UN CONSEIL DE GUERRE
PiQUEFEU. Qui avait Tair de n*apparteniràpersonne.
FiLDEAU. Absolument.
LE COMMANDANT. Comment les avez-vous pris?
PIQUEFEU. Voilà, mon commandant. Ces deux canards étaient donc là à jouer dans la mare; nous nous mettons à jouer avec eux...
FILDEAU. Par distraction.
PIQUEFEU*. Nous les égayons à coups de pierres.
FILDEAU. De petites pierres.
PIQUEFE# Alors, ils sortent de Teau. Pour continuer le passe-temps , nous les acculons au pied du mur, et ils se laissent prendre.
FILDEAU. Sans résistance.
PIQUEFEU. Je crois bien qu'ils étaient un peu malades.
FILDEAU. Ils criaient!...
LE COMMANDANT. Et qu*en avez-vous fait?
PIQUEFEU. Mon commandant, sauf votre respect, nous les avons mangés.
FILDEAU. Aux échalotes.
PIQUEFEU. Avec les caniarades.
FILDEAU. Ils étaient durs !
LE COMMANDANT. C*est bien, retirez-vous.
Après cinq minutes de délibération, le tribunal fit rentrer les deux accusés.
— Zouaves Piquefeu et Fildeau, vous êtes condamnés pour vol à deux ans de prison.
Deux ans! quatre ans pour deux canards, c^est juste, mais c'est rude.
Qu'on ne nous parle plus après cela de la discipline prussienne.
Ah ! quand Theure des revendications aura sonné , quand nous tiendrons dans nos mains ces brigands qui ont ruiné nos villes, dévasté nos campagnes , pillé nos maisons , brûlé nos granges et fusillé nos paysans; quand luira ce jour attendu de la vengeance et des représailles, alors... ^
Eh bien! alors nous serons assez niais pour ne pas rendre œil pour œil et dent pour dent. Et nous aurons raison.
L'humanité parlera plus haut que la colère.
Ce n'est pas nous qui ferons jamais cette guerre de voleurs et d'assassins.
Le commandant badois.
Après une bataille meurtrière, les ambulances enlèvent à la hâte les blessés qui sont couchés sur le sol.
Mais en hiver la nuit arrive vite, et dès que le jour abaissé, on n*est plus guidé que par les plaintes et les cris.
On ne peut tout ramener le même jour. Il faut revenir le lendemain et le surlendemain , battre les fossés et les buissons, car, à côté des blessés qui se recommandent par leurs gémissements , il y a les silencieux qui se laissent mourir au coin d^un bois ou au fond d'un ravin.
Le docteur Z. . . , de la première ambulance lyonnaise, est un de ces chercheurs intrépides. Il prend un chariot, se fait conduire sur le lieu du combat, met pied à terre , va fouiller les environs , appelle
les égarés en français et en allemand , car la charité doit parler toutes les langues, et finit presque toujours par découvrir quelque triste épave des récents massacres.
Dans une de ses excursions , le docteur Z... fit une singulière rencontre. II trouva dans une forêt un homme portant un uniforme étranger, qui s'était assis au pied d*un arbre et qui fumait d'un air résigné sa longue pipe allemande.
Les deux interlocuteurs se saluèrent, et le dialogue suivant s'établit entre eux :
LE DOCTEUR. EtcS-VOUS blcssé?
i/ÉTRANGER. Non , mousicur, je suis prisonnier.
LE DOCTEUR. Prisonnier de qui?
l'étranger. Devons.
LE docteur. Pardon, je suis chirurgien ; je ne fais pas de prisonniers.
l'étranger. Je suis, ou plutôt j'étais commandant à l'armée de Bade ; mais j'ai assez de la guerre; mes croyances religieuses m'interdisent le genre de vie que je mène, et, ne pouvant pas retourner chez moi, ne voulant pas déserter, j'ai résolu de me constituer prisonnier entre les mains du premier officier français que je rencontrerais.
LE DOCTEUR. Mais c'est impossible; je ne suis ni
officier ni soldat; je n'ai pas d'armes, et mon caractère international m'interdit tout acte de cette nature.
l'étranger. Monsieur, je vous en supplie , conduisez-moi à votre général.
LE DOCTEUR. Je n'ai pas de général, et je vous avoue que je ne comprends pas votre situation. Comment vous trouvez-vous là seul , dans une forêt, loin de vos camarades? Vous parlez le français avec facilité, et presque sans accent. Expliquez-vous. Levez-vous et marchons, car il fait terribleibent froid. J'ai là une voiture, très-découverte il est vrai, qui m'attend à la route prochaine; vous y monterez, si vous le voulez bien, et je vous conduirai , non pas en prison , mais à la ville voisine.
l'étranger. Volontiers; marchons. Voici mon épée.
le docteur. Gardez-la; je n'ai pas le droit de porter une arme.
l'étranger. Vous désirez connaître mon histoire ; je vais vous la dire en quelques mots. Quoique je ne sois pas soldat de profession, moi non plus, je suis officier, et même un des premiers de mon régiment. J'étais professeur de langue française à F..., dans le grand-duché de Bade. J'ai une femme et deux enfants là-bas. On m'a incorporé dans la der-
nière levée. Presque tous les officiers de mon ba* taillon étant morts, on m*a donné un grade, et je suis parti. Je ne suis pas un lâche, monsieur, et j'ai marché au feu aussi bien que les autres, bien que ma religion me le défende. Nous ne sommes pas non plus des méchants, mes camarades et moi. Les Badois sont un peu lourds et entêtés; ils ne sont nullement cruels, et ils croyaient que la guerre se ferait loyalement. Mais on nous a... prussianisés. Comprenez-vous ce mot?
LE DOCTEUR. Parfaitement. Il est maintenant adopté I
l'étranger. Ce qu'on nous a forcés de faire, je rougis en le rapportant; mais si je ne le disais pas , vous me prendriez pour un poltron, ou pour un traître. Nous avons assiégé des villes, nous les avons prises ; on se battait de part et d'autre avec énergie ; nous n'avions pas de reproche à nous faire. Mais depuis que nous avons traversé les Vosges et pénétré dans les villages et les campagnes , nous avons été des brigands. A la tête de ma compagnie, j'ai rançonné des populations sans défense. Obéissant à des ordres supérieurs, j'ai terrifié les habitants par des exactions odieuses, par des cruautés inutiles. Nous avons (ce n'est pas moi, mais on est coupable du crime qu'on n'a pas empêché), nous avons pillé, volé, tué. Hier, nous étions à E***, mes soldats
m'amènent un homme qui était accusé d'avoir sonné le tocsin dans son village., Est-ce un crime? je Tignore, J'interroge cet homme. Il me répond qu'il est l'instituteur du village. Instituteur, cela veut dire professeur, n'est-ce pas? C'était donc un collègue pour moi. Il ajouta qu'il était chargé de remonter l'horloge de l'église, et qu'on l'avait surpris procédant à cette opération. Il mentait peut-être , mais enfin il n'y a pas là de quoi tuer un homme. Je cherche à l'expliquer aux autres officiers ; mais tous me répondent qu'il faut être inflexible. La Prusse le veut ainsi.
On condamne le malheureux à être fusillé. Il s'adresse à moi ; il avait l'air d'un brave homme ; il instruit les petits enfants, comme moi, monsieur. II est marié, il a... je vous ai dit que j'ai deux enfants. Lui de même. Cette femme et ces deux petits êtres se roulent à mes pieds, dans la boue. Ah! ma pensée se reporte alors au pays natal, au foyer perdu, à la famille lointaine. Je veux sauver cet homme. Je le fai$ garder à vue. Mes soldats le menacent; il veut fuir; alors savez-vous ce que j'ai fait? J'ai crié : Feul Tel que vous-me voyez, j'ai commis cet acte abominable; puis j'ai eu honte de mon pays, de mes compagnons, de moi-même, et je suis venu m'installer là, attendant qu^un ennemi passât pour me tuer comme un chien. Vous comprenez
maintenant que vous m'auriez honoré en me faisant prisonnier.
LE DOCTEUR. Je VOUS le répète, j'appartiens à une ambulance internationale, et toute immixtion dans les choses militaires m'est sévèrement interdite.
l'étranger. Que ferai-je? je ne puis retourner vers une armée que j'ai quittée et que je méprise, je ne veux pas revenir dans mon pays pour y être appelé lâche et déserteur. Il faut que je m'expatrie. . . Je ferai venir ma femme et mes enfants, et, après avoir été professeur de français en Allemagne, je serai professeur d'allemand en France.
LE docteur. C'est une résolution bien arrêtée?
l'étranger. Entrée dans une tête carrée.
le docteur. Alors venez avec moi.
IVous avions à l'ambulance un jeune soldat qui n'était rien moins qu'un héros. Il avait été reçu par exception, quoiqu'il n'eût qu'une blessure légère, si légère qu'elle semblait n'avoir jamais existé. Il fallait le renvoyer.
Le docteur Z. . . trouva le moyen de se débarrasser en même temps de son malade et de son prisonnier. Il fit cadeau de l'un à l'autre.
Le soldat rentra au corps par la belle porte ; il ramenait une importante capture.
Le commandant fut reçu avec les égards dus à un homme qui a mis sa religion et sa conscience audessus du devoir militaire.
Peut-être , lorsque les fureurs de la guerre seront passées, le docteur Z... voudra-t-il lui confier l'éducation de ses enfants ?
Le franc-tireur Philippe.
Les personnes qui allaient , il y a dix ans , dans ce qu'on appelle à Paris le monde des artistes , ne pouvaient manquer de connaître Jouault.
Cet homme, qui avait été dans sa jeunesse marchand de nouveautés en province , s'était hâté d'abord de gagner quelque argent, puis de liquider sa modeste situation, et enfin d'accourir à Paris avec une idée fixe de devenir l'ami, mais l'ami familier, intime, nécessaire, de quelques grands artistes.
Son extérieur ne répondait pas à ses appétits ; il n'avait pas ces façons qui imposent, ou cette bonne mine qui invite à l'accueil. Des manières vulgaires, un visage ingrat rendent difficiles des relations qui s'établissent dès le début sur une impression favorable.
Mais Jouault était si bon ! Il avait uii si grand be-