CHAMPIGNY
Champigny, bouquet de verdure, nid d'oiseaux, asile de travail, lieu de repos et de plaisir, séjour d'apaisement , refuge d'afifection ; ô maison de mon choix, jardin de mes rêves, amis de mon cœur, quand vous reverrai-je et en quel état?
Qu'on excuse ce sentiment personnel! qui de nous ne Ta pas éprouvé?
Ceux qui n'ont pas été directement atteints n'ontils pas été touchés dans quelques-uns des leurs?
La blessure reçue en pleine poitrine n'intéresset-elle pas toutes les parties du corps?
Le cri d'angoisse poussé des Vosges à la Loire ne trouvera-t-il pas toujours un écho douloureux du Rhône aux Pyrénées?
Le zouave Batîfol.
Celui-ci est le premier de nos blessés que nous ayons perdu.
C'était un enfant de Paris; son père est ébéniste, rue de Charonne, 130, au faubourg Saint-Antoine. Quand a-t-il pu savoir que son fils Joseph est mort?
Jamais guerre ne fut plus cruelle , ne diirisa plus de familles , ne créa plus d'incertitudes et dé déchirements. Nous avons tous^eu nos séparations, longues souvent , parfois éternelles.
Les Allemands ont Fhabitude de s'établir dans les villages pour y passer la nuit. Ils occupent une maison , s'y enferment et s'y empilent les uns sur les autres , de telle sorte qu'une seule grange peut servir d'asile à plusieurs centaines de soldats.
Un soir, Batifol croyant frapper à une maison amie, se présenta devant une de ces granges et tenta de l'ouvrir. Il fut accueilli par une décharge.
LE ZOUAVE BATIFOL. 55
Plusieurs balles traversèrent la porte , et Tune d'elles vint frapper le zouave en pleine poitrine.
Quand on voulut en faire Textractibn , on rencontra un grand éclat de bois qui avait pénétré dans les chairs et qui' avait produit de graves désordres. .Cette complication rendait la blessure mortelle.
L*abbé V..., un des deux aumôniers de Tambulance , s'approcha du lit de Batifol , causa avec lui , lui proposa les secours de la religion , à quoi celui-ci répondit :
— Oui , je sais... je sais bien ! Alors, monsieur le curé, dépêchez-vous et donnez-moi bien vite tout ce que vous avez. Il expira quelques heures après.
Le lendemain, Tabbé F..., Tautre aumônier, me dit:
— Avez-vous jamais fait un cercueil?
— Non certes , et vous ?
— Moi , je fais tout ce qui concerne mon état. Ce n'est pas d'ailleurs fort difficile.
Il fit apporter deux grandes planches , une scie , un marteau , des clous.
— Voyons , dit-il , pouvez-vous me donner la longueur d'un mètre?
— C'est , lui répondis-je , la distance qui sépare le bout de ma main gauche de mon épaule droite.
— Alors, prenons deux fois cette longueur, ajoutons-y quelques centimètres pour la bonne mesure.
56 MES NOTEIs D'INFIRMIER.
Maintenant, appuyez fortement le genou et les mains sur cette planche.
Il scia prestement les quatre parois de la bière , ajusta les trois premiers morceaux et fit une grande boîte dans laquelle nous plaçâmes le corps.
Il cloua ensuite la quatrième planche, et nous nous mîmes en route pour le cimetière.
Un enfant de troupe nous précédait avec la croix , puis venaient nos deux aumôniers, puis quatre zouaves portant le cercueil; six Infirmiers terminaient le triste cortège. Nous suivions une route déserte.
Pas un être humain n'apparaissait dans cette contrée dévastée.
Le curé de Saint-Ferjeux vint recevoir le convoi sur la limite de son territoire.
Nous traversâmes le village silencieux , sans y voir d'autres habitants qu'une femme et deux petites filles, qui se mirent à genoux sur la marche de pierre de leur maison.
La cérémonie fut brève ; on n'avait guère le temps d'enterrer les morts.
Nous revînmes soucieux de l'enterrement du zouave, et nous fîmes au retour la même réflexion qu'au départ :
u Quand les parents sauront-ils qu'ils n'ont plus de fils? Paris est maintenant si loin! »
xn
Un conseil de guerre.
Les armées allemandes sont bien disciplinées, c'est un fait acquis; c'est-à-dire que les soldats sont strictement alignés, marchent correctement et font un salut militaire tournant qui marque utie grande déférence du subordonné pour ses chefs. Ils sont réguliers dans leurs repas et dans leurs mœurs; bref, ce sont des gens d'un ordre parfait.
Aussi, quand ils s'abattent sur un pays, procèdent-ils méthodiquement. Ils prennent tout. C'est leur discipline. Les grains, les chevaux, les bœufs (ils refusent les vaches, à l'pxception de quelques laitières pour le service des convalescents), les cochons, les volailles, les étoffes, l'argent, tout y passe. C'est le pillage organisé, réglementé, passant à l'état d'institution.
Maintenant le coup de filet général n'empêche pas la petite industrie individuelle. On pèche le
gros pour TÉtat et le menu pour les particuliers. Le soldat est logé chez un habitant. Il ne peut s'abste-
nir de penser un peu à lui-même, à sa femme, à ses enfants, à sa fiancée, à ses amis.
Il dit à ses hôtes, en allemand :
Voici un châle qui conviendrait à ma femme, un jouet que n'ont pas mes enfants, une bague qui irait au doigt de ma fiancée , une pendule qui ferait bien sur la cheminée de mon ami.
Le propriétaire répond qu'il ne comprend pas.
Le soldat comprend qu'on lui ofire ces objets, les emporte, les garde ou les expédie à sa chère famille. Le pillé ne dit rien, car il sait que dans le village on a eu soin de faire un exemple contre les récalcitrants, et il se trouve heureux, relativement, puisque son voisin, pour avoir murmuré, vient d'être passé pai* les armes.
La discipline française est moins roide , mais elle est peut-être plus sévère et à coup sûr plus loyale.
Nos soldats ont Thabitude de payer en numéraire les objets de première nécessité. Ils ne font pas à' exemples sur les populations désarmées; enfin, leurs moindres peccadilles sont réprimées avec une rigueur qui peut quelquefois paraître excessive.
Nous avons été témoins d'un fait qui donnera une idée de la justice militaire française.
En campagne , les conseils de guerre se tiennent