MARNAY-SUR-OGNON
étape. Nos grandes voitures noires cheminaient péniblement, et je ne sais comment noi|s serions arrivés à destination , si les habitants du dernier village n'étaient venus pousser à la roue. •
Enfin nous voyons, malgré Uobscurité, que nous sommes dans une ville , et cette ville ne peut être que Marnay. Marnay n'a pas de gaz et n'avait pas, ce soir-là, de réverbères. Tout à coup, à la lueur que projetaient les lanternes de nos fourgons, nous apercevons une forêt de baïonnettes qui s'agitent, et cinquante voix crient en même temps : « Qui vive? Arrêtez-les! Espions! Prussiens! » Nous avons beau répondre : ce Français ! » de tous côtés on nous montre la pointe des baïonnettes : « Parlez! répondez! — Mais Français! Société internationale! — Répondez donc ! Espions ! espions ! »
Impossible de se faire entendre de ces gens-là. Par bonheur, un gendarme se ti^ouvait parmi eux. Il parvint à modérer le zèle de ces ardents patriotes en leur disant : « Nous allons voir, on ne juge pas sans entendre. )) Jamais cet aphorisme ne fut mieux placé, et jamais la gendarmerie ne s'éleva plus haut dans mon esprit.
Nous fûmes donc conduits à l'auberge par les gardes nationaux, le gendarme, les femmes, les enfants, en un mot, par la population valide de Marnay, avec les égards dus à des criminels de dis-
tinction. Tout ce inonde entra dans la cour et put visiter nos équipages avec accompagnement de baïonnettes. Nous entrâmes dans la salle de T hôtel, et nous pûmes montrer nos papiers au gendarme , qui reconnut notre q4ialité et fut très-poli.
— Vous êtes donc de la Société internationale de Çenève?
— Mais oui !
— Il fallait le dire.
— Mais nous nous tuons à le crier.
— C*est vrai qu*il n'est pas facile de se faire entendre.
Alors notre sauveur chercha à expliquer à la foule ce quMl avait fini par comprendre, à savoir que nous étions de la Société internationale. Ce mot international parut calmer quelques efiervescents qui y attachaient un sens particulier; mais une notable partie .de nos persécuteurs assiégeait encore la porte intérieure de Thôtel. La maîtresse de céans l'ouvrit et s'écria : a Que les hommes sont donc bêtes I Allez-vous-en, tas d'imbéciles! » Cette éloquence rustique eut plus de succès qu'une plaidoirie de Jules Favre. Ces soldats citoyens avaient ri , ils étaient désarmés.
Nous pûmes enfin demander des chambres et commander notre souper. Mais, de même que les orages apaisés ont des retours inattendus, nous