CHAMPIGNY
Il était président de l'orphéon de Champigny. Les jeunes gens des environs venaient répéter chez lui. les chœurs qu'il composait pour eux... Mais ne vous semble-t-il pas que nous avons vécu dans un rêve? Orphéon , Champigny, musique, amitié, tous ces noms et ces mots riants et pacifiques eiistent-ils encore pour nos lèvres, ou sont-ils les restes harmonieux d'une langue perdue , qu'on peut lire, mais qu'on ne doit plus parler?
Revenons à ses amis.
Tous les mercredis soir, à heure dite (sept heures un quart), ils débarquaient du chemin de fer. Le dernier coup du dîner sonnait au moment même où s'ouvrait la grille du jardin. Chacun avait sa place . accoutumée, sa chambre familière. On dînait en plein air quand le temps le permettait , et la conversation se prolongeait astable jusqu'à une heure avancée. . Elle embrassait tous les sujets, depuis Fart jusqu'à la science. On parlait aussi politique; qui n'en parlait alors?
Les commensaux n'étaient pas tous du même parti, mais tous Français par le cœur, par l'esprit, par toutes les facultés, et jusqu'à la moelle.
Le lendemain jeudi, on descendait de ces hauteurs; la journée était consacrée au jeu de boules. Il semblait que le jardin eût été prédestiné à cet usage. Au reste, le passant était prévenu. Un sculp-
teur, toujours un ami de la. maison , avait modelé un vieux Gaulois et un jeune Romain qui faisaient ensemble une partie de boules. Ces deux statues avaient la place d'honneur de chaque côté du petit escalier qui séparait la cour du jardin. On ne peut imaginer Tentrain qui animait ces parties. C'était un bruit d'écoliers en rumeur, une gaieté juvénile qui survivait à la jeunesse; et Findifférent qui passait sur la route voisine devait se dire : Voilà des gens heureux !
Heureux , oui certes , et plus qu'ils ne pouvaient le supposer.
Je viens de rappeler un temps bien ancien. C'était l'an dernier.
Six niois , six mois ont suffi pour ce vaste écroulement. £t maintenant que reste-t-il là-bas! Mon Dieu, mon Dieu, c'est donc vrai? La trombe prussienne est tombée sur le pays; tout est ruiné, ravagé, anéanti !
La rage de la destruction a voulu pour théâtre ce gracieux paysage. C'est là qu'on s'est battu, tué, massacré. Petit-Bry, Villiers, Chennevières , Bonneuil et Champigny, toujours Champigny, sont devenus noms de bataille, souvenirs de boucherie. Plus un arbre, plus une pierre debout, plus un habitant; rien que la terre pour ensevelir les morts.
C'est donc vrai !