‹ Mes notes d'infirmierChapitre 27 sur 40 · FOURNISSEUR DE LL. M^. L^EMPEREUR NAPOLÉON III · texte numérisé non relu

FOURNISSEUR DE LL. M^. L^EMPEREUR NAPOLÉON III

ET l'impératrice EUGÉNIE.

Nous' comprîmes alors que, pour cette fois, Sothern jouait les doublures. Sa réapparition dissimulait une retraite. On aimait encore mieux montrer Sothern que Fempereur. On était moins honteux du verso que du recto. Et voilà comment les modes anciennes reviennent et comment les nouvelles s'en vont.

Nous quittons enfin Lons-le-Saulnîer , et nous arrivons bientôt à Mouchard. Au lieu de nous diriger sur Besançon , nous allons à Dôle , où nous avons Tespoir de rencontrer quelques-uns des nôtres. Détour inutile : ils étaient partis.

Nous trouvons à Dôle des troupes qui depuis plusieurs jours stationnent en gare, attendant un train pour Besançon. D'une ville à Fautre, il y a une distance qu'on pourrait à la rigueur franchir en une seule étape. Mais le moyen de faire marcher des soldats quand on a un chemin de fer sous la main ! On perdra une semaine plutôt que de marcher un jour.

A Labarre, la circulation des trains est tout à fait interrompue. On met pied à terre; on allume des feux pour bivouaquer. C'était la nuit, car depuis vingt-quatre heures déjà nous af ions quitté Lons-le- Saulnier. Dans l'ombre, on apercevait les jeunes soldats piétinant les vignes et arrachant les échalas. Pauvre armée I Avec le bois maraudé on faisait des

fagots, et sur ces brasiers sinistres on faisait flamber des morceaux de viande piqués au bout des sabres ou des baïonnettes.

De temps en temps , on voyait accourir à la gare une femme éplorée qui réclamait son poulet ou son lapin enlevé, sans doute par mégarde, avec les échalas.

Pour tuer le temps, on arrêtait un espion. On en voyait partout. Celui-ci était un ouvrier mécanicien employé à la gare de DôIe , qui avait contre lui un fort accent alsacien. On lui demande son permis de parcours. Il n'en a pas. On interroge' le chef et les employés de la gare :

— Les ouvriers de l'administration ont-ils le droit de parcourir la ligne sans autorisation?

— Non.

— Donc cet homme est en défaut ?

— Oui.

— Et pourtant vous le connaissez ?

— Nous Tavons vu quelquefois.

— Mais enfin il est en défaut?

— Oui.

— Le permis de parcours est indispensable?

— Sans doute.

Arrêté !

Et on met le compagnon dans un compartiment réservé.

Nous causons de Fincident avec le chef de gare. L'un de nous lui dit :

— Quand vous circulez , vous ou vos employés , sur la ligne, vous vous munissez donc toujours d*un permis?

— Non, jamais!

— Comment, jamais? et vous laissez arrêter un pauvre diable pour une faute que vous commettez tous les jours ?

Nous faisons répéter, devant Fofficier qui avait ordonné l'arrestation , la réponse du chef de gare , et notre prisonnier est remis en liberté. Il n'en fallait pas plus que cela pour compromettre ou pour réhabiliter un homme. Par bonheur, le prétendu espion n'était pas encore fusillé.

Rien ne servait de se remettre en route : on faisait trois ou quatre kilomètres pour s'arrêter cinq ou six heures. Le matin nous étions à la station de Saint-Wit, sans savoir quand nous pourrions en sortir. Les plus impatients quittèrent le train et firent le reste de la route à pied. Ils arrivèrent à Besançon bien avant leurs compagnons de voyage. Le trajet de Lyon à Besançon avait pris plus de cinquante heures.

Mais nous devions aller plus loin , dans la direction de Villersexel. Il fallait trouver une voiture et des chevaux pour notre matériel et nos provisions ^

Entreprise difficile. Nous avions, il est vrai, le droit de réquisition ; mais où il n'y a rien , la réquisition perd ses droits.

L^un de nous finit par trouver, à Vhotel du Nord, un omnibus désemparé, qui était employé d'ordinaire au service de la gare. Que faire d'un omnibus sans chevaux? Après plusieurs jours de recherches, on finit par découvrir deux de ces coursiers à épaisse encolure et à croupe arrondie, qui traînent les bateaux tout le long des canaux. La trouvaille avait son prix; nous en profitâmes immédiatement.

Dès la première heure , il nous fut facile d'apprécier que les chevaux ne convenaient pas à la voiture, ou que la voiture n'allait pas aux chevaux. En efiet, à la montée, nos deux bêtes, sans s'être concertées, s'arrêtèrent en même temps. Elles avaient l'air de nous dire :

a Qu'est-ce donc que cela? Voilà que tout à coup le poids de notre chargement augmente d'une façon extraordinaire. Nous tirons, nous glissons, nous tombons , nous ne pouvons plus aller. »

Et de fait, avaient-ils tort? Sur les canaux, il n'y a pas de montée. Nous reconnûmes la justesse de leur observation, et nous mîmes pied à terre afin de pousser à la roue. Nos chevaux, ainsi allégés, reprirent leur allure paisible, et nous pûmes, au haut de la côte, réoccuper nos places d'intérieur.

Mais à Tautre versant, à la descente, ce fut bien une autre histoire. Quand ils sentirent la voiture aller plus vite qu'eux et s'appuyer sur leurs derrières, ils nous dirent encore :

tt Qu'est-ce là? Maintenant voilà que le poids que nous ne pouvions soulever tombe sur nous! Jamais nous n'avons été poussés par nos bateaux, v

Ils s'appuyèrent l'un contre l'autre pour s'arcbouter. IVous dûmes descendre encore, cette fois pour retenir au lieu de pousser notre véhicule. Nous arrivâmes ainsi au bout de notre premier kilomètre. Il ne nous en restait que trente-sept à faire, et nous étions à l'endroit le plus doux de la route.

A la montée suivante, nous fûmes obligés de recommencer, puis à la descente, puis à la. remontée, et toujours, toujours, toujours.

Il gelait à pierre fendre, et nos roues fringalatent. Nous avions traversé deux villages sans pouvoir trouver un crampon ni un clou. A une descente plus forte, les quatre roues glissèrent en même temps, et notre omnibus alla chavirer dans un fossé. La glace l'empêcha de sombrer. Il fallut procéder au déchargement et au redressement. Nous ne pouvions guère aller plus loin. Il était deux heures du matin.

Nous aperçûmes une charrette, dont nous réveil-

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lames le propriétaire. Nous savions que le village de Larians devait être assez proche.

— L'ami , pouvez-vous nous dire si nous arrivons bientôt à Larians?

Le bonhomme comprit sans doute Lorient , car il nous répondit en bâillant :

— Oh! très-loin, très-loin! Lorient, c'est plus loin que chez moi , et je suis de deux cents lieues d'ici.

Nous finîmes cependant par trouver Larians , qui n'était pas si loin que cela.

Le lendemain, nous étions rendus à destination. Nous avions mis six jours et cinq nuits pour faire un trajet qui s'opère ordinairement en quinze heures.

Rougemont.

C'est un point convenu que les Allemands connaissent bien mieux que nous la carte géographique de la France. Ils se sont préparés, dès Tenfance, à cette invasion savamment méditée. Ils ont étudié toutes les routes à suivre, toutes les positions à occuper.

Ce n'est pas le pur amour de la science qui les a poussés si loin dans la voie de renseignement. Non; ils apprennent la géographie et la stratégie comme les voleurs apprennent la serrurerie et la gymnastique , afin de procéder par effraction et par escalade.

I II n^y a donc pas lieu de s'étonner de leurs aptitudes pratiques. Ils connaissent toutes les ressources des villes y des villages et deB hameaux qui sont sur leur ligne d'opération , ou qui s'en écartent assez peu pour qu'on puisse y grappiller en passant. Ils

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savent que telle commune est riche en grains, telle autre en bestiaux; qu'il y a dans cette maison une bonne cave, dans ce château de Fargent et de Targenterie qu'on pourra se faire donner ou s'approprier, selon le caractère du possesseur.

Bref, ce sont des pillards qui connaissent à fond leur métier.

Je gagerais que la plus grande partie des citoyens français ignoraient, avant la guerre, l'existence de Rougemont, chef-lieu de canton du Doubs, situé à trente-huit kilomètres nord de Besancon.

Si les Prussiens y sont venus , c'est qu'ils avaient leurs raisons, et je ne mets pas en doute qu'il y eût là de quoi boire et de quoi manger. Ils y sont tombés le 26 décembre, n'allant nulle part, s'arrêtant là quelques jours comme des voyageurs qui, se dirigeant vers le midi de la France, feraient halte à Avignon pour aller visiter le pont du Gard ou la fontaine de Vaucluse. Ils commencèrent, bien entendu, par brûler une maison.

C'est toujours ainsi qu'ils procèdent. Un officier de vingt ans, un gentilhomme de Berlin, vit aux abords de la ville une tuilerie de bonne apparence et de moderne construction qui lui sembla bien propre à être détruite, et, le sourire aux lèvres, le cigare aux dents, il commanda le feu..., c'est-à-dire l'incendie.

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