J. BOUCHOTTE
Mon père arriva dans la Vendée.
Là 5 c'était bien autre chose encore.
Au moment de son arrivée, le général
Canclaux, mis eu suspicion, venait d*étrç ^ rappelé a Paris.
Mon père était tout porté; il reçut le commandement en chef de l^armee de rouesl.
Il commença par étudier les hommes qu'il avait à commander, comme le bon ouvrier, a\qnt de se mettre à la besogue, commence par étudier Toulil quil a dans la main.
L'outil était mauvais , si Ton en croit le rapport de mon père; si Ton veut bien le lire attentivement 9 si Ton veut bien se reporter à l'époque où il a été écrit, 17 TeBdémimra 99^ 11^ on conviendra qu'il y avait dans ce rapport de quoi le faire guillotiner vingt fois.
C'est un miracle qu'il ne Tait pas été une.
Voici ce rapport :
DALEXANORK DUMAS. 111
RAPPORT SUR l'armée, SUR LA VENDES.
Armée de rOue$i.
« Au quartier-général^ à Fontenay-le-
» 17 vendémiaire 9 an II, de la république une et indivisible»
» Le générai en chef au comité de sa- M public.
» Je n*ai différé mon rapport sur Tétat de l'armée et de la guerre de la Vendée, qu'afin de le faire ^r des données cer-* taioes, acquises par mes propres yeux; autrement il n'eût été que Técho das différents récits que j'entendais et qui m'étaient faits par des persoones qui avaient embrassé les choses chacune sous un point de vue différent* Aujourd'hui i de retour de mon inspection , il en sera autrement, et je vais vous parler sur des faits qui. sont à ma connaissance pçrson-
ncllc^ et sur des désordres dont j*ai élé le témoin.
» Eh bien! il faut le dire, il n'est à l'armée de l'Ouest presque aucune parlie, soit militaire, soit administrative, qui n'appelle la main sévère de la réforme. Les bataillons n'ont point de consistance. Les anciens cadres sont réduits à 150 hommes.
» Vous devez juger par là de la quantité de recrues qu'ils viennent de recevoir, de la nullité des bataillons dont la partie saine se trouvé paralysée par rineipérîence de la majorité, tandis que la mauvaise composition des officiers ne laisse pas même l'espérance de former des hommes nouveaux.
» Mais le mal n'est pas là tout entier.
» Le mal est surtout dans l'esprit d'indiscipline et de pillage qui règne dans
D* ALEXANURg DUMAS. H 5
Tarmée^ esprit produit par l'habitude et nourri par ri mpuni té. Cet esprit est porté à un tel point que j'ose vous dénoncer rimpossibjlité de le réprimer ^ à moins
d 'envoyer les corps qui sont ici à d'autres armées, et de les remplaeer dans celles:! par des troupes dressées à la subordina^ tion.
» Pour vous convaincre de cette vérîté| il vous suffira d'apprendre que des cheft ont été menacés d'être fusillés par leurs soldats , pour ayoir voulu , d'après inon ordre,. empêcher le pillage. /Vous serez d'abord étonnés de ces excès, mais, vous cesserez bientôt de l'être en réfléchissant que c'est une conséquence nécessaire du système suivi ji^squ'à présent dans celle guerre. Le v[iouvammt du vol et du brigandage, une fois imprimé^ il est difficile
de l'ariôter à volonté. Vous le savez, i. 8
« 1i4 ^ iiiiioiRcs
citoyens représentants , la Vendée à été traitée comme une ville prise (Tassaut. Tout y a été saccagé^ pillée btiulé. Les Soldats ne comprennent pas pourquoi cette défense de continuer aujourd'hui de faire ce qu'ils faisaient hier.
» Vous ne trouverez pas même , dans les officiers généraux , le moyen de rap* peler dans les rangs des soldats Tamour de la justice et des bonnes mœurs. Plusieurs sans doute, tous même, j'ose le dire, sont pénétrés de bons principes et en désirent le retour; mais une partie de ces hommes a servi dans cette armée au moment où le pillage s'y exerçait ; témoins des défaites de nos armes, ces hommes ont perdu , par leur participation aux vieilles défaites , Fautorité nécessaire pour arrêter le cours des désordres que j'ai signalés; Taulre manque
D'ALEXA^fDRB UUMAS. 115
de fermeté) de lumières^ de moyens propres à ramener parmi les troupes Tordre et la discipline. Ainsi, en dernière analyse, je n*ai trouvé que peu d'officiers généraux capables de faire le bien.
Leur composition est généralement mauvaise , et il règne dans toute l'armée un abandon , un esprit dindiscipline et de pillage déplorables. Il n*j a aucune acti« vile ) aucune surveillance , aucune instruction, le suis arrivé la nuit jusqu'au milieu des camps , sans avoir été nonseulement reconnu, mais signalé. Fautil s'étonner alors des déroutes que nous avons récemment éprouvées.
» Et cependant, jamais les vertus mi-
^/ litaires^sont plus nécessaires que dans
les guerres civiles. Comment sans elles
exécuter les mesures prescrites par vous.
Gomment convaincre les habitants de
H 6 MÉMOl^Eb
ces. contrées dç yo^ip j\i^tiqe, lorsque la justice est violée par voS; troupes eUesmêmes^de votre respect pour les propriétés et pour les personne^) lorsque les hommes chargés de pf-ocl^^mcr (se rçspeG|. pilleut et^ assassinent publique^ îi^ent ^l ijppurtémpût. Vos intenUpns; et leur coudyite soi?.t sans cçsse.ea cp»M'4diction A et nous, n'obtiendrons 4 en.demei^i^çt dans js^ même situat^Qàj. aucun j;és^|tal bçijrei^x^ En changeant de $js-
tçme, il faut châ.nger (JlhQn^ïû^v^ est d'a.utjirrt.plus^ ur^en^ d^e fjaire.appuyer les
prinp|)tep par des ex,eympjies, fluetes jbar
bilan Is de ce pa;y^pint /été 3QUxenJt Jrompés
parade fejusses es^érance^ elque plus il une
fois on a violé les promesses qupn leur
a faites. •
» Et maintenant je me serais mal e^:-
pliqué, si vous pouviez. induirç de mon
rapport que là Vendée est encore dangereuse )>our la R^ublkiné et qu'elle mè^ nace sâ litiertéJ « » > ^
^ Ce n'eiit point là mon opiniôti^ et je crois mèoKé ^uë la gnerre peut èfre promptement terarinëe , en adoptant les meâured ^ire je vous a! propo^éeâ et ^nl eànsisfent-: * •' .
- ^f'BanslerenduTetleftiedtilërarmée}
» 3*: Dans le reoMiYfUenientidra ott«
ciei^ généraux ; : «
.»3^ DatïS le choix: époiié 411e rônfèf^
de; €«« officîers' destinés à étte jemployéj
daas la Veûdéè. tts doivent élreoapablès
par leur expérience , leurs Inmièces et
leur, probité^ enfin pair leip* oonduite
feiûeet âoiiteoue^ de.màifitetiûr la ^s^iv
plinB^l^ plus sévère et.â'arrèCer If^pen-*
chant att.[^age.
» Vous le dirai-je , citoyens représea-
118 MiMOIRBS
tants ) taïit de difBcoltés surpassent nfts forces I et je préfère yoos faire cet aveu que de rester en arrière ^e Yotrç attente^ Je serais glorieux delterminer cette malheureuse guei;re et de délivrer la Répo^ bliqoe des maux dont elle a été menaoée; iQais )e désire de la gloire ne m*aveugle point. Mes moyens ne sont pas suffisants pour remplir toutes vos vues, pour réor*
ganiser rarmée, pour suppléer à Tincapacité des officiers généraux , pour rappeler la confiance des habitants des pays révoltés, enfin pour donner une nouvelle vie et surtout une nouvelle âme • à tout
ce qui m entoure^ ;
» Tant que les.choses resteront dans le même état, il m*est donc impossible de répondre a Vos espérances , et de vous assurer la fin de la guQnre de la Vendée,... » '•' '
DALEXÀMDBK DUMAS. 119
Ne TOUS semble-t-il pas lire le rapport de quelque vieux Romain , au temps de Regulus ou de Gaton rauëieii) envoyé dans quelque province révoltée) à la suite du proconsulat de quelque Calpurnius Pison ou d'ua Verres T
Ce rapport équivalait à une démission, et) l'on en conviendra^ méritait mieux, eu ég^ à Tespril du temps. Hais je ne sais quel bon ^nie protégeait mon père« Au lieu de payer de sa tête les vérités terribles qu'il venait de dire, il fut nommé, le % nivôse an II ,, général en chef de Tarmée des Alpes^ dont il prit le conimandement le 2 pluviôse suivant
Disons un motde la situation oiise trou» vaitl'arméedes Alpœ, aumomentoù mon père fut nommé son général en dief.
D'abord on était déjà si loin des déroutes de Quié vrain et de Marchais y de
110 MËiMOinKS
là imsrt de Lbng\\y et chi boiiibàrdemenl àë tîllë, (Ju'on les ât^H prestitibubliés. Àii boût^d'un àtt; la tràricé, ixA é'ëtafl vue' si prèk âe riiiTa^îô* , iivàît^ fejiorté la gtfef re sur le terrîtoiré ënuènii ; là Belgique tout enfièfé' êfaît subjuguée;
Nôs'SoMâis mesuraient de l'teîtîés'rtdntàgiïëa^ de fa Savoie, tpiSl^ allaient bien- 161 ftaUfcîiîr,' et l'Autrfche , Àôtre vieiHè efnïiëmte, déjà menacée dû côté de l^AÎlemagne,' allait encèré êtrd attaquée th Halles . ■•••• ■••^ ■*" ' -'^ '•'
Il est vrai q^'à* cri dé détriB^se ^ussé par François ek par Fréiâéric^GulRaiMfié^ trois nouveaut ehUèmis' s'étaient \&réd coûfrè nous, rAngtetérre, TEspagne et la Hollande- Les anciennes l^gitë^ ^q^i avaient 'mis la vieille' môftarchie h déUx doigts de sa perlé , à Fonlenoy ét% ttbsbacli j menaçaient la jeune Rëpttbfi^tiÈ! ;
DALSXArVDRfi DUMAS. i2l
mais ao cri de la Mm^seillaise , nous Ta - YODS dit^ UH inîracle s*ëtait produit , fa France entière s'était levée, et sept ar^ mées faisaient fece à la fois anx ennen^is dû dehors et du dedans.
Ail Moment: où le^ Prussiens avaient pénétré dans la Champagne et où léi Autrichiens av»ent envatii les Flandres^ leroi deSatdaigne avait cm la France perdue, et il n'af ait plus hérité à se joindre à la tiOalilion et à mettre son armée sur le pied de guerre. Inquiet de ees dér mon^lrations, le gouvemement avait envoyé le général Montesquîou en observation dan^ le Midi. Il y était à peine depuiâ un mois, que convaincu que la France pouvait comptet* désormais le roi de Sardaigno an nombre de ses ennemis, il envoya au gouvernement le plan de Pinvasion de laSavoie . Après de grandes
difficultés suivies même d'une disgrâce momentanée^ le général Hontesquiou xeçut Tordre de mettre ses projets à e%éculion* Il transporta son camp aux Ab* resses, ordonna au général Ansdmei qui commandait le camp du Yar^ de faire ses dispo^tions pour entrer , vers la fin de septembre , dans le comté de Nice, et de combiner ses mouvements avec ceux de la flotte, qui , sous le commandement de l'amiral Truguet, s'organisait dans le port de Toulon.
De leur côté , les Piémontais a la vue de nos préparatifs d'invasion , s'étaient hâtés de se mettre en défense. Trois re^ doutes avaient été élevées , l'une près de Champareillon , les deux autres aux abîmes de Miaux. Hontesquiou laissa les travaux grandir, les retranchements sV cbcver. Puis au moment où il apprit
d'aLEXANMIE DUMAS 133
que les Piëmoolais allaient j couduire du canon , il lança, pour les tourner le maréchal-de^^amp Lureque, avec le 2' bataillon de chasseurs et quelques gr^adiers. Les Piémontais, qui n'étaient pas eu mesure complète de se défendre, n'essayèrent pas même de résister, et Qoiis abandonnèrent les ouvrages quils venaient d'achever avec si graad'peine.
Ils prirent la fuite sans même tirer un coup de fusil. L'évacuation des ponts, des marchés de Bellegarde , de Notre- Dame^le-Miaux et l'Arremont, fut le résultat de cette retraite. Les Français suivirent les Piémontais à une demi*jour'^ née de marche. Montmélian ouvrit ses pctties.
L'esprit public, comprimé par l'occupation sarde, commença de se faire jour. De tous côtés les Français étaient ac-
ii4 9liM0IIII£S
eaeillis en Irbéraleurs* les Pîëmon tais fuyaient au- miliqu di^s acclamations qéi saluaiefitie .drapeau tneolore.
Des dépùtations de tous les villages venaient au, devant du général Montes^ quiou. Sa marche était un triomphe. Des^ députés^ vinrent au devant de lui jusqu'au château des Marches pour lut àp^ porter lés clefs de Chambéiy, et le lendemain, avec une escorte de cent che* vaux^ huit compagnies <le grenadiers et quatre pièces de canon, il entrait dans lavillef, où l'attendait un grand repas, offert par le conseil municipal à lui, à^ ses ofi&ciers et à ses soldats.
Dès-lors la Savoie fut incorporée à la France, sous le nom de département du Mont-Blanc qu'elle conserva jusqu'en 1814. - " ■ ■ ■ • •■• ^ •
Cette première conquête s'était faite
D ALkXAKDHfi DUMAS. 426
par la seule supériorité des manœuvres du général français sur son adversaire, et sans tirer un seul coup de fusil.
Pendant ce temps le général Anselme s'emparait du comté de Nice, et ajoutait à la France le département des Alpes- Maritimes , lequel fut bientôt augmenté du territoire de la principauté de Mo* naco»
Mai^ là s'arrêta l!invasion française.
La guerre civile commençait de rugir à rinférieur. Jean Chouan avait soulevé la Vendée avec ses sifBements nocturnes, L'échafaud en permanence sur la place de la Révolution réclamant sa part de sang, le général Mon tesquiou, proscrit par la Convention, parvint à gagner la Suisse et à y trouver un asile. Anselme affrété paya de sa tête la conquête de Nice. Biron le remplaça dans son cou--
I2() UiMOfflM
maudemenl et lui succéda sur Técha- 4faud. Enfin Kellermann , auquel mon père devait succéder, nommé général en difef à scffî toor, ymf prendre ce poste que la suspicion rendait plus dangereux que la mitraille. Mais bientôt Kellermann se trouve entre une armée piémontaise prête à prendre l'offensive y et Lyon qui se révolte. Il jette alternative* ment les yeux vers l'Italie et vers la France, séparera petite armée en deux corps, en laisse un sous les ordres du général Brunet, et conduit lui*même Tautre sous les murs de Lyon.
Aussitôt le départ deKellermann , les Piémontais, profitant de la réduction des troupes françaises, étaient tombés sur elle au nombre de vingt-cinq mille hommes. Mais, pendant dix*huit jours 43ette poignée de braves résista, combat-
B*ALKXANDRK DUMAS. 121
tant sans cesse, ne reculant que pas à pas 9 ne perdant que vingt lieues de pays, et sauvant tous ses magasins.
Cependant le général Brunet ne pou- Tait résister plus longtemps. Il fit connaître sa position àKellermann. Kellermann quitta aussitôt le siège de Lyon, accourut à Tarmée, conduisant un renfort de trois mille hommes, qui portent la totalité de ses forces à huit mille hommes. Trois cents gardes nationaux sont placés par lui en seconde ligne, et avec ces faibles moyens il reprend Toffensive, le 13 septembre 1793.
Son plan d'attaque, parfaitement combiné par lui, et non moins bien exécuté par ses lieutenants et ses soldats, eut un succès complet, et, dès le 9 octobre suivant, les ennemis étaient chassés de Faucigny, de la Tarentaise et de la Mau-
1^ JUÊMOmKS
rienne , repQi^ssqs de ();q^ions en posU sUlans. Les Piémontais vonlureot enfiu tenir dans celle de Saint-Maurice, où ils avaient établi plusieurs pièces de canon. L'avant-^arde y arriva le 4 octobre, à sept heures du. matin ; la canonnade dura jusqu'à dix heures, moment où le gros de l'armée parut avec Tartilterie^ Àusksitôt, et pendant que les canons fran* çais font taire la batterie ennemiet, Kel^ lermann donne l'ordre au 'i"" bataillon de chasseurs de tourner les^ Piémoataia, haJbUués a cette gperre de montagnes; les huit cents hommes jqui lecomj)Qsent s'élancent àtraYers.les rocherp^, franchissenties précipiçëSvge^^u9{)ende^t au-4^ sus des abîmes jet abordet^t Igs piémoU'tais avec une telle impétuosité qu'rl$ ne peuvent soutenir leur choc, et fuient en désordre abandonnant Saint-Maurice.
DALBXANDRB DUMAS. 129
De ce village que Kellermann vient de quitter il écrit à la Convention :
« Le Mont-Blanc a été envahi il y a » quelques jours par un enjiemi nom- » breux, et le Mont-Blanc est évacué au- » jourd'hui. La frontière de Nice à Ge* » nève est libre, et la retraite des Pié- » montais de la Tarentaise nécessitera » celle de la Maurienne. La prise du » Mont*Blanc a coûté deux mille hom* » mes a l'ennemi et une immense quan- » tité d'argent »
La récompense de Kellermann fut un décret d'arrestation et Tordre de comparaître devant la Convention.
Ce fut pour le remplacer}/ tandis qu'il
allait rendre compte de ses victoires^
que mon père fut appelé à Tarm^ des
Alpes.
Son premier soin, en abordant, fut de i. 9
i50 lu&uoiRcs
recopnaître les lignes, de reoDemi et de rétablir les communications rompues entre l'armée des Alpes et l'armée d'Italie, tout en s*occupant de ces premières opérations, il envoya à la Convention un plan de campagne qui fut adopté.
Pendant ce temps , mon père s'était abouché avec les plus hardis chasseurs de chamois; il avait fait avec eux une ou deux excursions pour leur prouver qu'il était digne de faire leur partie , et ayant gagné leur confiance, ou plutôt leur dévoûment dans ces courses au milieu des neiges , il convertit ses compagnons de chasse en guides.
Un malin, le général en chef quitta Farniée, il laissa le commandement a Tun de ses généraux de division, prit des vivres pour quelques jours et partit avec trois de ses affidés.
b'àLEXANDUK DUMAS. 151
Il fut cinq jours absent; pendant ces cinq jours il étudia tous les passages par lesquels on pouvait arriver jusqu'il la redoute du Mont*Genis. Celte étude n'était pas chose facile ^ attendu qu elle ne pouvait se faire que la nuit et au milieu des abîmes dans lesquels le moindre faux pas eût précipité l'imprudent éclaireur.
Le cinquième jour il revint.
Le Mont-Cenis était le nœud stratégie que du plan , le pivot sur lequel toutes les manœuvres devaient tourner. Le Mont-Cenis était réputé imprenable à cause de ses neiges éternelles, de ses abîmes sans fond et de ses chemins im* praticables.
En rentrant au camp, mon père dit :
« Dans un mois le Mont-Cenis sera à nous. »
Il avait pour le seconder dans cette
entreprise, il faut Je dire, des hommes habitués depuis un an a cette guerre des montagnes, et qui n'avaient jamais reculé que devant rimpossibl#. Maintenant, c'était rimpossible qu'il fallait vaincre. Il fallait que les soldats passassent là où jamais montagnard n'avait passé; il fallait que le pied de l'homme foulât une neige qui ne connaissait que le sabot ou la serre de Taigle.
Mon père fit faire trois mille crampons de fer qu'il distribua à ses soldats et avec lesquels ils s'étudièrent a passer dans les endroits les plus difficiles.
Le printemps arriva, et, avec lui, la possibilité d*agir ; mais, de leur côté, les Piémontais s'étaient mis sur une terrible défensive. Le Mont-Cenis , le Valaisan et ,
le Petit Saint-Bernard étaient hérissés de
canons. Mon père décida' que l'on com-
D'ALE.\A?fDRK DUMAS. 135
jnencerait par s'emparer du Saint*Bernard et du Valaisan.
Les ennemis qu'il fallait atteindre bivouaquaient au-delà des nues. C'était une guerre de Titans : le ciel à escalader.
Dans la soirée du 21 avril, le général Bagdelaane reçut Tordre de gravir le Petit Saint-Bernard, afin de se trouver au point du jour prêt à l'attaquer.
Mon père s'était réservé le Mont*Yalai« san.
Le général Bagdelaune se mit en mar* che a neuf heures du soir. Pendant dix heures il marcha dans des précipices, sans suivre aucun chemin firayé et sur la foi des guides qui, plus d une fois trom^ pés eux-mêmes par l'obscurité, égarèrent nos soldats^ Enfin , a la pointe du jour , il parvient à la redoute , Tattaque avec le courage et l'impétuosité dont les
i54 MÉMOIItES
hommes qu'il commande ont déjà donné tant de preuves; mais la redoute est terrible, la montagne semble un volcan enflamme. Trois fois Bagdelaune ramène à la charge ses soldats repoussés trois
^fois. Tout à coup les bouches des canons du Mont-Valaisan changent de direction, une pluie de boulets écrase les défenseurs du Saint-Bernard. Mon père a réussi le premier dans son entreprise, c'est lui qui a tourné contre les Piémontais leurs propres canons. Le Mont-Valaisan , qui devait protéger le Saint-Bernard, le foudroie.. Les Français, qui reconnaissent le secours inattendu qui leur arrive, s'élancent une quatrième fois. Les Piémontais, intimidés par cette puissante diversion , n'essaient pas même de résister.
De tous côtés ils fuient; le général Bagdelaune lance à leur poursuite deux ba-
taillons de chasseurs. Pendant trots lieues les Piémontaissont poursuivis et relancés comme des chamois^ à la trace du sang. Vingt pièces de canon , six obusiers , treize pièces d'artillerie de montagne, deux cents fusils et deux cents prison niers sont les trophées de celle double victoire.
Reste le Mont-Geuis.
C'est pour s'emparer de cette dernière redoute, qui doit compléter la libre et entièreoccupationdela Savoie, en enlevant aux Piémontais tous les moyens de déboucher dans ce duché à leur volonté, et en les forçant à cantonner dans les plaines du Piémont, que le général en chef a fait toutes ses dispositions.
Déjà plusieurs tentatives avaient été faites et avaient avorté. Dans une de ces tentatives faites au mois de février,
i5G JtfÉMOIIlËS
le général Sarret avait perdu la vie. Le pied lui avait manqué , il avait roulé au fond d'un précipice , et son corps était resté enseveli sous les neiges.
De là le soin que mon père avait pris de faire des crampons pour lui et pour ses' hommes.
Le Mont-Cenîs était attaquable de trois côtés seulement; le quatrième était tellen^nt défendu par la nature , que les Piémontais s'étaient contentés de le protéger par un rang de palissades.
Pour arriver de ce côté, il fallait monter du fond même d'un abîme.
Mon père simula des attaques sur trois fàcés<^ puis ^ le soir du 9 floréal (8 mai) , il partit avec trois cents hommes.
Il devait tourner la montagne, gravir l'inaccessible rocher, et donner le signal
D ALEXANDRJS DUMAS 157
de l'attaque aux autres corps par son attaque même»
Avant de commencer Fascension, mon père montra a ses hommes le rocher qu'il fallait gravir.
— Tout homme qui tombera , dit-il , doit comprendre d'avance qu'il est un homme mort, et qu^, dans une pareille chute, rien ne peut le sauver. Il est donc inutile qu*il crie. Son cri peut faire
manquer l'entreprise en donnant l'i^veil.
Trois hommes tombèrent. On entendit leurs corps bondir de rochers en rochers, mais on n'entendit pas un cri , pas une plainte, pas un soupir.
On arriva sur le plateau. Quoique la nuit fût obscure, on pouvait distinguer du fort celle longue ligne noire qu'allaient tracer sur la neige les habits bleus des soldats. Mais le cas était prévu. Cha-
158 MiJHOlRES
que homme avait roulé sur son sac une chemise et un bonnet de coton.
C'était l'uniforme ordinaire de mon père lorsque, la nuit, il chassait le chamois.
On arriva jusqu'au pied des palissades sans avoir éveillé un seul qui-vive.
Arrivés aux palissades , les soldats commencèrent à escalader ; mais mon père 5 grâce a sa foipce herculéenne , trouva un moyen plus simple et moins bruyant : c'était de prendre chaque homme par le fond de son pantalon et le collet de son habit, et de le lancer par dessus les palissades. La neige amortissait à la fois et la chute et le bruit.
Surpris au milieu de leur sommeil et voyant au milieu d'eux les soldats français sans savoir comment ils y étaient
D'ALEXANDRE DUHAS. 1 39
parvenus, les Piémontais firent à peine résistance.
Un mois juste, jour pour jour ^ après la prédiction faite, le Mont-Cenis était à nous.
Tandis que mon père enlevait 4e Mont* Cenis, une autre colonne de l'armée des Alpes, passant par le col d'Argentière, en avant^de Barcelonnette , s'emparait du poste des Barricades , envahissait la Taliée de la Hure, et mettait ainsi Tarmée des Alpes presque en relation avecFarmée d'Italie, dont Textrême gauche s'avançait jusqu'au dessus du petit village dlsola, vers Saint-Dalmatio-Salvatico.
Mon père en était juste arrivé au point oii Ton rappelait les généraux en chef de l'Armée des Alpes pour les guilloliner. On le rappela, mais on ne le guillotina point.
J ai déjà dit que mon père avait du bonheur.
Rappelé le 6 messidor an II, mon père quitta Tarmée le 18.
Du moment où on ne le guillotina pas, mon père était enchanté de se trouver à Paris* Depuis quelque temps, il lui était poussé une loupe au front qui lui donnait d'effroyables maux de tête. Cette loupe lui était venue k la suite d'un coup de pointe qu'il avait reçu dans un des trois duels qu'ils avait eus au régiment pour soutenir la prééminence de la reine sur le roi. Il en résultait que la loupe était adhérente au crâne, et que son extirpation présentait quelques dangers.
L'opération ftit faite avec beaucoup de bonheur par M. Pelletan.
Le 1 5 thermidor de la même année, un
DALliXÀNDRB DDMAS. 141
arrêté du comité de salut public nomma mon père commandant de Técole de Mars au camp des Sablons.
Ce commandement ne fut pas de longue durée.
Le 18 thermidor, c'est à dire trois jours après cette nomination, il fut envoyé à Tarmée de Sambre-et-Meuse, »
Mais avant de quitter Paris, mon père avait un compte à régler avec son ancien colonel Saint-Georges.
Nous avons dit en temps et lieu que loin de se rendre à son régiment, Saint- Georges avait trouvé plus commode de demeurer k Lille , où il s'était fait en* voyer par le gouvernement des chevaux de remonte , ce q^ui ne l'avait pas empêché, en vertu de ces pouvoirs que s'arrogeaient les chefs, de corps à cette époque, de requérir une énorme quan-
1 ki uiMOIRËS
tité de chevaux de luxe dont il avait trafiqué.
Le chiffre auquel les chevaux étaient estimés montait à près d un million.
Quoiqu'on ne fût pas bien sévère, a celte époque , pour ces sortes de peccadilles, Saint-Georges s'était donné de telles licences, qu'il fut appelé à Paris pour y rendre ses comptes. Comme les comptes de Saint-Georges étaient fort mal tenus, il trouva à propos de tout rejeter sur mon père, en disant que c'était lui qui avait été chargé de la reitaonte du régiment. Le ministre de la guerre écrivit donc a mon père , lequel prouva immédiatement qu'il n'avait jamais commandé une seule réquisition, ni acheté ni vendu un seul cheval.
La réponse du ministre déchargea entièrement mon père ; mais il n'en avait
I>*ALfi3U;<(I>Ilfi DUMAS. 1 i5
|ias moins gardé rancune à Saint-Georges y et comme sa loupe , qui le faisait horriblement souffrir^ Tentretenaii dans une Miauvaise humeur continiielle , il avait positivement résolu de se couper la gorge avec son ancien colonel.
Saint-Georges, tout brave qu'il était le pistolet ou Tépée à la main, aimait assez à choisir ses duels. Heureux ou malheureux, celui-là devait faire grand bruit. Mon père se présenta donc trois fols chez Saint-Georges sans le trouver, puis il y retourna trois autres fois sans le trouver encore, mais en laissant sa carte. Enfin, sur la dernière do ses cartes, il laissa une menace tellement pressante, que le surlendemain du jour oùl il avait été opéré, mon père étant couché et gardé par Dermoncourt, qui fut depuis son aide-de-camp, Saint-Georges se
i H MÉMOIRES
présenta chez lui, et sur Tannonce du motif qui le retenait au lit, allait se retirer en laissant sa carte à son tour, lorsque Dermoncourt, qui avait fort entendu parler de lui, voyant un mulâtre admirablement bel homme et qui bégayait en parlant, recQunut Saint-Georges, et allant a lui :
— Ah ! monsieur de Saint-Georges, lui dit-il, c'est vous ! Ne vous en allez pas, je vous prie, car tout malade qu'il est, le général est un homme à courir après vous, tant il a hâte de vous voir.
Saint-Georges prit à l'instant même son parti.
— Oh ! ce cher Dumas, s'écria-t-il, je crois bien qu'il a le désir de me voir, et moi donc! Nous avons toujours été si bons amis. Où est-il? Oîi est-il?
Et, sëlançant dans la chambre, il alla
d'aLEXA5DRB HUMAS* 145
se jeter sur le lit» prit mon père dans ses bras, le serrant à YétouBer.
Hoa i^ère voulut pat ler, laaîs Samt* Georges ne lui e« laissa pas le temps.
— Ah ! ça , mais,, lui dit-il, tu voolaisi donc me tuer? Me tuer, moi! Dumas tuer Saint^GeargesI Est-ce que c'est pos* sible? Mais est^e que tu p'es pas mon fils? Est^ que, quand Saint-^ieprges sera mort, un autre que toi peut le rem* placer? Allons vite, lève-toi. Fais-moi servir une côtelette, et qu'il ne soit plus question de ces bêlifes4à.
Mon père était fort décidé d'abord à pousser l'affaire à fond. Mais que dire à un homme qui se jette sur votre lit, qui vous embrasse» qui vous appelle son fils et qui vous( demande à déjeûner ?
Ce que fit mon père; il lui tendit, la main en lui disant :
U6 MiMOlRES
— Ah! brigand! tu es bien heureux que je sois ton successeur, comme tu dis, au lieu d'être celui du dernier ministre de la guerre, car je te donne ma parole
que je te ferais pendre !
— Oh ! guillotiner, au moins, dit Saint- Georges en riant du bout des lèvres.
— Oh! non pas, non pas! Ce 'sont les honnêtes gens que l'on guillotine a cette heure; mais les voleurs on les pend.
— Voyons, franchement, quelle était ton intention en venant chez mol ? dit Saint-Georges.
— De fy trouver d'abord.
— C'est trop juste... Mais après?
— Après ?
— Oui.
— Je serais entré dans la chambre où Ton m'aurait dit que tu étais. J'eusse refermé la porte, j'eusse mis la clé dans
u'aLBXA^IDRE DUMAS. 147
ma poche, et de celui de nous deux qui^ au bout de cinq minutes , aurait encore été vivant, se serait chargé de l'ouvrir. — Alors , dit Saint-Georges, tu vois que j'ai bien fait de ne pas m*y trouver. Or, comme en ce moment»là méme^ la porte s'ouvrait pour annoncer qu*on était servi , la discussion finit et le déjeûner commença.
De l'armée de Sambre-^t-Meuse, mon père passa avec la rapidité des mouvements que la Convention faisait exécucuter à cette époque à ses généraux , au commandement en chef des côtes de Brest ; mais seize jours après cette no-* mination, tous ces commandements fac* lices lui déplaisant, il donna sa démis*^ sion et se retira à Villers-€otterets , près de ma mère, qui déjà, depuis un an ou deux, était accouchée de ma sœur aînée.
t48 iiéMOiHfe:s
BîejQ des choses s'étateDt accompKes le 28 novembre 1793^ où le lieuiBuant^ colonel Tkomas-AJtexandre Dumas DaVy de la PaiUeterie avait épousé Mariel^oiûserBli^belb Lstt>oiu^t i .
jÇl'afboçd) a l'élrangier^ vengeance irajfÂde de^ déroutes de Marquis et des prises de Lonîgwy et de Verdun par les victoires de Valmy et de Jemmapes. — Qccupâiipi) .de Cbambéry par le^ général Mofitesquiou. — Occupation de Nice par le général Amselme. — Le siège de Lille levé. — Prise de Màjence par le général Custiijfes. — Entrée de nos troupes à Francfort- suir-tMeint — Occupatian de Bruxelles par le géoéral DtkosiOKriez, — Béunion de la Savoie à la France, — Frise de la citadelle d'Anvers par le général Labourdomiaye. — Prise de Namur par le général Valence. — Déclaration
]>*ALKXANDIIK BUUAS. i49
de guerre k TAngleterre, k là Hollande et à l'Espagne. — Prise de Breda et de Gertruydemberg par d'Arçon. — Première coalisîon contre la France , qui rassemble la Pnisse , l'Autriche , TAIlemagne , la Grande-Bretagne, la Hollande, l'Espagne , le Portugal, les Deux- Siciles, l'Etat ecclésiastique et le roi de Sardaigne.
Perte de la bataille de Nerwinde , qui amène rëmigràtion de Dumouriez et du duc de Chartres. — Réunion a la France du pays de Porentruy. — Les Anglais nous prennent Tabago. — Les Espagnols envahissent le Roussillon^ — Lyon s'insurge. — Les nègres massacrent les blancs à Saint-Domingue. — Mayence se rend aux Prussiens, — Valencierines aux Autrichiens , — Pondichéry aux Anglais ; — Toulon est livré ; — le
150 MÉMOIB£S
Qaesnoy capitule ; — mais Jourdan débloque Maubeuge ; — mais Toulon est repris, et Bonaparte apparaît.
1794 s'est ouvert sous de meilleures auspices. Jourdan, Marceau, Lefèvre, Cbampionnet et Kléber ont gagné la bataille de Fleurus. Ypres a été repris par Moreau. Une seconde bataille de Fleurus ouvre aux armées françaises la Belgique. La prise d'Ostende et de Tournay par le général Pichegru, et l'occupation de Hons par le général Ferrand ont dégagé nos frontières et permis d'assiéger Gondé, Valenciennes^ le Quesnoy et Landrecies, qui sont prises : Ck)ndé, le IB juin, Valenciennes, le 28 juillet; le Quesnoy, le 11 septembre 1793, et Landrecies, le 30 avril 1794. Enfin, nous rentrons dans Gand, dans Bruxelles, dans Landrecies, dans Newport, dans Anvers, dans Liège,
]l*ALEXAlfDRB DUMAS. ISI
dans Fontarabie , dans Saint Sébastien, dans Valenciennes , dans Condé, dans Aix-la-Chapelle. Nous faisons invasion dans la vallée de Roncevaux , de poétique mémoire. Nous enlevons de force Audernach, Goblentz , Venloo, Maëstrich, Nimègue, Figuières.
Nous gagnons la bataille d'Escola qui dure cinq jours, du 15 au 20 octobre 1794, et où les deux généraux en chefe sont tués, Dugommier le 18, La Union le 20. Nous occupons Amsterdam, dont le stathouder s'enfuit à Londres. Nous prenons, par une charge de hussards, la flotte hollandaise , retenue dans les glaces du Texel. Berg-Opsoom se rend à Pichegni.
Rost est pris après soixante^lix jours de siège. La Hollande est conquise. Enfin un traité est conclu entre la Toscane et la France, qui introduit la république
lt>^
MKM01RK3
«française dans le système jpolhique de
La Pnisse a imité l'exemple de la Toscane et conclu avec la France un traité de paix à Baie. C'est François Barthélémy, neveu de l'auteur dd Vvj/age du jtune Anacharsis, qui la signé, avec le baron de Hardenberg, le 5 avril 1795. Les deux puissances n'ont rien à se restituer.
]je 15 mai) un troisième traité depain a été fail:enlre la France et les Provinces- Unies. Le^s Provinces-Unies cédèrent à la France tout le terriloire batave qui se ;trouve sur la rive gauche de îl'Escaut oriental y ainsi que les deux rives delà Meuse au sud de Vanloo, y compris cette pl^ce. "
Les iProviûces-Uûiefs paifcnt à là Prîiûce pour ritidemnîté des frais <lc la guerre,
D^ALBXANDnfi DUMAS. 455
100 onllions àe florins , argent courant de Hollande.
Enfin , le 2é juillet, FEspagnei à son touï, traite avec la France. La France rend à f Espagne ses conquêtes de Biscaye et de Catalogne. L*Espagne cède à la France la partie de Saint-t)omîngue qu'elle' possède.
Voilà notre situation vis-à-vis de l'Europe vers le milieu de Tannée 1795.
Maintenant un mot de Botre situation intérieure. 11 y a halte, et transformation des deux côtés. Le vieux monde Ciroule-, entraîne sous ses débris ceux-là même qui l'ont sapé. Un monde nouveau surgit.
Le siècle de Louis XV ^'ucbère. ^Le siècle de N^pdlëoo ^commet tcew
Le gi*and événement qui occupe la
France au 28 novembre 1 792, c'est le procès de Louis XVI.
Le 7 novembre, sur le rapport de Mailhe, député de la Haute-Garonne , la Convention a décrété que Louis XVI peut être jugé et qu'il, le sera par elle. Le même jour, Robespierre a demandé que le roi, sans nul délai, soit déclaré traître k la patrie, criminel envers Thumanité, et qu*il soit condamné ^ mort pour donner un grand exemple au monde.
Le 4 décembre, décret qui déclare que quiconque tentera d'établir en France la royauté ou tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple , sera puni de mort.
Le 6 décembre, décret qui nomme une commission de vingt-et-un membres avec mission d'accélérer Tinstruction du procès de Louis XVI.
D'ALIXÀNDRf DUIIA8. 15$
Le 11 décembre Louis J^ parait a la i^\ barre.
Le 25 décembre, Louis XVI fait son testament.
Le 1 S janvier, l'appel nominal s^ouvre sur ces deux questions : 1 * Loti» esl^îZ cou-pable de conspiraiian contre lalibertéet d'attentat contre la sûreté de T Etat, oui ou ifON ?
Sur 719 membres présents, 683 votent
pour l'affirmative.
2* Le jugement qui sera rendu sur Louis sera-t'il soumis à la sanction du peuple réuni dans les assemblées primaires, oui ou non ?
Sur 749 membres présentai 424 refusent l'appel au peuple.
Une troisième question est posent, suprême, capitale, définitive :
«( Quelle peine Lobis a-t*il encourue?»
397 voix sur 713 votants ont répondu:
La peine de mort !
15G MtiMOIIlRS
Enfin, on aproeédé à vai .quatrième appel nominal conçu en ces termes : <
— ^ SerU'-l-il sursis 4 d'exéctuion du- ju-gemeni de Louis Capet^ oui ou non ?
380 voix sont coqlfe le sursis.
3lfl pour.
Il n y aura donc pas de sursis.
Le 20 janvier, le jugement est signifié
à Louis XVI.
Le 21 janvier, à dix heures, Louis XVI est exécuté.
Pour faire face à TEurope qui se soulève, la Convention crée dix armées, armée du Nord et des Ardennes^ commandée par le général Gustines ; armée de la Moselle, commandée par Bouchard ; armée du Rhin, commandée par Alexandre Beauharnais; armée des Alpei^ comm&ndée par Kellermann ; armée d'Italie, commandée par Brunet; armée de Pjré-
DALkXJLXOttË DUMAS. i57
necs^ientales^cotmmaiidée par Deflers; armée des Pyrénées-Occideotales, coin* maodée par Dubousquet; armée des côt^s de la Rochelle) coaunandée par le général Caudaux } armée des côtes de la Manche, commandée par Félix Wimpfin; armée de l'Ouest, commandite par Vestermann.
La même loi établit près de chaque armée des représentants du peuple prie dans la Convention et investis de pouvoirs inimités.
Au$si, trois des généraux, xjua nous
venons de nommei^ mourront-ils sur
Téchafaud : Custines, Houchar et Alexandre Beauharnais.
La Gironde , qui a voté avec les Jacobins au procès du roi> se sépare d'eux.
Le 18 avril, elle obtient l'établisse-
1 58 MiMOIRES
ment d une commission a Teffet de contenir les terroristes.
La commission nommée le 18 sera dissoute le 27, rétablie le 28 et définitivement supprimée le St.
Elle aura eu pour résultat d'amener une scission complète entre les deux partis.
Le 31 mai, les ^Girondins sont proscrits.
Le 1 3 juin , Marat est poignardé par Charlotte Corday.
Le 1^ août, Marie-Antoinette est déférée au tribunal révolutionnaire.
Le 5 août, création d'une armée révolutionnaire ambulante, qui parcourra les départements, traînant après elle de Tartillerie et la guillotine. Elle existera jusqu'à la réaction thermidorienne.
u'ALEXAnURE UUMAS. 150
Le 3 septembre, le procès de Marie* Antoinette s'engage.
Le 5 septembre^ décret qui àbolïi Tère chrétienne et qoi porte le commencement de rère des Français au S2 septembre 1792.
Le 12, Marie-Antoinette subit un premier interrogatoire.
Le 16, Marie-Antoinette est condam* née k mort...
A onze heures du matin, le même jour, elle monte sur Féchafaud.
Le 31 octobre, les Girondins sont exé*
eûtes à leur tour.
Le 6 novembre, c'est celui de Philippe- Egalité.
Le 1 1 , celui de Bailly .
Le 1«' décembre, on compte les détenus : il y en a quatre mille cent-trente dans les différentes prisons de Paris, s
VGO MfeMOIRKS
l^ !•' mars 1704^ il y eaa six raille. Le 27 avril, sept mille deux* cents.
Le 5 avril, Danton, Chabot, Bazire, Lacroix ^ Câûifllé Dësmouliris, Hérault "de Sécheilè et Fabre dTEglanfîne sont exécutés.
Robespierre dominera sans opposition.
Avec lui, les maîtres de la Fraiice seront Barrère, Merlin (de "Douai), Saint- Just, Coulhon, ColloM'Herbois, Fouché (de Nantes) , Verdier et Cernot.
Aussi est décrété la 16 :
tlo Que tous les indivjidus prévenus .4e iî^NWipiraition ou qui port^^^ont ombrage seront traduits de tous les points de la République cm tribunal réyqlution- «naire dp Paris.
' ' ta* Qoe tôttS lefr GÎ-devant pelles et étrangers sortiront- des villes frontières
d'aLEXA?CI)RE DtMAS 161
et maritimes dans le délai de dix jours sous peine de mort »
Le 22 5 on guillotine Malesherbes , le défenseur de Louis XVI. On le conduit à réchafaud avec sa fille, sa sœur, son gendre, sa petite-fille et le mari de cette petite^fiUe. Le martyre est entier. L'holocauste est couplet.
Le nombre des prisonniers va croissant. Le 1®' mai, on en compte huit mille.
Le 8, Lavoisier est exécuté. Vingt-sept autres fermiers généraux, dont on a oublié les noms, sont exécutés avec lui.
Le tO, la princesse Elisabeth monte sur 1 echafaud. Son fichu se dérange : « Au nom de la pudeur, monsieur, couvrez-moi le sein, » dit-elle au bourreau. Et elle meurt.
Im 8 juin, Robespierre célèbre la fête 1 11
de l'Etre Suprême. C'est le grand-prêtre du nouveau culte élevé sur une estrade
qui s'appuie au bâtiment des Tuileries, entouré de ses adeptes. Il prononce un discours dans lequel il daigne reconnaître TElre-Suprème et l'immortalité de l'âme. Après quoi , il met le feu à deux mannequins représentant l'Athéisme et le Fanatisme.
Les prisonniers continuent d'augmenter. On compte onze mille quatre cents détenus dans les prisons de Paris.
11 y a trente-deux prisons à Paris, vingt-sept de plus que du temps de la Bastille.
Ou attend un 2 et 5 septembre.
Il arrive un 9 et 10 thermidor.
Il était temps. On venait de faire, à Bicêtre, l'expérience d'une machine 4 neuf tranchants. La première machine,
d'aLEXANDRK DUMAS. 165
en effet, ne fonctionnait pas assez TÎte.
Les 25, 26 et 27 juillet, on n'avait pu
exécuter en tout que cent trente-cinq personnes avec la guillotine de la place de la Révolution et celle du faubourg Saint-Antoine.
Alors les thermidoriens régnent k leur tour, règne plus doux, mais qui cependant a ses exigences.
D'abord, le 26 juillet, les deux Robespierre, Couthon, Saint-Just, Lebas, Henriot et dix^ept autres jacobins sont exécutés.
Le 10 août, un décret modifie le tribunal révolutionnaire, qu'on n'ose pas encore abolir.
Il procédera avec des formes plus favorables aux accusés. Ceux-ci pourront avilir des défenseurs. La reine en a eu
deux, c'est vrai, mais ils ont reçu Tordre de nç pas la défendre.
Les exécutions n'auront plus lieu tous les jours , et chaque exécution ne comprendra plus qu'un petit nombre de condamnés.
Dans les derniers temps, quand on guillotinait les condamnés par fournées de vingt-cinq à trente, le fer s'émoussait sur les derniers. Alors il fallait sy reprendre de deux a trois fois ; puis cela répandait une telle quantité de sang qu'une maladie épidémique , causée par l'odeur de ce sang, se déclara dans le faubourg Saint-Antoine. Sur la place de la Révolution, ce sang s'épanchait dans un fossé creusé autour de l'échafaud. Un enfant se laissa cheoir dans ce fossé et s'y noya.
Après le tribunal révolutionnaire vient
d'aLEXANDRR DUMAS. 16S
le comité de salut public. Cette fois la cause, au lieu de précéder Teffet, le suit. — Le comité de salut public! — Terrible titre y mérité peut-être; le comité de salut public, qui peut-être en effet a sauvé la France ! — Mais vous vous rappeliez ce mot de Pyrrhus après la bataille d'Héraclée :
« Enco]^ une victoire comme ceUe-là, et nous sommes perdus ! »
Le 24 août, un décret limite ses attributions, Barrère, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Carnot sortent de la forinida|[>le institution; Barrère, après y avoir siégé pendant dix-sept mois , Carnot pendant quatorze.
Le 8 octobre , soixante-treize députés proscrits rentrent à la Convention. Us ont été proscrits après le 51 mai. Ils rentrent après le 9 thermidor. Les priuci-
paox d'entre eux sont : Lanjuinais, qui a tenu le dernier au Si mai; Boissjd'Anglas , qui salua la tète de Féraud au i*' prairial; Daunou et Henri La Rivière.
Le 16, Carrier, décrété d'accusation k la majorité de 418 Toix sur 600, est condamné à mort et exécuté.
Le 2 février 1795 , Barrère , Billaud- Varennes, CoUot-d'Herbois et Vadier sont mis en accusation.
Le 1*' avril, ils sont condamnés à la déportation*
Barrère, réfugié en Belgique, rentrera en France en 1830, et mourra au sein de sa famille.
Billaud-Varennes, déporté à Cay^nne avec CoUot-d'Herbois, parviendra à s*é« chapper et gagnera le Mexique , où il entrera dans un couvent de dominicains
1> ALBXANDBK DUMAS.
SOUS le nom de Polycarpe Vareuas. Il prendra parti pour les colons insurgés contre la métropole ^ manquera deux fois d'être fusillé et ira mourir à Haïti en 1820.
Collot-d'Herbois 9 mauvais comédien, mauvais poète et toujours à moitié ivre j se trompera un jour de bouteille^ boira de Teau-forte pour de Teau-de-vie , et mourra à Cayeune en 1796, dans des douleurs atroces.
Le 3 mai, un décret restitu«^ aux familles des condamnés pour toute autre cause que V émigration les biens confisqués.
Deux familles sont etceptées du bénéfice de cette loi : la famille de Louis XVI et celle de Robespierre.
C'est Lanjuinais et Boissj-d*Anglas qui signalent par ce décret l«ur rentrée à TÂssemblée.
168 MÉMOIRSS
Le 65 Fouquîer-Tinville et quinze juges ou jurés de lancien tribunal révolutionnaire sont exécutés en Grève^ à Paris.
Comprenez- vous, en grève ? Tout est donc rentré dans Tordre, puisque Téchafaud lui-même a repris sa place.
Cependant, au milieu de tout cela, comme on la vu, des moyens de défense ont surgi comme par miracle de tous côtés.
La France, qui avait à peine une ar mée en 1787, en a eu six en 92, dix en 93, quatorze en 95.
Le 3 octobre 1795, Carnot fait un rapport à la Convention, dans lequel il lui donne connaissance des ateliers créés et des mesures improvisées pour obtenir avec rapidité de nombreux et formidables moyens de défense contre l'ennemi.
En effet, la science s'est niise à la dis-
D*ALBXANI>RE DUMAS. iC9
position du Comité du salut public. Elle a pris sa part à la révolutiou en s*occu* pan t de trouver des moyens extraordinaires de dof(M)se. Elle s'est posée des problèmes presque impossibles à résoudre, et elle les a résolus.
La France manquait de salpêtre , de canons et d*armes. En neuf mois, la commission scientifique a extrait du sol de la France, qui fournissait neuf cent mille livres de salpêtre par an, douze millions de salpêtre.
11 n'çxistait en France, avant la Révolution, que deux fonderies de bouches à feu en bronze, et quatre en fer. Ces six fonderies donnaient annuellement neuf cents canons.
Quinze fonderies pour les bouches à feu en bronze, et trente pour les bouches à feu«en fer sont créées.
Les unes donnent par an sept mille canons. Les autres, treize mille.
Une immense fabrique d'armes à feu a été improvisée à Paris même et donne cent quarante mille fusils par année, c'est à dire plus que ne donnaient , avant la révolution , toutes les autres ensemble*
Une seule manufacture d'armes blan* ches e!iistait avant la guerre.
Vingt manufactures sont ouvertes et dirigées par des procédés nouveaux.
Une manufacture de carabines, — armes inconnues à la France, s'organise et produit. — L'aérostat et le télégraphe deviennent des machines de guerre.
Enfin, grâce à un nouveau procédé, les cuirs qui exigeaient ordinairement plusieurs années de préparation, sont tannés en huit jours.
Aînsi^ pendant que la Convention
o'aléia:?(diis dumas. 171
créait ses quatorze armées j la science leur fournissait un matériel. Aussi j les membres du comité de salut public diront-ils hautement.
« Ces nouvelles victoires, ^et toutes » celles qui ont signalé Timmortelle » campagne de 1794 sont à nous. Elles » sont TefTet des mesures qu'on nous > reproche comme des crimes. C'est » avec ces succès que nous rendrons » compte de tout le sang que nous avons » versé. »
Ces paroles terribles , mais profondément vraies, ce n'est ni Allila ni Gensérie qui les a" dites ; c'est Carpot.
Oui', vous avez été le marteau de Dieu. Et vous avez forgé l'épée qui a délivré le monde, terribles héros de la Convention !
Qu'un sombre et triste culte vous soit
1 72 MÂMOIRES
donc rendu, formidables Titans de 93 à 94, qui avez entassé juin sur août, septembre sur janvier, prairial sur thermidor, et qui, 'du haut de FOlympe monarcbique escaladé par vous , avez foudroyé l'Europe !
Voilà donc les événements qui s'étaient accomplis dans ia période ^coulée entre le mariage de mon père et son retour à Villers-Cotterets, après sa démission donnée de commandant en chef de Tarmée des côtes de Brest.
Il y était fort heureux, fort tranquille, et espérait y être fort oublié, lorsque le 1,4 vendémiaire au matin , il reçut cette lettre :
« Paris, 15 vendémaire de Tan IV de la République française^ une et indivisible.
» Lçs représentants du peuple chargés
DALEXA?(fmE DUMAS. 175
de la force armée de Paris et de Tarmée de rintérieur,
» Ordonnent au général Dumas de se rendre de suite à Paris , pour y recevoir les ordres du gouvernement.
» J.-J.-B. DËLMAS» — LAPORTE. »
Que se passait-il donc à Paris ?
Nous allons le dire.
Le 13 vendémaire s'accomplissait ; Bo naparte mitraillait le^ sections sur les marches de Téglise Saint-Roch.
La Convention avait jeté les yeux sur mon père pour la défendre ; mon père n'était point à Paris; Barras proposa Bonaparte, et Bonaparte fut accepté.
Cette heure, qui sonne une fois, dit- 01), dans la vie de tout homme et qui lui ouvre l'avenir, avait sQnné pour lui.
Mon père prit la poste à Tinstant même, mais il n'arriva que le 14.
170 / SIËMOIRES
Cest pendant ces trois mois, sans doute, qu'il a eu son apparition comme Macbeth , et que les trois sorcières lui ont dit : Salut, tu seras général en chef; salut, tu seras premier consul ; salut, tu seras empereur.
La Convention, sauvée par Bonaparte, termina le 26 octobre sasession de trois ans, par un décret d'amnistie pour tous les délits révolutionnaires qui ne sont pas compliqués dé vol ou d'assassinat.
Puis, après avoir rendu huit mille trois cent soixante-dix décrets, elle se retire, ou plutôt se réorganise, pour reparaître sous la triple formé du conseil des anciens, du conseil des Cinq-Cents et du Directoire.
Les cinq directeurs sont : Laréveillère- Lepaux, Letourneur de la Manche, Rew- 1/ l^eVy Barras et Carnot.
UALEXANDttE DUMAS. 177
Tous cinq sont conventionnels.
Tous cinq ont voté la mort du roi.
Ces nominations 9 toutes révolutionnaires, amènent une émeute dans le pays de Bouillon. Le 23 brumaire an IV, mon père, remis en activité, est envoyé pour comprimer cette révolte, résultat auquel il arrive sans effusion de sang.
De là, mon père passe de nouveau à l'armée de Sambre-et»Mëuse et à l'armée du Rhin , est nommé <x)mmandant de place à Landau, le 21 nivôse an IV, revient passer en congé à Villers-Cotterêts le mois de ventôse ; enfin , il retourne comme général divisionnaire, le 7 messidor, à celte armée des Alpes qu'il a commandée en chef, et dont la destination est de garder la frontière et d obser- \er le Piémont , avec lequel on est en paix.
1 78 MtMOJfiES
D'abord il avait eu envie de refuser.
En temps de guerre , il eût tout pris, même le fusil d'un soldat; en temps de paiï/il était plus diflBcile.
— Acceptez toujours, général, lui dit Dermoncourl, vous serez là sur le chemin de l'Italie. De Ghambéry à Suze , il n'y a que le Mont-Ceuis à traverser.
— En ce cas, répondit mon père, j'ai bien fait de le prendre.
Et il partit.
En effet, comme nous l'avons dit, la guerre éteinte avec l'Espagne, la Prusse, la Toscane, le Piéxnont et la Hollande, est restée vivace entre nous et nos deux éternelles ennemies, TAutriche et l'Angleterre.
Le 17 novembre 1795, les Anglais attendus vainement à Quiberon, ont évacué nie-Dieu. Sombreuil et douze cents
d'aLEIANDRE DUMAS. 179
émigréà français sont passés i>ar les ar* mes. Au bruit de la fusillade qui retentit jusqu'à Londres 9 Pitt s'écrie : — Du moins le sanganfçlais n'a coulé d'aucune blessure,
— Non, lui répond Shéridan, mais Thonneur anglais a coulé par tous les pores.
Quant à rAutriche, nous continuons de la rencontrer au Nord et au Sud a la fois. Masséna lui gagne au Sud la bataille de Loano, et Bernadotte au Nord le combat de Crutznach.
Seulement, on ne profitait pas de ces victoires. Bonaparte soumit, par l'entremise de Barras, au Directoire, un vaste plan qui ùxt adopté.
On était en train d'en finir avec la Vendée, où Hoche faisait ftisiller Stôfflet et Charrelte. Débarrassée de celle inflam-
jnatioD d'entrailles, la France complètement guérie à riulérieur pouvait^jeter toutes ses forces sur Tllalie çt l'Ailemagne.
Voici quel était le plan du Directoire.
La Vendée pacifiée^ on: prenait immédiatement Toffeusive. Nos armées du Rhin bloquaient et assiégeaient May ence^ soumettaient Tun après l'autre les princes de l'empire, transportaient le théâtre de la guerre dans les États héréditaires et s'établissaient dans les splendides vallées du Mein et du Necker.
Dès-lors elles ne coûtaient plus rien à la France. La guerre défrayait la guerre.
Quant à l'Italie, il fallait y remporter une grande victoire qui décidât le roi de Piémont à la paix ou qui permît de lui enlever ses États. Cette opération terminée, le royaume de Piémont effacé de la
d'ALKXANDUK DUMAS. 181
carte cTltalieet réuni à la France, sous le nom de département du Pô, on franchissait ce fleuve en évitant Pavie ; on enlevait Milan de rAutriche, puis on s*enfonçait dans la Lombardie et Ton venait, par le Tyrol et par Venise, frapper aux portes de Vienne.
L'Italie comme TAllemagne, et, certeSi aussi bien que l'Allemagne, l'Italie nourrissait nos armées»
En conséquence de ce plan» et daas la but de le mettre à exécution, Hoc]ie,pour achever la pacification de la Vetidée, réunit sous son commandement les trois armées des cotes de Cherbourg, des côtes de Brest et de l'Ouest : cent mille hommes.!
Jourdan conserva le commandement de Sambre-et-Uëuse.
Moreau remplaça Pichegru sur le Rhin.
Et Bonaparte fut nommé général en chef de Tarmée d'Italie.
Le 21 mars 1796, Bonaparte quitta Paris, emportant dans $a voiture deux mille louis; c'esl tout ce qu'il a pu réunir, en joignant à sa propre fortune et à celle de ses amis, les subsides du Directoire»
Alexandre emportait sept fois plus lorsqu'il partit pour la conquête des Indes.
Il est vrai que les louis d'or, à cette époque, valaient 7,200 fr. en assignats.
P4Airquoi Bonaparte, à ces belles armées du Rhin, à ces quatre-vingt mille homfmes bien armés et bien équipés, qu'on aineltait sous les ordres de Jourdan et do Moreau,*et qu'on eût mis sous l**s siens s'il eût voulu, préférait-il les vingtcinq mille ^Iddts nus M affamés de l^ rivière de Gênes? C'est que Tltali^est 11talieji c'est-à-dire le pays des riches sou-
n ALEXAlf DUS BIJMAS. 1 85
venirs; c'est qu'il .préfërait rËridan et le Tibre au Rhin et à la Meuse, le Milanais au Palalinat ; c'est qu'il aimait mieux être Annibal que Turenne ou le maréchal de Saxe.
En arrivant a Nice, il trouva une armée sans vivres, sans vêtements, sans souliers, luttant à grand'peine pour se maintenir dans ses postes, et ayant devant elle soixante mille hommes de troupes autrichiennes, et les généraux les plus renommés de l'empire.
Le lendemain de son arrivée, Bonaparte fit distribuer à chaque général, pour son entrée en campagne, la somme de quatre louis, puis montrant aux soldats les campagnes d'Italie :
« Camarades, leur dit-il, vous manquez de tout au milieu de ces rochers; jetez les yeux sur ces riches plaines qui se dérou-
lent à vos pieds. Elles vous appartiennent^ allons le3 prendre. ».
C'était à peu près le discours quAnnibal avait t^u, il y avait dix-neuf cents ans, à ses Numides accroupris comme des ^phynx sur les plus haut?, rochers des Alpes, et regardant l'Italie de. leurs yeux ardents. Et depuis dix-neuf cents ans il n'était passé entre ces deux hommes que dei^x autres hommes dignes de leur être comparés, César et Charlemagne.
Bonaparte avait, comme nous Favons dit, soixante mille hommes à peu près devant lui : vingt-deux mille sous les ordres de Collé , campaient à Ceva , sur le revers des monts; trente-huit mille sous les ordres de Beaulieu, — cœur de jeune homme sous des cheveux blancs , — s'avançaient vers Gênes par les routes de Lombardie.
d'aLEXANDRB DUMAS. 189
Boqaparte transporte son armée à ÂlbeDgo, et, le 11 ayril, heurte Beaulieu près Voltré."
De ce choc jaillit rëtincelle qui va embraser l'Italie en onze jours. Le jeiine général en chef bat cinq fois les ennemis k Montenotte, à Millesimo, à Digo, à Vico, à Mondovi. En onze jours les Autrichiens sont séparés des Piémontais; Provera est pris, le roi de Sardaigne est forcé de signer un armistice dans sa propre capitale, de livrer les trois forteresses de Cossi, de Tortone et d'Alexandrie. Et Bonaparte peut adresser à ses soldats la prodamation suivante :
« Soldats, vous avez remporté en quinze jours six victoires, pris vingt-et-un drapeaux, cinquante*cinq pièces de canon, plusieurs places fortes et conquis la par* tie la plus riche du Piémont; vous avez
fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes ; tous vous étiez battus jusqu'ici pour des rochers stériles, illustrés par votre courage, mais inutiles à la patrie. Vous égalez aujourd'hui, par vos services, l'armée de Hollande et du Rhin. Dénués de tout^ vous avez suppléé à tout , vous avez gagné des batailles sans canon , passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers , bivouaqué sans eau^ de-vie, souvent sans pain ; les pha-* langes républicaines, les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert. Grâces vous en soient rendues, soldats ! La patrie reconnaissante vous devra sa prospérité, et si, vainqueurs de Toulon, vous présa^feâtes l'immortelle campagne de 1793, vos vic^ toirés actuelles en présagent une plus
h'aliiaudrs wbias. 187
belle enctH^e. Les deux armées qui naguères vous attaquaient avec audace, fuient épouvantées devant vous; les hommes , pervers qui riaient de votre misère et se réjouissaient dans leur pensée des triomphes de vos ennemiSi sont confondus et treaiUants. Mais^ soldats , vous n'avez rien fait, puisqu'il vous reste à faire. Ni Turin, ni Milan ne soal à vous. Les cen* dres des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de Basseville ! On dit qu'il en est parmi veus dont le courage mollit , qui prêteraient retourner sur le commet de^ Apennins et des Alpes, Non, je ne pui$ le croire , les vainqueurs de Montenolte, de MtUesimo, ^^ Digo , de Mondovi brûlent de porter au loin la gloire du peuple français. »
Alors Bonaparte marche aur )a Haute^ Italie, et devinant les succès a venir,
188 MiMOIRBS
par les èuccès passés, il écrit au Directoire :
«Demain, je marche sur Beaulieu.
Je l'oblige à repasser le Pô ; je passe îmmédiatement après lui , je m*empare de toiUle la Lombardie, et avant un mois j'espère être sur les montagnes du Tyrol, y trouver l'armée du Rhin, et porter, de concert avec elle , la guerre dans la Bavière. »
En effet, Beaulieu est poursuivi ; il se retourne inutilement pour s'opposer au passage du Pô; le Pô est franchi. Il se met à couvert derrière les murs deLodi. Un combat de trois heures l'en chasse.
Il se range en bataille sur lu rive gauche de l'Adda , défendant de toute son artillerie le pont qu'il n'a pas eu le temps de couper. L'armée française se forme en colonne serrée, se précipite sur le
d'alhaubrc dumai. 189
pont 9 renverse tout ce qui s'oppose h elle^ éparpille rarmée autrichienne , et poursuit sa marche en lui passant sur le corps. Alors Pavie se soumet, Perrighitone et Crémone tombent , le château de Milan ouvre ses portes, le roi de Sardaigne signe définitivement la paix , les ducs de Parme et de Modène suivent son exemple , et Beaulieu n'a que le temps de se réfugier dans Mantoue.
C'est en ce moment que l'on apprend que Wurmser arrive. 11 amène soixante mille hommes ; trente mille détachés de l'armée du Rhin, trente mille qui' viennent de l'intérieur de l'Autriche.
Ces soixante mille hommes vont déboucher par le Tyrol.
Voici quel est Tétat des forces françaises et ennemies :
L'armée française était entrée en Ita-
lUO MÉMOIBIS
lie forte de trente à trentc-^deux mille hommes, sur lesquels elle eo avait perdu àçux mille a peu près. Neuf mille hom^ mes étaient arrivés de l'armée des Alpes^ Quatre ou cinq mille avaient rejoint, sortant des dépots de la Provence et du Var, L'armée comptait donc quarante-* quatre à quarante-citiq mille hommes, échelonnés sur TAdige ott groupés au-^ tour de Mantoue»
En outre, la Vendée étant pacifiée, on pouvait compter sur deux divisions tirées de l'armée de FOuest ; mais encore fallait-il donner à ces deux divisions le temps de traverser la France.
L'armée autrichienne se composait de dix ou douze mille hommes, sans compter les malades et les blessés enfermés dans Mantoue, de douze ou quinze mill6 hommes, débris des batailles livrées de-
DALKXAMDftK DUMAS. " 191
puis le oommencement de la campagoe et éparpillés dans la Haute-Italie, et des soixante mille hommes amenés par Wurmser.
Ces soixante mille hommes, non seu«lement on en faisait grand bruit, mais 00 doublait hardiment leur nombre.
Cette fois, Bonaparte allait avoir affaire, non seulement, disaient ces mêmes bruits, à une armée quatre fois plus forte que la sienne, mais à un général digne de lui. Annibal allait trouver son Scipion. On répétait le vieux proverbe : « Vllalia fù e sara sempre il sepolcro dei Francesi. «>
(( L'Italie fut et sera toujours le tombeau des Français. >
Voila ce que l'on disait.
Wurmser avait, comme nous l'avons dit) soixante mille hommes. De ces soixante mille hommes , il en avait dé-
192 MÉMOIRKS
taché vingt mille , qu'il avait donnés à Quasnadowicht, avec ordre de prendre la route qui tourne le lac de Garda, longe le petit lacd'Idra, et qui, après avoir traversé la Ghiaia, vient déboucher à Salo.
Quant aux quarante mille autres, il les prit avec lui, les divisa sur les deux rives qui longent TAdige, les uns marchant sur Rivoli, les autres allant déboucher sur Vérone.
Ainsi larmée française, réunie autour de Mantoue, était enveloppée, attaquée sur son front par l'armée de Wurmser, attaquée sur ses dernières par la garnison de Beaulieu et par ces autres dix mille hommes que Ton rallierait.
Tout ce plan de Wurmser fut révélé à Bonaparte par son exécution même.
Coup sur coup il apprend :
D*AL!.XAM)aË DU.\IAS. 195
Que Qiiasnadowitch a attaqué Salo, en a chassé le général Sauret, et que le général Guyeux y reste seul dans un vieux bâtiment, où il s'est jeté avec quelques centaines d'hommes;
Que les Autrichiens ont forcé la Corona, entre l'Adige et le lac de Garda ;
Enfin qu'ils viennent de déboucher devant Vérone.
Le lendemain ils sont à Brescia.
Sur tous les points ils vont passer l'Adige.
Soit doute de sa fortune, soit qu'au contraire il veuille montrer la supériorité de son génie , Bonaparte rassemble ses généraux en conseil ; tous sont d'avis de battre en retraite. Augereau, le soldat de Paris, l'enfant du faubourg Saint- Antoine, déclare que l'on peut décider ce que l'on voudra , mais que ni lui,
1 04 l^lÈMOIRBS
ni sa division ne reculeront d'an pas.
Bonaparte fronce le sourcil , car d'avance cette décision est la sienne. D'où vient qu'Augereau a été de son avis?
Est-ce témérité ou génie? Il regarde cette tête d'Augereau vigoureusement accentuée, mais déprimée aux tempes et renflée aux maxillaires, c'est purement et simplement de la témérité.
Bonaparte congédie le conseil de guerre sans rien décider hautement; mais vis-à-vis de lui-même son plan est fait.
Bonaparte a son quartier général à Castel-Novo, presque à la pointe du lac de Garda ; il réunira autour de lui une
masse aussi considérable que possible
en levant le siège de Mantoue ; il abandonnera le BaS'Mincio et la Basse-Adige; il concentrera toutes ses forces sur Pes-
D*ALEXANDRE m MAS 195
chiera, et battra séparément, avant qu'ils aient fait leur jonction , Quasnadowicht et Wurmser.
C'est par Quasnadowicht , le plus rapproché , le moins fort , qu'il commence.
Le 15 thermidor (51 juillet), tandis que Serrurier abandonne le siège de Mantoue, brûlant ses afTûts, enclouant ses canons, enterrant ses projectiles et jetant ses poudres à Feau, Bonaparte passe le Mincio à Peschiera, bat Quasnadowicht à Lonato , tandis quAugereau entre dans Brescîa sans coup férir et que le général Sauret, remontant jusqu'à Salo, va dégager Guyeux, qui sans pain et sans eau se bat depuis deux jours et lient dans son vieux bâtimenl.
Quasnadowicht qui croit nous surprendre et nous battre a été surpris et battu. Il s'arrête effrayé , décidé à ne
*96 M^MOiRt:s
point s'engager davantage sans savoir ce qu'est devenu Wurmser.
Bonaparte s'arrête de son côté. Le véritable ennemi à craindre , c'est Wurmser. C'est à Wurmser qu'il faut faire face. Ses arrière gardes deviendront ses avantgardes, et vice versa; il se retourne, il était temps.
Non seulement les généraux de Wurmser ont passé l'Adige, mais encore le Mincio, sur leqqel ils doivent faire à Pesclîiçra leur jonction avec Quasnadowicht. Bayalicht s'avance sur la route de Lonato et Lilpay a repoussé de Castiglione le général Valette , tandis que Wurmser s'est avancé sur Mantoue qu'il croit toujours bloquée, avec ses deux divisions d'infanterie et de cavalerie.
En arrivant au quartier général du
d'aLKXANORE DUMAS. 197
général Serrurier, il trouve lc*s affûts en charbon et les canons encloués.
Bonaparte a eu peur, il s'est enfui ! Le calcul du génie est auK yeux du général autrichien l'effet de la peur.
Pendant ce temps-là, Bonaparte , que Wurmser croit fugitif, coupe en deux l'armée de Bayalicht à Lonato, en jette sur Salo une portion que poursuit et qu'éparpille Junot, se met à la poursuite deji'autre qu'il pousse snrCasliglione. Les Autrichiens fugitifs rencontrent les uns le général Sauret à Salo, les autres le général Augereau à Gastiglione; des deux cotés ils sont pris^ entre deux feux.
On fait trois mille prisonniers a Salo, on fait quinze cents prisonniers à Cas^ tiglione, on tue et Ton blesse trois à quatre mille hommes, on prend vingt pièces de canons, et l'on mêle les fuyards de
i98 MÉMOIRES
Bayalicht a ceux de Quasnadowlcht.
Wurmser a reconnu son erreur. A peine entré dans Mantoue, il accourt au bruit du canon ; il arrive avec quinze mille hommes, en rallie dix mille à Bayalicht et à Lilpay , et se met en ligne pour offrir le combat.
Bonaparte Tacceptera ; mais il lui faut toutes ses troupes. Il part au galop pour Lonato. Depuis trois jours , il a tout vu, tout ordonné, tout fait par lui-même.
Dans ces trois jours, il a crevé cinq chevaux. Il arrive à Lonato. Une partie des troupes qui sont dans la ville se portera sur Salo et sur Gavardo , pour achever Quasnadowicht ; tout ce qui restera de disponible redescendra avec lui jusqu'à Castiglione. A son ordre, les troupes se mettent en marche, chacune pour sa destination ; il reste à Lonato avec mille
B'àLEXANUUK DUMAS. 109
hommes. 11 y prendra quelques iuslants de repos, et le soir il sera a Castiglione pour présenter la bataille à Wurmser, au point du jour.
Bonaparte vient de descendre de cheval et de se mettre à table, quand on lui annonce que Lonato est entouré par quatre mille hommes , et qu'un parlementaire autrichien est là qui vient le* sommer de se rendre.
Avec ses mille hommes, Bonaparte pourrait faire face aux quatre mille et les battre peut-être, mais il est pressé, c'est une autre ressource qu il faut employer.
Il ordonne à tout son état^major de monter à cheval , se fait amener le parlementaire et ordonne qu'on lui débande les yeux.
Le parlementaire qui ne' savait pas à
200 MËMOiRKS
qui il avait afTaire , s'étonne en voyant tout un état-major là où il ne croyait trouver que quelques officiers. Il n'en remplit pas moins sa mission.
— Mais malheureux, lui dit Bonaparte, quand il a fini, mais vous ne savez ni qui je suis, ni où vous êtes. Je suis le général en chef Bonaparte , et vous êtes tombé, vous et vos quatre mille hommes, au milieu de mon armée. Allez donc dire à ceux qui vous envoient que je leur donne cinq minutes pour se rendre , ou que je les ferai tous passer au fil de Tépée, pour les pmiir de Finsulte qu'ils osent me faire.
Ua quart d'heure après, les quatre mille hommes avaient mis bas les armes.
A la nuit tombante, Bonaparte était à Gastiglione.
Le lendeDiain, Wurmser était battu et laissait deux mille hommes sur le champ de bataille ) où nos soldats, harassés de fatigue, couchaient pêle-mêle avec les morts.
En cinq jours , Bonaparte, avec trente mille hommes, venait d'en battre soixante mille. Wurmser avait perdu vingt mille hommes tués, blessés ou prisonniers. Il avait repris la route de Rivoli entre TAdige et le lac de Garda, pour rentrer dansleTyrol.
Bonaparte réunit deux mille huit cents hommes, se lance à la poursuite de Wurmserqur,enralliantQuasnadowicht, en aura encore quarante mille; il gagne la bataille de Roveredo, entre à Trente, la capitale du Tyrol, laisse Vaubois à la garde du Tyrol, se jette dans les gorges du Tyrol à la poursuite de Wurmser;
202 MtiMOIHfiS
avec dix-huit cents hommes, il en goursiiit trente mille, fait vingt lieues en deux jours, rejoint Wurmser sur les bords de la Breiïta, lui livre la bataille de Bassano, lui fait quatre mille prisonniers , lui prend tout son matériel, l'accule sur TAdige et ne lui laisse d'autre ressource que d aller avec les quatorze mille hommes qui lui restent demander un abri aux murs de Mantoue , qu'il était venu pour débloquer avec soixante mille hommes.
C'était la troisième armée autrichienne que Bonaparte détruisait depuis son entrée en Italie.
Wurmser, entré dans Mantoue, résolut de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité, et, pour ajouter aux vivres, il fit tuer et saler les sept mille chevaux de ses cavaliers dont il fit des fantassins.
u'aLEXAMDRB ftUMAS. 203
Plus furieux de la façon dont ses boni-
mes s'étaient conduits , il condamna ses officiers, pour les punir, à ne se promener pendant trois miois, dans les rues de MâQtoue, qu'avec des quenouilles aux maios au lieu de cannes.
Les officiers subirent sans murmurer cette étrange punition.
Quant a Bonaparte, il laissa Serrurier bloquer Mantone et s'en retourna à Milan attendre des secours du Directoire , et , en les attendant , fonder la République cisalpine.
irv
Mon père passe de rarmée des Alpes à Tannée d'ilalie, il est rcça i Mi?an par Joséphine, il est renvoyé au siège de Mantoue pour prendre le commandemenl de la première division *- Aréole. — Bonaparte reloarne ^ Milan, «- L'espion vénilien. — Les coinmenlaires de César-Labienus. — La bolle d'ivoire. — Les dépêche» avalées. — Le porgalif, — L'ottverlure des dépêches. ^ La lettre de Tempereur, — L'aide-de-camp de Bonaparte. — Ce que veut la dépèche de Tempereur d'Autriche. — Lettre «Je Bonaparte à mon père. — Bataille de Bivoli. — Le blocus de Mantoue.
Pendant que ces merveilles s'accomplissaient dans la Haute-Italie, mon père commandait toujours sa division de l'armée des Alpes. Comme c*était, ainsi que nous l'avons dit, un poste d'observation,
il avait plac^ ses deux {i^énéraux de brigade Dufresne et Pailhod, l'un au pied
du Mont Cenis, et Taulre à Saint-Pierre d'Albigny, dans la Tarentaise, tandis que lui-même était allé établir son quartiergénéral à La Chambre, petit village composé d une douzaine de maisons et situé au pied d*une chaîne de rochers fort giboyeux en chamois. ,
De la sa prédilection pour La Chambre, où d'ailleurs il savait retrouver un de Ses anciens guides du Mont-Cenis, chasseur enragé, et avec lequel il passait les jours et les nuits dans la montagne.
Un soir, en rentrant, après une chasse magniGque qui avait duré trois jours, mon père trouve une lettre qui lui ordonnait de se rendre en Italie, et de se mettre à la disposition du général Bonaparte. Cet ordre était en date du 22 vendémiaire (14 octobre).
Bonaparte ne signait déjà plus Biio-
D ALEXA?IDRE DUMAS. * 207
naparte, c'étatyout ce que désiraiifmoQ père, quoiqu'il partageât un peu fsettt répugaance de tous ses collègues , eux qui se regardaient comme de vieux généraux de trente-deux à trente-quatre ans, de servir sous un général de vingtsix ans ; mais le bruit du canon de tant de batailles avait retenti à ses oreilles depuis un an, qu'il avait été tout prêt k demander du service en Italie , dans quelque grade que ce fût.
Mon père arriva à Milan le 19 octobre 171)6.
Il y fut admirablement reçu par Bonaparte, et surtout par Joséphine , qui était venue l'y rejoindre et qui , en sa qualité de créole^ aimait passionnément ce qui lui rappelait ses chères colonies.
Il trouva Bonaparte fort inquiet et surtout fort courroucé contre le Direc-
toire^ qui l'abandon nf^t. Les géné- «trtt autrichiens avaient été battus; mais TAutrlche n'était point battue, elle.
Les troupes que l'empereur avait en Pologne, grâce aux assurances que Catherine lui avait données, avaient pu se mettre en marche vers les Alpes. On en avait fait autant des trompes en observation sur le Danube et surveillant la Turquie. Toutes les réserves de la monarchie autrichienne étaient en outre dirigées sur l'Italie. Une nouvel le et spendide armée se préparait donc dans le Frioul, composée des débris de l'armée deWurmser, des troupes venues de Pologne et de Turquie, enûn des réserves et des recrues. C'était le maréchal Altvintzy qui devait reprendre le commandement de cette quatrième armée chargée de
D ALkXA>ORI£ BUHAft« 209
venger l'honneur de Collé, de Beaulieu, et de Wurmser.
Pour combattre cette nouvelle armée.
Bonaparte n'avait plus que vingt-cînq mille hommes de troupes qui l'avaient accompagné en Italie ou qui étaient venus ly rejoindre. Le canon autrichien, même au milieu de ses défaites, avait creusé de larges .vides dans nos rangs. Il était [arrivé quelques bataillons de la Vendée, mais fort diminué par les désertions. Kellermann, qui venait d'envoyer mon père, faisait dire par lui qu'il ne pouvait dégarnir la ligne des Alpes, obligé qu'il était de contenir Lyon et les *bords du Rhône, où les compagnies de Jésus se livraient à toutes sortes de brigandages. Bouaparte demandait à cor et a cris la 40* et la 83* brigades avec les six mille hommes qui les
210 MlfolOIRfiS
composaient, et s'ils arrivaient, il répondait de tout.
Aussi écrivait-il au Directoire :
« Je suis malade, je puis à peine me tenir achevai; il ne me reste que du courage, ce qui est insuffisant pour le poste que j'occupe. On nous compte, le prestige disparaît. Des troupes, ou l'Italie est perdue. »
Mon père avait trouvé en effet Bonaparte fort changé. Cette maladie, dont il se plaignait c'était la gale , qu'il avait gagnée à Toulon, de la façon la plus héroïque, en chargeant lui-même un ca^ non avec Fécouvillon d'un artilleur qui venait d'être tué. Celte gale, mal soignée, le fatiguait horriblement. Sa maigreur était effrayante; il semblait un cadavre ambulant ; ses yeux seuls vivaient.
d'aLEXA?CDRE l^UMAS. 211
Il ne désespérait pas cependant; il recommanda à mon père la plus grande surveillance et la plus incessante activité, et lui annonçant la prochaine rentrée en campagne, il l'envoya prendre devant Mantoue le commandement de la première division.
En effet, onze jours après , la campagne recommençait.
La quatrième tête était repoussée à THydre. Le maréchal Altvintzi, à la tête de quarante mille hommes, avait jeté des ponts sur la Piave et s'était avancé vers la Brenta.
La campa gnefutterrible, elle dura du 1^' au 17 novembre. Bonaparte, avec vingt mille hommesen attaquaitcinquante mille. Un instant Farmée se trouva réduite a quinze mille hommes. Un instant Bonaparte découragé après les batailles sans
résultat de Bassiano de Galdiero, jeta ce cri de détresse au Directoire.
C'était le 14 novembre. Le 13 Bonaparte était rentré à Vérone après dix jours de lutte, non seulement contre les Autrichiens, mais contre la boue, la pluie et la grêle.
tt Tous nos oiBciers supérieurs , écritil, sont hors de combat; Tarmée d'Italie réduite à une poignée de monde est épuisée , les héros de Millesimo, de Lodij de Castiglione et de Bassano, sont morts pour la patrie ou sont à Thôpital, il ne reste plas au corps que leur réputation et leur orgueil. Joubert , Lannes, Lamare, Victor, Murât, Chariot, Dupuis, Rampon, Pigeon, Ménard, Chabrand, sont blessés, nous sommes abandonnés au food de l'Italie. Ce qui reste de braves voient la mort infaillible, au milieu
b' ALEXANDRE DUMAS. 215
de chances si continuelles et avec des forces si inférieures. Peut-être l'heure du brave Augereau et de Tintrépide Masséna est-elle prête a sonner. Alors, alors, que deviendront ces braves gens T Celte pensée me rend réservé, je n'ose plus affronter la mort qui serait un sujet dd découragement pour qui est l'objet de mes sollicitudes. Si j'avais reçu la Si% forte de trois mille cinq-cents hommes connus a l'armée , j'aurais répondu de tout, peut-être sous peu de jours, ne sera-ce point assez de quarante mille hommes.
» Aujourd'hui, repos aux troupes ; demain, selon les^ mouvements de Fennemi, nous agirons. »
C'étaient là les plaintes ; c'étaient Ta surtout les sombres prévisions de, l'homme fatigué, mouillé, refroidi. — La fins
vigoureuse des organisations subit ces moments de doute, éprouve ces heures de découragement ; après les grandes fa* tigues rame subit les influences du corps: le fourreau ternit la lame.
Deux heures après avoir écrit cette lettre, Bonaparte avait adopté un nouveau plan.
Le lendemain avait lieu le combat de Rosser, qui commençait cette fameuse bataille d'ArcoIe qui devait durer trois^ jours.
Le cinquième jour, larmée autrichienne avait perdu cinq mille prisonniers, huit ou dix mille tués ou blessés, et forte encore de quarante mille hommes, se retirait dans les montagnes, poursuivie par quinze mille Français.
Elle s'arrêta dans la capitale du Tyrol.
Quinze mille Français avaient accom-
d'ALEXANB]\R DUMAS. SI 5
pli celte œuvre gigantesque , de lutter contre cinquante mille hommes et de les>aincre.
Seulement, ils avaient repoussé Tarméed'Altvintzi, mais ils n'avaient pu la détruire, comme ils avaient fait des trois autres.
Bonaparte, de son côté, recommanda à Serrurier de poursuivre le blocus de Mantoue, en serrant Wurmser comme il avait serré Beaulieu, et s'en alla reprendre son quartier d'hiver à Milan, centre de ses négociations avec tous ces petits princes d'Italie, que la peur seule faisait nos alliés.
11 y était depuis trois semaines environ, lorsqu'arriva au blocus un évènementqui devailavoir une grande influence sur le dénoûment de cette terrible campagne.
216 MËMOIBBS
Une nuit, c'était celle du 23 au 24 décembre, qui correspiondait à celle du 3 au 4 nivôse, mon père fut réveillé par la visite de trois ou quatre soldats qui lui amenaient un homme qui avait été pris par une de nos sentinelles avancées, au mo« ment où il s apprêtait à franchir les premières palissades de Mantoue.
Mon père était à Marmirolo.
Le colonel commandant nos avant-postes à Saint-Antoine, envoyait cet homme à mon père, en le lui annon^nfcomme un espion vénitien, qu'il croyait chargé de quelque message d'importance.
L'homme interrogé répondit à merveille. Il était au service de l'Autriche, faisait partie delà garnison de Mantoue^ était sorti de la ville pour une affaire d'amour; il s'apprêtait à y rentrer lorsqu'il avait été dénoncé à la sentinelle, qui Ta-
d'ALMANDHB DrMAS. 2 1 7
vait arrêté par le bruit que faisaient ses pas sur la neige gelée.
Fouillé jusqu'aux endroits les plus secrets, ou ne trouva rien sur lui.
Hais, malgré l'apparente bonhomie des réponses de ce personnage et sa tranquillité apparente au milieu des investigations dont il était l'objet, mon père avait cru repiarquer certains regards rapides, certains tressaillements dénotant rhomme dont la position n'est point parfaitement nette. D'ailleurs, le mot espion prononcé devant lui le rendait difficile sur les raisons données par le prisonnier sur sa sortie et sur sa rentrée.
D'ailleurs, quand un général en observation devant une ville de l'importance de Mantoue, espère tenir un espion, il ne renonce pas facilement à cet espoir.
Cependant, il n'y avait, rien à dire; les
2i8 MÉMOIRES
poches étaient parfaîtemeot vides et les réponses mathématiquement précises.
Une des lectures favorites de mon père était Polybe et les Commentaires de César. Un volume des Commentaires du vainqueur des Gaulés était ouvert sur la table placée près de son lit, et le passage que mon père venait de relire, avant de se coucher, était justement celui où César raconte que, pour pouvoir faire passer à Labienus , son lieutenant , des nouvelles sûres , il renfermait sa lettre dans une petite boîte d*i voire, de la grosseur d'une bille d'enfant que le messager, lorsqu'il passait, soit devant les postes ennemis, soit dans quelqu'endroit où il craignait d'être surpris, tenait cette bille dans sa bouche et l'avalait s'il était serre de trop près.
b'aLIX ANDRE DUMAS . 2 i i)
Tout ce passage de César lui revint comme un trait de lumière.
~ C'est bien , dit mon père , puisque cet homme nie, qu'on l'emmène et qu'on le fusille.
— Comment, général, s'écria le Vénitien épouvanté, à quel propos me fusiller?
— Pour l'ouvrir le ventre et y chercher les dépêches que tu as avalées, dit mon père avec autant d'aplomb que si la chose lui eût été révélée par quelque démon familier.
L'espion tresaillait.
I Les hommes hésitaient.
— Oh ! ce n'est point une plaisanterie, dit mon père aux soldats qui avaient amené le prisonnier. Et s il vous faut un ordre écrit, je vais vous le donner.
2i0 MÉMOIRES
— Non, général, dirent les soldats; et du moment qne c'est sérieux*..
— Parfaitement sérieux. Emmenez et fjsillez.
Les sol^lats firent un mouvement pour entraîner Tespion.
— Un instant, dit celui-ci, qui voyait que l'affaire prenait une tournure grave.
— Avoues-tu ?
. — Eh bien ! oui, j'avoue, dit Tespion après un instant d'hésitation.
— Tu avoues que tu as avalé tes dépêches.
— Oui, général.
— Et combien y a f-il de temps de cela ?
— 11 y a maintenant deux heures et demie, a peu près, général.
— Dermoncourt, dit mon père à son aide-de-camp qui couchait dans une
d'aLRXANDRK DUMAS. 221
chambre à côté de la sienne , et qui depuis le commencement de cette scène le regardait et Técoutait, avec la plus grande attention, ne sachant pas trop où elle allait aboutir.
— Me voilà, général.
— Tu entends ?
— Quoi, général ?
— Que cet homme a avalé ^es dépêches.
— Oui.
— Depuis deux heures et demie ?
— Depuis deux heures et demie.
— Eh bien ! va trouver le pharmacien du village, et demande-lui si au bout de deux heures c'est un purgatif ou un vomitif qu'il faut donner k un homme à qui Ion veut foire rendre ce qu'il a pris. Qu'il te dise celui des deux qui aura le plus prompt résultat.
Au bout de cinq minutes, Dermoncourl rentra et dit , la main à son chapeau, et avec un flegme merveilleux :
— Un purgatif, général.
— Le rapportes-lu ?
— Oui, général.
On présenta le purgatif à Tespion, qui l'avala en faisant la grimace; puison le conduisit dans la chambre de Dermoncourt, où deux soldats le gardèrent à vue, tandis que Dermoncourt passait une assez mauvaise nuit, réveillé par les soldats chaque fois que l'espion portait les mains au bouton de sa culotte.
EnGn, vers les trois heures du matin, il accoucha d'une petite boulette de cire, grosse comme une aveline; la boulette de cire fut lavée dans une de ces petites rigoles d'irrigation qui se trouvaient par milliers dans les prairies de Mantoue.
d'alkxandrm puuas. 225
Imbibée d'une eau que l'espion portait a cet effet dans un petit flacon caché dans la poche de son gilet, et que les soldats n'avaient pas jugé à propos de lui enlever, et présentée a mon père, qui la fit ouvrir à Dermoncourt, lequel, en sa qualité d'aide-de-camp secrétaire , était chargé de Touverture des dépêches.
Il ne restait plus qu'une crainte, c*e$t que la dépêche ne fut en allemand , et personne, au quartier général, ne parlait allemand.
Pendant ce temps Dermoricourt , a Taide d'un canif, faisait l'opération césarienne à la boulette de cire et en lirait une lettre écrite flir papier vélin et dune écriture assez fine pour que, roulée entre les doigts , celte lettre ne prit pas plus d'importance qu'un gros pois.
La joie des deux opérateurs fut grande
224 MÉMomis
lorsqu'ils s'aperçurent que la lettre était écrite en français. On eût dit que l'empereur et son général en chef avaient prévu le cas où cette leltre tomberait entre les mains de mon père.
Voici la teneur de la lettre que je transcris sur une copie écrite de la main de mon père; Toriginal^ comme nous le dirons tout à l'heure, fut envoyé à Bonaparte.
« Trente, le 16 décembre 1796.
« Je m'empresse d'avoir l'honneur de transmettre à Votre Excellence, littéralement et dans la même langue que je les ai reçus, les ordres de Sa Majesté en date du 5 du mois.
> Vous aurez soin d'avertir sans retard le maréchal Wurmser pour ne pas discontinuer ses opérations; vous lui ferez savoir que j'attends de sa valeur et de son
D^ALKXÀNDRS DUMAS. %W
zèlequ*il défendra Mantoue jusqu'à toute eitrémilé ; que je le connais trop, ainsi que les braves officiers généraux qui sont avec lui, pour craindre qu'ils se rendent prisonniers, surtout s'il s'agissaitde transporter la garnison en France au lieu de l'envoyer dans mes États; je désire que dans le cas qu'il fût réduit à toute extrémité, et qu'il fût sans ressources pour les subsistances, qu'il trouvât l.e moyen, en détruisant autant que possible ce qui, dans Mantoue, serait de préférence utile à l'ennemi, et en emmenant la partie des troupes qui sera en état de le suivre, dé (gagner et de passer le Pô, et de se porter à Ferrare ou à Bologne, et de se rendre, en cas de besoin, vers Rome ou en Tos-* cane. Il trouvera de ce côté très peu d'ennemis et de la bonne volonté pour 1 approvisionnement de ses troupes, pour les- 1. li
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quelles, au besoio, il ferait usage de la force, ainsi que pour surmonter tout autre obstacle.