LE SIÈCLE PRODIGUE
maison de mon hôte. Je cherchai en vain la chapelle ; on célébrait l'office dans une chambre.
Nous devions nous remettre en route dès le matin ;\in contre-ordre retarda notre départ. Mon hôte m'invita à déjeuner avec lui; il avait à sa table sa famille, avec les voisins qui avaient entendu la messe chez lui; en tout quinze ou seize personnes.
Le déjeuner était frugal : une soupe et du lard. La conversation roula tout le temps sur les événements de la guerre , et je pus reconnaître que ces gens, imbus des plus vieilles idées, avaient conservé un profond amour du sol natal et de la patrie.
Après le déjeuner, M. Béguin récita les grâces, puis se rassit et prit la parole sans jamais être interrompu par aucun de ses convives. Je fus amené à croire que j'assistais là à une cérémonie religieuse, prêche ou sernion. J'écoutai comme les autres.
— Aujourd'hui, nous dit-il, je vous parlerai du Siècle prodigue. Quand il eut quarante-huit ans, il fut pris du désir de courir les aventures. Il était pourtant bien heureux chez lui. La maison avait un père vieux et bon, des fils excellents et intelligents. Rien n'y manquait. Le peuple était heureux, les terres étaient fertiles. Peut-être suis-je indulgent pour cette époque, qui est celle de ma jeunesse. On regrette toujours ce qu'on a eu, on aime par-dessus tout ce qu'on a perdu, et les jeunes années, qui de-
meurent les plus belles, s*embellissent encore en s'éloignant. Mon père a toujours fait remonter sa vie avant 1830, et mon grand-père avant 1789.
Ainsi tout était prospère dans le pays. Sfair les plus riches sont toujours les plus empressés à compromettre leur fortune. Quand il eut atteint Tàge de quarante-huit ans, le Siècle fut saisi de vertige. Sous un futile prétexte, il chassa de sa maisqn le bon roi, le vieux père, et s'empara de tout, il brisa la couronné, et pour proclamer la déchéance des souverains et des maîtres, il se proclama maître et souverain.
Il est difficile de trouver la modération chez les gens qui ont montré leur force pour en abuser. Celui qui a inanqué de respect n'a pas droit au respect. Il y eut parmi ceux qui s'étaiept emparés de la maison des discussions, des luttes. Deux ambitieux ne peuvent vivre d'accord : que feront dix , que feront cent ?
Le Siècle, fatigué du pouvoir, voulut encore se donner un maître. Mais au lieu de reprendre celui qu'il avait autrefois et dont il avait pu apprécier la bonté, surtout depuis qu'il ne l'avait plus, il alla chercher ou laissa venir celui qui représentait le mieux cette époque, l'aventurier.
Celui-ci trouva tout à ses pieds. Le pouvoir qu'on marchandait à l'ancien propriétaire, on le lui donna