MADAME E. S
et peut-être ridicule : j'ai trouvé dans mon sac un mouchoir marqué E. S., il doit vous appartenir.
— Sans nul doute, répondit-elle.
— Où pourrais-je vous le faire parvenir?
, — Où? je n'en sais rien; je n'ai plus de demeure. Mais , s'il y a eu confusion , je dois aussi avoir un mouchoir qui vous appartient. Je conserverai le vôtre et vous garderez le mien en souvenir de moi, de mon mari et de mon enfant.
Le clairon sonna, et les francs-tireurs de la Haute- Saône reprirent leurs rangs...
Une séance de magnétisme.
Plusieurs artistes faisaient partie de Tambulance de ***.
Ces gens-là sont gais en dépit des circonstances , et quand les soins à donner aux blessés leur laissent un peu de loisir, ils aiment à se délasser et à se détendre dans des distractions plus ou moins frivoles.
Ce soir-là, on parlait magnétisme. Il va sans dire que les chirurgiens, qui ne brillent pas généralement par la crédulité, haussaient les épaules aux récits merveilleux que leur faisaient quelques jeunes illuminés. En pareil cas, il se forme toujours deux camps. On discute longtemps pour et contre.
Enfin, un des croyants voulant convaincre le plus ardent de ses adversaires, le docteur L..., lui parla de sa lucidité personnelle , et proposa de se faire endormir devant toute la société. L'oflfre fut accueil-
lie avec faveur, et le docteur L... fut prié par tout le monde d'imposer les mains au jeune étourdi. Il le fit en riant , et ne fut pas peu surpris de voir qu'au bout de quelques passes il avait complètement endormi son sujet.
Peut-être sa foi dans sa propre incrédulité en futelle un peu ébranlée; mais ce qui va suivre devait Fétonner bien davantage.
Ici nous allons laisser la parole au magnétisé.
— Je dors; je vois un immense palais que j'ai déjà aperçu quelque part. Oui» je ne me trompe pas : ce parc, ces pièces d'eau, cette pelouse verte, ces bosquets réguliers; je suis à Versailles. Je vois des soldats, des officiers, un roi grand, très-grand. Ce doit être Louis XIV... Mais non, c'est Guillaume , Guillaume lui-même. Il parait attendre quelqu'un. Enefiet, j'aperçois un autre roi, petit, très-petit. Eh! je ne me trompe pas, c'est le roi de Bavière. Les deux monarques se mettent à causer. C'est singulier, ils parlent allemand, et mon esprit entend en français tout ce qu'ils disent. Ecoutez : •
LE ROI DE PRUSSE. Venez, mon fils. Je vais bien, merci. La Providence a veillé sur moi; car je crois que vous reconnaissez en moi l'élu de la Providence ?
LE ROI DE BAVIÈRE. Certes, vous avez été fort heu-
reux, et j'apprécie mieux que personne les mérites, les qualités, les... qui distinguent Votre...
LE ROI DE PRUSSE. Non, mou ami : la Providence, rien que la Providence.
LE ROI DE HAVIÈRE. J'espère que Votre Majesté reconnaîtra aussi que je Tai aidée, sinon de mes conseils, du moins de mes armes.
LE ROI DE PRUSSE. Certainement, mon fils; et vous avez dû remarquer que Bismark, à qui je fais dire et faire tout ce que je veux, a déclaré et proclamé que la coopération de la Confédération du Sud, après la Providence, a déterminé le succès de mes opérations militaires.
LE ROI DE RAViÈRE. Je suis heurcux de voir que vous rendez justice à vos alliés. Ils ont payé de leur personne sur les champs de bataille, et je dirai même à ce sujet que , plus souvent qu'à leur tour, les soldats bavarois se placent volontiers ou plutôt sont volontiers placés ç^ux postes les plus périlleux.
LE ROI DE PRUSSE. Il doîTcnt savoir gré à la Providence, et à mot, de leur avoir procuré cette gloire.
LE ROI DE RAVIÈRE. C'est possiblc ; mais ils ont été décimés par le feu de Fennemi , qui ménageait les vôtres.
LE ROI DE PRUSSE. Le Dîcu des batailles ne Tignore pas, et je le sais aussi.
LE ROI DE BAVIÈRE. J*ai perdu Télite de mes soldats.
LE ROI DE PRUSSE. Je ne les oublie pas dans mes prières.
LE ROI DE BAVIÈRE. Merci pour eux.
LE ROI DE PRUSSE. Vous non plus, mon enfant.
LE ROI DE BAVIÈRE. Merci pour moi. Oserai-je maintenant?...
LE ROI DE PRUSSE. OsCZ.
LE ROI DE BAVIÈRE. Oserai-je demander à Votre Majesté quel sera pour moi et mon peuple le résultat de cette série inespérée de succès?
LE ROI DE PRUSSE. Vous le demandez? Un résultat immense, incalculable : la réalisation de ce rêve, Tunité de TAllemagne , la réunion sous mon sceptre de tous les États qui composaient la Confédération germanique et de bien d'autres encore. Le Dieu des batailles , qui tient dans ses mains les destinées des empires, m'a regardé d'un œil favorable, et il veut • que je sois empereur d'Allemagne.
Soumis avec respect à ma volonté sainte...
n'oubliez pas que je couche dans le lit de Louis XIV. LE ROI DE BAVIÈRE. Mais, la Bavière?
LE ROI DE PRUSSE. Ohl nous ne la perdons pas de vue : elle aura Thonneur d'en faire partie.
LE ROI DE BAVIÈRE. Partie de quoi?
LE ROI DE PRUSSE. Partie de Tempire , par la grâce de Dieu.
LE ROI DE BAVIÈRE. Mais, moi?
LE ROI DE PRUSSE. Le ciel ne permettra pas qu'on touche à un cheveu de votre tête. On vous épargnera les soucis de la royauté, les embarras d'un gouvernement constitutionnel, le budget, les misères, les tribulations qui m'arrivent par surcroît et que j'accepte avec humilité.
LE ROI DE BAVIÈRE. Mais , sire, j'ai eu ma part du danger.
LE ROI DE PRUSSE. C'cst pour Cela, je vous récompense.
LE ROI DE BAVIÈRE. Nous avons été victorieux ensemble.
LE ROI DE PRUSSE. Dieu et moi, nous le savons.
LE ROI DE BAVIÈRE. Mais, si uous avions été battus?
LE ROI DE PRUSSE. Dieu et moi ne l'aurions pas permis.
LE ROI DE BAVIÈRE. Mais enfin, si Dieu tout seul l'avait voulu?
LE ROI DE PRUSSE. Et bien, je ne serais pas empereur d'Allemagne, et vous seriez roi de Bavière.
LE ROI DE BAVIÈRE. Mais alors, j'aurais bien mieux fait de me mettre avec vos ennemis, ou d'être battu avec vous?
LE ROI DE PRUSSE. Je ne dis pas non ; mais la Providence...
LE ROI DE BAVIÈRE. Mais alors , j'ai travaillé pour le roi...
LE ROI DE PRUSSE. .Pour le roi du ciel.
LE ROI DE BAVIÈRE. Mais alors , je ne suis qu'un...
LE ROI DE PRUSSE. Allez, mon enfant» retournez à Munich , tâchez de repeupler un peu celte pauvre Bavière, qui en a grand besoin. Doublez les impôts; je me charge des recouvrements. Faites, d'ailleurs, ce que vous voudrez : de la peinture , de la musique, et surtout remerciez la Providence, qui m'impose tant de travaux et qui vous fait tant de loisirs.
LE ROI DE BAVIÈRE. 'J'aimerais autant...
LE ROI DE PRUSSE. Adicu, adicu. Bien des choses à votre collègue de Wurtemberg.
LE ROI DE BAVIÈRE. Décidément, je ne suis qu'un...
(// sort,)
LE ROI DE PRUSSE (le rappelant). Remerciez la Providence! La Providence, c'est moi.
Ici apparaît un chambellan casqué qui était entré furtivement et qui avait entendu V entretien,
LE ROI DE PRUSSE [à cc personnage), Bismarck,
VOUS allez télégraphier à Augusta que le roi de Bavière n'est qu'un...
A ce moment, une porte s'ouvrit : « Messieurs, des blessés ! » La séance du magnétiseur fut interrompue brusquement. Opérateurs et témoins se levèrent pour aller recevoir les victimes que leur envoyaient les rois de Prusse et de Bavière.
Marnay -• sur - Ognon .
11 nous en souviendra , • Larira, Des gardes nationaux de Marnay-sur-Ognon.
Nous étions partis de G..« le 19 octobre. Mais avant de partir, sachons ce qui s'y était passé la veille et le matin. La veille, le sous-préfet, de récente création , avaft réuni la garde nationale, et, comme il était avocat avant d'être sous-préfet, il avait jugé à propos d'adresser quelques harangues de bon cru aux soldats citoyens réunis sur la place de rHôlel-de-Ville. J'ai eu la bonne fortune de saisir au vol quelques'^unes de ses paroles :
— Mes amis, disait-il, l'ennemi s'avance et l'heure approche. Soyons prêts. Chacun de vous vaut quatre Prussiens. Nous n'avons pas de remparts, mais nous aurons des barricades. L'étranger ne souillera pas le sol de cette place.
Le discours reçut un accueil assez froid, et un dès auditeurs murmura :
— Si, au moins, nous avions dés chassepots!
— Et qu'avez-vous besoin de chassepots? La première arme n'est-elle pas Tamour de la patrie ! Vous serez des héros.,. D'ailleurs, j'ai reçu des ordres.
Le sous-préfet s^agitait et agitait son chapeau avec tant de véhémence, que le bourdalou dudit chapeau en était tout ébouriffé. Bref, il donna à tous une haute idée de sa vigueur et de sa résolution.
Le lendemain, le même sous-préfet, sans tambour ni trompette , sans discours ni phrase , fit savoir aux mêmes gardes nationaux qu'ils eussent à rendre leurs armes, et à ne faire aucune résistance. « Il avait reçu des ordres. »
On réunit tous les fusils, qu'on expédia par le train d'évacuation, et les Prussiens entrèrent à G... sans coup férir.
Nous étions donc partis le 19. Le gros de notre compagnie avait pris le chemin de fer, tandis que deux infirmiers (S. et moi) se dirigeaient vers Besançon par la vieille route de terre. Nous étions chargés des voitures de l'ambulance , trois fourgons et une calèche contenant des vivres et des vêtements. Le temps était pluvieux, la route accidentée, et la nuit nous surprit bien avant que nous eussions atteint le bourg de Marnay, où nous devions faire