‹ Mes notes d'infirmierChapitre 37 sur 40 · MONSIEUR VIRGULE · texte numérisé non relu

MONSIEUR VIRGULE

j'avais pu mettre un peu de logique dans ce cerveau, de direction dans ce courage, de sagesse dans cette ponctuation, il eût été un homme de génie, il sauvait la France, mille millions de virgules!

Je ne Tai connu qu'enfant; mais je Fai «uivi de loin et je le vois maintenant. On m'a dit qu'il avait fréquenté l'estaminet, mais je ne l'ai jamais cru. On a dit qu'il était un jacobin, un démagogue. Non, il a le cœur aimant et les nobles instincts.

On a dit encore : u C'est un virtuose : il a la voix vibrante, l'accent fier, le geste inspiré. Chez un peuple qui demande à être conduit par des mots, c'est la plus belle voix qui doit avoir le plus grand rôle. Voici le premier ténor! »

Alors je dirai : Peut-être? Et j'ajouterai :

— C'est un orateur, un entraîneur, un brave, un indomptable, mais c'est un ignorant. Il n'a jamais ponctué, il ne ponctuera jamais; et je m'en accuse, moi son maître, puis,que par ma faute et par la sienne il aura mis son pays à mal, et que la France lui dira un jour :

tt Varus, Varus! qu'as-tu fait de mes légions? »

Mille millions de milliards de...

Le vieux professeur s'arrêta. Je vis sa large main passer sur ses yeux, où roulaient deux grosses larmes.

Léonard et Laurent.

Je ne suis pas légitimiste, mais partout je respecte la fidélité et j'admire Fhéroïsme.

Oui, dans cette dernière et lamentable guerre, les grands noms de France ont donné le grand exemple, exemple que nous n'avons pas suivi. C'est une justice que nous leur devons, c'est un aveu que nous nous devons à nous-mêmes.

Le comte Léonard de N... est un vieux légitimiste, si on peut appliquer l'épithète de vietue à un homme de trente ans. Il a hérité plusieurs siècles de dévouement aux idées royalistes, et par ses opinions il remonte aux croisades.

Quand les étrangers eurent envahi la France , au mois d'août 1870, il n'eut pas trois jours d'hésitation ; il résolut de s'engager. Il quitta femme , enfants , père , mère , terres et château , et partit pour Paris. Il ne savait pas s'il allait servir l'empire, mais il savait qu'il servirait la France.

Au moment où il embrassait tous les siens , il aperçut dans la cour du château son valet de chambre Laurent, qui le regardait avec des yeux suppliants et semblait lui dire : Emmenez-moi !

— Qu'est-ce, Laurent? Tu veux me suivre?

— Oh I si monsieur le comte voulait !

— Eh bien, viens donc avec moi.

Les deux hommes partirent comme pair et compagnon. Deux chevaux furent envoyés à la gare voisine; et, le lendemain, bêtes et gens étaient à Paris.

Ce n'était pas là précisément que le comte voulait faire ses premières armes. II désirait seulement s'y enrôler, et de là partir pour les campagnes aventureuses, pour les expéditions à travers prés et bois.

Les choses n'allèrent pas aussi vite qu'il l'espérait. Dans une administration, même celle de la guerre, tout est réglementé, et il n'est pas permis à un volontaire d'aller se faire tuer au jour et à l'heure qui lui conviennent.

Il demeura ainsi toute une semaine.

L'ennemi s'approchant toujours, on vit qu'il faudrait défendre Paris. On forma des corps d'éclaireurs de la Seine. Le comte voulut y entrer; mais il reconnut bien vite que sa place n'était pas au milieu de ces irréguliers, et il s'engagea, avec son fidèle Laurent , dans le 1*' chasseurs à cheval, qui

avait ses cantonnements à Vincennes et à Saint- Mandé.

Pendant tout le siège de Paris, les deux volontaires firent chaque jour le même métier; on poussait une reconnaissance en avant de Bobigny, de Drancy ou du Bourget ; on échangeait quelques coups de fusil avec les avant-postes prussiens, on portait une dépêche d'un général à un colonel, on endurait la faim, la pluie, le froid, et on dormait quand on pouvait, avec son uniforme et ses bottes.

Toutes les fois qu'il était demandé quelques hommes de bonne volonté pour une expédition périlleuse, on était sûr de voir se présenter en première ligne les chasseurs Léonard et Laurent.

Un jour, après une action meurtrière, ils furent proposés tous les deux pour le grade de brigadier. Le comte refusa cette distinctioQ ; mais Laurent, qui était plus sensible aux honneurs, accepta les galons et se montra digne de les porter.. Il était devenu le supérieur de son maître, quoiqu'il fût resté son brosseur, de telle sorte que, devant le monde, le comte devait obéissance à son domestique, tandis que, dans Tintimité, le brigadier était plein de respect pour son subordonné.

Le brigadier Laurent se montrait fort sévère sur la discipline, et surtout sur la tenue. Il connaissait le service, et il exigeait que les hommes fussent

brossés y cirés et astiqués de bonne main, il était particulièrement difficile pour le chasseur Léonard, car on n'était pas sans connaître au régiment leur situation respective, et il ne voulait pas qu'on se permît de croire qu'il pouvait favoriser son ancien maître. Il lui infligeait même les plus rudes corvées, que le comte acceptait avec empressement.

Cela n'empêchait pas les langues d'aller leur train. La sévérité du brigadier Laurent et son goût * pour la toilette indisposaient les paresseux et les malpropres. Il circulait même dans la tribu un couplet que Laurent n^a jamais connu en entier et que voici :

Quel est donc ce camarade Qui commande notre escouade ^ Et qui veut que nos vestons Soient munis de leurs boutons Gomme pour une parade?

Quel est donc >ce camarade?

• — Cest le brigadier-brosseur Du simple chasseur.

Cette vie dura plus longtemps qu'on ne l'aurait pensé. Léonard resta toujours simple soldat, et Lanrent fut désigné pour la médaille militaire : il tenait son bâton de maréchal.

Aussitôt que l'armistice fut signé, le comte de N... prit son congé. Laurent s'était épris de la gloire militaire; mais la fidélité fut plus forte que

rambition, et il ne voulut pas se séparer de son maître. Ils reprirent donc ensemble le chemin de fer, cette fois sans leurs chevaux : les chevaux avaient été mangés.

Dire comment ils furent reçus au château de L... par les parents , les amis, les paysans des environs, je ne le tenterai pas. Ils reprirent leurs fonctions^ civiles et se reposèrent dans le calme des champsde leurs tribulations guerrières. On venait de dix lieues à la ronde pour les voir, pour les saluer; mais les plus curieux étaient décontenancés en voyant que Laurent avait repris la livrée de la maison, et que le simple chasseur était vêtu comme un simple bourgeois.

Cependant la comtesse de N... voulut fêter le retour de son mari. Quoique les idées fussent encore bien tristes, elle désira donner quelque solennité à ce festin des revenants. Elle y invita tous les parents, tous les amis, toute la noblesse des environs.

Au moment où les convives commençaient à arriver dans la cour du château, la comtesse, prise d*une idée subite, dit à son mari :

— Léonard , faites-moi un grand plaisir : reprenez pour cette fois votre uniforme de chasseur.

— Je le veiix bien, répondit le comte, mais à la condition que Laurent reprendra aussi son costume de brigadier.

Laurent, qui- avait entendu ou deviné l'entretien , ne se le fit pas dire deux fois et monta dans sa chambre pour revêtir en toute hâte ses habits du sacre.

Le comte se retira aussi chez lui. Quoiqu'il eût quelque peu engraissé dans Fespace de huit jours, il put encore entrer dans sa carapace. Mais quand il voulut fermer sa tunique , il fît sauter un bouton à la hauteur de Testomac.

— Bah! se dit-il, pour un bouton, personne ne s'en apercevra. D'ailleurs, je n'ai pas le temps de le faire recoudre.

* Il descendit au salon , où tout le monde l'attendait. A peine était-il entré que la porte se rouvrait et que Laurent, en brigadier de chasseurs, se tenait debout sur le, seuil pour annoncer que la comtesse était servie.

Le comte l'arrêta, lui prit la main et le présenta à toute la société. N'était-il pas désormais de la famille? On admira sa tenue militaire. Les plus jolies bouches l'appelèrent i « Brigadier. » Ce pauvre Laurent se crut revenu à son ancien état; il eut un moment de vertige, et, bondissant sur son maître, il s'écria :

— Qui est-ce qui m'a f.... un chasseur à qui il manque un bouton? Deux jours de... n

La phrase ne fut pas achevée ; le brigadier s'était enfui par la porte grande ouverte.

Ce fut une explosion de rires qu'il ne put pas entendre. Cinq minutes après, Laurent, revêtu de sa plus belle livrée, ouvrait à deux battants la porte du salon et disait de sa voix la plus grave :

— Madame la comtesse est servie.

XXVIÏI

Le Siècle prodigue.

Grâce au billet de logement, j'ai fait encore une connaissance. Cette fois, c'est dans le petit village de J... , sur les confins de la Suisse et de la Savoie. Un samedi soir, je me présentai chez M. Béguin, qui me reçut avec une courtoisie parfaite. C'est un homme de cinquante ans, ridé et amaigri par le travail, Fascétisme ou la maladie, mais ayant conservé une physionomie vivante et un regard doux et profond. II était à J... le chef de la Petite Église,

Il faut que j'accuse ici mon ignorance : je sais qu'il y a en France une grande quantité de catholiques ou soi-disant tels, un certain nombre de protestant», beaucoup trop de juifs, quelques mahométans et deux ou trois mormons; mais j'ignorais qu'il restât, dans plusieurs villages de l'est et du sudest, quelques vestiges d'une secte ou d'une école qui ne reconnaît pas le Pape pour trop honorer la

papauté, et qui est devenue schismatique à force d'orthodoxie.

C'est là le fait de la Petite Église. Lorsque fut signé le concordat entre Rome et la France, il se irouva chez nous , surtout dans les campagnes éloignées, des catholiques ardents qui prétendirent que le pasteur avait outre-passé ses droits en engageant le troupeau, qu'un amoindrissement de pouvoir équivalait à une abdication, et qu'enfin le Pape avait cessé d'être pape, puisque le représentant de Dieu avait transigé avec les hommes. Nous avons vu de vieux royalistes rémonter ainsi avant 89, regarder comme non avenue la révolution et renier la charte de Louis XVIII. Ces exaltés étaient en politique ce que sont en religion les puritains de \di Petite Eglise.

Au reste, nos dissidents sont gens d'honneur et de probité. Ils se marient entre eux, célèbrent chez eux l'office divin selon les anciens rites. Ils sont pour la plupart cultivateurs , afiermant de père en fils la même terre. Il n'est pas besoin avec eux d'écrire un bail. C'est chose convenue que la parole d'un, homme de la Petite Eglise vaut la meilleure signature du m,onde.

J'ai dit que j'étais arrivé chez M. Béguin dans la soirée du samedi. Le lendemain, je fus réveillé avant le jour par des chants et des prières. Les fidèles s'étaient probablement donné rendez-vous dans la

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