LE SIÈCLE PRODIGUE
sans réserve et sans contrôle. L'argent, qui était mesuré autrefois, lui fut versé à pleines mains. Eh bien, cet aventurier, cet homme sans foi, ce dépositaire inSdèle qui a pris violemment ce qu'on lui avait confié, nous l'avons appuyé et soutenu. Nous avions une si grande peur des brigands de grand chemin, que nous aurions conservé le voleur établi et patenté.
Et nous avions raison. Il faut toujours défendre le gouvernement existant. Puisque les méchants ne cessent pas de l'attaquer, les bons ne doivent pas se lasser de le défendre.
Tous les attentats sont les mêmes : 18 brumaire, 23 février, 2 décembre, crimes pareils. Et plaise à Dieu que nous n'y ajoutions pas le 4* septembre !
Est-ce à dire que nous devions soutenir le gouvernement issu d'un de ces crimes? Oui. Je réprouve l'acte et j'accepte le fait. Mais l'aventurier dont nous avions subi le joug pour nous délivrer des brigands nous a conduits aux abîmes. Tout s'est effondré. Les étrangers ont fondu sur nous. Nous avons été blessés aux membres et au cœur.
Au milieu des malheurs de la patrie, une voix s'est élevée : « Si tout cela n'était qu'un rêve, si nous pouvions revenir au point de départ, dire que nous avons dormi durant vingt-trois ans, alors le Siècle prodigue, reconnaissant ses fautes, rappelle-
rait les parents qu*il avait exilés; ceux-ci reviendraient dans la maison paternelle dévastée et ruinée pendant leur absence ; ils rétabliraient peut-être Tordre compromis et Féconomie difficile; ils rendraient aux enfants égarés Tamour du prochain , la religion du foyer et Thonneur du pays. »
Voilà ce que m'a dit cette voix, et voilà ce que je vous souhaite.
Toute rassemblée fit le signe de la croix et récita une prière.
Je quittai mon hOte, tout pénétré de ce que je venais d'entendre. Je ne pus m'empécher de remarquer que M. Béguin, qui était plus catholique que le Pape, aurait dû, pour être conséquent avec luimême, être plus légitimiste que le comte de Chambord. Mais je raconte ce que j'ai vu et entendu sans chercher à expliquer les contradictions qui se rencontrent chez les gens les plus sensés en apparence.
Je n'ai "pas à donner mes opinions personnelles sur de pareilles questions. Il ne siérait pas à un simple infirmier de se prononcer dans des matières aussi délicates et aussi élevées.
Notre dernier blessé.
C'était à la fin de la guerre. L'armistice était conclu; mais nous en étions exceptés sans être prévenus. C'est-à-dire qu'on nous avait désarmés et que l'ennemi continuait à tirer sur nous.
Un soir, on amène k notre ambulance un soldat qui avait eu le bras droit fracassé par un éclat d'obus. On reconnaissait sans peine que cet homme n'était pas de ceux qui, bon gré, mal gré, sont appelés par leur âge à défendre le pays. Il n'est plus jeune, mais il semble avoir conservé toute sa vigueur. Il a le type des climats intermédiaires, les cheveux châtains, les yeux vifs sans le feu méridional et sans la fadeur du Nord. Sa moustache abondante est mêlée de fils blancs et roux. Il parait être de taille moyenne , bien pris dans ses formes , sans maigreur et sans embonpoint. Sa bouche est ouverte pour la parole et pour le sourire , et la soufirance ne peut
altérer celte figure hautaine et généreuse. Son caractère doit se refléter sur sa physionomie, où se lisent la fierté de race peut-être exagérée, Famour des nobles choses, le penchant à la confidence, au contentement de soi-même, à la vanité du sang ou de réducation, et, par-dessus tout, le désintéressement, la loyauté, la bravoure.
La blessure était grave ; le blessé n'y songeait même pas. C'est son cœur qui saignait. Mourir dans une victoire lui eût été doux; survivre à un revers lui semblait une honte. L'orgueil de ses aïeux parlait plus haut quo le souci d'une existence qu'il apprenait à mépriser.
Dans ce temps-là, on n'avait pas de lits pour y coucher les malades, et l'officier ne pouvait exiger plus de paille que le simple soldat. Notre volontaire n'avait pas de grade, et quoique son âge et son aspect imposassent à tout le monde , il fut mis sur la dalle glacée à côté de ses pauvres camarades , qui attendaient gémissants ou résignés leur arrêt de vie ou de mort.
Quand les chirurgiens arrivèrent à lui , ils virent du premier coup d'œil à quel homme ils avaient affairé. Ils échangèrent un regard d'intelligence; au lieu de le traiter avec le sans-facon ordinaire et de lui dire : « L'ami, ce ne sera rien, on va vous endormir, respirez ceci », ils lui témoignèrent une
NOTHE DERMER BLESSÉ. 165
grande déférence, et l'un d'eux se décida à prendre la parole.
— Monsieur, la blessure est grave, mais non mortelle, et si vous voulez vous en rapporter à nous?...
— Oui, je comprends : l'amputation?
— L'amputation.
— Elle est nécessaire?
— Indispensable. Vous ne souffrirez pas.
— Et vous croyez que, grâce à cette... opération?...
— Vous aurez la vie sauve.
— Et si je refusais?
— Ce serait un grand malbeur.
— Eh bien, mon choix est fait. Entre mourir et vivre mutilé, je n'bésite pas. Mon bras était à mon pays; maintenant qu'il ne peut plus le servir, il est à moi, et je défends, entendez-vous, je défends qu'on y touche. Je vous parle dans toute ma raison. Ceci est ma dernière volonté : je veux mourir.
Les chirurgiens épuisèrent en vain leur éloquence . Les prêtres voulurent à leur tour le convertir à la vie. Les conseils ci les prières furent inutiles.
La gangrène se mil dans la blessure et fit son œuvre inévitable.
Quand le malade sentit sa fin approcher, il se fit envelopper dans un suaire; de la main qui lui res-
tait, il abaissa ses deux paupières, et, les yeux fermés, les lèvres crispées par la douleur et le dédain, il rendit le dernier soupir en disant : a Mon pays ! »
Nous connaissons tous une femme qui a été frappée de la même blessure. Brave jusqu'à la témérité, fière jusqu'à la présomption, aimable jusqu'à la frivolité, gaie jusqu'à la folie, spirituelle jusqu'à la dépravation, généreuse jusqu'à la prodigalité, elle était l'esprit de ce monde, la vie de ce siècle, la joie de l'humanité. Un jour est venu où elle a dû expier ses fautes et se repentir de ses qualités. Elle a été humiliée, battue, profanée par les barbares. Les races du Nord, instruites mais non civilisées, éclairées mais sanguinaires, savantes mais impitoyables, se sont ruées sur ce foyer d'insouciante intelligence. Les rudes climats ne sauraient produire les plantes délicates de la forme et de la pensée. Les dévastateurs sortent du Nord. Ils perdent leur ignorance sans perdre leur cruauté native. Ils ont fondu sur nous comme le torrent et l'avalanche, et la grande blessée est là gisant sur son lit de douleur. A elle aussi on a dit : a Voulez-vous vivre amputée ou mourir entière? îj Et, bien diflférente de notre dernier blessé, elle a répondu : ^ Je veux vivre! »
Oh ! je sais que la France est nécessaire au monde, que sans elle la terre produirait encore le pain et le vin, mais aurait perdu le charme et le sourire. L'Eu-