MADAME E. S
— Etes-vous officier ?
— Non , monsieur.
— Alors, allez place du Marché, 5, chez madame Duyard, qui loge pour moi. J*ai trois lits chez elle, vous y serez très-bien.
Je ne sais pourquoi les trois lits de madame Duyard ne me tentèrent pas. Je rentrai à Thôtel où notre compagnie avait soupe, et je demandai une chambre. Tout était retenu et occupé. Je sollicitai alors un autre billet de logement, et, muni de mon petit papier, j'allai frapper à la porte de madame E, i>. ..
Il était tard : tout le monde dormait dans la ville, à Fexception peut-être de madame E. S..., qui veillait un enfant malade. J'eus quelque honte de mon importunité, et timidement je présentai mon billet.
— Vous le voyez, monsieur, me dit madame E. S..., mon enfant va mourir, et je ne puis vous faire bon visage. Cependant il y a, de l'autre côté de Tescalier, un lit tout prêt. Mon mari s'est engagé dans les francs-tireurs de la Haute-Saône. Vous devez être bien reçu chez lui .
J'allai habiter la chambre qui m'était ainsi offerte* Le lendemain, je priai les médecins de notre ambulance de donner une consultation à la pauvre mère. Rien n*y fit : le cas était désespéré. L'enfant
mourut la nuit suivante. Nous voulûmes raccompagner jusqu'au cimetière.
A côté des grands événements de la vie , se trouvent les détails vulgaires dé chaque jour.
Il faut que je dise, sans plus de transition, que j'avais donné du linge à blanchir. L'ordre du départ nous étant arrivé brusquement, je réclamai mon linge tel quel; je le jetai dans mon sac, et l'emportai sans l'avoir vérifié.
Ce malheureux linge me suivit ainsi de ville en ville, de village en village; mais partout où nous faisions étape , il n'y avait pas de repasseuse , et partout où il y avait des repasseuses, nous ne faisions pas étape.
Un jour, pourtant, la coïncidence se présenta. Je tirai de mon sac un mouchoir marqué E. S. J'avais eu le temps d'être ingrat et d'oublier mes hôtes de Vesoul. Je reconnus qu'il y avait erreur, sans plus de réflexion.
Quelque temps après, je me trouvais à Besançon. On y passait , sur la place Granvelle , une revue de gardes mobiles et de francs-tireurs. On avait fait évacuer la place par la population civile ; mais ceux qui portaient un uniforme quelconque étaient admis dans l'état-raajor. C'est à ce titre que je pus assister, comme témoin bien placé , à Tinspeclion de cinq ou six bataillons.