‹ Mes notes d'infirmierChapitre 26 sur 40 · LE FLAGEOLET DU SERGENT · texte numérisé non relu

LE FLAGEOLET DU SERGENT

soufflait de tous ses poumons dans le joyeux instrument.

Il s'arrêtait pour commander les figures d'un quadrille imaginaire, et reprenait le chant interrompu. Tant de gaieté au milieu de tant de douleur produisait une impression touchante et triste.

Peu à peu le chant du flageolet se ralentit, prit une modulation mélancolique, et finit par s'éteindre sous un dernier souffle. Le sergent était mort.

On réunit les divers objets qu'il portait sur lui, une bague d'argent, une petite bourse contenant vingt-sept francs et un flageolet.

On écrivit à sa famille que le tout était déposé en lieu sûr, au couvent de Saint-Ferréol.

La lettre a été adressée au Val d'Ajol , prés de Plombières.

Est-elle arrivée à sa destination?

Un voyage en temps de goerre.

Le 5 janvier 1871, quelques-uns des nôtres, qui se trouvaient en congé à Lyon, furent appelés à Tarmée de FEst. J'étais du nombre de ceux qu'on envoyait ainsi du côté de Belfort.

Nous primes le chemin de fer pour Besançon.

Mais, en ce temps-là, il était plus facile de partir que d'arriver. De toutes parts affluaient les gardes mobiles, les soldats, si on peut appeler ainsi des jeunes gens, des enfants mal équipés, mal armés, qui ne se soutenaient qu'en chantant la Marseillaise et Mourir pour la patrie,

A Ambérieux, la gare était encombrée de malades et de souffreteux. La femme qui tient le buffet nous montra dans un coin deux pauvres garçons , vêtus d'un uniforme giris, qui grelottaient la fièvre et semblaient attendre la mort. Elle nous dit que si nous pouvions donner un billet d'hôpital à ces deux malheureux , elle se chargerait de les réchauffer, de les réconforter, et de les conduire à la ville. Un de nos chirur^ens s'empressa de donner les billets

demandés, et la bonne femme tint à honneur de tout faire à ses frais. Quand vous passerez par la gare d'Ambérieux, vous pourrez trouver que le buffet n'y est pas bien tenu, mais vous pourrez savoir qu'il est tenu par une femme de bien.

A Lons-le-Saulnier, nous fîmes une longue station. Il faisait un froid de dix à douze .degrés. Nous entrâmes dans la salle d'attente pour nous dégourdir auprès du poêle, et nous y fumes témoins d'une scène assez comique , qui a son côté sérieux.

Toutes les personnes qui habitent Paris ou qui Tout habité, ou qui Tout visité il y a cinq ou six ans , ne peuvent pas manquer de se rappeler le fameux Sothern. Jamais homme, fût-il Américain ou Anglais, ne mania la réclame avec plus de dextérité. Un beau matin, la ville se trouva inondée de portraits qui représentaient un particulier à Tair insolent , portant un lorgnon dans Tœil , et comptant quelque chose sur ses doigts. A toutes les vitrines, à tous les étalages de limonadiers, de fruitiers, de merciers, de bonnetiers, on voyait toujours cette tète, ce lorgnon et ces doigts, et partout : a Sothern, Sothern, Sothern. »

On a su depuis que cet illustre Sothern était un acteur anglais qui désirait rendre son nom populaire avant de donner ses représentations. Il eût parfaitement réussi s'il s'en était tenu à cette publi-

cité. Son nom devenait légendaire. Mais il eut Fimprudence de jouer, et la réalité de son échec dissipa Tillusion de sa gloire. Les portraits rentrèrent dans Tombre. Sothern partit en maudissant le public français et ne fit plus parler de lui , du moins chez nous.

Quelle ne. dut pas être la surprise d'un Parisien qui, cherchant un refuge, la nuit, en plein hiver, en pleine guerre, dans la gare de Lons-le-Saulnier, aperçoit dans un cadre, à l'endroit le plus apparent, un portrait d'homme lorgnant et comptant, dans lequel il ne peut s'empêcher de reconnaître Sothern? Qu'est-ce à dire? Est-ce que le fugitif annoncerait son retour? Mais pourquoi dans un pareil moment? et pourquoi à Lons-le-Saulnier?

Nous regardions avec stupéfaction ce visage qui nous regardait avec impudence. Il avait été détaché du cadre des annonces et se tenait debout sur la cheminée comme une glace non fixée. Un de nous le prit, et, sans penser à mal, le retourna. Alors ce fut une explosion générale de rires. En effet, tandis qu'on voyait d'un côté du tableau Sothern grimaçant, on pouvait lire à l'envers :

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