UN CONSEIL DE GUERRE
un peu au hasard du lieu. On n'a pas un palais de justice sous la main.
Le local occupé par Tambulance lyonnaise parut convenable, et on demanda la permission de s'y établir pour quelques séances. Nous pûmes donc assister à plusieurs jugements d'une cour martiale.
On avait déjà condamné très-sévèrement trois ou quatre soldats pour des fautes plus ou moins graves, lorsque se présenta une cause qui aurait amusé l'auditoire y si elle avait eu un dénoûment moins pénible.
Deux zouaves étaient accusés d'avoir volé deux canards (un par tête) à la veuve D... Voici en quelques mots l'interrogatoire et le jugement :
LE COMMANDANT. Zouaves Fildeau et Piquefeu, vous êtes accusés d'avoir, dans la journée du 6 novembre, volé deux canards à la veuve D... Accusé Fildeau, répondez.
PiQUEPEU. Mon commandant, je vais vous expliquer ça.
LE COMMANDANT. Ëtes-vous Fildeau?
PIQUEPEU. Non, je suis Piquefeu.
LE COMMANDANT. Fildeau n'est donc pas là?
PILDEAU. Faites excuse, mon commandant.
LE COMMANDANT. Pourquoi ne répondez-vous pas quand on vous interroge?
FILDEAU. C'est que, mon commandant, nous som-^
mes convenus avec Piquefeu, pas vrai, Piquefeu? que c'est lui qui répondrait, vu qu'il parle facilement et avec plaisir, vu qu'il est de Marseille, en Provence.
PIQUEFEU. Bien dit, Fildeau.
LE COMMANDANT. Eh bien , Piquefeu , répondez.
PIQUEFEU. Mon commandant, je vais donc vous expliquer ça. Deux canards nous avaient été signalés.
FILDEAU. Un canard et une cane.
PIQUEFEU. Le sexe importe peu. Deux canards nou% avaient été signalés.
FILDEAU. Deux petits canards.
piquefe;u. Deux canards de grosseur médiocre.
LE. COMMANDANT. Abrégez.
' PIQUEFEU. Nous n'avions pas mangé de canard depuis bien longtemps, et c'était chez nous comme une idée fixe d'en offrir un morceau aux camarades.
FILDEAU. Un petit morceau.
PIQUEFEU. Pour lors, nous mettons à la voile dans la direction...
LE COMMANDANT. Où étaient ces canards?
PIQUEFEU. Mon commandant, sans vous commander, dans une mare...
FILDEAU. Une petite mare.
PIQUEFEU. Une mare qui paraissait n'appartenir à personne, près d'une maisonnette...
FILDEAU. D'une petite maisonnette.