‹ Mes notes d'infirmierChapitre 11 sur 40 · MARNAY-SUR-OGNON · texte numérisé non relu

MARNAY-SUR-OGNON

eûmes encore à subir Tinterrogatoire de deux soidisant délégués. L*un des deux semblait être sergent, et l'autre était à coup sûr fortement aviné. Ce dernier nous dit entre autres balivernes :

— Vous êtes de Lyon? Je connais Lyon comme ma poche. J*ai habité Lyon pendant trois ans. Je connais tout le monde à Lyon. Qui connaissez-vous à Lyon?

Pour nous débarrasser de cet insupportable personnage, nous lui jetâmes quelques noms. Il hochait la tête et semblait dire : a Je ne connais pas ce monde-là. y^ A la fin , il murmura :

— Je connais bien des personnes à Lyon, mais rien que des ouvriers.

— Il n'y a pas de mal à cela; mais, pour Tamour de Dieu , laissez-nous tranquilles !

Notre interlocuteur se retira alors assez confus :

— Venez-vous, sergent? dit-il à son compagnon.

— Allez, répondit celui*ci, j'ai quelque chose à dire à ces messieurs.

Et il nous glissa dans Foreille :

— Vous voyez bien qu'il est ivre I C*est Ducasse^ le ferblantier; il n*a pas dessoûlé depuis la procla^ mation de la république.

Nous pûmes enfin nous restaurer et nous endormir.

Quelle heure était-il? sept heures peut-être. Le

galop des chevaux nous réveilla. C'étaient les gen-

darmes qui passaient sous nos fenêtres en criant : a Madame Cailletel , les Prussiens arrivent ! v ce qui signifiait : «Messieurs, allez-vous-en ! ».

Nous faisons préparer nos équipages , et pendant qu'on donne aux chevaux la dernière avoine , nous voulons revçir la place qui a failli nous être funeste. Plus de baïonnettes , plus de soldats. Nous causons avec le vieux curé, qui reste quand tout le monde fuit. Nous voyons le notaire arrachant ses panonceaux. Nous rentrons; nos voitures sont prêtes, nous partons.

Depuis, nous avons appris que les Prussiens étaient entrés dans la ville quelques heures après; mais nous n'avons pas ouï dire qu'ils aient été inquiétés par les braves gardes nationaux de Marnaysur-Ognon.

La nuit des Rois.

Comme les ambulances reçoivent les blessés ennemis aussi bien que. les nationaux, le fait suivant aurait pu se produire : A Toccasion de la fête des Rois, le futur empereur d^Allemagne aurait pu écrire à tous ses anciens collègues, rois, roitelets, princes et principicules des deux Confédérations ; le courrier porteur de ce message aurait pu être blessé en route et confié à nos soins , nous aurions pu lire la lettre, qui aurait pu n^être pas cachetée, et elle pourrait être ainsi conçue :

Mes chers collègues, vassaux et confédérés. Re-ges Tharsis et insulœ munera afférent : reges Arabum et Saha dona adducent : Et adorahunt eum omnes reges j etc., etc.

Les rois de Tharse et les îles lui offriront des présents : les rois d'Arabie et de Saha lui appor--

teront des dons. Et tous les rois Vadoreront, etc. (Ps. LXXI, 10.)

Ne soyez pas étonnés si je prends le langage des prophètes. Le Dieu des armées m*a choisi pour être son instrument ; il a voulu m*élever à la hauteur de David et de Salomon.

Attendue j popule meus, legem meam; inclinate aurem vestram in verha oris mei.

Écoutez ma loi, ô mon peuple , et rendez vos oreilles attentives aux paroles de ma bouche.

C'est aujourd'hui la fête des Rois; la dernière nuit, j*ai songé à donner un divertissement à ma cour. Vous n'êtes pas sans savoir que dans beaucoup de pays on célèbre cette fête en écrivant des billets que chacun tire au sort. J'ai voulu me donner et vous donner cette distraction. Ce bon Bismarck a fait les billets; il s'entend très-bien à ces choseg-là. Il a eu TiJée d'attribuer à chacun une profession ou plutôt une dignité dans ma maison , s'en rapportant au hasard pour la distribution de ces faveurs. Il a donc écrit les billets suivants :

Le roi.

Le surintendant des beaux^arts.

L'échanson.

, Le maître de bouche.

* L'intendant des menus plaisirs.

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