offrit à toute la compagnie le spectacle d'une épilation complète, suivant les règles de la plus iHÎUante galanterie du temps.

>Les princes ou les grands ne con* sommaient des mariages ou ne rece* valent les premières faveurs d'une maitresse qu'après avoir subi cette opération préalable. »

La nouvelle du fait passa, dans le mo«

26 MÉDiOIRES

ment, de la chambre dans le reste du palais, et Ton ne douta plus du mariage du duc d'Orléans avec madame de Mon* tesson, contrarié par tant d'intérêts et d'incidents.

Le duc d'Orléans vécut, depuis son mariage, avec la pliis grande intimité et conGance avec son épouse. Elle lui rendit extérieurement les honneurs qui liaient dus au premier prince du sang.

Elle l'appelait monseigneur en public et parlait avec respect aux princesses du sang , leur accordant le pas et les préséances d'usage, en entrant ou en sortant, et pendant leurs visites dans les grand appartements du Palais-RoyaK

Elle conservait le nom de veuve de M. de Montesson ; mais elle était appe« lée de son mari : Madame de Montesson^ ou simplement madame , ou quelquefois

d'aLEXANDUE DUMAS. 27

ma femme y suivant les circonstances. Il l'appelait de cette manière, lorqu*il était avec les amis. — Le soir, en quittant la compagnie, on lui entendait dire sou* vent : a Ma femmes ir(ms*nous bientôt nous coucher 7 •

Le cajractère excellent de madame de Montesson fit longtemps le bonheur de ce prince et son propre bonheur.

Elle s'occupait de musique et des chasses, dont elle partageait les plaisirs avec le prince. Elle avait un théâtre dans l'hôtel qu'elle occupait à la Chaus* sée-d'Antin, théâtre sur lequel elle jouait avec lui.

Le duc d'Orléans , né bonhomme et naïf, réussissait dans les rôles de paysan, et madame de Montesson dans ceux de bergère et d'amaute.

Feue madame la duchesse d'Orléans

28 HÉHOIRES

avait prostitué cette maison au point que les dames n'y revenaient gu'âvee des réserves étudiées et suivies. Madame de Montesson y rétablit le bon ton , la dignité, rouvritpa porte aux plaisirs déli*^ cals et ranima le goût des arts, du bel esprit, et y ramena souvent la gaîté et la bonhomie.

Ce château de ViUers-Cotterêts,'^dans lequel Soulavie raconte que s'acopmpllt ce mariage si désiré, était avec Sainte- Assise la résidence de M. le duc d'O^rléans«

Ce château faisait partie des apanages de la famille depuis le mariage de Monsieur, frère du roi Louis XIV , avec madame Henriette d'Angleterre.

Le bâtiment,Spresque grand à lui seul comme toute la ville, et qui, devenu un déi)otde mendicité, un asile de refuge,

1>*ALEXANDBE DUMAS* îâ

loge aujourd'hui sept à huit cents pau-vres, ce bâtiment n'offre rien de remarquable comme architecture ^ à part un coin de l'ancienne chapelle qui appartenait, autant qu'on en peut juger par ce qui précède, a l'époque de la plus belle renaissance. Commencé par François P^le château a été achevé par Henri IL

Le père et le fils 7 ont apposé chacun son cachet. François P*^ y a sculpté des salamandres ; Henri II son chiffre et celui de sa femme, Katherine de Médicis.

Les deux chiffres, qui se composent de la lettre K et de la lettre H, sont renfermés dans les trois croissants de Diane de Poitiers,

Etrange réunion de chiffres des époux et. des armes de la maîtresse, et qui est encore visible aujourd'hui a l'angle de

l'avons constaté dans les actes cités par nous, du marquis Antoine-Alexandre - Davyde la Pailleterie, colonel et commissaire général d'artillerie , auquel appartenait par héritage la terre de la Pailleterie , érigée en marquisat par Louis XI V, en 1707.

Les armes de la famille étaient d'azur à trois aigles d'or, aux vols éployés pour, deux , et un avec un lanneau d'argent placé en cœur, embrassés par les griffes dextres elsenestres des angles du chef, et reposant sur la tête de l'aigle de pointe.

A ses armes, mon père, en s'engageant comme simple soldat, ajouta une devise, ou plutôt, mon père, en renonçant à son titre et par conséquent a ses armes , prit en leur lieu et place cette devise : Deus dédit , Deus daUu Devise

D ÀLKXAMBIIB DUMAS. 33

qui eût été ambitieuse^ si Dieu ne l*ayait ^! pdk contresignée.

Je ne sais quelle brouille de cœur ou quel projet de spéculation détermina mon grand-père à quitter la France, vers 1760, à vendre sa propriété et à 8*en aller prendre une habitation k Saint-Do^ mingiie.

En conséquence de cette détermina^ tion, il avait acheté une immense éten* due de terrain situé vers la pointe occi* dentale de Tile, près du cap Rose, et connu sous le nom de la Guinodée , ou Trou-de-Jérémie.

C'est là que mon père naquit, de Louise €essetta Dumas et du marquis delà Pailleterie, le 2S mars 1768.

Le marquis de la Pailletme avait alors cinquante-*deux ans, étant né en 1710.

Sesyeiix s'ouvrirent dans la plus belle

|)artîô de cette île magnifique, reine du golfe où elle est située ^ et dont Tair est si pur qu'aucun reptile venimeux n'y fiSLiiraît vivre/

Un général, chargé de fôconquérir Saint-Domingue qui nous avait échappé, eût ringénieusé idée j comme moyenidè guerre, de faire transporter de la Jamaïque a Saint-Domingue toute une cargaison de reptiles les plus dangereux que Ton pût trouver. Des nègres, charmeurs de serpents, furent ch^rgés|de lès prendre gur un point et de lés déposer sur rautre^i

La tradition veut qu'un mbis après toû3 eussent péri^ dépuis te premier jusqu'au :derniier. ; ^ ::::.•

Saint-Domingue tfa doue ni :serpehtk nioirs^ commie JjLva,. ni serpepts à sonnettes:^ iCOioame rAmériqué du Nord^ m €doper! CaSsél comme ^ le* Cap ;

d^alexandue dumas. 35

mais Saint-Doiqingue a des caïmans^

Je me rappelle avoir entendu racoa-»

ter à mon pçre, — j'étais bien enfant, puisque mon père, est mort en 1806 et que je suis né en 1802, — je me rap* pelle, dis-je, avoir entçodu raKX>nter a mon père qu'uu jour revenant^ à Tâge de dix ans, de la ville à rhabitation , il avait vu , à . son grand étonnement , étendu au bord de la mer une. espèce dé trône d'arbre qu'il n'avait pas remarquîé eu passant au même endroit deux heures auparavant. Il s^étail alors amusé a ramasser des cailloux et à les jeter au soliveau ; mais tout h coup, au contact de ces cailloux, le soliveau s'était ré-^ veillé. '•

Le soliv^eau n'était rien autr« qu'un caïman qui dormait au soleil.

. .Ii3s caïmans ont le réveil maussade,

36 Ml^MOIRtlS

k ce qtt'il parait. Celui dont il est ^ileâ^ tion avisa mon père et se mit k courir après lui. Mon père, véritable enfant des colonies, fils des plages et des savanes, courait bien, mais il paraît que le caîman courait ou sautait encore mieux, et cette aventure eût bien pu me laisser k tout jamais dans les limbes, si un nègre qui mangeait des patates, posé à ca« lifourchon sur un mur, n*eût vu ce dont il s'agissait, et crié a mon père, déjà fort essoufflé : Petit Mossié, couri droit, petit Mossié, couri gauche. Ce qui, traduit du créole en -français, veut dire : Mon petit Monsieur, courez en zigëzags, genre de locomotion tout a fait antipathique à l'organisation du caïman, qui ne peut que courir droit devant lui, oit sauter à la manière des lézards.

Grâce a ce conseil, mon père arriva

D ALEXAUDBB DUMAf 57

sain et sauf k Tliabitatioii. Mais en arrivant, comme le Grec de Marathon , il tomba tiors d'haleine, et peu 9'en fallut que ce ne fui comme lui, pour ne plus se relever^

Cette course, dans laquelle Tanimal était le chasseur et l'homme le chassé, avait laissé une profonde impression dans Tesprit de mon père.

Mon grand père, habitué à la vie aristocratique de Versailles, avait peu de goût pour Texistenoe qu'îl menait aux colonies. D'ailleurs sa femme , qu*il aimait beaucoup, était morte en 1772, et comme elle était chargée de tous les détails de rbabitation, Thabitation , depuis sa mort, allait perdant tout les jours de sa valeur. Le marquis fit un bail de cette habitation, moyennant une redevance

38 MÉMOtBES

qui devait lui être exactement payée, et revint en France.

Ce retour eut lieu vers 1786^; mon père avait donc dix-huit ans.

Au milieu de Télégante jeunesse de cette époque, parmi les Lafayette, les Lametb, les Dilloo, les Lauzuo, qui furent tous ses camarades, mon père vivait en vrai jQls de famille. Beau de visage, quoique son teint de mulâtre donnât un caractère étrang-e à sa physionomie; élégant comme un créole, admirablement fait à Tépoque oii c'était un avantage detre bien fait, avec des j.ieds et des mains de femme, prodigieusement adroit a tous les exercices du corps, un dés ioieillears élèves de Laboissière, le premier maître d*escrifne du temps, luttant de force, d'adresse et dagililé avec Saint-Georges, qui, âgé de

d'aLEXANDRK DIJIIAS. 39

qoaraiite-huit ans , avait toutes les pcétentions d'un jeune homme , et justifiait toutes ces prétentions, mon père devait avoir et eut une foule d'aventures dont nous rapporterons une seule qui, par son caractète. d'originalité, mérite celte exception*

En outre, un nom- illustre s'y rattache, et, soit au tbéâtre, soit dahâ mâs^rommS', ee nom s est présenté si souvent sous ma -plume, que c'est presque un devoir pour' moi , d'expliquer au public dToîi tient ma sympathie pour ce nom.

Le marquis de la Pailleterie avait été compagnoii d'armes du duc de Richelieu, plus viem; que lui de quatorze aûs, à l'époque oii celui^i , sous les ordres du marquis d'Asfeld, commandait une brigade au siège de Philisbourg. Ce devait être en. 1738.

40 Mlk^^QlAfiS

M. le dttc de Richeliai élait, oomme bû sait^ du côté de son fra&d-père , qui 56 nommait Vignerot, d'assee mëdiocre naissance^

Il arait imitilement changé le T qui termine ce nom enD, et invoqué une origine anglaise pour dérouter les cher<^ cheurs de filiation^ Les limiers béraldiques préteiaMlaienf que le susdit Vigne-^ it)t arec un T ^ et non avec un D ^ était tout bonnement un joueur de luth^ lequel avait séduit la nièce du grand cardinal, comme Abeilard la nièce du cha«> noii^e Fulbert, et qui, plus heureux tpi'Abéilard, l*atait épousée après l'avoir «séduite.

Le maréëltal, qui, au reste, à cette époque, n'était pas encore msu^chai. -^ Vîgnerot par son père , n'était CTCore que Richelieu par sa grand'mère, — ce

D*ALKXAIfBBE OUM AS. 41

qui 06 Tavait pas empêché d*époiiser en premières noces mademoiselle de Noaii- IeS| et «u secondef mademoiselle de Guise , alliance , — nous parlons de la d^ère^ — alliance qui rapparenlait arec la maison impériale d'Autriche éi le faisait cousin du prince de Pont et du prince de Lixen.

Or, il arriva qu'un jour que le duc de Richelieu avait été de tranchée, et que, selon son habitude, il ne s'était pas mé* nagé, il arriva, dis-je, qu*il revenait au camp avec mon grand-père, alors gentilhomme de la chambre de M. le prince de Conti, et suivait la chaussée tout couvert de sueur et de boue.

MIL les princes de Pont et de Lixen €e promenaient sur cette même chaussée.

Le duc , pressé de rentrer chez lui pour

changer de tout, passa près d'eux au gâ^ lop et en les saluant.

— Oh! oh! dit le prince de Lixen, c est vous 5 mon cousin , vous voilà bieo crotté; vous J 'êtes un peu moins cependant depuis que vous avez épousé ma cousine.

M. de Richelieu arrêta court soii che^ val, mit pied à terre, invita mon grandpère à en faire autant, et s'avança vers le prince de Lixen :

— Monsieur, lui dit-Il, vous m'avez fait l'honneur de m'adresser la parole.

— Oui, monsieur le duc, répondit Iq prince.

— Je puis, je crois même avoir mal entendu ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire. Vous plairait^il de me répéter les mêmes paroles, sans y chaur» ger une syllabe?

d'aLLXANDRE DUMAS. 45

Le prince de Lixen s'inclîna en si^e d acquiescement , et répéta, mot pour mot, la même phrase qu'il arait déjà prononcée.

Elle avait un tel caractère dinsotence, qu'il n'y avait pas d'arrangements po»<sibles. M. de Richelieu salua M. de Lixen et mit l'épée à la main.

Le prince en fit autant.

he prince de Pont se trouva naturel-^ lement le témoin de son frère, le priQce de Lixen , et mon grand-père celui du duc de Richelieu.

Au bout d'une minute, M. de Richelieu passa son épée au travers du corps du prince de Llxen , lequel tomlMi raide mort entre les bïas du prince de Pont.

Quarante-cinq ans s'étaient passés depuis cet événement. M. de Richelieu, doven des maréchaux de France , avait

44 uÉiiaiiiEs

été nommé président da tribunal du point d'honneur, en 178i y à l'âge de qiiatré-irtngt*einq ans.

lien avait donc quatre-vingt-sept quand arriva l'anecdole que nous allons raconter.

Mon père avait vingt*deux ans«

Il se trouvait un soir , en \grand né-^ gligé) au théâtre de la Montansier, dans la loge d'une créole fort belle et fort en r^utatton k cette époque. Soit à cause de la grande popularité de la dame, soit à cause de son négligé, il se tenait sur le derrière de la loge.

Un mousquetaire qui , de Toichestre , avait reconnu la dame , se fit ouvrir la loge, et, sans demander autrement la permission , vint s'asseoir auprès d'elle et commença d^entamer la conversation.

D*ALEXANDIIB BUMAS. iS

^ Pardon j moDsiear ^ dit la dame i rioterrompant aux premiers mots ^ mais il me semble que vous ne remarques p9& assez que je ne suis pas seule.

— Et avec qui donc éte^vous? de^ manda le mousquetaire.

-* Hais, avec monsieur, je pense, ré« pHqua la dame en indiquant mon père.

— Âh I pardon , dit le jeune homme , je prenais monsieur pour votre laquais.

Cette insolence n'était pas plutôt lâchée , que rimperlinent mousquetaire , lancé conmie par une catapulte , allait tomber au milieu du parterre.

* Cette chute, comme on comprend bien, a laquelle personne ne s'attendait , produisit un grand tumulte.

Elle intéressait non-seulemûnt celui qui tombait, mais encore ceux sur qui il (ombait.

Le parterre était debout k €ette époque, et. n'eut par eonsérfuent pas beiîoia de se lever. Use retourna vers la toge d'où avait été lancé le mouscpietaire, en jetant de gfands cris. ' .

Mon père., qui s'attendait aux suites qu'une pareille affaire devait naturellement avoir, sortit de la loge k Tinstant même, pour attendre son adversaire

dans le corridor, mais il n'y trouva

• ' • ' • ' ' ■ ' ' " ' . qu'un ofittcier'de la connétablie, qm le

toucha de sa baguette d'ébène à pomme

d'ivoire, en lui annonçant qu'au nom de

messeigneurs les maréchaux de France,

il s'attachait k sa personne.

C'était la première fois que mon père avait affaire k la connétablie. Elevé k Saii^Somingue ^ oii il n'y avait aucun tribunal de maréchaux , il n'était point

1> ALKXANURS DUMAS. 47

au courant des pratif|ues de l'inslitu-

tion.

— Pardon^ monsieur^ dit-il au ^arde^ TOUS Tenez de m'annoncer^ je croîs ^ que TOUS TOUS attachiez à ma personne.

— Tai eu cet honneur, monsieur, ré* pondit le garde.

— Voudriez-vous avoir la bonté de iD*expliquer ce que cela yeut dire 7

— Cela veut dire, monsieur, que de ce moment à celui où le tribunal du point d'honneur aura décidé de Yotre affaire, je ne vous quitterai plus!

— Vous ne me quitterez plus î

— Non, monsieur.

— Comment l Vous allez me suivre ;?

— Oui, monsieur* .

—^ Bariout où j'irai ? .

— Partout. ,

— Même x^hez madame ?

48 MÈIMOIRES

Le garde s'inclioa avec un politesse exquise.

— Même cbez madame.

— Même chez moi ?

— Même diez vous.

~> Dans ma chambre 7

— Dans votre cliambre.

— Oh ! c*esl trop fort, cela î — C'est ainsi, monsieur.

Et le garde s'inclina avec la même politesse que la première fois.

Mon père avait bien envie de faire du garde de la conétablie comme il avait fait du mousquetaire J mais toutes les réponses, et même les injonctions que nous venons de rapporter, lui avaient

été dites avec une telle courtoisie , qu'il n'y avait pas moyen de se fâcher.

Moi) père reconduisit la dame jusqu'à sa porte, la salua aussi respectueuse-

f B'ALBXANUIIB DUMAS. 49

ment que le garde de la conoétablie l'ar vait salué lui-même^ et ramena le délégué de MM. les maréchaux de France chez lui.

Celui-ci s'installa dans son appartement, sortant avec lui , rentrant avec luit ne le quittant pas plus que son ombre*

Trois jours après, mon père ^t assisigné à comparaître devant M. le duc de Richelieu ^ qui alors habitait le fameux^ pavillon de Banovrô.

On sait que les Parisiens avaient baptisé ainsi Thôlel que M. de Richelieu avait fait bâtir au coin du boulevard et de la rue de Choiseul, parce qu'ils prétendaient) et peut-être n'était-ce pas sans raison y que la guerre de Hanovre en avait fait les frais.

Mon père s'appelait alors le comte de

50 MiMOIRBS

la IPailleterie. Nous ditons bientôt k quelle occasion il renonça à ce nom et à ce titre. Ce fut donc sous ce nom et sous ce titre que mon père fut annoncé chez le maréchaL

Ce nom éveflla un double souvenir dans l'esprit et dans le cœur du vainqueur de Mahon.

— Oh ! oh ! dit-il en se renversant dans son fauteuil ^ seriez-vous par hasard le fils du marquis de la Pailleterie, un ancien ami à moi, qui fut pendant le siège de Philisbourg, mon témoin dans le duel oîi j'eus le malheur de tuer le prince de Lixen ?

— Oui, monseigneur.

— Alors^ m'sieu (c'était la manière du duc de Richelieu de prononcer le mot monsieur), vous êtes le fils d'un brave

D ALEXANMfi DUMAS* ^ %{

gentilhomme ; vom dexet avoir raisom Gantez-moi votre affaire.

Mon |èM raconta révénement fel que Doas voDOûâ et le raconter noiiM&éme.^

U j avait dans eette affaire et danâ celle de M. de Richeliea avec son tùù-sin,une trop gramderessemblafiee pour que cette ressemblance ne fi^plt peint le maréchal.

-* Oh ! oh! Et Vous affirme! que eeUà s'est passé ainsi^ m'sien ?

— Sur ma foi de gentilhomme^ moik^ seigneur.

— Il Yous ÊiutuneréparatioQ alors* et si VOUS voulez aujourd'hui m'aéc^ter pour ténik^ii, je serai enchanté devons rendre à mon tour le service que m'sieu voire père m'a rendu il y a tantdt quarante- %ïx ou quarante-sept ans.

Ck^ûjune on le comprend bien^ mon

52 UÉMOIRES

père accepta cette ofEre qui sentait son Richelieu des piedâ à la tête^

I^ rencontre eût lieu dans le jardin même du pavillon de Hanovre. L>dver<* saire de mon père reçut un coup d'épée k travers Fépaule*

Cette aventure devait réunir les deux vieux amis ; le duc de Richelieu demanda au fils des nouvelles du père, et apprit que le marquis de la Pailleterie, après avoir habité Saint-Domingue pendant près de vingt ans, était revenu en France

et habitait maintenant Saint-^Germainen-Laye. -

Une invitation fut envoyée au marquis de la Pailleterie , de venir voir le duc au pavillon de Hanovre.

Cloimme on pense bien , mon grandpère n'y manqua point ; ces deux héros de la négence parlèrent longuement de

B'ALEXiliftlIS DUMAS 5S

leurs campagnes çt de lenrsamonrs. Puis au dessert, la conversation tomba sur mon père, et il fût convenu que le ma-* réchal ^isirait la première occasion qui se présenterait de placer, dans Tarmëe, le fils de son vieil ami.

Il était décidé que la carrière de mon père s'ouvrirait sous de moins illustres auspices.

Vers cette époque, mon grand-père épousa en secondes noces Harie-Fran«»

çoise Retou, sa femme de diarge; il avait alors soixante-quatorze ans.

Ce mariage amena un refroidissement entre le fils et le père.

! Il résulta de. ce refiroidissement que le père serra plus que jamais les cordons de sa bourse, et que le fils s'aperçut un ma^ tin que la vie de Paris, ^ans argent, était une sotie vie^

]1 alla 4oftc trouver le marquîâ et lui aimooça çu'U vanait de prendre une ré-

-T-^ iaqu^lie ? dem«Bda le marquis.

~ C0Wq d* «k'ç&goger,

— Comme quoi ?

^ Comme «oWat. >

— Dans le premier régiment y^iu.

^ A merv»iUe, répondit mon g randpèape. Mais comme je m'appelle ïo marquis de la PaiUeterie» que je sois colonel, commi^re général d'artillerie, je fi*entendâ pas que voua traiôiec mon nom dans les derniers rangs de l'armée,

--^ Alors, voua vous opposez à mon engagement 3

^7- Non, «^is vous vous engagerez sous un nom de guerre.

— C'est trop juste, répondit mon père.

D AUXAUDRE DUMAS. 55

Je m'engagerai sous le nom de Dumas.

— Soit.

£t le 'marquis, qui n'avait jamais d'ailleurs été un père tendre , tourna le dos à son flls, le laissant libre de faire ce qu'il voudrait.

Mon père s'engagea donc ^ ainsi que la chose avait été convenue, sous le nom d'Alexandre Dumas.

Il s'engagea lei 2 juin 1786 au régiment des dragons de la reine, 6® de l'arme , sous le n"* 429.

Ce lut M. le doc de Grammont, grandpère du duc de Guiche actuel^ qui reçut son engagement sous le nom d^Alexandre Dumas; seulement à Fappui de cet engagement, fut annexé un certificat que le duc de Guiche, voici deux ans à peu près, est venu m'apporter comme un bon

souvenir de M. le duc de Grammont^ son père.

II était signé de quatre notables de Saint-Germain-en-Laye> etconstatait que, quoique s'engageant sous le nom d'Alexandre Dumas, le nouvel enrôlé était bien le fils du marquis de la Pailleterie.

Quant au marquis, il mourut treize jours après l'engagement de son fils aux dragons de la reine» comme il convenait k un vieux gentilhomme qui ne voulait pas voir la prise de la Bastille.

Voici soa extrait mortuaire , tel qu'il est consigné sur le registre de Saint- Germa in-en-Laye •

« Le vendredi 16 juin 1786, le corps de Marie-Alexandre -Antoine Davy , marquis de la Pailleterie , écuyer , seigneur et patron de Bielleville, époux de Marie- Françoise Retou, mort le jour précédent,

d'aLUXANDEI DUMAS. 57

âgé d'ënviroQ soixante-seize ans , a été inbumé au cimetière , messe chantée, en présence du clergé et du sieur Denis Nivanat, bourgeois, du sieur Louis Re^ gnaulti aussi bourgeois, amis du défunt, qui ont signé k Saint-Germain-en-Laye.»

Par cette mort, le dernier lien qui retenait mon père à Taristocratie se trou* vait rompu.

Le nouvel enrôlé rejoignit son régi** ment en garnison à Laon, vers la fin du mois de juin 1786.

Mon père, nous l'avons déjà dit, à rage de vingt-quatre ans qu'il avait alors, était un des plus beaux jeunes honjmes qu'on pât voir. Il avait ce teint bruni, ces yeux marrons et veloutés, ce nez droit qui n'appartiennent qu'au mélange des races indiennes et caucasiques. 11 avait les dents blanches, les lèvres sym-

m MÉAK^IRfiS

paihiques, le cou biea attaché sot de pub$antçs épaules, et, malgré sa taille de cinq pieds neuf pouces^ ' une main et un pied de femme. Ce pied surtout irisait damner ses maîtresses,, dont il était bien rare qu'il ne pût pas mettre les pantouiles.

A répoque où il Tépousa, son mollet était juste de la grosseur de la taille de ma mère.

La lil)erté dans laquelle il avait vécu aux colonies avait développé son adresse et sa force d'une manière remarquable.

C'était un véritable cavalier américain, un gaucho. Le fusil ou le pistolet à la main, il accomplissait des merveîUes dont Saint--George$ et Junot étaient jalou;^. Quant k sa force, elle était devenue proverbiale dans Tarmée, Plus d'une fois, au régiment, il s amusa, au ma-

b'aLÊXAICDIUE DUMAS. 59

ï^. w pasMQt aow quelque poutre, a prw4ro ceUe poutre ^utr^ S99 hn^ et i) élever poii clievftl entre 969 jRmbeB* Jô Yni vut et je loe r»ppeUe cela avec \m^ les 4tQopemeot$ de Teofaoce, porter deui; bommes delK)ut sur sa jambe pti^e, et %yec les deux hommes en croupe traverser la chambre h cloche-pied. Je r^i vu, dans un moment de douleur, prendra un jonc de grosseur moyenne entre ses deux mains et le briser, en

tQurpant une main à droite et une main à g;|iu<^e. Je me rappelle enfin que, sor* tant iva jour du petit château des Fossés, où nous demeurions, il avait oublié la def d'uo0 barrière; je me rappelle l'avoir vu descendre du cabriolet, prendre la ba^e traQSver$alç, et, à la deuxième ou troisième secousse, faire éclater la ^erre dans laquelle eUe était scellée.

60 ViMQIEBft

Le docteur Feras, qui à senri sous mon père, m'a racouté souvent q[U*â{^é de dix-huit ans à peu près, lui , Férus, fut expédié à l'armée des Alpes comme aidechirurgien • Le soir de son arrivée, il prit plaisir à regarder au feu d'un bivouac, un soldat qui, entre plusieurs tours de force, s*amusait à introduire son doigt dans le canon d'un fusil de munition, et le soulevait , non pas à bras, mais à doigt tendu.

Un homme, enveloppé d'un manteau, ce mêla aux assistants et regarda comme les autres, puis , souriant et jetant son manteau en arrière : i

— C'est bien cela, dit-il. Maintenant, apportez quatre fusils.

On obéît, car on avait reconnu le gé* nëral en chef.

Alors, il passa ses quatre doigts dans.

l>*ALEXAr^DEK DUMAS* Ct

les quatre canons^ et leva les quatre fu-

sils avec la môme facilité que lè soldat en avait levé un seul*

— Tieos^ dit-il en les reposant lente-* ment à terre, quand on se mêle de faire des tours de force, voilà comment on les fait.

Férus, en me racontant cette anec* dote, en était encore à comprendre comment les muscles d'un homme pouvaient soulever un pareil poids.

Le père Moulin , le maître d'hôtel du Palais-Royal , où fut tué le général Brune, à Avignon^ le père Moulin qui lui-même était d'une force telle , que le jour de l'assassinat du maréchal, et en le défendant, il^Jtft un des assassins, tn f* Im passant ^la main sotis les côtes ^ — ce sont ses propres expressions, — et le jeta par une fenêb*e ; le père Moulin me

6i MÉMOfRE^

racontait que servant sous mon père, en Italie, ^n ordre du jour était intervenu défendant aux soldais de sortir sans leur sabre, sous peine de quarante-^hutt heu* res de salle dé police.

Cet ordre du jour était motivé par les fréquents assassinats qui avaient lieu*

Mon père passait a cheval et rencontra le père Moulin, qui, k cette époqfue-lk, était un beau et grand garçon de vingts cinq ans.

Malheureusement, ce bravé et grand garçou de \ingt-cinq ans n^avait pas de sabre att côté. En apercevant mon pèrCj il se mit à courir pour gagner une rue transversale ; mais mon père qui avait avisé le fayard et reconnu la cause de s^a fuite, mit son cheval au galop, le rejoignit, et tout en lui criant : « Mais gredîn, tu veu* donc te Taire assiassiner, » il

B'ALEXAKBftB DUMAS. 63

Tempoigoa i>arle collet de son habit, et le sontevanl de terre, sans presser ni ra^ lentir la marche de schi cbe?al, il l'emporta ainsi daM sa serre , comme un épervîtf fait d une allouette, jusqu'à ce foe^trcovant un corps de garde, il le jeta;dedans en criant : «Quarante-huit beures de salle de police à ce gredin

Le père Moulin avait fait les quarantehuit heures de salle de police , mais ce qoilui était resté dans l'esprit, ce qui lai avait para durer le plus longtemps, ce n'étaient pas les quarante^huit heures de prison, c'étaient ces dix minutes de course»

Son adresse à la chasse était égale à sa force. J*ai retrouvé dans les Âlpes, où, comme on vient de le voir, il a commandé en chef, des traditions conser-

vées chez les vieillards qui avaient chassé avec lui et qui citaient des exempies presque incroyables de sa rapidité» à ce qu!on appelle^ en termes^de chasse, jeter le coup^

Au reste un seul £aiit en donnera une idée.

Mon père, chassant dans le Delta avec un de ses oi&ciers d'ordonnance, celui-ci marcha sur la queue d'un serpent qui se dressa à Tinstant même contre lui ; mais, au moment où il s'élançait, mon père lui cassa la tête d'un coup de fusil et le tua.

A peine mon père avait-il rejoint son régiment, que Toccasion se présenta de déployer son adresse comme élève de Laboissière. Le régiment du roi et le régiment de la reine , qui avaient été en rivalité I se trouvèrent en garnison dans la même ville.

D*ALBXANDRB DUMAS. 65

C'était upe belle occasion pour faire de la petite guerre ; de si digues riraux ne la laisgèreut pas échapper.

Uu jour un soldat du régiment du roi passa |Nrds d'un soldat du régiment de la reine.

Le premier soldat arrêta le second.

it

— Camarade, lui dit-il, tu ne sais pas une nouvelle?

— Non, répondit celui-ci ; mais si tu me la dis^ je la saurai.

— Eh bien ! c'est que le roi f... la

reine.

— Ce n'est pas vrai, répondit l'autre; c'est qu'au contraire c'est la reine qui f... le roi.

L'iDSulte était grave de part et d'autre, il fallut recourir aux armes.

Une centaine de duels eurent lieu

dans Its vingt-quatre heures , mon père en prit trois pour son compte.

Dans un de ces duels il reçut un coup de pointe au front; heureusement, comme Duguesclin, il avait la tète dure.

Cette blessure, à laquelle il ne fit aucune attention dans le moment, eut plus tard de graves conséquences et faillit le rendre fou.

Les premiers évc^nements de la révolution se passèrent, sans que mon père y prit aucune part L'assemblée nationale fut constituée, la Bastille tomba, Mirabeau grandit, tonna et mourut, tandis que, simple soldat ou brigadier, mon père faisait ses garnisons en province.

Vers 1790, il vint en détachement à Villers-Colterêts, et y connut ma mère, qu*il épousa, comme nous l'avons dit, le 29 novembre 1794.

D*ALEXANDRS DUMAS. 67

Cependant la rérolation grandit en France, et la coalition s'organisait à Té*

tranger. Le 27 août 1791, quatre jours après la première insurrection des nè^ grès a Saint-Domingue, Léopold P% empereur d'Allemagne, et Frédéric-Guillaume II de Prusse, se réunirent à Pilnîtz, et , en présence de M. de Galonné, l'ancien ministre, et de M. de Bouille, à qui l'affaire des Suisses de Nancy avait donné une si triste célébrité, ils rédigèrent la déclaration suivante :

« Leurs Majestés ayant entendu les désirs et les représentations de LL. AA.

Monsieur et le comte d*Artois, gfrères du roi , regardant conjointement la situation où se trouve actuellement le roi de France comme un objet d'un intérêt commun à toute l'Europe , ils espèrent que cet intérêt ne peut manquer d'être

reconnu par les puissances dont les secours sont réclamés, et qu'en consé»

quence elles ne refuseront pas d'eux* ployer, conjointement avec leurs susdites Majestés, les moyens les plus e£BcaceSy relativement à leurs forces, pour mettre le roi de France en état d'affermir, dans la plus parfaite liberté | les bases d'un gouvernement monarchique ^également convenable aux droits des souverains et au bien-être de la nation française.

Alors, et dans ce cas, leurs dites Majestés l'eqipereur et le roi de Prusse sont résolus d'agir promptement d'un mutuel accord, avec les forces nécessaires, pour obtenir le but proposé en commun. En attendant, elles donneront k leurs trou^ pes des ordres nécessaires pour qu'elles soient à portée de se mettre en activité. » Ce furent ces quelques lignes qui al-

lumèrentà Quién^ain un incendie qui ne s'éteignit qu'à Waterloo.

Le 14 janrier 1792, un décret de l'Assemblée nationale, inrita le roi Louis XVI à demander au nom de la nation , des explications à Tempereur ; le 10 février était fixé comme terme à sa réponse, [et à défaut de réponse , disait le décret, le silence de l'empereur, dtprès la dédaration de Pilnitz , sera considérée comme une rupture des traités dé 1756 et comme une hostilité.

Le 1®' mars suivant, Tempereur Léo-^ pdd mourait, épuisé de débauche à l'âge de quarante-cinq ans , et son filis François lui succédait daitô les Etats hé* réditaires.

Ck)mme aucune réponse satisfaisante n'avait été faite , les troupes se portèrent à la frontière , et le régiment des

70 MÉMOmES

dragons de la reine, où mon père servait toujours^ et depuis le 16 février 1792 en qualité de brigadier, fut placé sous les ordres du général de Beurnon* ville.

Ce fut au camp, de Maulde que mon père trouva la première occasion de se distinguer. Commandant, comme briga* dier, une découverte composée de quatre dragons , il se rencontra à Timpro viste avec une patrouille ennemie composée de douze chasseurs tyroliens et d'un caporal. Les apercevoir, et, malgré rinfériorîté du nombre, donner Tordre de charger, fut raffaire d'un instant.

Les TjToliens, qui ne s'attendaient pas à cette brusque attaque, se retirèrent dans une petite prairie entourée d'un fossé assez large pour arrêter la cavalerie. Mais, je Tai dit, mon père était

d'aLÉIANDM DUMAS. 71

excellent cavalier ; il montait un cheval de race qu'il appelait Joseph. Il rattem* bla les rênes, lança Joseph, frandiit le fossé comme M. de Montmorency, et se trouva au milieu des treiM chasseurs, qui, étourdis d'une pareille audace, tendirent leurs armes et se rendirent. Le vainqueur réunit en un seul faisceau les treize carabines, les posa sur Tarçon de sa selle, fit marcher les treize hommes a la rencontre de ses quatre dragons, qhi se tenaient de l'autre côté du fossé quils n'avaient pu franchir, portant Tarme haute , et, ayant le dernier repassé le fosse, il ramena les prisonniers au camp.

Les prisonniers étaient rares k cette époque. L'apparition de quatre hommes en ramenant treize produisit donc une vive sensation dans le camp. Cette preuve

73 MtiMomEs

de courage qttô venait dé dôoDer lé jeune Mgadier fit du bruit ; le géûéral BetiroonyiHe TOUltit le voir, le fit niaré^ châil-des^Iogis, l'invita a dîner, et mit son nom à Tordit dU jb^.

Ce fat la première illustration qui

s'atfàcba à cé nouveau nom d'Alexandre

iVumaâ, adopté par le fils du marquis de ïà ï^ailleterié.

A partir de ce moment, le général Beurnonviîle voua à mon père une bienveillance qu'il lui a toujours conservée^ et il avait coutume de dire^ quand mon père était de service au quartier-général :

« , Oh ! cette nuit, j e dormirai tranqiulle^c'e^tQumas qui vieille sur nous;?

C'était îe moment dés éntôlëinefats volontaîres, et la France préseriteît att

l>*ALBXAlf DM IHIMAS. 7S

moDde un spectacle qui pouvait passer pour exemple.

Jauijaiis uatiou n'avait été si près de sapertaquerétait la France en 1793, si ce n'est la France de 1428.

Deux miracles la sauvèrent , cette bien-aimée fiUe de Dieu. En U38, le Seigneur suscita une vierge qui sauva la France, (xundie Jésus avait sauvé le monde, en mourant.

En 1792, il souleva tout un peuple, il mit s&a souffle dans toute une nation; Xerxês, sur le rocher de Salamiâe, se crut moins sûr d'Athènes , se jetant à la nage et st réfugiant sur la flotte de Thé^ mistocle ; Louis XÏV, aux porlei d'Âuïs* tenlam , se crut moins sftr de ta Ûdt* lande, se noyant pour lui édbapper, que le roi Fi^déric^6«il]nuqi6 ne se crut sûr de la Fmnce à Longwy et à V«dun.

La France sentit la main de la mort qui s'étendait sur elle, et, par une puissante et terrible contraction, déjà les pieds pris dans son linceul, elle s'élança hors de son tombeau.

Tout la trahissait.

Son roi, qui essayait de fuir à Varennés et de rejoindre Bouille^ à Mcmtmédj. Sa noblesse, qui combattait dans les rangs ennemis et qui poussait les ennemis sur la France. Les prêtres, plus terribles, qur infiltraient la guerre civile, non pas même entre citoyens d'une même patrie , d'une même province • d'une même ville, mais entre les mem* bres de la même famille, entre le mari et la femme, entre le fils et le père, entre le frère et la sœur.

A cette époque, où la Rome firançaise luttait, nous ne dirons pas contre elle,

d'ALEXAHMIB DUMAS.

mtis conlrc l'Europe, il n'y cul pcut^lre pas une maison qui n'eut sa Camille maudissant son frère et pleurant son

amant.

Oh ! c'est dans ces momenis-là que la France est grande, et qu'on s'aperçoit qu'eUe a bien réellement une mission proYidentieUe, puisque fâi où tout autre peuple succomberait, eUe se lève, combat et triomphe.

Tous les historiens ont parlé de Pans à cette époque ; il semble ;que ce soit Paris qui ait tout fait, que la révolution armée soit sortie de Paris pour marcher à la frontière.

Oui, certes, Paris avec ses bureaux d'enrôlements dressés sur les places publiques, Paris avec ses recruteurs, allant de maison en maison, Paris avec ses canons tonnant, ses tambours battant,

76 MÉMOtRKS

ses cloches sonnant, Paris avec sos {nxy-

clamations dû la patrie en danger, Paris avec son drapeau de détresse , aux plis immenses, flottant aux fenêtres de l'HÔ-* tel-de*Ville, Paris avec la grande voix de Danton criant : aux armes ! a beau» coup fait ; mais la province a fait autant que Paris, et elle n'a pas eu ses terribles journées des 2 et 3 septembre.

Deux départements, le <iard et la Haute-Saône , levèrent à eux seuls deux armées.

Deux bommes à eux seuls armèrent et équipèrent chacun un escadron de ca« Valérie.

Un village se donna tout entier, depuis le premier jusqu'au dernier homme, et en se donnant offrit une somme de trois cent mille francs.

Les mères firent plus que donner leur

D ALEIANDRR DUMAS. 77

argent, firent plos que de se donner elles-mêmes. Elles donnèrent leurs fils, second accouchement plus terrible, plus douloureux, plus déchirant que le pre* mier.

Huit cent mille hommes s'enrôlèrent.

La France, qui avait eu grand' peine à rassembler une armée pour défendre les Thermopyles de TArgonnAet pour gagner la bataille de Valmy , avait douze armées et commençait de marcher à la conquête de l'Europe, un an «près.

Ce fut une grande faute à Frédéric* Guillaume et à Léopold que de déclarer la guerre a laRévol\ition. S'ils se fussent contentés de tracer une espèce de eor^ d(m sanitaire autour de la France, de la circonscrire d'une ceinture armée , la France se fût probablement dévorée elle-même. Le volcan qui faisait irrup-

tion eût tout renfermé, flammes et laves dans ce sombre et profond cratère que l'c»i appelait Pan&y et cm. bouillonnaient des journées comme les S et 6 odobre^ comme le 20 juin, comme le 10 août; comme les 2 et 3 septembre, comme le 21 janvier. Mais ils crevèrent la montagne de deux coups d*épée, et la Révolution, à qui on ouvrait une voie, se répandit sur le monde.

A tout moment on voyait arriver à l'armée quelque nouveau régiment dont on ne soupçonnait pas même l'existence, qui n'était porté sur aucun cadre.

Gréé de la veille , tout incomplet encore, il marchait à Ténnemi.

Saint Georges avait été nommé colonel delà légion franche de cavalerie des Américains du Midi.

Boyer de son côté, venait de lever le

I>'ALEXA:(DfiS DUMAS. 79

régiment des hussards la Liberté et de l'EgaUté.

Tous deux connaissaient mon père; tous deux le voulurent avoir sous leurs ordres.

Saint-Georges le prit le premier comme sous-lieutenant, le 1* septembre i79SL

Boyer le prit comme lieutenant le lendemain.

Enfin Saint-Georges ) qui à tout prix voulait le garder, le fit nommer colonel le 10 jaofier 1793.

Placé en réalité à la tète du régiment^ car Saint-Georges, peu firiand du feu, était resté à Lille pour veiller à l'organisation complète de sa troupe et y manger pour son propre compte l'argent qu'on lui avait donné pour acheter des chevaux ; placé à la tête du régiment, di^rnsHious, mon père vit s'ouvrir de-

Taet son courage et devant son intelligence un plus vaste champ. Les esea- .diTMis de guerre disciplinés par lui fuisent cités par leur patriotisme et leur belle tenue. Toujours au feu, il se passa peu d'affaires au camp de la Madeleine où ses escadrons né donnassent, et partout où ils donnèi^nt ils laissèrent un souvenir honorable , souvent une trace glorieuse. Un jour, entre autres, le régiment se trouva d'avant-garde et heurta tout à coup un régimeni hollandais ^ca- .ché dans les seigles, qui, dans cette saison et dans ce pajs, s'élèvent à hauteur d'homme. La présence de ce régiment fut révélée par le mouvement d'un ser^ gent qui, placé a quinze pas à peine de mon père, apprêta son fusil pour faire feu.

Mon père vit ce mouvement, comprit

d'aLKXANDHK DUMAS. 81

qu'à cette distance le sergent ne pouvait le manquer, tira un pistolet de ses fontes, et lâcha le coup avec tant de rapidité et de bonheur, qu'avant que Tarme nefût abaissée le canon était percé à jour par la balle du pistolet.

Ce coup de pistolet fut le signal d'une charge magnifique dans laquelle le régiment hollandais fut taillé en pièces.

Mon père ramassa sur le champ de bataille ce fusil au canon percé d'une balle, et qui ne tenait plus à droite et à gauche que par une parcelle de fer. Je lai eu longtemps en ma posse^sioa; mais il a flni par m'être vole dans un déménagement.

Les pistolets qui avaient opéré ce miracle de justesse avaient été donnés par ma mère et sortaient des magasins de Lepâge. Us acquirent plus tard une cer-

laine célébrité dans Tarmée d'Italie.

Quand nous en serons là^ nous dirons à quelle occasion.

Le 30 juillet 1793 , mon père reçut son brevet de général de brigade de Tarmée du Nord.

Le 3 septembre de la même année, il fut- nommé général de division à la même armée.

Enfin, huit jours après, il fut nommé général en chef des Pyrénées- Occideiitales.

Ainsi, le 28 novembre 1792, ma mère avait épousé mon père, lieutenant-colo* nel de hussards.

Et moins d'une année après, il était nommé général en chef.

Il lui avait fallu vingt mois, en partant des derniers rangs, puisqu'il n'était que simple soldat, pour atteindre

une des plus hautes positions de l'armée. Avec ce grade de général de brigade, mon père avait été envoyé auprès de Kléber, au siège de Maestricht ; mais il resta peu de temps sous les ordres de celui qui plus tard , en Egypte, devait devenir son ami intime.

Nommé général de division k la même armée, le 3 septembre, il avait été porté au commandement des Pyrénées-Occidentales, et huit jours après , il recevait du ministre de la guerre \ Bouchotte, avis de sa nomination en ces termes :

« Paris, le 11 septembre 1793, Tan II de la République une et indivisible.

> Le ministre de la guerre ,

» Au citoyen Dumas, général de division à l'armée du Nord.

;iJe vous préviens, général, que le conseil exécutif provisoire, comptant

84 MÉMOIRi^S

Sur Vôtre patriotisme, votre courage et , votre expérience, vous a nommé {féné- ^ rai en chef de Tarmée des Pyrénéeî-Gcr cid^nldles y vacante par la mort de DeîtiecK]. La Convention «nationale a apipjrx>uvé celte nomination, et je m'empresse de vous, envoyer votre letlre de sei^ice, eni vous invitant a ne pas perdre jdej temps, pour vchis^ rendre au poste -quivii^cm&iest désigné.

»),<leit6 pominaiion va vous fournir .une nouvelle occasion, démontrer votre dévoûmeiit à la cliose publique et de ^rrasser ses ennemis, et le réj^bUcanismeque vous avez montré jusqu'à présent est un sûr garant que vous n'en éîiiargnerez aucun.

» J. BOLCHOTTE, "

l^e 34, ses instructions lui étaient rein isfe;s.

ll'ALEXANbRR DUMAS. 85

Nous transcrivons ici ces instrudiohSi qui nous paraissent importantes ^ en ce qu'émanant directement du gouvernement révolutionnaire, h l'épOqua la plus

révolutionnaire de ce gouvernement, c'est-^Hlire le 24 septembre 1793, elles ne prescrivent aucune de ces mesures de riguem*! auxquelles les représentants du peuple se livraient dans les départe* menls ; peut-être aussi ces représentants du peuple avaient-ils des instructions particulières, et laissait -on jouer aux militaires les beaux rôles^ dans cette sanglante tragédie.

Ou verra le rôle qui était tracera mon père,

« Pyrénées-Occidentales.

» Paris, 24 septembre, Tan II.

» Notes pour le général Alexandre Dumas.

86 MÉXOIAES

» L'armée des Pyrénées-Occidentales est composée, d'après rarlicle 2 du décret du 30 avril 1793, des forces de la Republique disposées sur la frontière et dans les places fortes ou ports, dans toute la partie du territoire sur la rive gauche de la Garonne, ce qui comprend les départements -des Basses-Pyrénées, Hautes-Pyrénées^ des Landes et du Gers, ainsi que tout le pays sur la rive gauche de la Garonne, dans les départements de la Haute^Garonoe, du Lot-et- Garonne et de la Gironde.

» On pense que le général doit se rendre promptemenf à Bayonne par Bordeaux. Il y verra en passant la représentation du peuple ^ les autorités constituées et les chefs militaires. Il se concertera avec eux sur tout ce qui concerne la défense et la tranquillité de la

]>*ALIîXANDRB DUMAS. 87

partie de la République comprise dans soD commandement, ainsi que sur remploi le plus convenable à faire des réquisitions qui doivent se trouver dans les lieux de rassemblements indiqués par les représentants du peuple.

x> Il arrivera le plus tôt possible à St- Jean-de-Luz, où est son quartier-général. Il examinera scrupuleusement son état-major et les employés supérieurs des différents corps de l'armée.

)x II se fera rendre par chacun^ tous comptes et renseignements sur sa partie de gestion.

• Il se fera représenter tous les livres d*ordre^ plans, cartes et mémoires relatifs à la défense de la frontière et des côtes. Il entendra le chef du génie et autres personnes instruites.

» Il fera une visite des camps, can-

tonnemenls et postes, pour y maintenir runiformité et l'exactitude qui doit y exister dans le service.

> Il prendra connaissance des cols,

ports ou passages les plus fréquentes,

et^^'ils sont occupés par tes Espagnols, il cherchera dans sa sagesse les moyens de leâ en chasser et de s'y établir, si cela est militairement bon et possible, sans compromettre tes troupes.

» Leur position actuelle est en quatre

divisions.

> !• Celle de Saint- Jean-de-Luz , de douze mille bombes,' dont Tavant-garde est a Uruges et ses avant-postes couvrent depuis Troubler en Borda jusqu'à Coulin Baïta.

» Le corps de bataille est campé en avant du fort de Socoza de Saint-Jeande-Luz 5 sur les hauteurs de ia Cba-

I>*ALEXAM)K1C DUllAS. 89

pelle, de Boudagaiii, de Belchéséa, jusqu'à la rivière de Nivelle.

» L'objet de celte division est de conienir l'ennemi derrière la Bidassoa et de défendre le pas de B.eza.

» 2** I^ division de Serres et de Saint- Pée, de quatre à cinq mille hommes, est

! établie à Âscairi, Serres, Saint-Pée et

Ainhœvéj et ses avant-postes couvrent Helbaren et Nolnî-Dame-de -Bon-Secours.

i » Elle empêche l'entrée en France par

Zugarro, Murdi et Ordache, et inquiète

r^onemi sur la vallée de Bartan ; alors,

I il faudrait perler des troupes àSouzarde,

Espelelle et Iltassu.

» 3^ La division de SainUean-Piedde-Port, d'environ dix. mille hommes* dont deux bataillons et trois compagnies basques sont à Baygorry, jK)ur en dé-

00 MÈMOillKS

fendre la vallée, un bataillon à Ânhaix ; le reste couvre la ville, qui est un passage très important ; elle menace d'ailleurs Tennemi dans les blouses, la vallée de Rastan et sur la route de Pampelune , par Roncevaux;

» V La division des cantonnements de

Pau comprend : Pau, Navai reins, Oleron^ la Basse-Burie, les vallées de Baretoux, d'Aspet, d'Onan, d'Àvar et de Saint- Savin.

» Cette division est de cinq mille hommes et peut s'augmenter par les réquisitions des départements des Hautes- Pyrénées, du Gers, de la Haute-Garonne, Lot-et-Garonne, Gironde et des Landes.

» Son objet est de défendre les vallées

d'aLSXANDBB DUMAS. 91

et d'être le réservoir qai doit alimenter Tannée.

0 Les £s|iagnols ont une artillerie formidable, depuis Fontar^bie jusqu'à Bi-

riaton.

» Leurs forces, dit-on, sont de quinze mille hommes^ de Fontarabies à Cerdac, et autant environ sur Saint^ean-Piedde-Port, retranchcfs partout.

» Leurs dispositions militaires paraissent bonnes.

» En temps 'de paix, nos postes, sur l'extrême frontière, étaient à Andays, à Saint-Jacques de Soubeyrany , à Pas-de- Béhobie, Biriaton et autres postes à une lieue de la frontière, dans les environs de la Rûhne et sur les bords de la Bidassoa.

» Le grand camp des Bouquets est le premier à oœuper avec Andays et des

92 AIËMOIAES

avant-postes à Serres et à Jolimont, pour contenir l'Espagnol, qui craindra pour son flanc et. ses derrières.

» En avant de Saint-Jean-Pipd-de- Port est le poste de Gastel-Mignon , que les Espagnols nous ont pris, et que Fou doit s'occuper de leur reprendre, et même, en se portant au col de Baguette, qui est la porte de l'Espagne sur ce point.

» Ces renseignements locaux ont. été

puisés dans des Mémoires dont les élé* ments se trouveront à Fétat-major de

l'armée ou au bureau du génie, avec des doubles des reconnaissances militaires qui ont été faites de la frontière.

» Le général s'en fera rendre compte et dirigera ses opérations en conséquence d'après ses forces actives et de réquisition, ainsi que celles des ennemis et et leurs positions, en proQtant de toutes

les circonstances . qui se présenteront d'attaquer avec avantage et sans se compromettre.

» Il tiendra la main à ce que toutes les troupes s'exercent et s'instruisent, et notamment les officiers, qui seront dans le cas d'être suspendus s'ils ne se trouveot pas en état de remplir leurs fonctions.

» Les écoles de théorie seront publiques. Elles embrasseront toutes les parties du service, police, comptabilité et discipline républicaine.

» Un offlder-géiiéral et un officier d*étdt*major seront spécialement chargés de cet objet.

» Le général trouvera l'armée dans un excellent esprit et il n'aura qu'a l'y en-

» Il fera surveiller et arrêter les hom-

04 MâMOIRfiS

mes sm&peds qui pooctaient s'y être glissés.

» Il évitera foute communication avec les ennemis.

> Il ne laissera, sous aucun prétexte, pénétrer personne dans son camp.

» Il enrerra les déserteurs sur les derrières, dans les lieux convenus.

» Il entretiendra une correspondance exacte avec le ministre de la guerre, indépendamment de celle de Tétat^major.

» Enfin son civisme et son courage le rendent digne delà confiance nationale.

Il ne la trompera point, et il donnera à ses frères d'armes l'exemple de toutes les vertus républicaines. »

Mais, arrivé à Bayonne, de graves dissentiments éclatèrent entre lui et les représentants du peuple en mission dans celte ville.

d'àLÉXA^^DRE DUMAS. 05

Ces représentants du peuple étaient les citoyens Monestier, Pinet aîné. Car* raud, d'Artigoyte et Cavaignac.

Cette mission s'était faite, dans le midi, une triste célébrité ; aussi, lorsque les représentants que je viens de nommer virent arriver mon p^, dont ils connaissaient les opinions modérées, voulurent-ils parer le coup.

Le 3 brumaire, avant même que mon père fût arrivé, ils avaient pris Tarrêté

suivant \

c< Au nom de la République française une et indivisible.

» Les représentants du peuple près l'armée des Pyrénées-Occidentales et les départements voisins.

» Instruits que le ministre de la guerre vient d'élever au grade de généraux de division, dans larmée des Pyrénées-

Occidentales, des citoyens qui n'ont pas la confiance des républicains , nomina-» tions qui, ayant excité la sollicitude de la société" populaire de Bayonne , qui a craint d^bord de voir enlevés à leur poste les officiers sans-culottes placés par des représentants montagnards; en second lieu, de voir de nouveau des intrigants et des militaires suspects travail- ^ 1er à égarer le soldat, Tônt engagée de faire part de ses craintes à leur collègue Garraud, qui a déjà pris a cet égard des mesures provisoires ;

» Instruits en même temps que le citoyen Dumas, nommé par le conseil exécutif général de l'armée des Pyrénées- Occidentales, est près d'arriver à Bayonne et qu'il a été annoncé par son aide-decamp, nommé Darièle, déjà arrivé en ladite ville :

x> Considérant qu*aa moment où le ministre* de la guerre a fait la nomination dont il est question ci^essus, il ne pouvait encore être instruit des opératiom importantes que les représentants du peuple ont fait dans l'armée des Pyrénées- Occidentales , opérations commandées par la voix impérieuse du salut de la chose publique, et auxquelles le ministre et le conseil exécutif s'empresseront d'applaudir lorsqu'ils en auront connaissance.

» Considérant que l'intérêt de Tarmée exige que les nominations faites par les représentants du peuple, des généraux et officiers qui ont mérité par leur courage, leurs talents et leurs sentiments républicains , la confiance du soldat , soient maintenues.

» Arrêtent :

i)8 MÉMOIRES

Art. !«' > Les nominalions faites jusqu'à ce jour par les représentants du peuple dans Tarmëedes Pyrénées-Occidentales, soit de général en chef^ soit de tout autre officier, sont maintenues.

Art. 2.

» il est défendu au citoyen MuUer, général en chef des Pyrénées-Occidentales, de délivrer des lettres de service aux officiers qui viennent d*ôlre, ou qui seraient promus a quelque grade que ce soif par le conseil exécutif, dansjadite armée, et de les faire reconnaître dans le grade que le ministre vient de leur conférer.

Art. 3.

9 II est ordonné, tant au citoyen Dumas, nommé général de l'arnaée des Pyrénées-Occidentales, par le conseil

d'aLIlXANIIKK DUMAS. 09

exécutif, et à tous autres ûffioierfi qui pourraient être ou avoir été promus à quelque grade, par ledit conseil exécutif, dans ladite armée , de sortir des murs de fiayonne et du Sai(it*£8prit, dès qu'ils y seront arrivés, jusqu'à l'arrivée des représentants du peuple dans cette ville.

» Le général La Roche, commandant la ville de Bayonn« et d£ la citadelle du Saint-Esprit, tiendra la main à l'exécution rigoureuse de cette disposition.

Sont exceptés pourtant de ladite dispositionj les officiers qui étaient dé^ dans l'armée lorsqu'ils ont été nommés par le ministre. Ceux là resteront à leur poste, dans le grade qu'ils avaiûiit précédemment.

Art. 4.

» Les représentants du peuple se rendront incessamment à Bayonne; ils y

conféreront ensemble sur le parti à prendre sur les nominations du conseil exécutif.

» En attendant^ ils invitent le citoyen Garraud) leur collègue , actuellement à Bayonne^ de vouloir bien adhérer au présent arrêté, et de tenir la main à son exécution.

» Fait à Mont-de-^Marsan, le !«' du deuxième mois de Tan II de la République française une et indivisible.

» j.-j.-B. MONESTiER (du Puy-dc-Dôme) , j. piNET aîné et d'artigoyte, signés. »

« Lé représentant du peuple soussigné adhère, a l'arrêté ci-dessus, et déclare qu'il n'a et ne peut avoir aucune application au citoyen Frégeville, général de division , attaché depuis longtemps à celte armée, que les représentants du peuple ont appelé auprès d'eux , tant

\ b'aLEXANDRE DUMAS. 101

à Toulon qu'à Bordeaux. Il estime en conséquence que le général Frégeville doit exercer les fonctions de général di* visionnaire^ soit à Bayonne, soit à l'armée^ dès le moment de son arrivée.

0 A Bajonne^ le 3 du second mois de Tan II de la République française j une et indivisible.

• Signé GABEAun. »

Malheureusement, mon père n'était pas un homme que Ton pût faire sortir avec cette iàcilité d'une ville où il croyait avoir le droit de rester.

Il resta donc à Bayonne.

Ce refus d'obéir à MM. les représentants du peuple amena» le surlendemain de son arrivée , c'est à dire le 9 brumaire, ce nouvel arrêté :

(t Au nom de la République française une et indivisible^

1 0& M^OtRfiS

À Le^ teptéséntaiiïH du péUjf^Ie près l'âhûéê des Pp-énéfes-Occidentalc» et les départemeûts voisiùs.

1» Godi^idérànt que le Comité de saint public et la Convènlîan nationale ne coïinaisfsetrt pas leg réfortties deyenues si nécessaires opérées dans cette armée, non plus que les remplacemenis qui y ont eu lien à Tépoqtte où la promotion an général Dumas par le ministre de là guëfi* ôu par le conseil erécutif a été apprbtiVée par la ConTentiott nationale ; ^

> Considérant qtie îé généra! MuMer a reçu de ces représentants le sôiû de commander provisoirement #n chef cette armée, à raison des preuves qtf îl a déjà données de son talent, de son activité, de son courage et de son républicanisme prononcés, a raison de Texpé-^

d'aLEXANURE DUMAS 105

rience qu'il avait acquise depuis quatre mois d'uu travail assidu, de la manièce de faire la guerre en ces coubrées , où les localités ue permettent pas d*exeroer cet art et cette profession comme dans les autres armées de la République, et où il faut un temps très considérable et un coup-d'œil très observateur pour réduire toutes les portions de forces employées sur une multitude de points en un ensemble et en un corps d'armée ; enfin, encore en raison de ce que ses services près de cette armée et sa manière morale d'exister, lui avaient concilié l'amitié, l'estime et la confiance des chefs et des soldats.

» Considérant que le général Huiler est encore aujourd'hui en i^eine jouissance de cette estime , de cette amitié et de celte confiance , que seul il peut con-

104 miSmoires

duire et terminer une campagne dont seul il a la dé et les dispositions ; enfln que cette campagne et la guerre ne peuvent durer encore environ que trois semaines^^ ou même moins ;

» Considérant que le général Dumas*

contre lequel d'ailleurs les représentants

du peuple n'ont aucun reproche à /or-

mer, ne pourrait obtenir ces connais-

sauces des localités, des plans et des positions, que dans six semaines au moins, ainsi qu'il s'en est eiLpliqué lui* même dans la conférence amicale que les représentants du peuple ont eue avec lui;

y> Considérant que, depuis la réforme opérée dans l'armée et l'élection provisoire du général Muller, Tordre et la discipline, la concorde et la lx)nne union

d'àLKXANDBB DUMAS. 105

règfiént plus YÎgoureusement et promettent des succès marqués ;

» Arrêtent que, pour le meilleur seryice de la République, provisoirement et jusqu'à un décret définitif de la Convention nationale, le général Muller retiendra le commandement en chef de l'armée des Pyrénées-Occidentales.

» Mais arrêtent aussi qu'il demeurera libre au général Dumas d'être employé dans cette même armée, en qualité de dhief divisionnaire, jusqu'à ce décret définitif •

» A Bayonne , le demcième jour du deuxième mois de l'an II de la République une et inc&visible.

> signé : j.-b,-b. monestier (du Puyde-Dôme), d'aktigoytë, garuaud, CAVAiGxNAC et piNET aîné. »

Mou père avait obtenu la satisfaction

106 MÉMOtRKS

qa'il désîrâit, les représenter te du peu*» pie avaient déclaré qu'ils n'avaie&t au» eun reproche à former contre iili ^ et rapporlé X- article de Tarrêté qui lui enjoignait de quitter Bayonne.

Quant k rautorisali(»i qui lui était ao* cordée de servir dans Tarmée comme chef divisionnaire, on comprend ^*il n'en usa poitiL

Il s'installa donc, avec sa maison mi«> litaire, sur la place où on lui avait, d'avance^ retenu âon logement. Malheusenfr' sèment, cette place était celle où avaient lieu les exécutkms.

Lorsque l'heure terrible arrivait, et lorsque toutes les autres fenêtres se gai^ nissaient de curieux^ mon père fermait le& siennes, baissait sei jalousies et tirait ses rideaux.

Alors, sî)us ses fenêtres fermées, il se

D ALkXÀXDRB DUMAS. 107

faisait une émeute terrible. Tous les sans-culottes du pays se rassemblaient et hurlaient :

— Eh ! monsieur de rhumanité y à la

fenêtre ! k la fenêtre !

Malgré ces crj^^ qui plus d'une fois prirent le caractère de la menace» et auquel mon père et ses aides-de-camp^ le sabre au côté et les pistolets au poin^^ s'apprêtèrent plus d'une fois^ à répondre à main armée y pas une de ses fenêtres ne s*ouvrit^ pas un des officiers appartenant à l'état-major de mon père ne parut au balcon «

Il en résulta que le nouveau généra) envoyé par te pouvoir exécutif cessa de 8 appeler le citoyen Alexandre Dumas, et ne fut plus connu que ^us le nom^ fort c(Hn{»*omettant à celte époque , sur-

tout au milieu de^ceux qui le lui avaient douué y de monsieur de V humanité.

« Contestez-moi mon nom de Davj de la Paille terie, messieurs. Ce que vous ne contesterez pas, c'est que je suis le fils d'un homme qu*on appelait Horatius Codés devant Tennemi , et nwnsieur de r humanité devant l'ëchafaud.

Comme on le comprend bien , cet état de choses ne pouvait durer. Mon père , d'ailleurs, à cette résistance, jouait sa vie à un jeu bien autrement dangereux que celui du champ de bataille.

La réponse du Comité de salut public, en date du dixième jour de frimaire, ftit celle-ci :

. « Le Comité de sâlut public arrête :

» Que le conseil fera passer sur le champ dix mille hommes de l'armée des PjfrénéeS'Occidenlales dans la Vendée,

d'aLKXANDRG DUMAS. 109

pour se réunir à la portion de l'armée de rOuest dirigée contre les rebelles de ce département et autres circonvoisins , sur la rivé gauche de la Loire.

» Cette division sera commandée par le général Dumas.

» Le conseil exécutif prend à cet effet les mesures les plus actives et fera parvenir ses ordres par courrier extraordinaire.

» Signé au registre :

» ROBESPIERRE y LINDET ^ BARRÈRE y CAENOT, BILLAUD-VARENIHES Ct G. A. PRIEUX.

» Pour copie conforme :

9 Le ministre de la guerre ,

Page 1