A SAINT-LOUP
Par contre, la ville avait en notre absence reçu d'autres hôtes, des francs-tireurs du Doubs qui s'étaient battus, ceux-là, et dont quelques-uns étaient blessés.
Cest là que nous rencontrâmes pour la première fois deux personnages portant le même nom , Tun capitaine , l'autre sous - lieutenant , que nous retrouverons bientôt et qui méritent une mention spéciale.
Capitaine et sous-lieutenant.
Le capitaine se nomme Nicolaï. Cest un petit homme aux yeux vifs, à la fine moustache. Il doit être prorapt dans ses décisions et léger dans ses mouvements. Il a de trente-cinq à trente-huit ans, et nous trouvions qu'il avait la tournure d'un hussard français, habillé en fantassin.
Quant au sous-lieutenant, il a la taille souple et fine, le teint mat avec un peu de hâle, la sûreté dans le regard , la grâce dans la décision.
Il n'est autre que madame Nicolaï.
Quand nous les vîmes arriver à Saint-Loup, ils descendaient des Vosges mourant de faim et de froid. Peu s'en fallut qu'on ne leur refusât l'hospitalité dans l'auberge où se trouvait la chambre de l'oncle.
Les héros ne sont pas toujours bien reçus quand ils n'arrivent pas en vainqueurs et qu'ils n'ont pas
la bourse garnie. Notre intervention leur obtint cependant un accueil bonorable.
Ils ne pouvaient prétendre à changer d'habits. Cest une des nécessités de la guerre que Toubli absolu des délicatesses de ce genre. Le corps doit s'habituer à toutes les intempéries, à toutes les privations, à tous les outrages de Pair et de la terre.
Coucher à la belle étoile , vivre de pain et d'herbes , c'est peut-être bon pour une fois , en été, dans les nuits courtes; mais bivouaquer sur un sol détrempé par les pluies , dans la froide saison , pendant les nuits sans fin, aspirer à un morceau de biscuit qui se fait attendre, et, disons le mot, faire toute une campagne* sans changer de linge, c'est l'histoire triste et réelle des soldats, des sous^lieu* tenants et des capitaines.
Je recommande cette méditation aux femmes du monde qui, entraînées par un beau dévouement, seraient tentées de s'écrier : « Et moi aussi je voudrais être sous-lieutenant de francs-tireurs ! »
Quand ils furent à peu près réconfortés, M. et madame Nicolaï nous racontèrent le dernier combat auquel ils avaient pris part.
« C'était près des Bruyères , dans les Vosges. Nous étions embusqués dans une position magnifique, à la rencontre de deux routes.
T> Nous avions pour nous des roches et des arbres ;
nous étions blindés. Les gardes mobiles , mal commandés, n'avaient pas su choisir leur terrain aussi bien que nous.
î) Vous n'ignorez pas comment opèrent les Prussiens ?
)} Ils savent, par leurs reconnaissances, où se trouve le gros de notre armée. Ils envoient de loin, de très-loin, des obus dans cette direction. Qu'un seul coup sur dix arrive au but, TefiTet est produit.
» Les jeunes soldats , attaqués par un ennemi invisible, effrayés par ce bruit incessant, par ces éclats de fonte qui volent de toutes parts , se démoralisent, se débandent et lâchent pied. J'avais beau leur crier : « Non, non, ce n'est pas cela! ilu lieu » de reculer , avancez ! Vous serez plus à l'abri » quand vous serez plus près de leurs pièces ! » Ils ne comprenaient pas. C'e^t pourtant bien simple : l'obus doit tomber et éclater à une distance déterminée. Mettez-vous en deçà ou au delà de cette distance, vous n'êtes pas atteint. Si vous vous placez au delà, vous laissez avancer l'ennemi, vous êtes vaincu.
)) Si au contraire vous marchez droit au canon , les coups passent au-dessus de votre tète ; l'ennemi, qui ^e tenait bien tranquille derrière ses batteries , est tout étonné de voir des hommes en face. Si vous
rapprochez, il est battu; mais tant que vous reculerez, il ne vous verra pas.
— Et qu'est-il advenu de ce combat ?
— Ce qui ne pouvait manquer d*advenir. Nous ne sommes restés que trois cents devant une armée ; nous avons dû reculer , mais reculer en bon ordre , et nous avons encore eu le temps de ramasser en route, dans les haies et dans les ruisseaux, plus de cinq cents chassepots que nos jeunes camarades avaient abandonnés dans leur fuite. Ces armes incomparables ont été sauvées, et vous les verrez arriver tout à rheure dans une charrette traînée par des bœufs.
— Et de quel côté vous dirigez-vous maintenant ?
— Nous allons d'abord nous ravitailler dans une ville non occupée par Tennemî, puis nous retournerons dans les champs et dans les bois, dans les ravins, dans les maquis.
— Les maquis , vous êtes donc Corse ?
— Oui, dit le capitaine avec un léger embarras.
— Tant mieux ; les Corses nous doivent une revanche.
— Et ils vous la donneront !
— Sans doute madame Nicolaï est votre compatriote? Cela ne se demande même pas; on le reconnaît immédiatement à ce type méridional, à ces
— Moi, dit en souriant madame Nicolaï, je suis de Bourg-en-Bresse. »
Le lendemain matin, nous quittâmes Saint-Loup et suivîmes à pied la route de Vesoul , prenant ainsi Tavance sur le chemin de fer, qui fait un immense détour et qui manquait alors d'exactitude et de sécurité.
Quelque temps après, je rencontrai M. IVicolaï.
« J'aurais bien des choses à vous conter, me dit-il, mais je pars en toute hâte. Sachez seulement que ma femme a été nommée lieutenant et que je suis commandant du bataillon. »
On peut faire toute une campagne en côtoyant des amis qu'on ne voit jamais; on suit, sans le savoir, deux lignes parallèles. Il en est d'autres que le hasard se plait à placer devant vous.
J'eus la bonne fortune de rencontrer encore une fois M. et madame Nicolaï. C'est à la gare de Besançon. Deux trains partent à dix minutes d'intervalle, l'un pour Dole, l'autre pour Lons-le-Saulnier.
Pour éviter la confusion, on enferme sévèrement dans la salle d'attente les voyageurs du second train , tandis qu'on laisse passer ceux qui prennent le premier. J'étais du nombre des internés, et j'aperçus par la porte vitrée le commandant et le lieutenant Nicolaï qui montaient en wagon. Nous ne pûmes nous dire adieu que de la main; mais,
sur un signe de son mari , madame Nicolaï tira de son calepin une carte photographique derrière laquelle elle mit sa signature.
Le commandant prit alors son crayon et ajouta deux ou trois mots. Il glissa la carte sous la porte de la salle d'attente, et nous échangeâmes un dernier salut. Je regardai la carte et j'y lus ceci , de deux écritures diflTérentes :
Lieutenant Nicolaî, Et plus bas :
Héroïne de 1870.
La veuve d'Auxon-Dessus.
Le 22 octobre 1870, les Allemands occupèrent le village d'Auxon-Dessus , près de Besançon. Ils en furent chassés le soir par les zouaves : mais on s'y souviendra longtemps de leur passage.
Quelques jours après, je visitai le champ de bataille où s^étaient livrés les combats de Cussey, d'Étuz et de Châtillon-le-Duc.
Je traversai le village d'Auxon-Dessus. Toutes les portes étaient closes; pas un habitant ne paraissait dans les rues. Je m'arrêtai devant une maison, une des plus grandes du village , qui était entièrement consumée.
Deux pans de mur, un tas de pierres et des poutres noircies restaient seuls d'une construction considérable. En regardant ces débris encore fumants, je me demandai si cet incendie avait été allumé par le hasard des obi^s ou par la main des hommes.